‹ Quinze ans à Paris, 1832-1848. Paris et les parisiensChapitre 5 sur 50 · II · texte numérisé non relu

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mesquineries que la chambre des mises en accusation rejetterait sans pitié.

La magistrature française possède les célébrités les plus distinguées , les légistes les plus habiles. Les Portails, les Séguier, les Debelleyme, les Dupin, lesDelangle, les Delapalme, sont connus et cités comme des autorités irrécusables par le monde entier. M. Portails préside la cour de cassation, M. Séguier la cour royale, et M. Debelleyme le tribunal de première instance du département de la Seine. Le premier, illustre par son nom , se distingue par un esprit lucide , par une grande connaissance des lois, et par cette gravité qui sied si bien au plus haut magistrat du royaume. — Le second, non moins célèbre dans la famille parlementaire, profondément versé dans la jurisprudence , a pourtant quel^ quefois des boutades, des saillies qui compromettent la gravité de son siège. Pour un bon mot, qui, dans sa bouche, emporte pièce, il sacrifie parfois les convenances, et ses coups blessent profondément amis et ennemis. Sa querelle avec le barreau a été peu à son avantage; mais, malgré tout, c'est un magistrat intègre. — Esprit judicieux, concihant, M. Debelleyme possède l'estime de tous. — M. Dupin aîné pourrait être nommé , à juste titre , le flambeau du parquet. Tout ce que l'on peut désirer dans un procureur du Roi , il le réunit au plus haut

degré : connaissance du texte et de l'esprit des lois, lucidité admirable, chaleur, spontanéité, haute appréciation philosophique, font de lui le plus érainent légiste de l'univers.

Dans la juridiction consulaire se sont fait le plus remarquer, dans leurs fonctions de présidents ou juges du tribunal de commerce , MM. Horace Say, Devinck et LeteUier-Dela fosse.

Si des juges nous passons au barreau , nous y trouverons des noms également illustres, des talents hors ligne. MM. Berryer, à la parole éloquente ; Barrot , à logique serrée ; Billault , à brillante élocution; Ghaix d'Est- Ange, défenseur obligé de toutes les causes où il faut émouvoir ; Marie , à l'austérité antique; Grémieux, le plus subtil des argumentateurs ; Jules Favre , répubUcain plein d'énergie et d'éclat ; Nogent Saint-Vincent, mis subitement en première ligne par une admirable défense devant la cour des Pairs , dans le procès de Boulogne ; Ledru-RoUin , fougueux tribun du peuple ; Léon Duval , redouté par sa parole incisive , ses saillies, et, comme on dit, par ses méchancetés noires qui le font craindre et rechercher ; et mille autres dont les noms sont glorieusement inscrits dans les annales judiciaires.

En terminant ce chapitre, je ne puis me dispenser de dire quelques mots sur un abus qui s'est, depuis

quelque temps , introduit dans les verdicts du jury. Il s'agit de circonstances atténuantes , Certes , je comprends parfaitement ce que parler veut dire ; mais le mot est tellement odieux qu'il faudrait y remédier le plus promptement pour que le sens moral ne se révolte pas, et qu'à la longue ces verdicts ne soient pas discrédités.

La peine de mort est aujourd'hui envisagée par beaucoup d'hommes, dont je déclare ne pas faire partie , comme antisociale ; et le jury de plusieurs départements semble être très-décidé à ne la laisser jamais prononcer. Les jurés n'ayant pas le droit d'appliquer la pénalité, chose entièrement réservée aux magistrats de l'ordre judiciaire, cherchent à concilier dans leur conscience d'hommes probes , le désir de ne pas laisser échapper le coupable, avec l'horreur que leur inspire la peine de mort. Le Code criminel leur est venu en aide ; ils ont trouvé là l'esprit de la loi qui a voulu que l'homme , poussé fatalement au crime , put sauver sa vie et trouvât une excuse dans les circonstances mêmes de sa perpétration. Or, cette sauvegarde du coupable s'appelle , dans le Code , circonstances atténuantes. Elle abaisse la peine d'un degré, et les jurés peuvent l'abaisser même de deux. On s'est donc accroché à cette planche de salut, et l'on s'est servi de cette expression pour repousser la

peine de mort. Mais le bon sens se révolte , rien quau son de cette admission. Car, par exemple, une femme empoisonne son mari : circonstances atténuantes! Pourquoi? Est-ce parce qu'elle Ta empoisonné lentement à petites doses ? — Un ouvrier, mauvais sujet, tue son bienfaiteur et le vole après : circonstances atténuantes ! Est-ce parce qu'il l'a tué avant le vol , ou parce qu'il l'a volé après l'avoir tué? — Un frère tue sa sœur et la hache en morceaux : circonstances atténuantes f Est-ce parce que les morceaux étaient trop petits ? — Deux frères tirent à plusieurs reprises des coups de fusil à leur père , et le tuent enfin : circonstances atténuantes! Est-ce parce qu'ils ne l'ont pas tué une première fois? — Et des milliers d'autres exemples qui font frémir l'humanité. Que l'on trouve donc au plus vite une expression qui, sauvant la tête du coupable, sauve aussi la morale publique. Qu'on ajoute purement et simplement : V accusé est coupable , mais le jury ne veut pas de la peine de mort ! La cour sera alors obligée d'appliquer la peine la plus forte après la peine de mort , les galères recevront le criminel , et nous n'entendrons plus parler de circonstances atté^ nuantes là où l'on pourrait dire consciencieusement : il y en a d'aggravantes !

Les tribunaux doivent naturellement être suivis de leur cortège obligé , de cette cohorte qui , en guerre continuelle avec la société et ses lois, cherche à s'assurer une existence à part, et à vivre sur le bien ou à spéculer sur la bêtise d'autrui. Le travail, dans le siècle où nous vivons, ne nourrit pas toujours son homme. Être penché douze à quatorze heures par jour sur un établi, dans un atelier, n'a rien d'attrayant en soi pour une grande partie de la population qui se cache dans les vastes flancs d'une capitale telle que Paris. L'instruction morale

n'est pas répandue dans les masses; rinstruction religieuse n'y pénètre presque pas ; l'attrait du mal est puissant : de là les filouteries, les escroqueries, les vols , les délits, les crimes ensuite. De plus, il y a des gens auxquels l'existence honnête d'un ouvrier laborieux est insupportable; ils la trouvent monotone^ car le lendemain y ressemble presque toujours à la veille. Leur esprit aventureux , hardi, se plaît dans la variété, dans les entreprises difficiles, compliquées d'accidents de toute sorte. Ils se lancent donc dans la carrière du mal, et, une fois sur cette pente fatale, rien ne peut les arrêter dans leur course rapide, soit que le mal ait trop d'attraits pour ceux qui en vivent, soit que la complicité des gens pervers ne puisse se rompre aisément, soit que l'âme, une fois flétrie, ne reprenne plus sa pureté primitive. La société se garde elle-même; la justice punit, il est vrai : mais cette agitation continuelle, cette lutte de ruses pour échapper aux poursuites, les applaudissements mêmes de vils rebuts de l'humanité , rachètent , pour les êtres dégradés , toutes les conséquences d'une action infâme ; et pourtant cette maxime de Franklin est d'une vérité frappante :

«Si les fripons, dit-il, pouvaient connaître les « avantages attachés à la pratique du bien , ils se i( feraient honnêtes gens par spéculation. »

Mais les fripons ne les connaissent pas ces avantages, ou les méprisent. Quoi qu'il en soit, le pavé de Paris est largement garni de la plus riche variété de tous les vices possibles. Si l'on possédait la science de lire le fond de Tâme sur le front des passants, on serait effrayé en voyant combien à chaque pas on coudoie de coquins , de voleurs ou d'ex-habitants des bagnes. Ouvrons seulement un volume de la Gazette des Tribunaux , et parcourons cette longue liste de délits, ces gradations dans l'infamie, depuis la simple chiperie de pruneaux à la porte d'un épicier jusqu'au poignard de V escarpe; et l'on verra combien il est urgent de régénérer la société , de l'épurer, et de l'asseoir sur des bases plus justes et plus morales.

L'escroquerie la plus ordinaire à Paris , la plus nombreuse, et dont la réussite est presque certaine, c'est l'exploitation de la crédulité des fournisseurs de toute espèce. Il est inconcevable qu'un peuple aussi avancé dans la civilisation se laisse aussi facilement attraper. — La recette est fort connue. Une chaise de poste arrive devant un hôtel de premier rang, et surtout rue de Rivoli. On descend des malles nombreuses , et l'on demande si , dans les environs , il n'y a pas quelque maison confortable à louer en totalité. Vingt propositions pour une arrivent à l'instant. Le prince, comte ou mar-

quis de ^^^ fait son choix, paye largement un homme d'affaires , mande des carrossiers , des maîtres d^hôtel, des officiers de bouche, ouvre négUgemment un portefeuille richement garni de billets de banque , fait ses commandes , veut être promptement servi ; et , avec un ton de protection hautaine, promet son appui auprès d'une kyrielle de marquis, de ducs, de ses amis, s'il est servi selon son goût. Cette assurance , ce ton fier , dégagé, impertinent, impose toujours. Tant de gens prennent Tinsolence pour le cachet d'une naissance illustre et d'une grande fortune , qu'on obéit avec empressement, qu'on se hâte de bien servir ce grand seigneur qui a un si magnifique portefeuille et des billets de banque à foison. Quand tout cela est bien et dûment fourni , le châtelain de ce beau logis est fort occupé ; il n'a pas le temps de vérifier les comptes , et les renvoie à un temps plus ou moins long. En attendant, la maison va grand train : des bals, des soirées ou Ton joue gros jeu, se succèdent; tous les glaciers, tous les restaurants, tous les marchands, fournissent à l'envi les produits de leur industrie; puis, un beau matin, on trouve les salons vides , les chevaux vendus , la maison dégarnie, et l'oiseau au brillant plumage déniché. Ce grand personnage est un habile escroc qui, avec quelques milliers de billets de banque fri-

ponnés ailleurs , jette de la poudre aux yeux de bénévoles citadins, et s'en va autre part, quand son crédit est usé , faire les mêmes embarras et des dupes semblables. Si l'on avait voulu regarder de plus près ce beau portefeuille si bien garni , on aurait trouvé ces fameux prospectus du dentiste Désirabode ou du dégraisseur Forlier, distribués à profusion sur le pavé de Paris , et qui , par leur dessin et l'apparence du papier, ressemblent assez aux billets de cinq cents ou de mille francs de la Banque de France.

Le fait est aussitôt connu , raconté, commenté; mais Paris est grand, d'un quartier à l'autre on ne sait pas ce qui se passe. Les honnêtes industriels ont autre chose à faire que de lire les journaux ; ils s'occupent de leur commerce, et l'habile imposteur a toujours beau jeu avec les mêmes procédés usés jusqu'à la corde, et toujours infaillibles. L'espoir d'un grand gain , l'apparence d'un grand train aveuglent les pauvres dupes ; et l'adroit fripon se rit des conséquences judiciaires et des tribunaux, qui, après tout, ne le condamnent, le plus souvent, s'il est pris, que pour abus de confiance.

Ici une observation se présente. — Il est reconnu que les faux Utiles et \q& fausses dignités que les fripons se donnent influent puissamment sur le vulgaire, et les aident merveilleusement dans leur cou-

pable industrie. On devrait donc s'attacher, devant la justice, à les dépouiller de ces plumes de paon, et leur restituer leurs^vrais noms et leur vraie profession. Eh bien, non. Par une singulière aberration, les journaux qui signalent les manœuvres de ces individus leur conservent les noms d'emprunt qu'ils se sont donnés ; le tribunal qui les juge les appelle par leurs titres imaginaires, et il n'est pas rare d'entendre le président s'adresser à l'individu en ces termes : « Accusé de ^^^ (ici son nom ronflant), levez-vous ; » tandis que ce prince , duc ou comte de ^^^ s'appelle tout bonnement Criquet, Menu ou P imperle. Il est rare , très-rare , que ces noms soient mentionnés : les escroqués, on le dirait, tiennent à honneur d'être friponnes par un marquis ; l'avocat qui le défend , le juge qui prononce sur son sort , par une convention tacite lui laissent son plumage d'emprunt. Est-ce pour se donner la satisfaction d'avoir pour chent un grand personnage ? est-ce un hommage rendu à sa propre vanité, de juger un si haut coupable? Je ne sais; mais, ce qui est certain, c'est que les faits se passent ainsi.

Il serait difficile d enumérer l'infinité de traits plus ou moins ingénieux qu'emploient les filous. Tantôt c'est un illustre émigré, grande victime politique, serrant précieusement contre sa poitrine

une croix d'une immense valeur, seul reste d'une grandissime fortune, souvenir de famille, don de quelque potentat. Il s'en défait avec douleur, mais il faut vivre ; il se sépare de ce gage unique les larmes aux yeux; il le vend pour rien, un millier de francs ! Vérification faite , la croix vaut trente sous ; et cette pauvre victime de la politique était un habitant originaire de Pantin , où il vendait des allumettes chimiques ou autres. Tantôt c'est une dame descendant d'un carrosse avec deux laquais, et choisissant des pierreries. Voulant les faire payer par le duc son mari , elle emmène un commis de la maison dans sa voiture, et disparaît ensuite par une double issue. Tantôt c'est un habile ventriloque faisant une conversation avec son aïeule, et laissant dans l'antichambre l'honnête bijoutier qui se frotte les mains d'avance, dans l'espoir d'une bonne aubaine, mais qui, bientôt, ne trouve pkis dans l'appartement garni que la certitude que ses bijoux courent le monde , etc., etc.

Quand on passe en revue ces nombreuses inventions, on ne peut se dissimuler que leurs auteurs font preuve d'une prodigieuse facilité de conception, et qu'une partie de ce génie malfaisant appliquée au bien pourrait faire de l'individu un homme fort remarquable dans la voie honnête. Les combinaisons qu'ils inventent sont frappées au

coin d'une habileté peu commune. Tout est prévu, calculé; et si la réussite ne suit pas toujours l'invention, c'est que la Providence, sous les traits de quelque agent de sûreté générale, se mêle quelquefois des affaires de ce monde. Ces voleurs si habiles sont guettés par des gens non moins habiles ; et si l'un d'eux a Finstinct du mal, l'autre possède à un degré non moins grand la faculté de flairer un voleur à cent pas.

Voici un tour ingénieux, quoique la somme escroquée ne valût pas cette peine.

Un homme d'une cinquantaine d'années, décoré d'un ruban rouge et ayant tout l'extérieur d'un homme honorable , se présente chez un riche boulanger connu par ses petits pains au lait. Il s'annonce comme médecin ayant une maison de santé, et il vient, sur la foi de la renommée, faire un marché pour la fourniture d'une certaine quantité de petits pains tous les jours. Ses malades sont nombreux ; il lui faut deux cents pains tous les jours, et, vu la quantité, il espère obtenir une diminution dans le prix. La demande étant juste est accordée. La hvraison devant être faite pour le lendemain est payée d'avance. C'est bien.

Non loin du boulanger était un tailleur étalagiste bien approvisionné d'habits, de redingotes, de pantalons tout faits. Notre médecin y va dans la

matinée du lendemain, et demande une toilette complète, habit, pantalon, gilet... Le prix vivement débattu se monte à deux cents francs. Au moment de payer, il se trouve qu'il a oublié sa bourse. Le tailleur offre de faire porter le paquet au domicile, quand le docteur, se frappant le front : Que je suis étourdi! dit-il. J'ai dans votre voisinage une connaissance ; monsieur un tel , boulanger. Je vais lui demander cette misère; faites monter un de vos jeunes gens dans mon cabriolet avec mon acquisition. Il va sans dire que l'offre est acceptée. On descend devant la boulangerie : Laissez cela ici, et suivez-moi. Une fois avec le commis dans la boutique , il dit à haute voix : Me voilà! Gomment ça va-t-il? Faites-moi l'amitié de compter à ce jeune homme deux cents. . . Le reste de la phrase se perd dans un murmure inintelligible, mais compris par le boulanger, qui répond d'une voix sonore : Très-bien, à l'instant! Le médecin regagne son cabriolet , part , et le commis stupéfait voit arriver un panier de deux cents petits pains blancs. Il réclame deux cents francs pour le compte de son patron ; il est traité de fou. On crie, on s'injurie, on s'explique ; et Thistoire une fois connue, le tailleur n'a retiré de son marché que deux cents petits pains à un sou et demi la pièce, total quinze francs. On a couru, il est vrai, à l'endroit indiqué,

mais l'on n'y a trouvé ni maison ni docteur.

Les voleurs parisiens sont quelquefois doués d'une patience, d'une persévérance, d'une hardiesse inouïes. Ils combinent leurs plans, pèsent avec maturité les chances, guettent pendant des mois entiers le jour favorable à la perpétration de leur déUt , et n'abandonnent une affaire entamée que quand ils ont reconnu Fimpossibilité de son accomphssement. Il est tel voleur qui prévoit et fait entrer dans la réussite de son projet le meurtre et l'assassinat ; tel autre entreprend des travaux pénibles pour atteindre son but. Dans ces derniers temps on a commis un vol dans la boutique d'un horloger-bijoutier; et pour arriver à ce résultat, le voleur, en vrai pionnier, a percé la voûte d'une cave , a défait et décarrelé le parquet de la boutique, et ayant opéré le déménagement le plus complet, il s'est sauvé par un égout qui du dehors lui a donné accès à Tintérieur.

L'habileté avec laquelle le vol a la tire s'exécute tient du merveilleux : bourses, montres , portefeuilles, mouchoirs, bijoux, disparaissent dans la foule comme par enchantement. On peut dire hardiment que là où trois hommes se rassemblent pour regarder quelque curiosité exposée à la vue des passants , il y a à coup sûr un voleur. Si vous lisiez les conseils que Vidocq , dans ses Mémoires ,

donne à tous ceux qui veulent éviter d'être volés , vous frémiriez en pensant que toute précaution est inutile. Ce mêmeVidocq, questionné par quelqu'un comment il ne redoutait pas la vengeance de tous ceux qu'il a placés sous la main de la justice , fait cette observation qu'en général les voleurs sont lâches ; ils vomissent, dans le premier moment de colère , des menaces , des malédictions ; mais une fois le temps fait, une fois sortis du bagne , ils oublient de mettre ces menaces à exécution. Leur préoccupation , c'est le vol. Ils tuent , il est vrai , si on les gêne au moment où ils font leur coup ; mais après , ils ne pensent qu'à se cacher ou à commettre un autre vol semblable. Quoi qu'il en ait dit , de nombreuses preuves témoignent que la férocité marche de pair avec le vol chez ces gens-là. 11 est de ces êtres abominables qui se complaisent dans le meurtre, et, semblables aux bêtes carnassières , se jettent pour tuer d'abord avant de dépouiller leur victime. Le fameux procès de Lacenaire nous a dévoilé son abominable instinct de destruction , et dans son horrible système il ne faisait qu'écarter l'obstacle.

Les abords du Canal sont très -dangereux en toutes saisons. Malheur à quiconque s'aventure pendant la nuit à franchir seul cette contrée solitaire ! Un coup de poignard est vite donné ; l'eau

silencieuse est là , et elle ensevelit la victime , qui n'a même pas le temps de crier au secours. Il y eut un temps où la police, trop occupée à rechercher des conspirateurs politiques qu'elle rêvait toujours , donna , pour ainsi dire , carte blanche aux malfaiteurs. Les attaques nocturnes se multipliaient d'une manière effrayante. A la fin , l'institution de patrouilles grises, marchant à peu de distance l'une de l'autre, permit aux habitants attardés de rentrer sans crainte chez eux.

Un assassinat fréquemment commis , et qui dénotait une cruauté cynique chez leurs auteurs, c'était de couvrir de rires bruyants le cri de la victime , en lui disant : « Tais -toi donc, farceur, tu vas réveiller le quartier ! » — Si par hasard quelqu'un, éveillé par l'appel Ju meurtre ! ouvrait sa croisée , il ne voyait qu'une bande d'individus qui riaient. Il les prenait pour des ivrognes, et rentrait aussitôt; — le lendemain, un corps sanglant gisait à la porte d'une maison.

Malgré tout ce qui précède, il ne faudrait pourtant pas s'imaginer que Paris ne soit qu'un immense coupe-gorge. Non; vu l'immense quantité de malfaiteurs qui s'y cachent , comme dans la ville la plus propice à leur industrie funeste, il n'y a peut-être pas de capitale où on soit plus en sûreté. Si je parle de tous ces faits , c'est parce qu'ils exis-

FILOUS. — CKIMES. — PRISONS. 83

tent, et que la mission de l'observateur philosophe est de constater tout, pour tirer ensuite un enseignement utile et des aperçus sur les mœurs, les institutions et le caractère de toutes les classes de la société. Pour le moment, je ne veux rien préjuger ; plus tarçl , quand je tirerai des déductions de mes observations, j'aurai peut-être à rechercher les causes premières de tous ces méfaits et les moyens d'y obvier.

En parlant des délits et des crimes, on arrive nécessairement à parler des moyens de répression.

C'est au célèbre Beccaria que l'on doit l'idée de proportionner les peines aux délits; son ouvrage sur cette matière est un chef-d'œuvre de raison , le plaidoyer le plus éloquent en faveur de l'humanité. Il est glorieux pour la France d'être entrée la première dans cette voie. Sa philosophie philanthropique est un phare qui éclaire l'univers. C'est en relevant la dignité de l'homme , en lui donnant la conscience de sa valeur , que l'on corrige le plus efficacement de mauvais penchants , que l'on réforme les mœurs. En parcourant le Code français, nous trouvons qu'il admet comme châtiment : la peine de mort, les travaux forcés, la réclusion , l'emprisonnement et l'amende.

La peine de mort rachète le crime; les travaux forcés et la réclusion sont des peines afflictives et

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infamantes ; l'emprisonnement est correctionnel.

La peine de mort s'exécute par la décollation au moyen de la guillotine.

Les travaux forcés se subissent aux bagnes dans les ports principaux de France : Toulon , Brest , Rochefort , etc. Les condamnés sont rivés deux à deux par une chaîne qui les lie dans la même infamie ; ils sont employés aux travaux de l'État dans les arsenaux maritimes , et Ton punit les récalcitrants ou insoumis par la bastonnade appliquée par les gardes-chiourmes; les forçats sont habillés d'une manière uniforme , ont les cheveux coupés ras, et leur arrestation , en cas de fuite , est payée par une prime.

Les réclusionnaires placés dans les maisons centrales sont obhgés de travailler aussi , mais les peines corporelles ne peuvent leur être appliquées ; seulement , en cas de mauvaise conduite , d'insubordination , on les met au cachot , on les prive de nourriture pendant un certain temps , et on leur refuse certains adoucissements que le règlement permet.

La répression correctionnelle est un emprisonnement pur et simple. Les travailleurs gagnent une certaine somme par jour qui forme leur masse, et qu'on leur livre à leur sortie.

En méditant sur cette échelle de proportion , on

se demande quelle influence ces peines peuvent exercer sur la population malfaisante , et si la proportion du châtiment répond aux délits ou crimes commis?

Le plus terrible châtiment est la peine de mort. Les philanthropes ne sont pas d'accord sur son application. Quelques-uns d'entre eux se demandent si la religion et la philosophie permettent de tuer, et s'il est digne de la société , qui est naturellement la plus forte , d'ôter la vie à un individu. En réponse à cette objection , les uns, qui sont chrétiens avant tout , répondent que la société n'a pas le droit de retrancher un membre de la société, et de le priver d'une vie qu'elle ne lui a pas donnée : « Dieu seul la donne, disent-ils ; à lui seul est réservé de l'ôter. » Ce point de doctrine n'est point discutable. Dieu dit à l'homme : Tu ne tueras pas , il est vrai; mais cette peine du tallion que l'on inflige au coupable ne peut être regardée du même œil que le meurtre. La société ne tue pas par surprise , elle punit le crime , ayant annoncé d'avance qu'eUe le punirait , ainsi que Dieu lui a donné le droit de se défendre; et si elle retranche un membre, elle ne fait qu'amputer un membre gangrené du corps social. La société n'est ici qu'un médecin qui ne voit pas de remède plus efficace pour guérir la plaie.

Les philosophes penseurs disent que la peine de

mort , en tant que peine , ne remplit nullement son but ; que la crainte de la mort n'arrêtera jamais un coupable , car on a vu plus d'une fois des gens du peuple assister à une décapitation , se prendre de querelle ensuite, mettre le couteau à la main, et assassiner. Ils ajoutent que la société ne doit pas se venger, mais qu'elle doit se garantir, empêcher le mal en emprisonnant , et traiter le coupable comme un homme fou ou malade. C'est vrai, mais jusqu'à un certain point. D'abord , la société ne se venge pas. Le chirurgien qui fait ablation d'un membre ne se venge pas sur ce membre; il use d'un moyen extrême , d'un remède héroïque. L'emprisonnement le plus étroit n'empêche pas toujours les évasions ; à chaque moment on a des preuves du contraire , et l'on voit le même criminel commettre de nouveaux attentats contre les individus et contre la propriété. En voulant prouver trop, on ne prouve rien. Est-ce parce que la société est forte comme membre, qu'elle doit se laisser décimer par des brigands ? — Non : tout le monde tire sur un chien enragé ; plus vite il est abattu , moins il fait de mal. Un malfaiteur est une bête fauve ; il faut le tuer pour s'en garantir.

On a beau dire que les assassins ont fait bon marché de leur vie; qu'il leur est quelquefois plus pénible d'être au bagne que d'être exécutés. Pour

mon compte, je ne crois pas trop à cela. L'humanité conserve toujours ses droits, et la nature nous a donné une horreur instinctive de la mort. Pour la braver il faut un sentiment plus noble , plus digne , dont l'âme d'un scélérat n'est pas capable. Il faut la conviction que l'on accomplit un grand devoir, soit envers l'humanité , soit envers son pays, sa patrie ; autrement , on fait tout pour éviter la mort ; et tel être souffrant, disgracié par la nature, mutilé par quelque catastrophe , préfère encore aspirer l'air, jouir du soleil , vivre et se sentir vivre. Les criminels meurent rarement avec courage ; ils meurent pleins de jactance , quelquefois dans une fièvre d'excitation ; mais ne nous y trompons pas , ce n'est pas là du courage.

Passons rapidement sur les bagnes. L'horreur de ce genre de punition n'est pas trop grande, puisque les libérés n'ont point de répugnance à aller, selon leur argot, faucher le grand pré, et ils s'intitulent gaiement chevaux de retour. Mais je trouve que l'emprisonnement en commun est une école de crime au plus haut degré. Là, dans ces prisons centrales, où la surveillance en grand est très-difficile, il se tient des cours publics, où les plus pervers gâtent et empoisonnent le reste de bons sentiments qui peut exister dans le cœur de quelque coupable , et lui tracent le chemin vers le crime.

Le système pensylvanien n'est pas si cruel que l'on veut bien le croire. 11 ne meurt pas déjà tant de coupables par son application , et il a l'inappréciable avantage de délivrer l'homme du contact d'un être plus vicieux, ou de garantir les autres de son influence. Il met toujours le prisonnier en face de lui-même , lui laisse le temps d'examiner sa vie passée ; et , avec le secours de la religion et de pieuses exhortations, il peut encore redevenir honnête homme , et rentrer comme membre utile dans la société. Le système cellulaire est excellent ; car si Ton veut obtenir une amélioration réelle, un amendement dans la conduite du coupable, il faut lui ôter tout mauvais exemple, tout contact immoral. Dieu sait à combien de liaisons coupables l'emprisonnement en commun donne lieu ! il se forme de ces amitiés monstrueuses dont le nom devrait être proscrit du langage humain , de ces préférences hideuses, de ces jalousies impures dont Ténumération ne doit pas salir la plume. Aussi on ne saurait assez insister sur le besoin de l'isolement en fait de prison, car je crois que c'est par cette méthode seule que l'on pourra obtenir des résultats satisfaisants et une amélioration réelle dans l'état moral des emprisonnés. Que l'on ne dise pas ici que chacun apporte en naissant des dispositions particulières qui font que les meilleurs exemples,

ainsi que les plus mauvaises suggestions, ne sauront jamais ou corriger ou pervertir un homme. Ce serait désespérer de l'humanité. L'être vicieux a priori ne se conçoit pas raisonnablement ; l'éducation seule développe les instincts. L'exemple fait , sinon le tout , du moins la plus grande partie dans la vie d'un individu. Tâchons donc dans toutes les phases de cette vie de lui présenter assez de nobles modèles, de pures doctrines, pour obtenir de bons citoyens. Si par la fougue du caractère, par la perversité de son entourage, il dévie du chemin, il faut l'y ramener par tous les moyens que la loi et la constitution sociale mettent à notre disposition. Faisons en sorte que les degrés du vice au crime disparaissent complètement , et qu'il ne trouve pas, là surtout où il subit sa peine, des professeurs de crime qui y exercent librement leur funeste doctrine. En agissant autrement, la société manquerait son but; elle emprisonnerait temporairement pour corriger, et elle recevrait après la libération non plus un apprenti du vice , mais un expert en infamie, sachant son code par cœur, réglant ses pas et ses gestes de manière à n'atteindre qu'une certaine pénalité , et à ne pas dépasser la limite qui marque les déhts et les crimes.

Paris possède plusieurs prisons : la Force, où les détenus attendent leur jugement définitif; —

LA Conciergerie , annexe du Palais de Justice , où les accusés passent le temps de la durée de leur procès ; — la Roquette, d'où les condamnés sont dirigés sur différents bagnes ou prisons ; — Saint- Lazare, maison de détention pour les femmes ; — Sainte-Pélagie, — Prison pour dettes, etc.

Toutes ces prisons sont placées sous l'autorité du préfet de police , qui y a la haute main , qui modifie le règlement , surveille l'application de la peine, et prend des mesures nécessaires. Chacune de ces prisons a un directeur spécial, qui y fait exécuter le règlement , et dirige le nombreux personnel des geôliers, porte-clefs, etc.

Le ministre de l'intérieur a dans ses attributions les prisons de tout le pays. Son autorité y est souveraine, et c'est à lui à prendre les mesures nécessaires pour l'exécution des arrêts de justice. Il envoie de temps à autre des inspecteurs généraux chargés de recueillir des renseignements statistiques et les plaintes contre Tadministration locale de la prison. Ces plaintes, on les enregistre quelquefois; mais si elles sont formulées par les détenus poUtiques, on les laisse généralement sans y donner suite. Cette conduite , qui trahit une sorte de vengeance administrative , n'est ni digne ni habile.

Dans cette immense fourmilière que l'on appelle Paris, chaque matin près de cinquante mille individus se lèvent sans avoir de quoi dîner, et à la chute de la journée il en est bien peu qui se couchent comme ils se sont levés. Pour résoudre ce problème difficile, on n'a qu'à se promener dans Paris et à observer. Mais, pour ce faire, il ne faut pas se borner à parcourir les boulevards et les vastes rues de la capitale; il faut s'armer de courage , et pénétrer dans ce dédale inextricable

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de salles ruelles dont Todeiir nauséabonde vous saisit au gosier, vous tourne la tôle et vous soulève le cœur. Là, vous verrez des milliers d'hommes à peine couverts de quelques haillons; des hommes à figure hâve, amaigrie, grelottant de froid, livrés à la torture de la faim, et cherchant une occupation quelconque pour se nourrir. Ne vous trompez pas; n'allez pas leur offrir une aumône avant qu'ils vous la demandent. Sous ces haillons bat la plupart du temps un cœur fier et haut placé. Souvent la prunelle s'allume d'indignation à cet acte de bienfaisance , et l'on vous répond durement : «Qu'est-ce qu'on vous demande à vous? Passez votre chemin, je ne demande pas l'aumône! » ou quelque chose de semblable. Mais tous ne sont pas aussi fiers, car les ruses les plus ingénieuses sont inventées pour se procurer le nécessaire et souvent le superflu. La paresse, les passions les plus ignobles, les vices les plus honteux, sont exploités, cotés, enregistrés, et l'on tire profit de tout.

J'ai donné à toutes ces industries le titre d'mdustries sans nom, moins parce qu'elles en manquent que parce que l'oreille honnête ne doit pas être souillée en entendant articuler le titre de plu- ^ sieurs d'entre elles. Pourtant elles doivent trouver place dans cette esquisse, car les lumières et les

ombres doivent être strictement observées dans un tableau ; et celui qui recule devant certaines définitions laisserait son œuvre imparfaite, ne satisferait qu'en partie à sa mission, et ne fournirait aux méditations d'un philosophe qu'un champ rétréci. Celui qui veut aller franchement au-devant des réformes ne doit pas dissimuler les plaies hideuses qui affligent l'humanité; et si les convenances lui imposent l'obhgation de veiller à son langage pour ne pas dépasser les limites du permis, il doit indiquer les choses assez clairement pour les faire reconnaître et mépriser.

Il y a un bureau de la préfecture de police qui porte le nom de Bureau des mœurs. Si vous voulez connaître sa spécialité, ayez le courage de lire le livre du docteur Parent-Duchâtelet. Pour donner autant que possible l'idée de ses occupations, il suffira de dire que toutes les maisons de tolérance sont sous sa surveillance, ainsi que toutes celles qui se livrent à ce genre de commerce. Eh bien! cette honteuse industrie est exploitée en partie double. Ces femmes aussi choisissent leurs amours, et gardent leur fidélité relative à un seul, qui ne voit pas la honte dans ces monstrueuses relations; car le produit qu'il en tire aide à sa crapuleuse paresse, et lui permet de vivre sans travailler. Ne croyez pas que ce soit toujours un homme du plus bas

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étage qui vend ainsi son appui à la malheureuse que tout le monde repousse ; plus d'une fois dans un élégant salon vous vous trouvez côte à côte avec quelque moustache galamment frisée, avec une figure pâle et distinguée, avec un homme d'une mise irréprochable, qui joue hardiment, qui perd de l'or avec grâce, et qui souvent aussi corrige avec habileté les erreurs de la fortune. Eh bien ! toutes les ressources de cet homme consistent en une femme qui gagne sa vie et son luxe à lui en se vendant elle-même. Cet homme est la plus vorace sangsue qui se soit jamais attachée aux flancs d'une malheureuse créature ; il lui prend tout, et n'a jamais assez pour faire face à ses débordements, v^

Un écrivain de talent, M. Fiorentino, a dépeint avec une rare fidélité ce double type dont il s'agit, dans le tableau suivant :

« Voyez-vous cet homme à la figure ignoble et dégradée? Une cravate rouge est nouée autour de son cou; un chapeau gras, déformé, bossue, se tient en équilibre sur ses cheveux sales et crépus ; de larges anneaux d'or sont passés dans ses oreilles. Sa voix est enrouée, sa parole obscène, son rire brutal ou niais. Timide et lâche avec les forts, arrogant et cruel avec les faibles, il rampe comme un reptile, ou rugit comme une béte fauve. Son

regard fuyant, vague, égaré, farouche, trahit la bassesse de son âme, sa dépravation profonde et ses instincts meurtriers. Sa main, velue et noire, serre un bâton noueux ; ses pas sont chancelants , sa démarche est lourde et brisée. Le jour, il ne quitte pas les cabarets ; le soir, on le voit rôder aux alentours des théâtres ; la nuit, il va cuver son vin dans un coupe-gorge.

« C'est l'échappé du bagne , que le bagne réclame; c'est le misérable qui vit aux dépens d'une misérable créature- et partage le prix de sa honte. On rappelle. . . Jamais son nom ne salira ma plume !

« Voyez maintenant cet autre homme élégant , distingué, d'une amabiUté si égale, d'un si agréable commerce. Un ruban hseré de toutes les nuances de l'arc-en-ciel orne la boutonnière de son habit, dont la coupe est un chef-d'œuvre. Le phis charmant sourire est stéréotypé sur ses lèvres, son profil a de la finesse et de la grâce, son regard est pénétrant et doux. On ne saurait se passer de lui; il est de toutes les chasses, de toutes les courses, de toutes les parties. Il donne des poignées de main aux députés, aux journalistes influents, aux gros bonnets de la magistrature et de la banque, et dîne une fois par an chez les ministres. Ses chevaux sont cités sur le turf, ses historiettes et ses aventures courent les petits journaux. Tutoyé par

les danseuses et les actrices, adoré par leurs mères, dont il est le confident et le conseil , il colporte de ruelle en ruelle, de coulisse en coulisse, les petits scandales du jour, les liaisons rompues, les bans projetés, les bouderies, les trahisons, les raccommodements. Beau joueur, cavalier intrépide, grand connaisseur de diamants et de pierres fines , il parie à chaque mot , et fait blanc de son épée. Dès qu'un grand seigneur, un touriste opulent, Fhéritier d'un grand nom ou d'une grande fortune débarque sur le boulevard de Gand ou sous les arcades de Rivoli, il se lie intimement avec lui, le prie à souper chez sa maîtresse, et s'esquive prudemment au dessert.

«C'est l'habitué des clubs, le dandy, la fleur des pois de notre jeunesse dorée. — On le nomme Vami de cœur.

« Franchement, voyez-vous entre ces deux types, le premier ignoble , le second séduisant, une bien grande différence? »

Détournons les yeux de ce tableau hideux , et regardons ce gamin industriel qui gratte le ruisseau. Que peut-il y trouver? Des morceaux de ferraille, des clous, des os mal rongés, des boutons de toute sorte; tout cela est bon pour lui, car

tout cela se vend. Mais de quelle utilité peut être cet amas informe de débris disparates? N'oubliez pas le mot profond d'Anaxagoras : « Tout trouve son application et son emploi dans le monde, dans sa forme soit naturelle , soit remaniée. » Ces clous, rongés par la rouille, peuvent servir à une infinité d'usages. Tels qu'ils sont , ils peuvent encore accrocher un modeste cadre dans la chambre d'un pauvre prolétaire, ou le restant de glace d'une gentille grisette. Une poignée de ces mêmes clous jetés dans l'eau vous donneront de l'eau ferrée tout aussi bonne que celle de Passy, etc. Un morceau d'os lavé , séché , travaillé , prendra la forme d'un bouton ou d'un manche de couteau ; bref, il n'y a si petit morceau qui ne puisse devenir utile à quelque industrie. — Savez-vous aussi ce qu'une livre de fer bien travaillé peut rapporter ? Quatre cent mille francs. — C'est impossible ! allez-vous vous écrier. — Impossible ! Je m'en vais vous prouver que je suis plutôt au-dessous qu'au-dessus de l'estimation.

Une livre de fer, transformé en acier, vous donnera un fil d'une ténuité extrême, qui ira au delà d'une lieue d'étendue. Retrempé de nouveau, ce fer formera cette spirale que vous voyez , dans la montre, accompagner et mouvoir le balancier. Chaque spirale de bonne trempe coûte quinze

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