II
à vingt francs. A présent , comptez une lieue , quatre ih il le mètres; chaque mètre fournissant dix spirales , vous aurez donc quarante mille spirales de quinze à vingt francs. C'est donc six à huit cent mille francs que produira une livre de fer valant , à son origine , quinze centimes.
Une élégante voiture roule avec mollesse , et les stores baissés trahissent un couple épris. Où vontils comme cela, ces gentils amoureux, le regard noyé dans le regard , la main entrelacée dans la main ? Je Tignore; mais ils s'arrêteront quelque part , et aussitôt que le cheval réprimé, cédant au mors, restera immobile sur place, un homme s'élancera au-devant de la portière , l'ouvrira, abaissera le marche-pied; et, se tenant dans une posture humble , quoique assurée , il attendra que ce léger service lui soit payé. Cela arrive communément ; mais quelquefois on n'aime pas être dérangé, et, au lieu d'une rétribution , c'est une bordée d'injures qui tombe. Ohl alors la politesse disparaît, et une cascade de railleries plus mordantes les unes que les autres atteint le malavisé bourgeois qui , si naal à propos , s'est mis en colère. Il faut qu'il hâte le pas, qu'il s'abrite quelque part contre
ce torrent de plaisanteries ; car les rieurs ne seront pas de son côté.
Qu'est-ce que ce vieux morceau de tapis dont les couleurs primitives ont depuis longtemps disparu? ou ce drap usé jusqu'à la corde , qui , il y a plusieurs années , a figuré comme pan d'une fe^ dingote ou collet d'un carrick ? Ces morceaux ser-^ vent à une industrie qui n'est pas sans profit. Un homme , en temps de pluie, se tient à l'affût devant les spectacles , les restaurants , les passages ; il est la Providence des robes fraîches , des paletots-^ Chesterfield ou des coatch-raan , car il étale ce lambeau flétri, mais sec, sur les roues des voitures^ pour garantir des atteintes boueuses toutes ces belles toilettes qui, sans cette précaution, seraient bien vite déflorées. — Vous conviendrez que cofts^ ciencieusement on ne peut recevoir ce grand service gratis ; on le rétribue, et quelquefois la moisson que cet homme fait dans ces jours de pluie sert à défrayer son pauvre ménage quand le beau temps arrive.
Les nuages s'amoncellent, le tonnerre gronde , l'orage éclate, et une pluie torrentielle transforme
en un clin d'œil tous les ruisseaux en lacs immenses. Toutes les rues basses sont inondées , la communication est interceptée; et pourtant il faut aller, courir, caries affaires n'attendent pas. Que faire alors ? Rassurez-vous : à chaque tournant d'une rue apparaît une planche de salut jetée sur le ruisseau et tenue par un gamin, qui , avec une voix criarde, vous engage à vous hasarder sur ce faible esquif tenu par sa main débile; le tout pour la bagatelle d'un sou. — Mais, gare à vous, si votre physionomie ne plaît pas au teneur de la planche ! Sous prétexte de l'arranger, de la consolider, il lui imprimera une secousse, et vous pataugerez au beau milieu du ruisseau , pour le plus grand plaisir des badauds des deux rives. Ne vous fâchez pas , c'est inutile. Ne le châtiez pas , car il aura des défenseurs , ou il vous éclaboussera de la tête aux pieds en se défendant; et, pour la misérable satisfaction d'une calotte que vous lui appliquerez , il vous en coûtera assez cher pour vous rapproprier, une fois sorti de cette mare qui roule toutes les immondices de la rue.
Quand la nuit de son noir manteau enveloppe la ville , et même à la clarté du jour, mais dans un endroit écarté , une voix vibrante , quoique
voilée par la crainte d'être surprise , vous jette dans Toreille ces mots : Cigarettes] — Vous tournez les yeux , et vous voyez un homme au teint bronzé , portant le type méridional , dont le chapeau gras et huileux tient à peine sur sa têle , dont la redingote râpée menace de quitter son propriétaire. Vous croyez alors voir quelque pauvre réfugié espagnol qui, s'étant par contrebande procuré du tabac de son pays, met à profit l'habitude qu'il a de faire d'excellents papelitos , et les vend au nez et à la barbe de la régie. — 11 n'en est rien. Ce tabac, ces cigarettes ne sont pas le produit de la contrebande. C'est une industrie à part, qui s'exerce sur une grande échelle. Je dis grande , car elle a pour comptoir tous les heux de promenade, les boulevards, les passages, les jardins, etc. C'est une assiduité continuelle qui suit pas à pas les fumeurs de cigares; et aussitôt que , soit par dégoût, soit par l'impossibilité de le tenir sans vous brûler les doigts , vous en jetez le bout , humide de votre salive , il est de suite ramassé, classé , trié , séché, haché, enveloppé, roulé, collé, et, sous le titre pompeux de cigarettes, il revient sur le marché, et se vend comme contrebande. Le cœur se soulève rien qu'à la pensée d'un tel débit; mais il faut que tout le monde vive, et à ce titre on doit le tolérer, en s'abstenant d'en user.
iOê INDUSTRIES SANS NOM.
Vous n^êtes pas sans avoir vu cet intéressant personnage qui , une casquette sur la tête , les pieds dans Peau , assis sur la berge avec un long bâton à la main , guette patiemment , pendant des heures entières , si quelque goujon étourdi ou une ablette inconsidérée mord à Thameçon. C'est un pêcheur à la ligne. La ligne, comme on le sait, est un ins^ trument terminé à Tun des bouts par un hameçon , et de l'autre par un jobard ; mais il y a quelques exceptions à celte règle. Un ancien ministre, homme du plus grand talent oratoire et littéraire, est un passionné pêcheuf à la ligne ; mi journaliste d'unq v^fve incomparable pêche aussi. Je ne puis me refuser au plaisir de citer un petit dialogue que ce dernier eut un jour avec un propriétaire riverain. Courbé sur la rivière, notre gendelettre péchait en silence. Un bourgeois propriétaire l'aborde avec un air goguenard, et l'apostrophe par ces mots : Nous aimons la pêche , l'ami ?
— A vous dire vrai, j'aime mieux l'abricot.
— Je parle de la ligne.
— En ce cas, j'aime la ligne droite.
— Il ne s'agit pas de cela. Je dis que vous êtes un grand pêcheur.
— Nous le sommes tous, mon cher monsieur.
Seriez-vous donc sans péché, puisque vous me reprochez les miens?
— Mais je vous dis , hurla le bourgeois désarçonné , de respecter ma propriété , la rivière.
— Ne voyez-vous pas que je la respecte? Je me tiens courbé devant elle.
Ce dernier trait fit sauver le propriétaire, qui s'en alla en murmurant : Qu'est-ce donc que Ton
m'a dit, que la ligne était un instrument Voir
plus haut.
Eh bien ! tous ces pêcheurs à la ligne ont besoin , pour ce passe-temps , de vers pour attirer le poisson. Ce ver, vulgairement nommé asticot, est Tobjet d'une industrie la plus dégoûtante que jamais un homme puisse entreprendre pour ne pas mourir de faim. Figurez-vous des quartiers de cheval exposés au soleil, se putréfiant, et donnant naissance à des milliers de vermisseaux blanchâtres. C'est Tasticot. — Et l'homme chargé de fournir le commerce de ce produit doit le retirer de ce foyer d'infection avec ses propres mains , afin de l'en retirer vivant. Jugez alors de la besogne.
Voici l'heure du spectacle. Une grande affiche annonce à tout Paris que tous les premiers artistes de la capitale concourront à la représentation au
bénéfice de M. ***, leur camarade. Aussitôt de tous les quartiers de la ville une nuée d'amateurs se mettent à la queue dès neuf heures du matin; de sorte qu'arrivé à cinq, vous trouvez un immense monstre humain , dont
« La croupe se recourbe en replis tortueux,»
et rempUt un espace d'une lieue carrée. Vous calculez alors le jaugeage du vaisseau , et vous vous dites qu'il faudrait un théâtre dix fois plus grand pour contenir tout ce monde. Vous voulez vous en aller. Patience; attendez Theure de l'ouverture des bureaux. En effet, l'heure sonne, les bureaux s'ouvrent, et cet immense flux s'écoule en laissant le pavé libre. Voulez-vous connaître le mystère ? Le voici. Tous ces gens-là sont venus pour trafiquer; ils occupent les meilleures places dans les barrières, et les cèdent après au plus offrant et dernier enchérisseur. Ces places-là se payent parfois très-cher. Il y en a qui , pour pouvoir pénétrer au parterre de rOpéra dans les jours de grande vogue, payent cinq à six fois le droit de s'approcher du guichet des billets. Cinq ou six francs, voire même un ou deux, ne se gagnent pas aisément dans Paris. Cela vaut donc la peine de rester sur ses jambes ; mais si l'industrie ne prend pas, on est forcé de s'en aller, et de laisser la place à ceux qui achètent au bureau.
INDUSTRIES SANS NOM. i05
Il y a ordinairement dans les barrières de l'Opéra un individu du plus misérable aspect, vêtu de haillons, et dont la figure porte l'empreinte de l'idiotisme. Quand il a réussi à céder sa place , son occupation consiste ensuite à précéder les personnes qui arrivent plus tard et à les conduire jusqu'aux bureaux, croyant leur indiquer le chemin. Il est si convaincu de leur avoir rendu un service, qu'il ne manque jamais de les regarder d'un air qui veut dire : « Eh bien ! et mon salaire pour ma peine ? » On sourit quelquefois , on donne quelques sous, et il recommence. Comme il ne demande pas Taumône, comme l'endroit est public, personne ne peut lui défendre d'exercer son industrie.
Faut-il parler encore de ces vendeurs de chaînes de sûreté^ et de leurs comparses, qui ont l'air d'acheter et rapportent ensuite les marchandises ; — de ces bijoux contrôlés par la monnaie , à quinze centimes la pièce; — de ce brave homme entouré de paquets de plâtre qui argentent le cuivre devant vous , et qui une fois achetés deviennent ce qu'ils sont : des paquets de plâtre ^ — de cet homme sortant de l'hôpital , exténué par la maladie , soutenu par quelque honnête ouvrier qui fait une collecte pour lui , et qui , une fois la moisson faite ,
court d'un pas rapide la dépenser dans une orgie de cabaret; — de ceëjmuui-es malheureux attaqués d'épilepsie, se roulant dans d'horribles convul-^ sions sur le pavé, l'écume à la bouche, et qui, aussitôt que l'approche d'un sergent de ville est signalée , se lèvent avec prestesse et se sauvent à toutes jambes , sans jamais oublier la collecte faite pour soulager leur prétendue infortune ? — Allez, cherche?: , promenez-vous ; et, après avoir tout vu, vous me direz si toutes ces industries méritent d'avoir un nom dans le dictionnaire de l'humanité !
Je ne puis, je l'avoue, passer devant le palais du Louvre sans être plongé dans une rêverie qui me reporte vers le passé. Je ne puis me défendre d'une certaine émotion devant cette page historique déroulée en pierres magnifiques, qui parle si puissamment à mon imagination. Terribles, graves et sombres tour à tour, les grands événements dont la France a le souvenir ont pris naissance sous ces voûtes séculaires, ou sur l'emplacement qu'elles occupent. C'est un livre admirable à
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faire que de raconter simplement l'histoire de ce palais, dont le nom est encore une énigme pour les érudits , et dont l'époque de construction plonge dans la nuit des temps.
L'achèvement du Louvre est du à Napoléon, dont le nom se rencontre toujours sous la plume quand il faut parler de quelque entreprise grandiose. La façade tournée du côté de l'église Saint- Germain l'Auxerrois , morceau admirable d'architecture , est construite d'après les dessins de Claude Perrault ( qui , par parenthèse , n'était pas architecte), et restera comme un modèle unique dans son genre. Dès que le Louvre cessa, sous Louis XIV, d'être habité par les rois, il devint l'asile des sciences et des arts. — C'est au Louvre que se tenaient autrefois les séances des cinq Académies , et c'est là que l'on déposait les chefs-d'œuvre de l'industrie humaine : à présent , ces vastes salles sont converties en musées de peinture , de sculpture et de marine.
Outre Fancienne galerie , qui contient les toiles immortelles de toutes les écoles de peinture, ce grand bâtiment renferme les musées d'antiques et de Ninive, — le musée espagnol, — le musée Standish , — les modèles des antiques en plâtre , — le musée de marine. — Pour parler de tous ces musées, il faudrait consacrer toute sa vie à la
production de quelques centaines de volumes ; notre ambition ne va pas si loin : je les parcourrai au pas de course , signalant les ouvrages les plus dignes d'arrêter Fattention du visiteur, en laissant aux autres le mérite de discuter leurs défauts ou leurs qualités.
En entrant de la place, dite du Musée ^ par un péristyle rehaussé de quelques marches, la première salle , au rez-de-chaussée , que vous avez en face de vous , conduit dans la salle des antiques. Là , vous trouverez des merveilles de sculpture. La atatuaire grecque et romaine vous fera voir jusqu'à quel degré de perfection son ciseau est arrivé. Vous verrez ces marbres , dont chacun a un nom propre dans le langage de l'art , vivre en chair moelleuse et prête à céder sous le toucher. Là, vous verrez le supplice de Marsyas; des Vénus, des Dianes , des Jupiters , des Apollons de toutes les dimensions : le fameux Hermaphrodite de la villa Borghèse; l'enfant à Foie; le gladiateur; la Vénus de Milo, le plus magnifique vestige d'un art qui n'est presque plus ; la draperie inimitable de Polymnie ; les têtes divines d'Antinous, etc. — Dans une des salles latérales se trouvent deux vases immenses en marbre jaune ; ils sont placés sur les deux foyers de l'ellipse, et vous aurez le plus bel
effet des paroles échangées à distance, à voix basse, et entendues parfaitement dans les vases, tandis que ceux qui seront à vos côtés n'entendront rien. Cet effet d'acoustique est connu depuife longtemps; mais les- salles elliptiques , c'est-à-dire bâties d'après ce système , sont rares.
Si, abandonnant le rez-de-chaussée, vous montez , par un magnifique escalier, au premier étage , vous vous trouverez d'abord dans une petite salle remplie d'anciens ouvrages de l'école allemande primitive, qui sont là pour ouvrir la marche au progrès, et servent de terme de comparaison, comme point de départ.
On pénètre ensuite dans le grand salon carré , où la lumière vous inonde, et fait miroiter ses reflets sur d'immenses tableaux. La toile capitale de ce salon, ce sont les fameuses ISoces de Cana de Paolo Veronese. Tout ce que l'admiration avait de formules laudatives a été épuisé sur cette page sans pareille. On passe volontiers des heures entières à analyser cette immense production , et l'on se retire à regret, sans pouvoir se dire : J'en ai assez. Que de variété dans les figures! Quelle couleur, quelle animation ! Comme tout ce monde marche , vit, s'agite, s'anime ! Que de poésie dans la tête du Christ! quelle tendresse affectueuse dans le visage de la sainte Vierge ! — Ce tableau seul suffit pour
immortaliser un artiste. Aussi le nom de Paul Veronèse vivra-t-il toujours pour sa gloire.
La grande galerie qui se déroule ensuite vous donne le vertige. C'est à peine si vous apercevez le fond, et partout où votre œil plonge, un chefd'œuvre vient à votre rencontre.
L'école française ouvre le défilé. — Là , vous avez d'admirables portraits de Champaigne; des paysages de Claude Lorrain, ce peintre d'atmosphère, si chaud, si vrai, qu'il vous semble que ces courants d'air que vous apercevez presque sur la toile vous frisent la figure ; — le Poussin , nom glorieux , dont le sombre Déluge , étudié consciencieusement, vous donnera la chair de poule. — Voici les marines de Joseph Vernet , cet artiste qui se faisait attacher au mât pour juger de l'effet d'une mer en fureur. Aussi quelle vérité et quels tableaux 1 — Puis vient David avec ses Romains , et sa régénération de la forme antique ; et ce terrible Naufrage de la Méduse , de Géricault , qui vous saisit au passage , et vous cloue en face de cette immense catastrophe. Géricault est mort à la peine, dans la force de la jeunesse ; quel artiste ne promettait-il pas à sa patrie? — Voici Gros, avec ses gigantesques batailles , mort d'un mot railleur de la critique sans entrailles , qui de nos jours ne respecte rien , et ne s'incline pas devant le génie qui
passe. — Quoique Yan-der-Meulen ne soit pas un peintre français , il a ici son droit de cité par les victoires de Louis le Grand, qu'il immortalisait. Ses gros escadrons se heurtent bien, et les masses, quoique lourdes, donnent l'idée de ce qu'était la guerre autrefois. — Mignard, peintre un peu léché, et qui a donné lieu , à ce qu'il paraît , au terme mignardise , n'est pas un génie ; mais sa Vierge à la grappe peut hardiment prendre place à côté des plus belles madones italiennes. — N'oublions pas le Sueur et son histoire de saint Bruno ; — puis Watteau, Guérin et Girodet brillent parmi les modernes , ainsi que Gérard.
Puis vient l'école flamande et hollandaise : Van- Dyck, avec ses admirables portraits. A les voir si vivants, on dirait que l'art de les peindre s'est perdu depuis sa mort. Arrêtez-vous un instant devant ce petit cadre où l'artiste s'est peint luimême, et dites s'il y a quelque chose de plus admirable? Ne dirait-on que cette chair va céder sous la pression du doigt, que l'on peut promener la main dans cette blonde chevelure à reflets dorés ? — Voilà Rubens , historiographe en peinture de Henri IV et de Marie de Médicis. — Le musée français est le plus riche en tableaux historiques et allégoriques de ce peintre; et si vous voulez juger de sa fougue merveilleuse, regardez un peu
sa Kermesse hollandaise, — Ici , c'est Rembrandt , à la couleur sombre , avec ses majestueux clairsobscurs ; — le ravissant Teniers et sa Tentation de saint Antoine^ pochade incomparable, d'un esprit qui n'est pas toujours châtié. Le petit tableau de la Femme hjdropique^ par Gérard Dovs^, est une page admirable, un poëme de l'espérance et de la douleur. — En général, les peintres flamands excellent dans la représentation de la vie intime et des intérieurs de ménage. Partout où la famille s'assoit pour une veillée , pour un jeu , pour une bamboche, le pinceau flamand saisira toutes les nuances de cette vie concentrée dans une seule chambre , et vous êtes sûr de rencontrer une vérité de détails poussée quelquefois jusqu'aux dernières limites.
L'école espagnole n'est pas nombreuse ici ; mais la galerie du maréchal Soult étant la plus riche en tableaux espagnols, le roi chargea M. le baron Taylor de faire un voyage artistique en Espagne , et de former un musée à part des peintres de cette nation. Les guerres de l'empire et leurs suites ont laissé peu de chefs-d'œuvre sur le sol castillan ; il fallait glaner, et le choix que l'on a fait ne répond nullement à l'attente générale. Ce sont, pour la plupart, des produits faibles ou apocryphes que l'on a pu se procurer. Parmi les Murillo (dont il y a
quatorze ) , très-peu sont dignes de fixer l'attention. Les Ribera ne sont pas merveilleux ; et si l'on en excepte le Moine en prière de Zurbaran , tout ce musée ne mérite pas sa réputation. — Dans la grande galerie , le Jeune Mendiant de Murillo est un véritable chef-d'œuvre.
Si l'école espagnole n'est pas riche , l'italienne l'est beaucoup. On y rencontre Albano , avec ses ravissants Amours et ses Grâces ; — Léonard de Vinci , chef de 1 école vénitienne ; — Carlo Dolce , peintre suave et sensible ; — Tintoretto , dont le courage surhumain a donné lieu à un admirable tableau moderne. La Sainte Famille de Gorrége et son Antiope^ où il a si heureusement vaincu les difficultés du raccourci, sont deux tableaux immortels. — Dans VEcce homo de Guido Reni , l'expression douloureuse du Christ , comme homme , est idéalisée par un reflet de divinité. — Le Musée possède neuf tableaux de Raphaël , parmi lesquels la Sainte Famille , envoyée en cadeau à François ^^ Deux portraits, dont un de lui, et l'autre d'un jeune homme, sont peints d'une manière tellement supérieure, tellement ravissante, que l'on passe des heures entières à suivre en idée le mouvement de ce pinceau divin. — Voici la madone connue sous le nom de la Belle Jardinière, Le nom de Raphaël sera éternellement l'objet du culte
de tout artiste , et son modèle incomparable. — Jules Romain , son élève , est celui qui a fini cette page glorieuse de la Transfiguration. — Le dernier peintre de cette époque merveilleuse est Salvator Rosa , peintre , et ami de Thomas Anielo ou Mazaniello , le pêcheur de Naples. Quelle sombre et âpre énergie dans tout ce qui sort du pinceau de cet éminent artiste , dont la majeure partie de la vie s'est passée parmi les bandits de la Galabre ! Sa Pythonisse (TEndor fait frémir, et son Choc de caçalerie^ offert par le pape en présent à Louis XIV, suffirait seul à faire sa gloire. Quelle sauvage mêlée, quel acharnement! Gomme tout y concourt, jusqu'à ces rochers nus , ce temple en ruine , et ces sombres nuages qui semblent vouloir couvrir de leur voile épais la folie et la cruauté des hommes! C'est le premier tableau qui s'offre à la vue du roi, sortant de ses appartements pour visiter la galerie.
Retournez sur vos pas, traversez la galerie d'Apollon , et vous trouverez, dans une salle consacrée à toutes les merveilles de l'industrie de la Renaissance, l'orfèvrerie et l'art céramique, les vases de Bernard Palissy et les ciselures de Benvenuto Cellini. — Puis, par une suite non interrompue de salons remplis d'antiquités égyptiennes, vous arriverez jusqu'au musée de la marine.