‹ Quinze ans de séjour à Java et dans les principales îles de l'archipel de laChapitre 17 sur 24 · QIINZP: ANS DE SEJOUR A JAVA. P · texte numérisé non relu

QIINZP: ANS DE SEJOUR A JAVA. P

Monlé sur un arbre louiFu , je pi is ma longue-vue , el commençai une inve.-5tijfalion sur lous les points de i'iiorizon.

nos faux navires marchands qui paraissaient fuir à toutes voiles dans la direction du sud, pour éviter la poursuite d'une foule de prahous qui les serrcdent de près. Je comptai jusqu'à quinze de ces embarcations qui, manœuvrées par d'habiles rameurs et secondées par le vent, gagnaient évidemment de vitesse leurs adversaires. De temps en temps j'apercevais un petit nuage de fumée blanche qui s'élevait des prahous les plus avancés, puis le bruit d'un coup de canon affaibli par l'éloignement arrivait quelques secondes après à mes oreilles; mais nos navires n'avaient pas l'air de vouloir ralentir leur marche, malgré ces sommations bruyantes et répétées. Pour moi, j'étais étonné que nos ^ens attendissent si longtemps à se démasquer, et, dans mon impatience toute française, je maudissais en moi-même le flegme et la lenteur des Hollandais.

Tout à coup je vis, avec une vive satisfaction, nos trois bâtiments s'arrêter tous ensemble, et attendre immobiles l'approche des pirates. Déjà les premières pirogues touchaient le. flanc de nos vaisseaux, les autres arrivaient à force de rames, et les cris formidables qui en sortaient parvenaient jusqu'à moi. Mon cœur battait à rompre ma poi-

trine. Au même instant, et comme à un commandement donné sur les trois navires à la fois, je les vis se couvrir tous ensemble de fumée ^ et bientôt j'entendis l'explosion de toute leur artillerie. Un grand désordre se manifesta aussitôt dans la flottille des forbans. Trois ou quatre prahous coulaient à fond, et ceux qui les montaient tâchaient de gagner à la nage les embarcations voisines. Une nouvelle décharge acheva de jeter la confusion parmi les assaillants. Voyant probablement à qui ils avaient affaire, les pirates abandonnèrent la poursuite des prétendues galiotes, et se hâtèrent de reprendre la route de leur repaire. Mais au même instant apparut de Tautre côté de rilot, qui me l'avait qaché jusqu'alors, notre brick de guerre, toutes voiles déployées, qui s'avançait pour leur couper la retraite, accompagné de l'aviso à vapeur, prêt à se porter rapidement sur les points où sa présence serait jugée nécessaire; en même temps les trois prétendus navires marchands avaient viré de bord, et à leur tour donnaient la chasse aux pirates, qui allaient bientôt se trouver pris entre deux feux.

Taudis que la scène que je viens de décrire se passait au large, une autre allait commencer plus

près de nous. Les schooners et les chaloupes cauonnières s'étaient embossés à chacune des entrées de la passe , et devaient arrêter toute embarcation suspecte qui chercherait à y pénétrer, en même temps qu'ils protégeaient une vingtaine d'embarcations de difiTérentes dimensions^ chargées d'opérer un débarquement dans l'intérieur de I9, baie. Ces embarcations étaient montées par des soldats de marine. Les chaloupes canonnières parvinrent même à pénétrer par la passe de l'ouest, et arrivèrent jusqu'à l'entrée de la baie, d'où elles lancèrent des obus et des fusées à la congrève, qui bientôt mirent le feu aux prahous restés dans le port.

C'était l'instant qui m'avait été assigné pour commencer l'attaque des deux forts. J'avais divisé ma troupe en deux détachements. L'un , composé de cent cinquante hommes, était chargé d'attaquer le fort de l'ouest, sous les ordres de mon premier lieutenant. Je m'étais réservé le commandement de l'autre détachement, de même force, et destiné à l'attaque du fort de l'est.

Ces forts n'étaient que des retranchements en terre, garnis d'une haie de plantes épineuses trèsserrées, et entourés d'un fossé à sec. L'artillerie qui les défendait était braquée du côté de la

baie , car les pirates n'avaient pas prévu qu'ils seraient attaqués du côté de la terre. Déjà quelques coups de canon partis dans cette direction me faisaient supposer que l'attention de la garnison était entièrement dirigée sur les mouvements de nos embarcations , qui pénétraient en ce moment dans la passe. J'ordonnai à tout mon monde de s'avancer dans le plus grand silence jusque auprès des forts, et de tenter l'escalade au signal que j'en donnerais. Ce mouvement s'exécuta à souhait , et nous parvînmes jusqu'au fossé sans avoir été aperçus de l'ennemi. Aloi^ je donnai le signal convenu, et nos deux troupes s'élancèrent en même temps, franchirent le fossé, et gravirent le talus assez escarpé du retranchement. Un certain nombre de nos hommes étaient munis de haches pour ouvrir un passage à travers la haie compacte qui en bordait la crête; les autres, avec leurs sabres, secondaient celle opération. Bientôt deux ou trois brèches furent ouvertes, assez larges pour donner passage à un homme ; aussitôt quelques-uns de nos soldats indigènes se glissèrent par ces ouvertures, et, en rampant comme des serpents, ils atteignirent la crête du retranchement. D'autres soldats les suivirent, et en un in-

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stant cinquante à soixante hommes avaient franchi ee premier obstacle , sans que Fennemi parût s'apercevoir de la surprise que nous lui ménagions. Un sous -lieutenant commandait ce premier détachement, et moi, avec le reste de ma troupe, je me tenais en réserve à une demi -portée de fusil, surveillant ce qui se passait dans Tun et l'autre fort, prêt à me porter sur le point où je jugerais que nos gens auraient besoin de secours.

J'étais étonné du silence des assiégeants, quand tout à coup des cris et un tumulte eflfroyable se firent entendre dans l'intérieur du fort dont je dirigeais l'attaque. Au même instant une vive fusillade éclatait sur ma droite, du côté du fort de Toucst, où, à ce qu'il paraissait, nos hommes n'a^ vaient pas pu pénétrer aussi facilement que nous l'avions fait dans l'autre. Mais cette facilité même m'inquiétait; je craignais quelque embuscade, et les cris et le tumulte qui continuaient, mêlés aux fréquentes détonations d'armes à feu , n'étaient pas faits pour me rassurer. J'étais indécis de quel côté j'allais porter des secours, quand tout à coup un sergent s'élançant par une des ouvertures pratiquées dans la haie vint me trouver en courant, et m'annoncer de la part du sous- lieutenant

que les clameurs bruyantes qae j'avais entendues venaient d'un certain nombre de prisonniers hollandais que les pirates voulaient égorger, et qui se défendaient comme ils pouvaient , en nous appelant à grands cris à leur secours. « Marchons I x> m'écriai -je aussitôt, et je m'élançai sur les pas du sergent qui me servait de guide. £n un instant toute ma troupe et moi nous eûmes pénétré par les brèches, et, après avoir franchi un second fossé moins profond que le premier, nous pénétrâmes dans l'intérieur de la place* Déjà mon sous-lieutenant et ses hommes étaient aux prises avec les Malais; mais ceux-ci, au nombre de près de deux cents, se battaient en déterminés; sur plusieurs points, la mêlée était engagée corps à corps , ce qui permettait difficilement de faire usage des armes à feu , et donnait aux pirates l'avantage de se servir de leur terrible kriss. Déjà une dizaine de mes soldats étaient hors de combat, et à côté d'eux gisait un nombre égal d'ennemis; il était temps que nous arrivassions. « A la baïonnette I criai -je à mes hommes; vengeons nos camarades I Ne faites feu qu'à bout portant I » Et, l'épée haute, je m'avançai à leur tête.

Notre arrivée rendit le courage à nos soldats

qui commençaient à faiblir^ et le combat recommença avec une nouvelle ardeur. Les ennemis soutinrent bravement le choc, et la mêlée ne devint que plus sanglante. Cependant, malgré nos efforts, nos adversaires ne reculaient pas; je m'avançai alors vers le centre, où je remarquais un de leurs chefs qui les dirigeait et les encourageait par ses paroles et par son exemple. Je tirai sur lui un coup de pistolet ; mais je le manquai et blessai un de ses voisins ; au même instant ce chef, qui m'avait reconnu, me lança une zagaie, qui m'aurait atteint, si le coup n'eût été détourné par la baïonnette d'im homme qui se trouvait à côté de moi ; celui-ci riposta à l'instant par un coup de fusil , qui étendit mort le chef pirate. En même temps cet homme, que je n'avais pas encore remarqué, mais qu'à son uniforme délabré je reconnus pour un des prisonniers que les pirates allaient égorger, bondit comme une panthère au plus épais des Malais; il tenait à deux mains un fusil de munition et s'en escrimait avec une adresse merveilleuse: il frappait à droite, à gauche, ici de sa baïonnette, là de sa crosse, et parait en même temps les coups qu'on lui portait. Nos soldats, électrisés par cet exemple, se précipitèrent sur ses

pas, et firent une large trouée au plus épais de la troupe des pirates. Ceux-ci , découragés par cette brusque attaque et par la mort de leur chef, ne songèrent plus les uns qu'à s'échapper de la forteresse, les autres qu'à défendre chèrement leur

vie , car aucun n'espérait de quartier. Le combat

• fut bientôt terminé. Ceux qui essayèrent de résister succombèrent bientôt à la fureur de nos gens , et surtout à celle d'une dizaine de prisonniers, qui, comme celui dont j'ai parlé, avaient échappé au massacre. Ceux des pirates qui s'étaient enfuis du fort avaient cherché à gagner leurs prahous dans la baie ; mais ils rencontrèrent les soldats de marine qui arrivaient précisément en ce moment pour s'emparer de ces embarcations.

Aussitôt que je me vis maître du fort, je fis arborer le drapeau hollandais, en le faisant saluer par le seul canon dont nous pûmes faire usage ; les autres avaient été encloués par les pirates.

Cependant on se battait toujours au fort de l'ouest; avant tout, il fallait en finir de ce côté. J'allais envoyer une cinquantaine d'hommes en aide à mon lieutenant, quand celui de nos prisonniers délivrés qui s'était si fort distingué dans la mêlée s'approcha de moi, et me dit en très -bon

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français : a Pardon! mon capitaine; voulez-» vous me permettre d'aller avec vos soldats au secours de nos camarades qui sont dans l'autre fort, si toutefois il .est encore temps? Autrement je tâcherai de les venger de mon mieux, comme j'ai fait pour ceux d'ici,

• — Comment, m'écriai-je, est-ce qu'il y a aussi dé nos prisonniers dans l'autre fort?

— Certainement qu'il y en a, et même plus qu'il n'y en avait ici; car nous n'étions que quarante, et là-bas ils doivent être au moins soixante; seulement il n'y a qu'une vingtaine de troupiers de nos camarades; le reste, ce sont des marins, des marchands, des bourgeois, et même, je crois, des femmes et des enfants.

— Si je vous le permets! répliquai -je vivement; mais non-seulement vous, mais tout ce qu'il y aura ici d'hommes valides nous allons y aller, car je veux me mettre à votre tête. »

Aussitôt je laissai à mon sous -lieutenant une vingtaine d'hommes, qui me parurent suffisants pour garder notre conquête, que les Malais n'entreprendraient certes pas de reprendre, je lui laissai également tous les blessés, parmi lesquels un certain nombre ne l'étaient que légèrement, et pou-

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valent lui être encore utiles en cas de nécessité, et avec le reste de la troupe, augmentée de nos dix prisonniers délivrés et armés avec les fusils de nos morts et de nos blessés, nous nous dirigeâmes rapidement vers le fort de Test.

Il y avait au moins trois kilomètres à parcourir, par des chemins extrêmement difficiles. Telle était Fardeur de mes hommes, que cette distance fut franchie en moins d'une demi-heure. Nos prisonniers montraient encore plus d'ardeur que nos soldats; ils se trouvaient toujours en tête de la colonne , comme pour lui servir de guides et d'éclaireurs, et en avant de tous marchait ou plutôt courait sans cesse celui dont j'ai déjà parlé. La physionomie de cet homme était vraiment curieuse à observer; en lui rien de cette colère froide et calme, mais qui n'en est pas moins terrible, du soldat hollandais; ses yeux étaient animés, ses lèvres souriaient, et il affrontait en se jouant les obstacles du chemin, comme je l'avais vu affronter les périls du combat. C'était bien le type du soldat français, et sa vue me rappelait ma patrie et reportait mes souvenirs au temps où j'étais si fier et si heureux de commander à des hommes de cette trempe.

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Pendant que je faisais ces réflexions, et qiie nous approchions du lieu du combat, je m'aperçus que la fusillade avait tout à fait cessé de eo côté. Au même moment accourut vers moi mon éclaireur improvisé. « Eh bien, quoi de nouveau? » lui criai- je quand il fut à portée de ma voix. « Il y a, mon capitaine, que \e% peaux-jaunes demandent à capituler; le lieutenant vous attend pour signer le traité; et jusqu'à votre arrivée il y a suspension d'armes.

— Est-ce que vous avez parlé à mon lieutenant?

— Pas précisément, mais j'ai rencontré im sergent et quatre hommes qu'il envoie au-devant <le vous pour vous prévenir de la chose; et comme ils sont un peu fatigués et qu'ils marchent à pas comptés, moi je suis venu vous prévenir, pensant que cela pourrait vous être agréable.

— Vous avez très -bien fait, répondis- je, et je suis content de vous; un mot seulement. Vous êtes Français?

— Oui, mon capitaine, et vous aussi?

— C'est vrai, répondis -je en souriant; mais nous causerons plus tard du pays et d'autres choses. »

En quelques minutes j'arrivai auprès de mon lieutenant^ qui me rendit compte de ce qui s'était passé. Il avait tenté comme moi de faire escalader les retranchements; mais ils étaient plus escarpés y et garnis de palissades au lieu de haies. D'un autre côté, l'ennemi était sur ses gardes, et, embusqué derrière sçs palissades, il avait accueilli par une vive fusillade les premiers soldats qui s'étaient présentés, a Jugeant alors, continua mon lieutenant, que ce serait perdre inutilement du monde que de poursuivre cette attaque sans avoir les moyens de la conduire à bonne fin, j'ai posté mes hommes dans les positions les plus avanta- ^geuses, et d'où l'on découvre une partie du fort y et de là mes meilleurs tireurs ont fait feu sur tout ce qui s'est montré sur les remparts; de leur côté, les pirates ont riposté vivement; mais cette fusillade n'a pas, je crois, produit beaucoup de mal de part ni d'autre. Pour moi, je n'ai eu que cinq hommes légèrement blessés à la première attaque. Enfin, quand l'ennemi s'est aperçu que vous étiez maître du fort de l'est, qu'il a vu la passe forcée par nos embarcations et même nos chaloupes canonnières, et le renfort que vous m'ameniez, il a arboré le drapeau blanc, et trois

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députés sont veDus me faire des propositions. J'ai répondu que c'était à vous qu'il fallait s'adresser, et ils vous attendent à quelques pas d'ici. »

Ces envoyés se présentèrent alors devant moi; avant qu'ils eussent ouvert la bouche, je leur demandai ce qu'étaient devenus les prisonniers hol-» landais qu'ils tenaient enfermés dans leur fort? ce Ils y sont encore tous, répondirent-ils. — En ce cas, repris -je, quelles sont vos propositions? je suis prêt à les* écouter. »

Ils décidèrent qu'ils étaient prêts à me remettre le fort avec tout ce qu'il contenait, à condition qu'ils auraient la liberté de se retirer où bon leur semblerait, et qu'il leur serait payé une rançon pour les prisonniers, à raison de vingt piastres par homme, dix pour les femmes et cinq pour les enfants. Je refusai nettement de traiter sur de pareilles bases, déclarant qu'une pareille capitulation ne serait point ratifiée par le commandant en chef de l'expédition, encore moins par le gouverneur général. Tout ce que je pouvais leur promettre, c'est que, si tous nos prisonniers nous étaient rendus, la garnison aurait la vie sauve, mais resterait prisonnière de guerre. Je leur fis remarquer que, dans leur position, ils devaient s'es-

timer heureux des conditions que je leur o&ais . tous leurs meilleurs guerriers avaient été dé— truits avec les quinze prahous qui étaient sortis le matin de la baie ; pas un seul n'avait échappé à la mort; car ceux qui n'avaient pas été noyés ou tués dans le combat avaient été pendus aux vergues des bâtiments , comme ils pouvaient s'en assurer en jetant un coup d'œil sur les navires de l'escadre qui se trouvaient à l'entrée de la passe; enfin leur village allait lui-même être envahi et brûlé par les marins, et les femmes et les enfants qui s'y trouvaient seraient considérés comme les otages qui répondraient sur leur tête de la vie de nos prisonniers.

Les députés se retirèrent après cette réponse. Ils revinrent une demi -heure après me dire qu'ils acceptaient mes conditions. Peu d'instants après nous entrions dans le fort, nous délivrions nos pri-> sonniers, et nous les remplacions dans leur cachot par les soixante hommes dont se composait la garnison du fort. Je fis aussitôt arborer le drapeau hollandais, et comme ce fort était parfaitement en vue de l'escadre , tous nos navires le saluèrent d'une salve d'artillerie, et des hourras des matelots, dont les cris arrivaient jusqu'à nous.

Le succès de Fexpédition avait été on ne peut plus complet. Toutes les positions des pirates avaient été enlevées ^ toutes leurs embarcations détruites, et sept à huit cents de ces forbans avaient perdu la vie par le fer, dans les flots, ou par la corde. Le reste était prisonnier. Nos pertes, tant sur mer que sur terre, ne s'étaient élevées qu'à cinquante hommes tués et une centaine de blessés. Je ne compte pas une trentaine de nos prisonniers qui avaient été égorgés au moment de l'attaque du fort de Test.

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