CHAPITRE IX
Retour kBalaTia.— Mission pour aller attaquer les pirates. ^ Quelque* mots sur la piraterie dans l'archipel Indien. — Force et composition de notre eipédiiion. — Position des pirates dans l'Ile de Billilon.
— Difficultés de l'attaque. — Ruses et manœuvres employées par le chef de Peipédition pour tromper les pirates. * Succès du stratagème du commandant. — Combat sur mer. — Attaque des forts.
— Combat corps à corps. — Rencontre d*un Français au milieu de la mêlée. — Prise du premier fort. ^ Capitulation du second. — - Succès complet de l'espédilion.
Après trois mois de séjour à Sourakarta, pendant lesquels j'avais fait plusieurs excursions dans les environs, et entre autres au village de Soukou pour visiter les ruines remarquables que j'ai dé* crites précédemment^ je retournai à Batavia. Il y avait quinze jours à peine que j'avais repris mon paisible service de garnison, quand je reçus Tordre de partir avec un détachement de mon régiment
pour une expédition dirigée contre les pirates de la côte de Billiton. Je reçus avec plaisir cet ordre , qui allait jeter un peu de variété dans l'existence assez nionotone que je menais depuis mon arrivée à Java. Dès le lendemain nous nous embarquâmes sur trois petits navires qui ressemblaient plutôt à de paisibles caboteurs qu'à des bâtiments armés pour une expédition militaire. Nous devions rejoindre en route les croiseurs de la marine coloniale , chargés spécialement de donner la chasse aux pirates , et nous concerter avec eux pour remplir Tobjet de notre mission. Il s'agissait d'attaquer dans leur repaire des pirates qui depuis quelque temps infestaient les environs du détroit de Banka, la partie sud de cette île, et la côte est de Sumatra^ située vis-à-vis. Le gouverneur général avait reçu avis que deux navires hollandais avaient été capturés par ces pii'ates^ qui, après les avoir pillés, avaient massacré une partie de l'équipage et retenaient lo reste prisonnier. Parmi eux devaient se trouver tmcertain nombre de recrues envoyées à notre régiment) et c'était probablement le motif qui nous avait fait choisir pour aider à leur délivrance.
Avant d'entrer dans les détails de cette expé^ dition, je dois dire un mot de ces fameux piratée
malais I les plus hardis forbans ^ sans contredit, de toutes les mers du globe.
La piraterie s'exerce dans Farchipel Indien de^ puis un temps immémorial , et le mal est d'autant plus grand et plus profondément enraciné , que ce métier n'a jamais été regardé comme déshonorant aux yeux des populations malaises ; que jadis les grands et les princes eux-mêmes l'exerçaient sur une grande échelle ^ et qu'aujourd'hui encore là piraterie est secrètement permise et encouragée par eux; en tout cas, soit mauvaise volonté, soit impuissance ,. ib n'y mettent qu'une bien faible opposition. La tâche de réprimer ce fléau incombe donc aux Européens établis ou trafiquant dans ceft parages; la plus grande partie dé cette tâche ap* partiént, sans doute, à la marine néerlandaise; mais il est reconnu qu'il est matériellement impos*sible que, malgré tous ses effortil, elle parvieime à elle seule à déraciner le mal; il faudrait pour cela le concours sérieux et continu de toutes les autres puissances civilisées qui ont des élablisse"^ ments, ou Seulement des intérêts de commerce, dans les mers orientales.
Toutes les populatioils de ce grand archipel ne se livrent cependant pas à la piraterie; ce sont
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seulement les nombreuses tribus qui habitent le littoral des grandes îles et un certain nombre des petites lies de Tarchipel. Ces tribus de pirates sont dispersées le long de la c6te méridionale et orientale de Sumatra , dans les îles de Linga , sur les côtes de Bornéo, de Célèbes, de quel* ques-unes des Moluques et des Philippines; et même il existe dans le détroit de la Sonde, entre la baie de Batavia et le détroit de Banka, et le long de la côte de Java, une multitude de petites îles qui servent de retraites aux pirates , nommés en langue malaise hadjak. Leurs bateaux ou prahouSy terme générique « reçoivent, selon leur grandeur ou leur forme , les désignations de penjajap, kapak, halloor et hinta. L'équipage se compose ordinairement de quarante à soixante hommes , armés de pièces de canon et de pierriers nommés lilla, de pique*s et de sabres {klewang). Pendant une partie de Tannée, les tribus pirates ne paraissent s'occuper que de la pêche; puis, à certaines époques, les prahous cessent de s'y livrer, et se réunissent au nombre de sept ou de huit^ quelquefois de vingt et même de trente, dans les lieux déterminés pour leur prochaine croisière. De petits îlots, que les écueils cachés
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dont ils sont entourés rendent à peu près inabordables, leur servent ordinairement de retraite. Du milieu de ces écueils, ils s'élancent à Fimproviste non - seulement sur les navires des indigènes, mais même sur ceux des Européens, profitant des calmes, des vents contraires, ou de la faiblesse de l'équipage, pour satisfaire leur audacieuse rapacité. En combinant l'action dm voiles et des rames, ils poursuivent leur proie ou échap^ peut au danger qui les menace avec une égale rapidité. D'ordinaire ils opposent une vigoureuse résistance; mais, quand leur infériorité est trop marquée, ils fuient vers leur retraite, où il est presque impossible de les suivre. S'ils craignent de ne pouvoir se défaire à prix d'argent de l'équipage prisonnier, ou d'être atteints dans leur fuite, ils massacrent alors sans pitié tous leurs captifs, jusqu'aux femmes et aux enfants. Il n'est pas rare de leur voir exercer la même cruauté à l'égard d'un équipage qui s'est vaillamment défendu contre leurs attaques.
Tels étaient les ennemis que nous allions avoir à combattre. En quittant Batavia, nous fîmes route directement au nord, et le surlendemain de notre départ, vers le soir, bous rencontrâmes un
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sloop à vapeuF; appartenant à Tescadro de croiseurs de la marine coloniale. Il venait à notre rencontre, et était chargé de nous convoyer jusqu'au port, où était en ce moment le commandant de la petite escadre. Deux jours après nous étions réunis à la flottille, que nous trouvâmes mouillée à Test de Tile Billiton , sur le détroit de Karimata, d'où j'aperçus pour la première fois la côte de la grande île de Bornéo.
Le chef de la flottille nous attendait avec impatience pour commencer ses opérations contre Tennemi. L'escadre se composait d'un brick de guerre, de deux schooners, de trois chaloupes canonnières et du petit aviso à vapeur dont j'ai parlé. Trois' cents marins en tout montaient ces divers bâtiments. «JNos trois petits navires venaient y ajouter un renfort de trois cents hommes d'infanterie et de cent cinquante marins, ce qui portait l'effectif de nos forces à six cent cinquante hommes environ, dont la moitié seulement se com-^ posait de troupes européennes, et le reste était formé de soldats et de marins indigènes. Ces forces, comme on le voit, étaient à grand'peiue suffisantes pour la besogne qu'elles avaient à faire.
Les pirates étaient embusqués derrière une
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petite île y qiii n'était séparée de la grande île de BiUiton que par une passe peu profonde, par lacpielle on pénétrait dans une baie où se tenaient une vingtaine de prahous, montés chacun par quarante à cinquante hommes déterminés. L'entrée de la baie était défendue par deux fortâ, garnis d'artillerie, et qiii la protégeaient ainsi que le village ou kampong où s'étaient établis les pirates avec leurs familles.
Ce n'était pas chose facile que de les débusquer d'une pareille position, d'autant plus que la passe n était praticable, surtout du côté de l'est, que pour des embarcations d'un faible tirant d'eau. Quant au côté de l'ouest, il était plus profond; mais le chenal formait des sinuosités qui en rendaient la navigation très- difficile *8àns un pilota qui connût {)arfaitement la localité, et qui sût éviter plusieurs écueils dangereux dont cet étroit canal était parsemé.
La baie où notre flottille se trouvait réunie était à douze kilomètres à l'est du nid des pirates. Le commandant avait eu grand soin de dissimuler sa présence dans ces parages, en ne faisant venir ses bâtiments que les uns après les autres au mouillage où nous nous trouvions rassemblés. En même
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temps il faisait surveiller les pirates par quelques petits prahous, montés par des pécheurs indigènes, sur la fidélité desquels il pouvait compter , et qui n*iuspiraient aucune défiance aux forbans.
Dès que nos trois navires furent arrivés , le commandant fit débarquer Tinfanterie qui les montait, et qui devait se diriger par terre contre le repaire des pirates; c'était là la tâche dont j'étais chargé, et elle n'était exempte ni de difficultés ni de dangers. On ne laissa à bord que les marins, c'est-à-dire cinquante hommes par navire. Ces bâtiments étaient armés chacun de quatre petites pièces de six et d une pièce de seize allongée, montée sur pivot. L'équipage était muni de quantité suffisante de fusils, de tromblons, de pistolets, de grenades, de sabres, de haches d'abordage et de piques; mais tout cet appareil guerrier était soigneusement dissimulé : une large bande de toile noire couvrait les sabords et em«pêchait d'apercevoir les pièces; des ballots de marchandises, des cordages, une toile à voile disposée comme une tente pour se garantir du soleil, encombraient le pont et cachaient la pièce montée sur pivot. Enfin les marins devaient se tenir dans l'entre-pont, et ne laisser en haut que
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les hommes nécessaires à la manœuvre ^u bâtiment
Quand tout fut ainsi disposé, nos trois navires, qui ressemblaient à de lourdes galiotes hollandaises chargées de marchandises, partirent à l'entrée de la nuit, se dirigeant au nord dans le large détroit de Karimata, qui sépare Bornéo de File Billiton; puis ils devaient faire le tour de cette dernière île, et revenir de notre côté par le détroit de Gaspar, comme s'ils eussent fait route pour Batavia. Les pirates ne pouvaient manquer de les apercevoir, et probablement de les poursuivre, comme une proie facile à saisir. C'était sur cette ruse qu'avait compté notre chef, et nous allons voir qu'elle eut un plein succès.
Le lendemain, de grand matin, nos prahous pêcheurs se dirigèrent vers l'entrée du détroit de Gaspar, pour attendre l'arrivée de nos galiotes et voir si les pirates se disposaient à les attaquer. Un officier et un aspirant de marine déguisés étaient montés dans un de ces prahous^ et devaient annoncer par un signal convenu la vue de nos trois navires et les mouvements des pirates.
A neuf heures du matin, on nous signala nos navires et la sortie de plusieurs prahous de pirates
se disposant à les poursuivre. Aussitôt le commandant me donna Tordre de me mettre en route avec mes soldats, sous la conduite d'un guide du pays. Mes instructions portaient que je devais rester embusqué dans la forêt voisine du village des pirates , jusqu'au moment où les embarcations de la flottille pénétreraient dans la passe et attaqueraient l'ennemi de ce côté; alors je devais me porter sur un des forts qui défendaient l'entrée de la baie ^ et l'attaquer vigoureusement.
A midi nous étions rendus à notre poste, après une route des plus pénible^ à travers des bois impraticables, en franchissant des rochers escar* pés, et en marchant sur le bord des précipices. Après avoir placé des sentinelles pour veiller à notre sûreté, je fis reposer le reste de ma troupe. La position où nous nous trouvions dominait au loin la mer, la petite baie et le village des pirates, ainsi que les deux fortins dont j'ai parlé ; un épais rideau de feuillage nous dérobait à tous les regards. Je montai sur un arf)re touffu , et, m'étant installé commodément entre les maîtresses branches, je pris ma longue -vue, et, du haut de mon observatoire aérien, je commençai une investigation sur tous les points de l'horizon. Je reconnus d'abord