CHAPITRE VIII
Voyage à Djokjokarta et Sourakarta. — Débris d6 l'empire de Matarem partagés entre deux souTermins » le sousounan et le sultan. — > Titres de ces princes. — Départ pour Sourakarta. — Samarang. — Route de Samarang à Sourakarta. — Villages javanais. » Mœurs des habitants. —Aspect de Sourakarta. — Description du palais ou kretan de l'empereur. — Habitation des gens du peuple. — Ameublement des personnes de distinction. — Excursion à Djokjokarta. — Garde du sultan et de l'empereur. — Ma liaison avec un capitaine {touràh) de la garde de l'empereur. — Costume des personnes de haute distinction. -* Costume de cour. — Costume de Tille. — Costume d'intérieur. — Costume dos dames. — Amusemenis des Javanais. — Danses. — Théâtres. — Compositions dramatiques des Javans. — Compositions nommées topmg; manière dont les pièces sont représentées. — Sujets ordinaires de ces pièces. — Les aventures de Pandji. * Représentation appelée wayang ou scènes ombrées. — Différentes espèces de wayangs, — Wayang-pourvoa. — > Wayanggedog. — Wayang-klitik. ^ Fonctions du dalang. — Importance de cette profession. — Instruments de musique en usage dans les orchestres ou galaman de Java. — Conte malayou.
Il y a encore un autre genre de littérature fort goûté des Malais et des Javanais en particulier :
ce sont les compositions dramatiques. Ces compositions ne sont pas écrites, que je sache; du moins je n'en ai jamais lu; seulement j'ai assisté à différentes représentations théâtrales , lors d'un voyage que je fis dans les résidences de Djokjokarta et de Sourakarta. Je vais raconter cette excursion, ce qui me donnera l'occasion de parler du théâtre javanais, ainsi que d'un grand nombre de faits curieux relatifs aux usages et aux mœurs de ce peuple.
Depuis longtemps je désirais visiter la partie de Yi\e de Java encore soumise , du moins de nom, aux princes indigènes; parce que dans ce pays -là les peuples, ge trouvant moins en contact avec les Européens qu'à Batavia et dans les grandes villes du littoral gouvernées directement par les Hollandais, devaient avoir mieux conservé leurs; mœurs primitives. Enfin, 4eux ans pprcs mon arrivée à Batavia, une occasion se présenta de faire ce voyage, et je la saisis avec empressement. Un détachement de soldats de moù régiment devait être envoyé dans ces deux résidences pour relever ceux des militaires européens qui faisaient partie de la garde de rempèreur et de celle du sultan, et dont le temps de service était expiré.
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L'officier chargé de conduire ce détachement tomba malade la veille du départ; je demandai avec instance de le remplacer, ce qui me fut accordé sans difficulté. Dès le lendemain nous nous m^m^s en route.
Ces deux résidencps de Djokjokarta et dp Sourakarta ne sont aujourd'hui que deux pertes provinces^ dont la populatipn est inférieure à beaucoup de nos départements français. En effet, Djokjokarta ne compte qu'environ trois cent cinquante mille âmes^ et Sourakarta, un peu plus de cinq cent millp. C'est tout ce qui reste du grand empire de Matarem, qui, au xv* siècle, dominait toute rîle de Java.
A la suite de la guerre terminée en 1755, la compagnie hollandaise des Indes orientales partagea ce résidu de l'empire pptre deux princes descendant des anciens empereur^; à 1'^^:! ^Ue conserva le titre de ^owounan om d'empereur, et fixa sa résidence à Sourakarta; elli^ donna h l'autre le titre de sultan d^ Djokjokarta, et fixa sa résidence dans cette ville. I^e sousounan et le sultan essayèrent bien è^ diverses époques, pqtamment en j312, pendant l'occupation anglaise, de recouvrer leur indépendance; mais Ip retour
des Hollandais a Java les réduisit bientôt sous le joug, qu'ils n'ont plus essayé de secouer. Du reste , le gouvernement hollandais a voulu dorer leurs chaînes; il leur paie une forte pension , il leur laisse étaler tout l'appareil et le luxe des cours orientales, il leur donne officiellement les titres les plus pompeux, et il orne leur poitrine de décorations. Ainsi tels sont les titres que portaient ces deux princes à l'époque de ma visite dans leurs États; le premier, Son Altesse le sousounan (ce mot signifie l'envoyé de Dieu) de Sourakarta, pakou, bouwono, scnopati, ingalogo, ngabdur, rachman, saydin, Panotogomo VII, commandeur de l'ordre du Lion néerlandais; et le second, Son Altesse le sultan de Djokjokarta, hamankou, bouwono, senopati, ingalogo, ngabdur, rachman, saydin, Panotogomo Kalifatolah V, commandeur de l'ordre du Lion néerlandais.
Tout cet étalage de titres javanais, auxquels se trouve si bizarrement accolé l'ordre du Lion néerlandais, peut se traduire à peu près par auguste, redoutable, seigneur de la guerre, soleil éclatant, etc. etc. C'est ainsi qu'à l'époque de la décadence de l'empire romain les successeurs des Césars multipliaient les épithètes honorifiques en
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tête de leurs édits, Pitis, Félix, Invictus, Triumphator, semper AugustttSj etc., quand leur puissance s'étendait à peine au delà des murailles de Rome , et que le reste de l'Italie était au pouvoir des barbares. Mais laissons ces réflexions qui pourraient nous mener trop loin, et revenons à mon voyage.
Il y a plus de quatre cents kilomètres en ligne directe de Batavia à Sourakarta, où nous devions nous rendre en premier lieu; cette distance par la route de terre eût été augmentée au moins d'un tiers, à cause des nombreuses sinuosités qu'elle est obligée de faire dans la partie montagneuse de son parcours. Aussi nous fit- on embarquer à Batavia sur un bateau à vapeur qui nous transporta à Samarang, d'où nous n'eûmes plus que cent kilomètres environ à faire par terre pour arriver à Sourakarta.
Samarang, qui occupe le troisième rang dans la classification des villes de Java, possédait autrefois un très -beau port; mais aujourd'hui la mer l'a tellement ensablé, qu'il est devenu impraticable pour les navires d'un fort tonnage. C'est à peine si notre bateau put se frayer un passage à travers le chenal étroit qui existe entre les bancs
de sable. Nous débarquâmes sans accidents. Nous ne fimes qu'un très-court séjour dans cette ville, ce qui ne contraria personne d'entre nous; car Samarang passe pour être plus insalubre que l'ancienne Batavia, et les souvenirs des ravages qu'y a faits le choléra en 1819 et en 1823 étaient loin d'être effacés de notre mémoire, et augmentaient le désir que nous avions de nous éloigner de cette ville,
La route de Samarang à Sourakarta est bien fintretenue et bien tracée. Mais, comme elle traverse un pays de montagnes, elle fait souvent des détours , ce qui n'empêche pas quelques pentes d'être assez rapides. Du reste, cette route est trèspittoresque, et à mesure qu'on s'éloigne du rivage de la mer, et qu'on s'élève dans la région montagneuse, on respire un air plus pur et plus frais, qui semblait donner des forces et de la gaieté h mes hommes.
Nous nous arrêtâmes, pour notre première étape, au village de ^aniou-Kouning, où l'on me fit remarquer un tchandi ou temple dont j'ai parlé précédemment.
A mesure que nous avancions, le pays devenait plus intéressant et plus pittoresque^ Les vil-
lages étaient plus rapprochés, et une population plus nombreuse annonçait la richesse du sol et la salubrité du climat. Les habitations rurales ne sont jamais isolées , mais agglomérées les unes à côté des autres de manière à former un dessa ou village, dont l'étendue varie en raison de la fertilité des terres qui l'environnent, et surtout Fabondance des eaux; car les mahométans, étant obligés de faire plusieurs ablutions par joxir, tiennent à fixer leurs habitations dans le voisinage des cours d'eau. La population d'un dessa n'est guère moindre de cinquante habitants, et n'excède pas deux cents.
Tous les villages que nous rencontrions étaient plantés d'arbres utiles et cachés sous le feuillage de la plus belle et de la plus épaisse végétation. A une faible distance en dehors, nous n'apercer vions que des amas de verdure de la plus grande fraîcheur, et l'on pouvait facilement ^'imaginer n'avoir devant soi qu'une admirable solitude parsemée de délicieux bosquets.
On retrouve dans ces campagnes les mœurs simples des anciens patriarches. Chaque dessa forme une communauté qui a ses fonctionnaires et son chef, et quelquefois une mosquée et des prêtres.
A mesure que nous approchions de Sourakarta, le paysage devenait plus pittoresque ; l'air plus pur et plus frais était embaumé par mille fleurs odorantes. Tantôt nous traversions une plaine couverte de riz y de coton, de café, de végétaux de toute espèce; tantôt nous montions sur des collines, d'où nous voyions de limpides ruisseaux former de petites cascades à Tombre de forêts épaisses. Çà et là, des grottes naturelles offraient une frdcheur délicieuse. En s'élevant plus haut, la vue planait dans le lointain sur la mer, et plus près sur des rochers et des volcans dont la fumée nuançait l'azur d'un ciel tranquille.
Enfin nous arrivâmes en vue de la résidence du grand sousounan; cette ville, à laquelle on donne une population de cent mille âmes, n'est, à proprement parler, qu'une réunion de villages; car elle se compose de groupes de maisons toutes entourées^ de jardins. Les rues sont propres et régulières. Une grande place carrée, ouverte de toutes parts, est disposée au milieu de la ville. D'un côté se trouve une mosquée, de l'autre le palais de l'empereur.
Ce palais est appelé kadatan ou kratan, contraction de ka-datou-nan (demeure du prince).
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La partie intérieure est appelée dalem. Le kratan du sousounan oiFre à l'extérieur Taspect d'un vaste carré de hautes murailles , semblables à nos remparts y entouré d'un fossé et garni de canons. Une large place vide, terminée par des barrières, est ouverte devant la façade principale : on l'appelle (doun-aloun. C'est sur cette place qu'ont lieu les combats d'animaux, les revues, les exécutions, etc. Le kratan du sousounan n'a pas moins de quatre kilomètres de circuit. Un large escalier est placé d'un côté de l'aloun-aloun, c'est-à-dire à l'entrée principale. Au sommet du kratan se trouve une plate -forme appelée setmgelj sur laquelle le souverain va s'exposer aux regards du peuple. Les pangera?is (princes de sa famille) et sa noblesse sont rangés sur les marches au-dessous de lui. Cette plate -forme est en quelque sorte le trône où il parmt investi de l'autorité suprême. Au centre de l'aloun-aloun, et sur le front de la plate -forme du setingel, sont plantés deux arbres majestueux de la famille des figuiers : ce sont deux vareigners. C'est, depuis les premiers temps de l'histoire de Java, l'indication ordinaire de la résidence royale.
La principale porte du kratan est appelée bro-
fonolo. On entre d'abord dans une grande cour, à la suite de laquelle est une autre cour, ayant également une porte, puis une place carrée. Au centre de cette place est construite une vaste galerie ouverte, élevée sur un double rang de piliers et richement décorée de peintures et de dorures, à laquelle on donne le nom de mendopo ou bangsaL D'un autre côté de la place il y a, en outre, deux autres mendopos de moindre grandeur, réservés aux pangerans avant l'audience du souverain, et, de l'autre côté, est placé l'appartement de ce dernier^ Les lambris de ces mendopos sont remarquables par leur éclat et leur magnificence : ils sont ornés de dessins représentant plusieurs carrés dont les aires diminuent progressivement les unes dans les autres. Ce genre d'ornement est particulier à Java; il se rapproche, m'a-t-on dit, de l'architecture de la Birmanie et de Siam.
Les dispositions des principales villes de province sont à peu près les mêmes. Les palais des chefs et de la noblesse sont distribués comme ceux du monarque. La mosquée est bâtie sur l'un des côté de l'alouu-aloun.
Pendant mon séjour à Sourakarta, j'ai eu plu-
sieurs fois occasion de visiter la demeure des habitants des diverses classes de la société. Les ha^ bitations du peuple sont meublées avec une grande simplicité. Les lits, dont la forme est la même que celle de nos canapés , se composent d'une natte fine et d'oreillers recouverts d'étoffes coldriées. Les Javanais ne font usage ni de tables ni de chaises; ils prennent leurs repas assis sur une natte, les jambes croisées. Les aliments, placés dans de petits vases de cuivre ou de porcelaine commune de*Chine, sont servis sur un grand plat de cuivre ou de bois. On n'y porte que la main droite, selon la coutume des musulmans, et l'on n'y touche qu'avec un doigt et le pouce. On fait rarement usage de la fourchette et du couteau; on ne se sert de la cuiller que pour prendre les liquides.
L'ameublemeiil des personnes de distinction est plus somptueux. Leurs habitations sont garnies de nattes, de tapis, de piles d'oreillers et de lits. A Sourakarta et à Djokjokarta> on ne voit pas les grands se servir de meubles européens; mais dans les provinces administi'ées directement par le gouvernement hollandais on fait usage de miroirs, de tables et de chaises. Les Javanais ont adopté
cet usage pour recevoir les Européens; ensuite les chefs indigènes en ont fait un objet de luxe. La plupart de leurs maisons sont disposées en chambres, dont quelques-unes sont entièrement meublées à l'européenne, poiu* recevoir les chefs du gouvernement.
En arrivant à Sourakarta, je remis au commandant militaire les hommes que j'avais amenés pour cette destination, et après quelques jours de repos je conduisis le reste du détachement à Djokjokarta, où il fut incorporé dans la garde hollandaise du sultan. Je ne restai que quelques jours dans cette dernière ville, qui est à peu près de la même étendue et aussi peuplée que Sourakarta. Ces deux capitales d'un empereur et d'un sultan ne sont pas à plus de soixante kilomètres l'une de l'autre. La garde de chacun de ces souverains ne se compose aujourd'hui que d'un millier d'hommes de troupes indigènes, et de trois à quatre cents Européens, le tout obéissant aux ordres d'un commandant hollandais. Cette garde n'a pas d'autres fonctions apparentes que de veiller à la sûreté du prince, de l'escorter quand il lui prend fantaisie de sortir de son palais, et de lui rendre tous les honneurs dus à son rang;
mais la garde européenne a de plus pour but de maintenir le gouvernement de Tempereur et du . sultan dans la dépendance de Tautorité néerlandaise, et de veiller à la rentrée des tributs dus au suzerain, c'est-à-dire au roi de Hollande.
Autrefois , sous le gouvernement indigène , toute la population mâle en état de porter les armes était soumise au service militaire; aujourd'hui on se contente du nombre nécessaire pour le maintien de l'ordre. Ces soldats, chargés uniquement de la police, sont sous les ordres du raden adipati ou premier ministre, qui a dans ses attributions la police de l'empu'e. Du reste, ces deux résidences jouissent d'une position paisible et assez fortunée. Le peuple y est tranquille, et les crimes y sont extrêmement rares.
En partant de Batavia, j'avais reçu des lettres de recommandation d'un ofQcier indigène attaché à l'armée néerlandaise, et avec qui je m'étais lié par l'intermédiaire du docteur Weelkaer. Ces lettres étaient adressées à Ismaêl Kayam, lourah (capitaine) de la garde du sousounan. Cet officier me reçut avec une hospitalité des plus affectueuses. Je trouvai chez lui, non -seulement la table et le logement, mais de ces attentions déli-
cates que Ton est étonné de rencontrer dans une civilisation si di£férente de la nôtre. Une particularité asses remarquable y qui parut contribuer sur« tout à notre liaison, ce fut ma qualité de Français ^ qu'il avait connue par la lettre de son ami. « Je suis très -content, me disait- il, de faire la connaissance d'un Français; je n'en ai jamais vu, mais j'en ai souvent entendu parler, ainsi que du grand empereur Napoléon, dont la puissance s'est étendue pendant quelque temps jusqu'à Java. — Est-ce que vous avez été un des guerriers de ce grand conquérant?
— Non, répondis *je en souriant; j'étais trop jeune alors. » Je ne jugeai pas à propos de lui expliquer les autres motifs qui m'auraient empêché, même quand j'aurais eu Tâge, de servir sout Napoléon; il ne m'aurait peut-être pas compris. Je n'en étais pas moins fier de voir le nom français en honneur dans ces contrées lointaines, et je m'efforçai de gagner sa confiance et de mériter par mes procédés la bonne opinion qu'il avait conçue de moi à cause de ma nationalité. Nous devînmes donc en peu de temps les meilleurs amis du monde, et, grâce à lui, j'appris plus de détails sur la vie intérieure, les usages, les mœurs
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et la langue des Javanais, pendant les trois mois que je restai à Sourakarta, que je n'en avais appris depuis trois ans que je résidais à Batavia.
Ismaêl voulut m'accompagner dans mon excur^»
sion à Djokjokarta. Il me fit parcourir la ville et m'introduisit dans le palais du sultan (dans la partie, bien entendu, que les étrangers peuvent visiter); mais comme ce palais ainsi que la ville ressemblent presque en tout à ceux de Sourakarta/ je les passerai sous silence afin d'éviter les répétitions. Nous revînmes ensemble à la capitale de l'empire du sousounan, et dès le len*demain je recommençai avec mon cicérone mes études ethnographiques. Je m'occuperai d'abord du costume, quoique j'en aie dit déjà quelque chose ailleurs; mais je n'ai parlé que de l'habillement du peuple, et ici je vais décrire le costume de cour et celui de la noblesse dans son intérieur.
Les personnes de haute distinction ont deux espèces de costumes : celui de guerre et celui de cour. Le costume militaire se compose en partie d'un pantalon appelé chelana, et de trois kriss, dont le premier a été acquis par l'officier qui le porte, le second provient de ses ancêtres, et le troisième lui a été donné par le père de son épouse
au moment de son mariage. Deux de ces poignards sont placés aux deux côtés de la ceinture, et le troisième par derrière. Une épée est suspendue au côté gauche avec un baudrier. La partie supérieure du corps est vêtue d'une espèce de veste à manches étroites , ouverte sur la poitrine; la tète est coiffée d'une manière de casque, ou plutôt de casquette assez semblable à celle des jockeys.
Le costume de cour laisse à nu les épaules, les bras et tout le torse jusqu'à la ceinture. Ëa tète est couverte d'un bonnet imité des Arabes, appelé kouloukj et qui fut introduit par un sultan; il est blanc ou d'un bleu clair. Us portent un kriss seul au côté droit, et au côté gauche un instrument tranchant semblable a un couteau, appelé tvedung, dont les paysans se servent pour couper le bois et l'herbe; cet instrument signifie que la personne qui le porte est prête à couper les arbres et l'herbe, lorsque son souverain lui en donnera l'ordre. Toute la partie du corps qui se trouve découverte est frottée de poudre blanche ou jaune brillante. Le souverain lui-même suit cet usage.
Les hommes de la classe noble , quand ils ne sont pas de service ni comme militaires m comme courtisans, ont un costume qui se compose d'une
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espèce de jupe d'indienne, appelée jarit , plus ample que le sarong dont j'ai parlé, et d'un sa-houk de soie ou d'indienne , sembfable à une veste. Ils portent dans leur maison une simarre qui tombe jusqu'aux genoux, et, quand ils sortent, ils endossent un vêtement de soie ou de velours bordé de dentelles, nommé sikapan, semblable pour la forme aux jaquettes de Frise qu'on portait il y a deux siècles. Quelques personnes supposent que cette mode fut apportée à Java par les Hollandais lors de la conquête. Ismaël repoussait cette idée, prétendant que ce costume était antérieur à l'arrivée des Hollandais à Java. Je ne cherchai pas à le contredire, d'autant plus qu'une pareille discussion n'en valait pas la peine. Sous le sikapan, les nobles javanais ont une veste blanche boutonnée jusqu'au collet , et remplaçant la chemise des Européens. Ils portent aussi une sorte de chapeau , formé d'un morceau de drap ou de velours noir orné d'or. Dans lejs districts occidentaux de Java, ils font usage d'un large chapeau, semblable à un bassin renversé, fait de lanières de bambou^ peint et vernissé, et qui résiste également à la pluie et aux rayons du soleil.
Le costume des dames de la haute classe n'offre
d'autre différence, comme je Tai déjà dit, avec celui des femmes des classes inférieures que le luxe et la richesse des étoffes, des épingles et des bagues en pierreries. Les nobles et leurs femmes portent pour chaussures des sandales , des souliers ou des pantoufles. Dans quelcpies cantons soumis directement aux Hollandab , les régents et autres fonctionnaires indigènes portent des pantalons de nankin , avec des bottes et des éperons, et quelquefois un habit à Feuropéenne, Mais la plupart de ceux que j'ai vus affublés de ce costume ont un air si gauche et si embarrassé, que je ne pouvais les regarder sans avoir envie de rire.
L'étiquette veut que toute femme qui parsdt à la cour se présente avec des diamants et des fleurs dans les cheveux , et qu'elle porte une ceinture de soie jaune, rouge aux extrémités; cette ceinture est appelée sembang.
Le peuple javanais, comme je l'ai dît ailleurs^ est avide de plaisirs et de distractions. Pendant tout le temps de mon séjour à Sourakarta, chaque soir, à la tombée de la nuit, j'entendais de tous côtés les sons d'une musique bruyante; je voyais le peuple sortir de ses habitations et se porter en
foule sur les places publiques , où étaient organisés des divertissements variés. Là c'étaient des danses exécutées par des femmes dans le genre des bayadères de Tlnde, et qui se nomment ici bedoïy ou srampis , ou ronguines. Ailleurs c'étaient des représentations théâtrales de différentes espèces.
Sous les auspices d'Ismaêl, je visitai ces di-« verses réunions. Il me vantait surtout la danse des ronguines comme un spectacle des plus intéressants; pour moi, je trouvai ce genre d'amusement du plus mauvais goût, et je ne pouvais comprendre ce qu'il avait de si séduisant pour les Javanais. Il n'en fut pas de même dos théâtres. Quoiqu'ils n'aient rien de comparable à nos spectacles euro* péens, et que quelques-uns ressemblent à )ios théâtres de marionnettes et d'ombres chinoises, j'y trouvai un intérêt de curiosité que je désirais depuis longtemps satisfaire, pour juger cette partie de la littérature javanaise. •
II y a deux espèces de compositions dramatiques, ou plutôt deux manières de représenter ces compositions, qui roulent toutes sur des sujets tirés de l'ancienne histoire ou de la n^ythologia javanaise. La première se nomme topeng ; les personnages qui figurent dans ces sortes de pièces
sont des hommes masqués, mais qui ne parlent pas. Le dalangj ou chef de la pièce, récite le dialogue, tandis que les acteurs exécutent les gestes convenables aux paroles. La musique de la gamalan^ ou orchestre, accompagne et varie ses expressions, selon la nature de Faction et les divers sentiments dont les acteurs sont animés. Ceux-ci sont habillés avec magnificence, selon l'ancien costume. Les sujets du topeng sont ordinairement puisés dans les aventures de Pandji, le héros favori de Thistoire de Java.
Pandji - Ino - Kerta - Pati était fils du roi de Jang'gala, du puissant empire de Brambanan, qui florissait au ix* et au x* siècle de notre ère. Dans sa jeunesse il épousa Angrini ou Sekar'tagi, fille du bopati (ministre) de son père; mais ce monarque, voulant le marier avec sa cousine, fille du chef de Kediri, fit périr Angrini. Alors Pandji s'embarqua avec loi corps de sa bien-aimée; une tempête s'éleva, la plupart de ceux qui montaient le navire périrent; quant à lui, il parvint à débarquer dans File de Tanaban. Là il brûla le corps d' Angrini, et partit avec le reste de ses serviteurs pour Bali, où il prit le nom de Klana-Jayang-Sarî. Ayant obtenu des secours du prince de cette île,
il devint son gendre, et* alla s'établir à l'occident de Kediri; il épousa bientôt après la princesse de Sabroung, appelée Chandra-^Kiranay qui était d'une grande beauté, et qui avait été demandée en mariage par le prince mahométan de Malacca. Pandji^ par prudence, avait cru devoir s'annoncer pour un prince de Tile opposée^ et il ne se fit reconnaître de son père qu'après son mariage.
Selon quelques romanciers, un prince de l'île de Bornéo, appelée Vile dOr, se présenta à la cour de Jang'gala avec deux princesses , en se faisant passer pour Pandji, et en imposa à la crédulité du monarque, qui s'imagina avoir retrouvé son fils. Selon d'autres romanciers, c'est, au contraire, Pandji qui périt dans la tempête, et Angrini, sa bien-aimée, qui l'avait accompagné dans sa fuite, fut jetée sur la côte de Bali, dont elle épousa le souverain.
Enfin, selon d'autres auteurs, Pandji gouverna le royaume avec son père; un chef de l'île de Madura, alors appelée iVae/^a-Aw/ra, vint attaquer Janggala; une prophétie avait annoncé que Pandji serait invulnérable tant qu'il ne serait pas atteint d'une baguette de .fer de Langkara. Le
prince de Madura lui lança une flèche fabriquée à Langkara, et le grand Pandji fut tué.
On lui attribue l'introduction à Java de Tusage du kriss et de Torchestre appelé gamalan.
On voit qu'il y a dans l'histoire, ou plutôt dans les histoires ou légende» de ce poème, de l'étoffe pour tailler une quantité de dr&mes de toutes dimensions.
Ces pièces, dont les acteurs sont masqués et muets tandis qu'un personnage récite bii seul le dialogue, sont, comme on le voit, l'enfance de l'art. Cependant, d'après ce que me dit Ismaël, les topengs représentés à la cour devant le monarque ont plus de perfection que les autres. Les acteurs jouent sans masques et déclament eux-mêmes leurs rôles. Mais je n'ai pas eu l'honneur d'assister à ces sortes de représentations.
La seconde espèce de représentations dramatiques se nomme wayang ou scènes ombrées. Les acteurs de ces sortes de pièces sont des figures d'environ cinquante centimètres de hauteur; elles sont de cuir de buffle, dessinées et travaillées avec beaucoup de soin; ces figures sont ordinairement grotesques; leur nez est excessivement allongé. Elles sont attachées par un clou de corne; elles
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ont on morceau de corne à chaque main pour les faire mouvoir. Une étoffe blanche, en forme de rideau, est étendue devant les spectateurs, sur un cadre de trois à quatre mètres de long et d'un peu moins de deux mètres de haut; on le rend trans-» parent au moyen d'une lampe suspendue par deiv rière. Le gamalan joue une sorte d'ouverture et commence la représentation; les figures exécutent les scènes, et le dalang prononce le dialogue.
n y a trois espèces de wayangs. La première est le wayang-pourwa, la seconde le wayang-gedog, et la troisième le wayang-klitik.
Dans le wayang-pourwa, les plus anciens de tous les sujets sont puisés dans la mythologie, avant le règne d'un prince nommé Parikisit, et jusqu'à ce prince. Les dieux, les demi* dieux et les héros de Java et de l'Inde sont mis en action, selon les poëmes de Rama et de Mintaraga, contenant la pénitence cfArdjouna sur le mont Indra, et le fameux Brata-Youdha, ou la guerre de Pandawa.
' Le dalang récite d'abord quelques vers en kawi (langue sacrée), qu'il accompagne d'une interprétation pour les personnes illettrées; puis il fait paraître les acteurs derrière le rideau; on voit l'ombre de leurs costumes; les spectateurs sont pénétrés
du sujet, s'y intéressent, et écoutent en extase, pendant des nuits entières, l'histoire merveilleuse de leurs ancêtres.
Les sujets du wayang-gedog sont pris dans la période de Thistoire depuis Parikisit jusques et y compris le règne de l'infortuné Pandji, et celui de Lalian son successeur. Ici le dalang n'emploie pas la langue kawî, et il récite le poème en javanais.
Le wayang-klitik est plutôt un jeu de marionnettes que d'ombres chinoises comme les deux autres; les figures sont de bois, d'environ quarante centimètres de hauteur, peintes et dorées avec soin. On ne se sert point de rideau transparent. Le sujet est puisé dans l'histoire de l'empire de Pajajaran, et jusqu'à la fin de l'empire de Madjapahit, c'est-à-dire jusqu'à l'établissement du mahométisme à Java et la fondation de l'empire de Matarem. Les aventures de Manak-Jing'ga, chef de Balembang'an, et de Dencar-Voulan (lumière dé la lune), ainsi que les malheurs de la princesse de Madjapahit, sont le plus communément mis en scène.
Dans ces compositions, l'auteur n'introduit aucun personnage de son invention; tous ses héros, ainsi que leurs actions, appartiennent à l'histoire,
à la tradition ou à la mythologie du pays. Ces représentations ont donc pour effet d'entretenir la connaissance de l'histoire nationale parmi le peuple javanais y qui est aussi avide de cet amusement que nos peuples d'Europe le sont des spectacles.
La profession de dalang est traitée avec respect; leur emploi ressemble , sous plusieurs rapports ^ à celui des anciens bardes. Ils sont les auteurs et les directeurs de leurs pièces. Dans certaines circonstances même, on leur confie une sorte de sacerdoce^ qui consiste à bénir le premier enfant de chaque famille, en répétant divers passages des anciennes légendes, et cette cérémonie contribue à ajouter un haut degré de considération à l'emploi de dalang.
Comme le gamalan ou orchestre joue un grand rôle dans les représentations dramatiques, je terminerai ce chapitre par la description des instru- ^ ments qui le composent.
Les Javanais font usage d'instruments à vent, à cordes et de percussion. Les instruments à vent sont différentes espèces de flûtes, appelées souling et serdoum. La trompette, appelée nafiri, y a été introduite par les Persans et les Européens.
Il y a trois espèces d'instruments à cordes : le
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chalempong, qui a dix à quinze cordes et se joue comme la harpe; le trawangfa, qui se rapprodie du luth ou de la guitare; le rebad, instrument originaire de Perse; c'est une espèce de Tiolon à deux cordes que Ton fait vibrer avec un archet. Les conducteurs d'orchestres javanais jouent du rebad, dont les intonations sont fort justes, et s'en servent pour donner le ton et le signal à leurs musiciens.
Il y a beaucoup d'instruments de percussion.
Le tambour est connu sous plusieurs noms. Outre les variétés qui sont d'invention indigène, il y en a qui viennent d'Arabie et d'Europe. Le gong^ d'origine chinoise et indienne, est fabriqué d'une composition de cuivre, de zinc et d'étain, qui forme une plaque ronde d'un mètre et demi de diamètre; on le suspend ordinairement à un riche cadre, et on le fi[*appe avec un maillet de bois re-* couvert d'une couche épaisse de caoutchouc. On ne peut se faire une idée de la force et de la beauté des tons qu'on en tire; mais dans un or'-* chestre javanab il écrase les autres instruments, et les oreilles en sont en peu de temps abasour* dies. Le gong a beaucoup de rapport avec le tam-» tam, mais le son en est beaucoup moins lugubre.
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Le kentauk et le kampoul sont des variétés de gongs de petite dimension, et dont Tusage est plus fréquent dans les gamalans.
Le kromo ou bonang est une suite de petits vases ou gongs arrangés sur deux lignes dans im châssis. Lé son de cet instrument est clair; son intonation est parfaite. Le gamhang ou staccado est subdivisé en plusieurs variétés. Le gambang-^ kayou est formé de plusieurs barres ou touches de bois sonore, qui diffèrent graduellement de longueur; on les place sur une caisse de bois, et Ton joue de cet instrument avec un marteau. Le sta-^ nadOy construit de même, mais avec des touches de métal, est aussi appelé gander.
Tels sont les instruments qui entrent dans la composition d'un orchestre. Le mot gamalan^ que j'ai traduit par orchestre , signifie plutôt exécution musicale. On en distingue plusieurs espèces, qui ont chacune un nom particulier. La plus parfaite se nomme salendro : c'est une symphonie de plusieurs instruments qui ont le même nombre de notes. Làpelak diffère de la salendro en ce qu'elle réunit des instruments bornés à un plus petit nombre de notes, et que les intonations en sont très -aiguës. La miring tient le milieu entre la sa-
lendro et la pelak. Ces trois espèces d'exécutions musicales servent aux accompagnements dans les représentations théâtrales. La sakaten compte un plus grand nombre d'instruments. On ne la joue que devant le monarque ou dans des occasions solennelles. La strounen est une musique guw^ rière; on y a introduit les trompettes ^ ainsi que d'autres instruments à vent qui ne sont pas en usage dans les orchestres de théâtre.
On peut juger, d'après ce que j'ai dit des compositions dramatiques, qu'elles ne sont que des récits historiques ou des légendes fabuleuses, animés par le dialogue et les gestes des acteurs. Mais il est encore un autre genre de récit dont les Javanais et les Malais raffolent, ainsi que tous les peuples orientaux, et dans lequel ils réussissent plus encore que dans toute autre branche de la littérature. Nous voulons parler des contes, qui charment également dans ces contrées les princes et le peuple, les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants. Je vais en citer un qui est populaire dans la plupart des îles de la Malaisie, et surtout à Java et à Sumatra. On verra qu'il pourrait dignement figurer dans les Mille et une Nuits.
« Parmi les premiers souverains d'Hind et de Sind, aucun n'était plus puissant que le radjah Souran. Tous les radjahs d'Orient et d'Occident lui rendaient hommage , excepté celui des Chinois. Cette exception y qui déplaisait beaucoup au monarque, l'engagea à lever des armées innombrables ^ pour aller conquérir ce pays; il entra partout en vainqueur, tua plusieurs sultans de sa propre main, et épousa leurs filles, approchant ainsi à grands pas du but de son ambition.
« Lorsqu'on apprit en Chine que le radjah Souran avait déjà atteint le pays de Tamsak, le radjah de la Chine fut saisi d'une grande consternation, et dit à ses mandarins et capitaines rassemblés : c< Le radjah Souran menace de ravager mon ce empire: quel conseil me donnez-vous pour m' opc( poser à ses progrès ? » Alors un sage mandarin . s'avaDça: « Maître du monde, dit -il, ton esclave « en connaît le moyen. — Mets-le donc en usage , » répondit le radjah .de la Chine. Et le maudarm ordonna d'équiper un navire , d'y charger une quantité d'aiguilles fines, mais très-rouillées, et
d'y planter des arbres de Cahamach et de Birada. Il ne prit à bord que des vieillards sans dents, et cingla vers Tamsak, où il aborda peu de temps après. Lorsque le radjah Souran apprit qu'ua vaisseau venait d'arriver de la Chine , il envoya des messagers pour savoir de l'équipage à quelle distance était situé leur pays. Les messagers vinrent questionner les Chinois y qui répondirent : « Lorsque « nous mîmes à la voile y nous étions tous des jeunes c€ gens, et, ennuyés d'être privés de la verdure « de nos forêts, nous avons planté la semence de « ces arbres,; aujourd'hui nous sommes vieux et c< cassés, nous avons perdu nos dents, et ces se* « menées sont devenues des arbres qui ont porté « des fruits longtemps avant notre arrivée en ces « lieux. » Puis ils montrèrent quelques-unes de leurs aiguilles rouillées : ce Voyez, poursuivirent-ils, « ces barres de fer étaient, lorsque nous quit- « tâmes la Chine , de la grosseur du bras ; à pré- « sent la rouille les a rongées presque entière- « ment. Nous ne savons pas le nombre d'années « qui se sont écoulées durant notre voyage, mais « vous pouvez le calculer d'après les circonc( stances que nous venons de vous présenter. » « Les messagers rapportèrent au radjah Souran
ce qu'ils avaient entendu : « Si le récit de ces c( Chinois est véritable, dit le conquérant, il faut « que leur pays soit à une distance immense.
« Quand pourrions-nous l'atteindre? Le plus sage c( est de renoncer à notre expédition. » Et» à la tète de son année, il se mit en marche pour retourner dans ses États. x>