CHAPITRE IV
Coup d'œil générai sur les possessions néerlandaises dans les Indes orientales. — Leur étendue ; leur superficie. — Importance de Java. «— Population générale. -<- GouTeroemeut. — Division administrative de Java en vingt-deux résidences. — Possessions externes de leurs divisions. — Causes de la prospérité des colonies orientales hollandaises. ^ Traité de -1824 entre TAngleterre et les Pajs-Bas. — Ses effets à Bornéo et à Célèbes. «— Création du gouvernement de Bornéo. — Affranchissement du port de Mangkassar. — Effets que pourra produire à l'avenir cet affranchissement. — Importance et population de Célébcs. — Gouvernement des nations indépendantes de cette lie. — £f[tts du traité de 48g4 dans les autres établissements bolhindais. — Intérêt de la France à U prospérité des colonies néerlandaises des. Indes orientales.
La zone occupée par les possessions néerlandaises aux Indes orientales (ou, si Ton veut, dans la. partie de FOcéanie désignée aujourd'hui sous le nom de Malaisie), est comprise entre le quatre- Tingt* quinzième et le cent trente-deuxième degré
de longitude est du méridien de Paris, le troisième degré nord et le onzième sud de latitude. Elle a donc environ trente -sept degrés de longueur sur une largeur de quatorze. La plus importante de ces possessions, la seule même en ce moment qui pèse notablement dans la balance politique et commerciale du monde, est Java, qui s'étend entre les cent troisième et cent treizième degrés de latitude est et les sixième et neuvième degrés de latitude sud. Java n'est pas tout à fait parallèle à l'équateur; mais les petites îles qui la continuent, pour ainsi dire, depuis Madura, Boli et Lombok jusqû'J^^Timor, et que Ton doit considérer comme ses dépendances naturelles, affectent sensiblement ce parallélisme. Le système entier de ces îles forme, par le fait, la base de communication entre la mer des Indes et les mers de Java, des Moluques, de Célèbes, et enfin la mer de Chine. Java est en même temps la base et le centre politique de la domination néerlandaise dans tout l'archipel Indien. A sa gauche, Sumatra, cette grande terre que plusieurs savants regardent comme le berceau de la race malaise, ne se range encore qu'avec une sorte de résignation sauvage sous l'autorité de la Hollande. A la droite
OUINZK ANS l)K ShJOUR A JAVA. k 78.
Le buffle est l'assaillant ; il pousse le ligre avec violence contre les barreaux de la cage, et cherche à l'écraser.
et au nord de Java, on rencontre l'immense Bornéo, avec ses populations à demi barbares, les Moluques et Célèbes, centre désigné du commerce de cabotage de l'ArchipeL
La superficie territoriale des possessions néerlandaises (ou réputées telles) dans cet archipel est estimée à environ quatorze mille myriamètres carrés; celle de Java et ile ses dépendances immédiates comprend un peu plus de la dixième partie de cette superficie totale, c'est-à-dire à peu près le quart de la France.
La population soumise en ce moment à la domination directe ou à la suzeraineté (quelque peu douteuse sur certains points) de la Hollande peut être évaluée à quinze à seize millions, dont dix millions au moins, comme nous l'avons déjà dit, sont concentrés à Java. C'est une des populations les plus compactes, les plus utilement occupées, et, à tout prendre, une des plus heureuses du monde entier. (11 ne faut pas oublier que c'est un Hollandais qui me fournit ces renseignements.)
Les Indes orientales néerlandaises sont gouvernées, au nom du roi des Pays-Bas, et sc^s sa di* rection spéciale et suprême, en vertu de l'article 59 de la constitution, par un gouverneur général,
assisté d'un conseil des Indes. Le gouverneur général et le conseil des Indes siègent à Batavia* Batavia est donc la capitale de Java et des Indes néerlandaises; mais les villes de Samarang et de Sourabaya, situées, l'ime vers le milieu de la côte septentrionale, dans Test de Batavia, l'autre sur le détroit de Madura, en face de l'île de ce nom, sont également considérées comme chefs-lieux prin^ cipaux de l'Ile de Java; elles sont officiellement traitées comme telles, Java étant divisée, depuis 1815, en trois grands arrondissements judiciaires, militaires et financiers, dont Batavia, Samarang et Sourabaya sont les centres respectifs. Autrefois on désignait plus particulièrement comme le Java les provinces à l'est de la province de Chéribon, et cette partie de l'île constituait un gouverr nement séparé. Le gouverneur du Java avait la surveillance immédiate des pays princiers, c'està-dire des souverainetés, alors indépendantes, de Sourakarta et Djokjokarta; mais depuis que les princes indigènes ont été dépossédés ou ont subi , d'une extrémité de l'île à l'autre, le joug de la vassalité, depuis, en un mot, que les Hollandais, soit directement, soit indirectement, gouvernent rîle entière et ses dépendances immédiates, Java a
été divisée en vingt -deux provinces appelées résidences ^ administrées par un petit nombre d'employés européens et de fonctionnaires indigènes, et partagées en sous -résidences, régences et districts. Voici le nom de ces résidences : Bantam (avec rîle du Prince et quelques petites îles), Batavia (et petites îles), Buitenzoorg, Krawang, régences de Préanger, Chéribon, Tegal, Pékalongan, Samarang, Kadou, Raglan, Baujoumas (îles Kambaugan), Sourakarta, Djokjokarta, Patjitan, Madioun, Kediri, Japara (avec les îles de.Karimon- Java), Rembang, Sourabaya (avec Madura et les iles Barvéan, Grissé et Kanjéan), Passourouran (avec rîle de Sempou), et Bezouki (avec Fîle de Baron).
Les autres possessions néerlandaises , dites possession» externes, sont divisées en vingt résidences, dont trois sont administrées par des fonctionnaires ayant le titre de gouverneurs. Ce sont les îles Moluques (administrées par un gouverneur résidant à Amboine); Banda, Temate, Ménado, Célèbes (administrées par un gouverneur résidant à Mangkassar) ; Timor, Riouw, la côte occidentale de Sumatra (administrées par un gouverneur résidant à Padang); Priaman, Ayer-Bangier, les mon-
tagnes de Padang^ Tappanolio^ Beiikotileiiy les districts des Lèmpongs^ Palembang^ Banka^ la côte occidentale de Bornéo (résidence Pontianak), la côte occidentale de Bornéo (résidence Sâmbav), la côte méridionale et orientale de Bornéo (résidence Banjermassing)^
Les Hollandais ont aussi foi'tûé quelques petits établissements sur les côtes de la Nouvelle -Guinée ou Papouasie; mais ceè établissements sont dans la dépendance du gouvernemeût des Moluques, et n'offrent encore qu'un très «^médiocre intérêt.
Pour quiconque cherche à se rendre compte du développement probable de rinflucnce europécnae^ de la colonisation et du commerce dans Textrème Orient, la seule énumération des possessions néer** landaises est une îévélatioû. On y voit figurer quatre des plus grandes îles du monde entier : Bornéo, la première de toutes, Sumatra, Célèbes, Java. Autour de ces reineà de l'archipel Indien ou Malais, viennent se grouper d'innombrables îles de dimensions variées, et parmi elles la fameuse île à épices (les Moluques), dont la possession dé^ finitive a été achetée par là Hollande au prix de tant de sacrifices et de violences. Formes étranges, surfaces accidentées^ ftol fertile, ébranlé çà et là
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par des Volcans, pi*oductiôns ausàl riches que variées > tels sont lès caractères communs à ces di-* vers gt*dupes. Quant aux populations indigènes, elles se distinguent toutes pai* une physionomie profondément origiiialé, et Ton retrouve chez elles toutes les formes dé gouvernement (tossiblës, A&^ puis Tégalité brutale du sâuVâgè jusqu'au despo^ tisme oriental le plus absolu.
La prospérité tolijouïs croîssâûté des Indes néerlandaises tient à deS cauàes fort Variées, De tôUt temps la politique coloniale des puissances eiu^opéennes a eu & lutter contre dëuï ordres de difficultés bien distinctes, les unes provenant dé là résistance des populations indigènes, les ûiiti^eS, Souvent plus graves, créées par là rivédité des intérêts européens. La Hollande a eu à se préoccuper des unes et des autres, et chaque joui* elle combat avec siicâès les premières comme les secondes. Contre les difficultés itilérieureS, elle a été admirablement Servie par la création de la grande société de commerce [maoUschdppey) , qui a fait revivre la mariné mai'chandë des t^ays-fias, et donné la plus puissante impulsion, d^Un 6Ôté à riudustrie de la mère patrie, de l'autre à l'exportation coloniale# Le gouvernement de Java a trouvé
dans cette société un de ses plus solides appuis. Un autre instrument de la prospérité des Indes néerlandaises a été le système des cultures, dont l'application judicieuse a amélioré au delà de toute prévision le sort de ces colonies. Contre les difiScultes qu'on pourrait nommer extérieures, et principalement contre les tentatives de la politique anglaise, le gouvernement de Java a pu se dé« fendre par le traité même conclu entre la Grande- Bretagne et la Hollande en 1824. Voyons d'abord sommairement les conséquences et les dernières applications de ce traité , tant à Bornéo qu'à Mangkassar, et dans les autres possessions hollandaises de l'extrême Orient.
Le but du traité signé le 17 mars 1824, entre la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, était de régler définitivement les limites territoriales, droits et intérêts respectifs des hautes parties contractantes, dans les Indes orientales, de manière que chaque puissance restât désormais dans le cercle de son action politique : l'une sur le continent asiatique, jusques et y compris Singapour; l'autre, dans l'archipel Indien.
Ces dispositions principales, étayées d'articles explicatifs, avaient paru aux négociateurs suffi-
samment précises pour écarter à ravenir tonte chance de contact territorial et conséquemment de contestation entre les deux puissances contractantes. L'événement a prouvé, une fois de plus, que la prévoyance humaine avait été en défaut. Cependant la bonne intelligence n'a pas été trou^ blée par les infractions directes ou indirectes, vraies ou supposées, que la Hollande impute à l'Angleterre, de manière à justifier un appel à la force; et l'effet général du traité de 1824 n'en a pas moins été de consolider le pouvoir néerlan-? dais et d'assurer sa prépondérance dans l'archipel Oriental. Deux grandes mesures ont surtout été prises en vue de maintenir et de protéger l'état de choses créé par ce traité. Ces mesures sont: l'établissement du gouvernement de Bornéo, et l'affranchissement du port de Mangkassar, dans l'Ile de Célèbes*
Dans l'arrêté du gouverneur général des Indes néerlandaises qui a réuni sous un gouvernement particulier les diverses résidences ou sous-rési-^ dences de Bornéo, on remarque les motifs sui-* vants:
« Considérant que les tentatives faites jusqu'ici
pour tirer la population indigène de Bornéo de 8a situation arriérée n'ont pas abouti au but qu'on s'était proposé , principalement par le défaut d'unité et d'harmonie des liens et rapports qui devraient être maintenus entre les diverses subdivisions de ce pays ;
a Considérant que les connaissances acquises par l'intermédiaire de la commission envoyée der* nièrement à Bornéo y sur la situation géographique et politique de cette île, permettent au gouvernement d'en arrêter la division territoriale;
« Le gouverneur général, d'un commun accord avec le conseil des Indes, a décidé la réunion, sous un seul pouvoir administratif, de ces diverses parties de Bornéo. »
Suit l'indication précise des circonscriptions administratives, et l'énumératioa détaillée des royaumes, provinces, districts, îles, etc., placés dans la dépendance directe ou sous le protectorat du gouvernement néerlandais. Cette liste formi* dable ne contient pas moins de deux à trois cents noms de pays, montagnes et rivières, dotit les deux tiers au moins sont complètement inconnus de nos géographes.
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GÉLÈBES.
L'établissemeût des Hollandais à Mangkassar date d'une époque antérieure à celle de leurs premières tentatives sur Bornéo. L'importance actuelle de leur domination y est aussi plus grande. La popu^ lation qui subit leur influence est plus condensée , plus homogène y et le génie des peuples soumis, des Boughis en particulier, les porte vers la navi* gation et le commerce. Il y a longtemps que les publicistes hollandais ont remarqué cette tendance chez les habitants de Célèbes. En effet, ce sont les plus entreprenants de tous les peuples malais, et aussi les plus habiles à se procurer lés articles de luxe recherchés en Chine; et comme Mangkassar vient d'être déclaré j9or/ franc y il pourrait arriver, dans un avenir prochain, qu'il supplantât Singapour comme entrepôt commercial entre les Indes et la Chine.
On évalue généralement la population de Célèbes et de ses dépendances immédiates à trois millions d'âmes; mais ce chiffre est probablement exagéré, et, pour se rapprocher de la vérité, il faut le réduire à deux millions. La péninsule mé-^ ridionale à l'extrémité de laquelle est bâti Mang«
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kassar est la plus peuplée. Ce fait est attribué à là salubrité de cette partie de File. Plusieurs nations indépendantes habitent Célèbes, et il parait que leurs gouvernements ont des formes plus régulières que ne le ferait supposer Tétat peu avancé de la civilisation dans ces pays. Les chefs sont appelés au pouvoir par Télection. Quelquesuns gouvernent par droit héréditaire, mais avec le concours des chefs inférieurs, lesquels sont les représentants des intérêts généraux du pays, et imposent certaines limites à l'autorité du souverain. C'est, on le voit, une espèce de régime constitutionnel. La forme de gouvernement la plus usitée toutefois est un mélange du principe fédéral et républicain avec le principe monarchique et électif. Les princes indigènes reconnaissent jusqu'à un certain point l'autorité des Hollandais, qui ont toujours eu un pied dans l'ile de Célèbes depuis qu'ils en ont expulsé les Portugais, en 1660.
Telles ont été les conséquences du traité de 1824 à Bornéo et à Célèbes. Malgré les critiques de détail auxquelles ce traité donne prise, malgré les armes qu'a su y trouver l'ambition anglaise, on ne peut méconnaître qu'il a fortifié la position de la Hollande à Bornéo comme à Célèbes. Les autres
établissements hollandais , soit à l'orient, soit à Toccident de Java, ont aussi participé aux avantages de ce traité; la sollicitude du gouvernement colonial a pu, depuis^ cette époque, se concen^ trer de plus en plus sur l'exploitation agricole de ses magnifiques possessions. Ainsi une administration intelligente s'applique en ce moment à développer par de vigoureiix efforts les richesses naturelles de Sumatra. Les Moluqucs, dont la prospérité est encore entravée par le maintien du monopole improductif des épiceries, attendent des réformes administratives qui ne sauraient leur être longtemps refusées. Dans les innombrables îles de cet archipel et dans la plupart de celles qui, au sud des Moluques, relient Java à Timor et à la Nouvelle- Guinée, la souveraineté ou au moins la supériorité de la Néerlande est généralement établie ou incontestée. Sur un point seulement, dans le voisinage de Java, à Bali, le gouvernement hollandais, loin de voir son protectorat accueilli avec faveur, est réduit à l'imposer par la force.
Si le traité de 1824 a régularisé l'état politique des Indes néerlandaises, d'autres mesures importantes ont assuré, comme nous l'avons dit, leur tranquillité intérieure, leur prospérité commer-^
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claie. La Hollande , comme puissance coloniale , a trop bien mérité de la civilisation pour qu'on ne souhaite pas de la voir grandir et se fortifier dans l'œuvre qu'elle a entreprise. Ici, comme aux Indes anglaises, comme en Algérie, c'est l'influence européenne qu'il s'agit non* seulement d'imposer aux populations, mais de concilier avec les habi* tudes locales et de faire pénétrer par degrés dans les mœurs. A Java, tout présage la prochaine solution de ce problème, et la population douce, insouciante, bornée dans ses espérances comme dans ses besoins, accepte volontiers une domination qui a sagement posé en principe la participation des chefs indigènes à l'administration civile et à l'exploitation des ressources locales. Il n'en saurait être de même pour les établissements formés au milieu des tribus malaises des grandes îles voisines de Java. Là le développement de l'influence européenne l'extension de la domination néeiv landaise, rencontrent et rencontreront encore de grands obstacles. Il sera utile et glorieux à la fois de les surmonter.
Chaque progrès de la Hollande dans l'archipel Indien est donc une victoire pour la civilisation, et à ce titre ne saurait trouver la France indif-
férente; mais d'autres considérations doivent encore appeler l'attention de cette puissance sur les établissements hollandais des mers de l'Inde. La France n'est plus désintéressée dans les questions qui s'agitent dans l'extrême Orient (1). L'avenir de son commerce extérieur est étroitement lié à l'affermissement de la domination hollandaise dans ces parages. Java et les importantes possessions dont cette île est le centre pourraient devenir, en effet, pour l'industrie française un excellent débouché. Les populations malaises se montrent de plus en plus disposées à accueillir les produits des manufactures européennes, et la France semblerait particulièrement appelée à satisfaire les nouveaux besoins que va créer cette transformation déjà accomplie sur plusieurs points de l'Archipel. En prêtant la coopération de notre marine à la Hollande pour la répression de la piraterie dans les mers de l'est, nous trouverions dans cette coo-
(1) L'expédition de Cochinchine , commeDcée depuis deux ans, celle de Cbine, qui s'accomplit au moment où nous écrivons ces lignes , les relations de notre commerce, qui s'étendent chaque jour dans ces contrées, nos traités avec Siam et le Japon, et par-dessus tout nos missionnaires qui vont y porter la civilisation avec les lumières de la foi, nous intéressent nécessairement à tous les événements qui se passent dans cette partie du monde.
pération même un double avantage : nous protégerions efficacement notre commerce, déjà important dans ces mers; et nous lui assurerions, de la part du gouvernement néerlandais, toutes les facilités qui hâteraient son développement légitime.