‹ Quinze ans de séjour à Java et dans les principales îles de l'archipel de laChapitre 14 sur 24 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Langue jaTanaiee. — Ses dilTérents dialectes. — Son origine : langue malaise. — Le djavi ou malais pur. — Comparaison de quelques mois djawi et javanais vulgaire. — Littérature malaise et jaTanaise.

— La littérature malaise est moins riche en œuvres poétiques qu'en ouvrages en prose. —Causes de cette différence. — Jugement erroné porté par Crawfurd siir la poésie des Malais. — RectiGcalion de ce jugement. — Lespantous, chants vulgaires des Javanais. — Exemples de deux pantous, l'un traduit littéralement, l'autre imité par Victor Hugo. ^- Les sjaîrs ou poèmes d'une ceriaine étendue. — Division des sjàirs en quatre espèces : poèmes d'un caractère religieux, poèmes historiques, poèmes moraux et didactiques, poèmes épiques ou romans poétiques. — Définition et extrait de quelques poèmes religieux. — Nature des poèmes historiques. — Poèmes didactiques.

— Extrait. — Poèmes dlmagination ou romans poétiques. — Analyse du tjair ou poème de Bidasari, avec quelques passages imités en ven français par M^^^ Fraissinet.

Dès les premiers temps de mon séjour dans la colonie, je me mis à étudier la langue javanaise , qui se divise elle-même en plusieurs dialectes,

mais tous se rapprochant du malayou ou langue malaise y qui se parle dans toute l'étendue des pos« sessions hollandaises de l'archipel Indien. A Java on reconnaît deux principaux dialectes : celui de Soûnda, qui règne dans l'ancien royaume de Bantam et sur la côte opposée de Sumatra , et le bas javanais, qui domine dans le reste de File. Il y a en outre un troisième dialecte, qui s'appelle le haut javanais y et se parle à la cour des princes. Ce dialecte est rempli de mots sanskrits, et il s'écrit avec des caractères dérivés de ceux des Arabes.

Je n'éprouvai pas beaucoup de dilBcultés à apprendre et à parler ces langues ou plutôt ces différents dialectes; car la prononciation en est douce et facile, et les règles grammaticales n'en sont pas très-compliquées. Le malais ou malayou, la langue mère du javanais, est une des langues les plus étendues du globe. Elle est parlée dans l'île de Sumatra, où elle a pris naissance et où elle conserve sa pureté. On la parle aussi sur toutes les côtes des îles qui font partie de la Malaisie, dans une partie de la péninsule de Makcca, et, ce qui est encore plus extraordinaire, à Madagascar, près des côtes d'Afrique, et dans l'île

ET DANS L*ARCHlt>ËL DE LA SONDE. 139

Formose, située près de la Chine et du Japon. Elle a reçu plusieurs mots sanskrits, taUngas et arabes. Cette langue, aussi douce que l'italien et le portugais, est consacrée aux affaires et au com-^ merce; elle est comme l'hindoustani dans Tlnde, la langue franque sur les côtes d'Afrique et danâ le Levant, et le français en Europe.

Le limgage écrit chez les Malais purs est appelé djawi, mot corrélatif à celui de kawi donné au javanais savant ou langue sacrée, qu'il ne faut pas confondre avec le haut javanais ou langue de cour, dont j'ai parlé.

Pour donner une idée à mes lecteurs des rap<^ porte et des différences qui existent entre le djaWi ou malais pur et le javanais vulgaire, je vais reproduire les noms de nombre jusqu'à dix dans les deux dialectes, et j'y ajouterai quelques mots usuels. Les mots djawi suivent immédiatement les mots français et sont écrits en italique; lès mots javanais sont écrits en caractères ordinaires entre parenthèses :

Un, sa (sidji); — deux, dona (lora); — trois tiga (telou); -— quatre, ampat (papat); — cinq, lima (lima); — six, nam (nam); — sept, toudjou ( pitou ) ; — huit , delapan ( voulou ) ; ^*- neuf, sam-

belan (sanga); — dix, sapoulou (sa-poulou). — Bouche y moulout (changkam). — Homme, orang (lanang et ourang). — Femme, paran-ponan (oudan)- — Grand, hessar (giiédé). — Langue ^ lidah (ilat). — Lune, boulan (woulan). — Maison, roumah (oumah). — Mère^ marna (biang).

— Père, bapa (bapak). — Œil, mata (mata). — Petit, ketchil (tchilik). — Pirogue ou barque, prafwu (prahou) (1). — Soleil, maia (2) (sreng'eughé), — Terre, tanah (tanah), — Tète, kapala (andas), etc« etc.

Je m'appliquai avec ardeur à l'étude de ces langues et dialectes divers, de sorte qu'au bout de deux à trois ans de séjour à Java et d'une excursion de six mois à Sumatra (excursion dont je parlerai plus tard), j'étais non -seulement en état de converser avec les indigènes de Java et les autres Malais, mais même de lire et de com-^ prendre les ouvrages écrits en djawt ou en kawî\

Grâce à cette étude, et aux conseils que me donnèrent des membres de la Société des arts de

(4) Ce mot se retrouve dans tous les dialectes malais, etoc quelques légères différences de prononciation, ce qui Ta fait écrire par les Européens tantôt prabou, tantôt proa, praôs, prôli, etc.

(2) Maia signiûe œil et soleil, parce que le soleil est Tœil du monde.

Batavia y je pus lire avec firuit les principaux ouvrages de la. littérature javanaise , et étudier cette civilisation^ qui, comme toutes celles de TOrient, était déjà fort avancée tandis que TOccident était encore plongé dans la barbarie, mais qui, malheureusement, est restée stationnaire, et quelquefois même a rétrogradé jusqu'à la barbarie. Les chroniques javanaises, avec leurs fables merveilleuses et leur mythologie, m'offraient une étude non moins curieuse que celle des anciens monuments que j'ai décrits dans le chapitre précédent; ou plutôt elles m'aidaient à les comprendre et à les expliquer.

La littérature malaise se distingue de celle des autres peuples orientaux par cette particularité qu'au milieu d'une grande richçsse d'ouvrages en prose, elle né compte relativement qu'un trèspetit nombre d'œuvres poétiques. Sans rechercher les causes qui ont pu produire cette singularité, plusieurs savants européens l'attribuent à la direction pratique de l'esprit des Malais, qui, d'un caractère hardi et entreprenant, ont de tout temps préféré les actions aux contemplations : disposition d'esprit qui s'est de plus en plus développée et fortifiée chez eux depuis leur contact avec les

Arabes y et depuis que l'introduction de l'islar misme est venue certainement s'opposer au déve^ loppement de l'élément poétique parmi eux. Et cependant la poésie malaise et javanaise est vrai* ment digne de l'examen attentif de ceux qui s'oo* cupent de l'étude de la langue et de la littérature indiennes y malgré le jugement qu'en ont porté plusieurs auteurs ^ et, entre autres, John Crawfurd, qui s'exprime ainsi à ce sujet : « On peut a dire à juste titre de la poésie malaise, que c'est <« une rimaille pour les yeux et pour l'oreille; « car l'imagination, la chaleur et la passion, en « un mot, tout y manque pour faire ce qui cousce titue réellement la poésie. »

Ce jugement, rendu avec trop de légèreté, n'a pas peu contribué à discréditer cette poésie, que tendent à réhabiliter aujourd'hui ceux qui cmt fait une étude approfondie de la langue et du style malais, et qui se sont initiés entièrement à l'esprit et au caractère de ce peuple, ce qui est un pré« liminaire indispensable pour en goûter convena* blement les œuvres poétiques.

Ce qui a souvent trompé les voyageurs étrangers, c'est qu'ils ont pris pour unique poésie des Malais les pantous, espèces de chansons popu*^

laires que Ton entend dans tout rarehipel, et qui peuvent se comparer, pour le nombre des cou« plets, à nos vieilles complaintes, ballades et rondes populaires qui se chantent encore dans nos cam« pagnes. Les pantous sont, il est vrai, des compositions métriques, mais qui, à proprement parler, ne peuvent être regardées comme faisant partie de la littérature malaise; car, à l'exception de quelques pantous qui sont reproduits parfois dans d'autres poèmes, les Malais eux-mêmes ne prennent pas la peine de les écrire. Ce sont des couplets ou stances de quatre vers, chacun de huit à douze ou treize syllabes, chantés ordinairement ex tempore, et assez souvent alternativement par deux personnes. Les deux premiers vers renferment une et même deux figures ou métaphores, qui souvent n'ont pas le moindre rapport avec les deux vers suivants, si ce n'est la rime. Le pantou, en grande faveur auprès des Malais, est dans son ensemble assez insignifiant, et même ennuyeux pour un Européen, quand on en prolonge la durée, ce qui arrive assez souvent dans le chant alternatif; c'est alors une espèce de combat de chants, dont le vainqueur est toujours sûr de recueillir les chaleureux applaudissements de son

auditoire. Pour donner une idée du pantou, noua nous bornerons à traduire les couplets suivants qui se trouvent dans le sixième chant du poème intitulé Bidasari, dont je parlerai tout à l'heure :

Brillant est Tédat d'une bagne de diamants.

Cueille les fruits du melempari.

8i mon auguste prince su€coml)e^ Où irai-je me réfugier?

Cueille les fruits du melempari.

L'oiseau-rhinocéros s'envole vers les rochers. Où irai-je me réfugier.

Moi qui suis une étrangère, une orpheline ?

L'oiseau-rhinocéros s'envole vers les rochers. Le basilic croît dans la conque du bétel.

Moi qui suis une étrangère, une orpheUne, J'espère dans l'amour du prince.

Voici la traduction presque littérale que M. Victor Hugo a faite d'un pantou malais fort connu, et auquel on ne saurait refuser de la grâce et un certain mouvement poétique :

Les papillons voltigent vers la mer.

Qui du corail baigne la longue chaîne.

Depuis longtemps mon cœur sent de la peine, Depuis longtemps j'ai le cœur bien amer.

Les papillons voltigent vers la mer.

Et vers Bandan un vautour tend ses ailes ;

Depuis longtemps, belle parmi les belles.

Plus d'un jeune bomme à mou regard fut cher.

Et vers Bandan un vautour tend ses ailes ; Ses plumes, là, tombent sur Patani.

Plus d'un jeune bomme à mon cœur fut uni.

Mais tout le cède i mes amours nouvelles.

Les pantous ne sauraient être comparés aux sjdirs; ces écrits sont d'une tout autre nature; ils justifient complètement le nom de poème qu'on leur accorde, et sont dignes d'un examen particulier. Ici du moins on n'est 'pas choqué, comme dans les pantous, par des mots dénués de sens et des images disparates; on y rencontre, au contraire, des tableaux pleins de richesse, des comparaisons bien choisies, une innocente naïveté, une exposition simple et naturelle des faits et des événements, et l'expression vraie de ces sentiments, et de ces émotions de l'âme qui charment et captivent le lecteur, du moment qu'il ne s'ar-

rctc plus aux défauts inhérents au mécanisme de la poésie. Qu'on nous comprenne bien : en parlant ici du mécanisme de la poésie , nous ne désignons pas la versification, qui est d'un rhythme aussi riche que suave; nous avons en vue les pléonasmes et les répétitions des mêmes mots que, dans difi'érentes langues, les poètes se permettent par amour pour la mesure et la rime.

On peut diviser les sjaîrs ou poèmes malais en quatre espèces, savoir : 1* poèmes d'un cai'actère religieux; T poèmes qui traitent d'un sujet historique; 3' poèmes moraux et didactiques; A"* poèmes épiques, ou plutôt romans poétiques.

Les poèmes d'un caractère religieux sont de deux espèces : les ims appartiennent à l'ancienne religion hindoue, les autres ont rapport au mahométisme. Disons tout d'abord de ces derniers que, considérés comme poésie, ils n'ont que peu de valeur, puisqu'ils ne contiennent que des définitions du dogme de l'islamisme. Ce n'est tout au plus que de la prose rimée, et ils ne forment qu'une faible partie de la littérature malaise, il n'en est pas de même des poèmes sur la mytho* logie indienne. Nous citerons, entre autres, le firata-Youdka, composé par Pouseda» en kawi, vers

Tan 784 de l'ère vulgaire , ou, selon d'antres, vers 1167. Il se compose de sept cent dix -neuf stances de différents rhythmes. Les beautés de cet ouvrage peuvent être comparées avec les plus grandes compositions des Grecs, des Latins et des modernes. On y trouve plusieurs stances absolument semblables à certains passages d'Homère, de Shakespeare et de Milton; ce qui est d'autant plus extraordinaire que les Javanais n ont jamais eu la moindre connaissance de nos grands poètes de rOccîdent.

Le tableau de la marche des enfants de Pandou; la douleur d'Arjouna (un des cinq enfants de Pandou, roi d'Astina), au moment où ce héros va combattre ses propres parents; l'épisode de la veuve de Salia, depuis le moment où un rêve lui prédit la destinée de son époux , jusqu'au moment où elle le rejoint dans les cieux, sont d'admirables morceaux de poésie.

L'ouvrage classique, intitulé Manek-Maya, qui ret]ferme la mythologie des Javanais et la généalogie des dieux [dewas)^ est écrit avec une simplicité qui s'élève quelquefois au sublime. A côté de quelques monstruosités, on y trouve des descriptions comparables à tout ce que la mythologie

grecque a produit de plus beau et de plus gracieux. Le poème de Brata-Youàha et le Manek- Maya nous présentent le contraste de la cour, .des rois, et de la rusticité des premiers habitants de Java 9 réunis en corps de nation dans la partie orientale de cette île. Ces mythes prouvent que l'esprit humcdn a suivi la même marche progressive au delà de l'équateur et dans nos contrées occidentales*

Nous allons citer un passage de chacun de ces deux poèmes. Voici celui de Brata-'Youdha :

« Alors Krichna (dewa incamé) (1) donne un libre cours à sa colère; elle bouillonne dans son sein, il en éprouve toutes les fureurs; il se lève, terrible, éblouissant, semblable au tout-puissant Vichnou; son aspect réunit les forces des trois pouvoirs et des trois mondes; sur ses épaules, d'où sortent quatre bras, s'élèvent trois têtes et trois doubles yeux.

c( Le pouvoir et la majesté de chaque dieu entrent dans sa personne.

« Son corps grandit, sa poitrine pousse des

(I) Dieu incarné.

rugissements terribles comme ceux du lion. Alors la terre tremble dans ses fondements, les cimes des montagnes s'ébranlent et se heurtent; les vagues de la mer se soulèvent comme les plus hautes collines, et s'entr'ouvrent comme des abîmes; les monstres des mers sont jetés sur le rivage.

« Aussitôt répouvante s'empare du cœur des cent kourawas (fils de Drutaratc|^ roi d'Astina); ils sont immobiles et silencieux; leur regard est pâle, effaré; Kerna lui-même semble pétrifié; Souyoudana et Youyousta tombent d*effroi; on les croirait sans vie et sans volonté.

a Drouna et Bisma, et le bon Pandita-Narada (un saint et aussi un savant), se mettent en prière, et jettent des fleurs odoriférantes devant le dieu, en lui disant :

« N'êtes -vous donc pas le dieu du jour? ne « soyez pas le dieu de la destruction. Ayez pitié « de ce monde et de ce qu'il renferme. »

Voici un passage du Manek-Maya^ dont les premiers mots semblent une réminiscence du commencement de la Genèse :

« Avant que les cieux et la terre fussent créés.

150 QUINZE ANS A Ikik

« Sàng^yang-'Wisesa (le Tout -Puissant) existait it Cette divinité était placée au centre de l'uni- € vers; elle désira intérieurement que le régula- « teur suprême lui accordât un souhait. Aussitôt c( tous les éléments se heurtèrent , et il entendit €( au milieu d'eux une répétition de sons sem-^ c( blables au battement rapide d'une cloche. Il leva « les yeUx, et il rit un globe suspendu au-dessus et de sa tête; il. le prit et le sépara en trois par- ^ ties; une partie devint les cieux et la terre, « une autre partie devint le soleil et la lune, et « la troisième fut l'homme ou Manek-Maya.

« La volonté dé Sang-yang-wisesa ayant été « accomplie, il voiilut bien parler à Manek-Maya, <« et lui dit : Tu seras appelé Sang -y ang- gourou; « je placé une entière confiance en toi; je te donne « la terre et tout ce qui en dépend, afin que tu c( en Uses et que tu en dispoiiéS selon ton plaisir. » Après ces paroles le Tbilt- Puissant disparut.

Les poèmes historiques ne sont pas très- nombreux. Du reste, ce ne sont que des chroniques rimées, auxquelles il semble qu'on n'a donné cette forme que pour graver plus facilement les faits dans la mémoire.

ET DANS L'ARCHIPEL Ï)È LÀ SONDE. 45i

Les poèmes moraux et didactiques ne se dis<^ tinguent pas par une grande richesse de poésie; d'ailleurs la nature du sujet s'y prête fort peu; mais cette absence de beauté poétique se compense par la vérité des idées et la force des maximes.

Voici un extrait d'un poetne de ce genre, intitulé Jùya-Langkâra, ouvrage d'une haute antiquité, qui indique les qualités morales que doit s'eflPorcet d'aéquérir un jeûne gentilhomme javanais, et qui prescrit ensuite la manière dont il doit se vêtir :

«i Un jeube homme d'une naissance distinguée <k se reconnmt aux qualités suivantes. Sôù cœut^ « et son esprit seront calmes et tranquilles. Il a saura réprimer ses passions, et se taire quand « il le faut. Jamais il ne dira une fausseté; il ne « craindra point la mort, il sera exempt d'or- « gueil, et sa dévotion consistera à sècoliriî* les « malheureux; 11 exécutera promptément ce qu'il « entreprendra, et pénétrera doucement les iu- « tentions des autres; il sera toujours discret, « actif et intelligent. Lorsqu'il rencontre un homme « instruit, il doit s'attacher à lui comme à un

iSSl QUINZE ANS A JAVA

i< ami, et ne point le quitter avant d'en avoir a acquis tout ce qu'il est possible d'en apprendre. a Aussi longtemps qu'il vivra, il doit avoir soif « de connaissances; son langage sera doux et a cultivé; et il faut que son aspect et sa taille « soient sans défauts; sa contenance doit être a aimable et semblable à celle de Batara-asmara ce (le dieu créateur), quand il descend sur la ce terre; et lorsqu'on le regarde, il doit faire c< naître cette pensée : Combien il sera grand dam « la guerre!

« Il portera un chelana-^chindi avec un dodot c< vert foncé; sa ceinture sera d'or; son krîss aura « une gaîne de sairianeX une poignée tunggaksmi. a Le soumping (espèce de fleur artificielle qui a pend sur les oreilles) sera d'or et à la manière de a soureng --peti (brave à la mort), et il portera a. une bague d'or au pouce de la main droite. »

Les romans poétiques ou poèmes du genre romantique sont certes les plus nombreux. On connaît le goût des Orientaux pour les contes, les récits merveilleux, les aventures imaginaires et fantastiques. Les Javanais et les Malais, en général, ne sont pas restés au-dessous des Arabes et des

Hindous y auxquels du reste ils ont emprunté ce genre de littérature. On cite, entre autres, le sjaîr Kin-Tambouhan ,\e s]bîc Bidasari , le sjaîr Salimban\ le Chant sur le poisson Tembra, le Chant de t oiseau en cage , etc., qui, par leur véritable mérite littéraire, se placent bien au-dessus de toute autre espèce de poésie malaise.

Voici Tanalyse succincte du sjaîr Bidasari, avec quelques passages imités en vers irançais par M^ F.-L. Fraissinet.

Dans le premier chant, le poêle introduit ses lecteurs dans la cour du sultan de Kemhajat. Il dépeint le bonheur de ce prince aussi puissant que sage et juste; mais fout à coup un terrible événement vient jeter le trouble et l'épouvante dans sa capitale. Un garouda (1) a déployé sur le palais du roi ses ailes comme un présage d'affreux

(1) Le garouda est un monstre mythologique qui , suivant les Malais, a quatre pattes armées de longues serres , et les ailes et le bec d'un oiseau. Suivant eux, ce monstre ravage les villes et les campagnes, tue les hommes et leur crève les yeux; il est pour le peuple le présage et la cause des plus afîreuses calamités. Aussi n>st-il point étonnant pour les Malais, qu'à rappariiion de ce moDslre un prince abandonne tout ce qu'il possède, se hâtant de prendre la fuite. Ils doivent cette croyance populaire, ainsi que tant d'autres fictions de leur mythologie, aux Hindous, chez lesquels le garouda est l'oiseau monté par le ur dieu Vichnou.

malheur; son apparition a porté la crainte et la consternation dans tout le pays^ et contraint le sultan à abandonner avec sa femme le siège de son empire. Des mois entiers ils ^rent tous deux dans les déserts. La princesse se trouve dans une situation où la fatigue et les privations augmentent encore sa faiblesse. Harassée ^ épuisée ^ elle se traîne sur les bords d'une rivière ^ et là elle devient mère d'une fille , le premier fruit de cet hymen. Cet événement, qui dans d'autres circonstances eût réjoui ces deux époux, aujourd'hui, à la pensée des souflfrances et de la misère contre lesquelles ils ont à lutter, change cette joie en une douleut amère. Ce serait un acte de courage im-^ possible , une affreude cruauté que d'entraîner cette faible créature dans leur fuite, de lui faire partager les périls de leur marche à travers les forêts et les déserts. Ils déposent leur enfant sur les bords de la rivière. Rien de plus touchant qne la scène où ces parents se séparent de cette innocente créature; rien de plus pathétique que Tex-» pression de la douleur de cette mère, qui aimé mieux mourir (|ue d'abandonner son enfant, et rien de mieux traité et avec plus d'art et d'intérêt que la lutte intérieure du père entre le désir

ET DANS L'ARCHIPEL DE LA SONDE. iSS

de rester auprès de sa fille , et sa cpûyiction qu'il vaut mieux pour le bonheur de tous que l'enfant soit abandonnée aux soins des autres. Il s'arrôte à cette dernière pensée, arrache son épouse à cette scène de douleur, la soutient dans sa marche chancelante , et tous deux , la tête baissée , le cœur brisé, ils poursuivent leur longue route à travers le désert.

Au commencement du second chant, nous trou^ vous là description de la demeure et des proprié-tés considérables d'un riche marchand, nommé Lilë Djouhara, qui habite la ville à! Indrapouràé Le luxe de sa maison est éblouissant; il jouit de l'estime et de la considération de tous les habitants de la ville; mais une chose manque à son bonheur, il n'a pas d'enfants. Un matin, il se promène avec sa femme sur les bords de la rivière qui coule aux environs de la ville; ils entendent les cris d'un enfant nouveau -né; ils volent à lui, trouvent une petite fille de la plus grande beauté, l'emportent dans leur maison, lui donnent le nom de Btdasari, l'élèverit comme leur propre fiUè et lid prodiguent tous leurs soins. Bidasari répond à la tendresse de ses parents adoptifs, et devient avec les années une jeune fille accomplie.

Le roi de la ville d'Iudrapoura^ qu'habite ce marchand , avait épousé une jeune et belle femme. Le cœur de cette princesse était en proie aux passions les plus violentes. Fière de sa beauté, elle dominait le cœur de son mari^ toujours prêt à obéir en esclave à ses moindres caprices. Elle épiait sa vie avec des yeux d'Argus; la crainte qu'il pût un jour faire choix d'une seconde épouse, excitait en elle tous les tourments de la jalousie, La peinture du caractère de cette femme est pleine de chaleur, de force, et n'a rien d'exagéré. L'état social des femmes chez les Malais donne lieu au fâcheux développement de semblables caractères. Un jour, elle essaie de pressentir son époux sur la pensée d'un second hymen, et elle entend qu'il lui répond : « Si je trouve une femme dont la naissance et la beauté soient égales à la vôtre, je vous la donnerai pour compagne. » A ces mots, la jalousie avec toutes ses fureurs s'élève dans le cœur de la princesse. Elle donne ordre à ses fidèles serviteurs de chercher dans toute la ville s'il existe une femme capable de lui disputer le prix de la beauté. Après de longues et vaines recherches, ils découvrent enfin Bidasari, douée de toutes les séductions d'une beauté

parfaite. Voici quelques passages du portrait qu'ils en tracent à leur maîtresse :

De la fille d'un roi son port a la noblesse^ Et^ dès qu'elle parait^ s'éloigne la tristesse. Son sourire est plus doux que le miel^ et sa voix^ A celui qui Tentend pour la première fois^ Ordonne de l'aimer pour toujours, sans partage. Qui pourrait de ses yeux exprimer le langage? Semblables au bétel, ses beaux cbeveux bouclés Couronnent son front pur, de fleurs entremêlés...

Tout en elle vous touche 9

Sa parole, son geste aimable et caressant^ De sa douce gaité le charme intéressant; Enfin Bidasari porte en elle, Madame^ Tout ce qui peut charmer et conquérir une âme.

Dans sa fureur jalouse, la reine veut à tout prix se défaire de cette rivale présumée, avant même que son mari soupçonne l'existence d'une pareille femme. Par différents artifices, elle parvient à attirer cette jeune fille auprès d'elle. Elle assouvit sa vengeance sur cette infortunée , qu'elle torture et martyrise pendant sept jours avec une inhumanité inouïe; puis, quand elle croit n'avoir plus qu'un cadavre sous ses yeux , elle la renvoie à la demeure de ses parents. A la vue de cet

épouvantable spectacle y ils s'abandonneut à la plus vive douleur. Voici en cpiels termes ce passage a été traduit ou plutôt imité en vers français par M"' Fraissinet, qui a également traduit le passage précédent:

comble de douleur^ de peine et de misèi'e !

Spectacle déchirant pour le cœur d'une mère ! Quoi ! notre enfant chéri, notre enfant adoré , Le voilà sous nos yeux^ meurtri y défiguré !

Hélas! à mes soupirs son œil reste insensible, Son cœur à mes tourments demeure inaccessible. Et sa voix ne peut plus apaiser ma douleur... D'un père qui f adore ^ ah! connais le malheur ! ma Bidasari! je te vois immolée A la haine jalouse et trop dissimulée D'une reine barbare, indigne de ma foi.

La parole donnée est pour tous une loi ; Elle a trahi pourtant la tendresse d'un père Et; par un crime affreux , comblé notre misère. O malheureuse enfant 1 quoi, tu n*as pu toucher Ce monstre qui te sut de mes bras arracher?

Hélas! ton doux regard, ton geste , ta parole ^ Pour toujours sont perdus I Plus rien qui me console ! Pas un souffle de vie en ton sein n'est resté ! Où sont les temps heureux de ta folle galté^ Lorsque de mes vieux jours tu charmais la tristesse. Et que sur mes genoux tu te jouais sans cesse t

C'en est fait! ib ont fui pour ne plus revenir.

Et j'en aurai bientôt perdu le souyenir.

Tu ne me réponds pas ! Bidasari I ma fille [

Hé quoi! lu n'entends plus les pleurs de ta famille?

Tu n'as point de pitié pour mes yives douleurs?

Eh bien! à tes côtés, Bidasari, je meurs!

Cependant les parents s'aperçoivent que la victime donne encore quelques signes de vie. Tous les secours lui sont à Tiustant prodigués, et fii*dasari est enfin rappelée à la vie. Mais ses parents adoptifs sont encore en proie à de mortelles angoisses. Pour soustraire Bidasari aux persécutions d'une reine puissante, ils font construire, loin de la ville, une habitation dans laquelle ils conduisent leur enfant pour la dérober à tous les regards.

Dans le troisième chant, le roi d'Indrapoura, étant à la chasse, découvre par hasard la demeune où est cachée Bidasari. Il s'étonne de trouver un nouveau bâtiment que jusqu'ici il n'a point en* core aperçu dans cette partie de la forêt; il y entre, et trouve Bidasari, dont il admire la ravissante beauté; il l'interroge sur la cause de son séjour dans cette solitude. Bidasari, sans se douter que c'est au roi qu'elle s'adresse, lui raconte sa

déplorable aventure. Une juste colère s'empare du prince, en apprenant la cruauté de la reine; il compare la douceur et la grâce enchanteresse de Bidasari à la fureur jalouse de sa première femme, et sa résolution est bientôt prise. Il retourne à la ville, accable la reine de reproches, la répudie pour sa femme; il demande Bidasari en mariage à ses parents adoptifs, et, au milieu des acclamations joyeuses de son peuple, il conduit sa nouvelle épouse dans un nouveau palais qu'il a fait construire pour elle.

Le quatrième chant nous ramène dans la ville de Kembajat, où s'est passé le premier épisode du poëme. Après avoir eri'é dans les déserts pendant plusieurs années, le roi est de retour dans son empire, et il occupe de nouveau le trône de ses pères. Mais jour et nuit il déplore avec la reine la perte de leur fille, qu'ils ont été forcés d'abandonner dans des circonstances si douloureuses. Il est vrai, un fils leur est né, qui est l'honneur et l'orgueil de ses parents ; mais ce bonheur ne saurait leur faire oublier leur premier enfant. Le jeune prince comprend leur douleur, et prend la résolution d'aller à la recherche de cette enfant si amèrement pleurée. Arrivé à Indrapoura, sa

ressemblance avec Bidasari frappent plusieurs personnes ^ et bientôt il reconnaît que la fille adoptive de Lila Djouhara, maintenant l'épouse du roi y est sa sœur, trouvée autrefois sur les bords mêmes de la rivière où ses parents avaient été forcés de Tabandonner. Ce chant est terminé par r entrevue du frère et de la sœur, la félicité de Bidasari, Tamitié et la tendresse qu'elle et le roi témoignent au jeune prince de Kembajat*

Au commencement du cinquième chant, le prince annonce qu'il désire retourner auprès de ses parents pour leur faire partager la joie qu'il éprouve d'avoir retrouvé sa sœur. Mais le roi et Bidasari ne veulent pas le laisser partir; ils le décident à rester avec eux, et à envoyer un message pour annoncer cette heureuse nouvelle à ses parents et les engager à venir s'assurer par eux-mêmes du bonheur de leur fille.

Dans le sixième chant, cette nouvelle arrive à Kembajat. Les parents se livrent à des transports inexprimables ; ils se mettent en route sur-le-champ, et arrivent à Indrapoura. Leur entrevue avec celte fille qu'ils ont tant pleurée donne heu à la scène la plus touchante , rendue par le poète avec beaucoup de verve et de sensibilité. De nombreuses

i^ QUINZE ANS A JAVA

fêtes célèbrent ce joyeux événement. On fait voile vers rîle de Noma-Antara pour y jouir pendant quelque temps dé nouveaux plaisirs. Un jour que le jeune prince de Kembajat est à la chasse, il is'égare dans la forêt, et trouve dans un palais enchanté la princesse Mandoudari, que le génie malfedsant Isriet y retient enfermée. Dans un combat qu'il lui livre, il est vainqueur d'Isriet, et il ranièiae en triomphe la belle princesse qu'il tt délivrée et dont il devient l'époux. Ce dernier épisode ressemble à un ôonte des Mille et une Nuits, ou & quelque légende de nos anciens romans chevaleresques.

Telle est l'analyse de ce poème, ou plutôt de ce roman, qui renferme plusieurs passages réellement remarquables par la supériorité de leur forme poétique sur les autres parties du récit, qui, bien qu'irréprochable si on lé considère comme un roman de la littérature malaise, ne se distingue en général de la prose ordinaire que par le rhythm^ et la rime. Cette éeuvre doit un de ses principauk mérites, du moins aux yeux des Malais, aux nombreuses et brillantes descriptions de magnifiques ornements, de palais de rois et de cortèges fioleniiels* Nous allons en donner pout exemple

la description du cortège du roî de Kembajat, lorsqu'il se rend à Indrapoura pour aller à la rencontre de s& fille. La traduction est presque littérale.

a Le roi réunit les grands de sa cour, vieux et « jeunes, et rassemble ses guerriers, ses coursiers « et ses éléphants. Tout fut prêt en sept jours, « et sous les plus heureux auspices le prince se « met en route. La clarté des étoiles n'avait pas « encore pâli, que déjà le gong avait retenti et « s'était fait entendre à plusieurs reprises. Le « cortège s'avance joyeux , avec les grands de la « cour et les héros. Leur tête est couverte de « casques étincelants; à leur main brillent leurs « sabres nus, et ils forment ainsi l'armée du roi. c< Les drapeaux et les bannières se déploient en « tête du cortège. Les lances et les boucliers s'a- « vancent par rangs; on dirait d'une ville ambu- « lante. Les sabres et le fer des lances brillent « comme une île au milieu de la mer. C'est ainsi « que se montre et se déploie le cortège qui ac- « compagne le roi. Le prince monte un superbe « éléphant, et son porteur de siriest à côté de lui. « Le parasol royal, orné de clochettes, est étendu c< au-dessus de la tête du roi. Le genderang

« le serouni et le nafiri (1) font retentir sans

« relâche leurs bruyants accords. C'est ainsi que

« le roi sort de la ville entouré de tous les grands

« de son empire. x>

{\) Le qong, le genderang sont des instruments à percussion; le Mfount et le napri sont des instruments à vent. J'en parlerai ea détail à Tocoasion du théâtre et de la musique chez les Javanais.

Page 1