CHAPITRE X
L1le de Billilon. ^ Mesures prises par le baron Van der Capellen pour empêcher la piraterie sur ses côtes. ^ Négligence apportée dans la suite à la surveillajiice des pirates. — Mesures nouyelles prises pour la répression des forbans dans ces parages. — Histoire de Marcellin Roger^ ancien Yolontaire de la Charte, maintenant soldat au senrice de Hollande. — Je le nomme sous-officier dans ma compagnie. — Je suis enfoyé en mission à Palembang, dans rtle de Sumatra. * Départ de Billiton.
L'île de Billitou, où se sont passées les scènes que j'ai racontées dans le chapitre précédent , est située à peu près à une égale distance de Tîle de Bornéo et de celle de Sumatra^ et elle est séparée de cette dernière par la pointe orientale de rile de Bauka, qui elle-même est séparée de Billiton par le détroit de Gaspar^ route ordinaire des vaisseaux qid vont à la Chine ou qui en re*
vienneut* Ses habitants sont braves et entreprenants , et depuis longtemps ils avaient montré un penchant décidé pour la piraterie. Cependant le baron Van der CapeUen, quand il exerçait les fonctions de gouverneur général dans la Malaisie^ non -seulement était parvenu à les empêcher de se livrer à ce penchant^ mais il avait établi des chantiers de construction à Billiton, où Ton construisait de petits bâtiments nommés par les Hollandais cruispaioen, qui, avec des équipages mi* partis d'Européens et d'indigènes de Billitou, croisaient dans ces mers et «faisaient une chasse active contre les forbans. Cette surveillance, maintenue avec soin pendant un grand nombre d'an-» nées, avait fini par faire disparaître presque entièrement la piraterie de ces parages; les habitants de BiUiton s'étaient livrés à l'exploitation de leurs riches mines d'étain et de fer, travail qui était pour eux plus lucratif et moins dangereux que leur ancien métier de pirates. La disparition des forbans de cette côte avait fait peu à peu négliger la surveillance organisée par le baron Van der CapeUen; de sorte que depuis quelque temps des pirates des Moluques, de Bornéo et de Sumatra étaient venus s'installer dans la petite baie où ils
avaient formé petit à petit , et sans que le gouvernement hollandais s'en doutât, rétablissement que j'ai décrit précédemment. Quelques habitants de Billiton, mais en petit nombre, s'étaient joints à eux. Les autres, au contraire, souffraient de ce vobinage, et c'étaient eux-mêmes qui les premiers avaient averti le gouverneur de ce qui se passait, et avaient secondé avec activité l'action de la flottille dans l'expédition qui venait d avoir lieu. Pour mettre désormais l'ile de Billiton et les parages environnants à l'abri de nouvelles excur*sions des pirates, le gouverneur général fit nonseulement rétablir les anciennes croisières organisées par Van der Gapellen, mais fortifier d'une manière régulière le point occupé en dernier lieu par les pirates, et dont nous les avions délogés. La passe fut élargie, et Ton y exécuta des travaux qui permirent à des bâtiments d'un plus fort tonnage de pénétrer dans la petite baie , ce qui en fit bientôt un port d'une certaine importance. On employa à ces travaux les pirates prisonniers à qui Ton avait fait grâce de la vie. Quand la forteresse fut terminée, on y laissa une petite garnison, qui fut fournie par une partie du détachement que je commandais.
Ua de mes premiers soiqs, quand le calme fiit un peu rétabli, que j'eus visité mes blessés et convenablement installé tout mon monde, fut d'ap-^ peler auprès de moi ce jeune Français qui s était montré si intrépide dans le combat, et qui m'a« vait sauvé la vie ou tout au moins une blessure dangereuse. Sa qualité de compatriote et sa bril«* lante valeur eussent suffi pour m'intéresser à lui, quand môme la reconnaissance ne m'en eût pas fait un devoir. Ohl me disais-je, si par hasard il était aussi un ancien soldat de \h garde royale, qui comme moi eût refusé de servir le nouveau gouvernement français, je bénirais la Providence de l'avoir rapproché de moi, et je l'embrasserais comme un frère I
Pendant que je faisais ces réflexions, le jeune homme entra dans ma chambre , et après m'avoir fait le salut militaire il me dit : « Me voilà à vos ordres, mon capitaine : qu'y a»t-*il pour votre service ?
•-^ Je désire d'abord savoir votre nom et quelle est la province de France où vous êtes né.
--*- Je m'appelle Marcellin Roger; je ne suis pas né en province, mais bien à Paris , me de la Ro-^ quette, faubourg Sain^Antoine.
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— Eh bien, mon cher Marcellm, recevez mes remercîments les plus sincères pour le signalé service que vous m'avez rendu hier, pendant l'attaque du fort; soyez persuadé que je ne l'oublierai jamais, et que je ne laisserai échapper aucune occasion de vous en témoigner ma reconnaissance.
«^ BabI mon capitaine, vous êtes trop bon de faire attention à une pareille bagatelle. Franche* ment ça n'en vaut pas la peine; ce sont de ces choses qui arrivent souvent dans notre état; ce que j'ai fait pour vous, je l'aurais fait pour tout autre, qui, à son tour, si l'occasion s'en f&t présentée, en aurait fait autant pour moi, et nous nous serions trouvés quittes.
— Soyez persuadé, mon cher, que si vous vous trouviez dans un pareil danger, je ne m'épargne* rais pas pour vous en tirer. Mais brisons sur ce sujet. Étiez-vous militaire avant 4830?
— Non , mon capitaine, j'étais encore trop jeune ; car je suis né en 4812, et je n'avais que dix«huit ans. J'étais ouvrier ébéniste dans la rue du faubourg Saint- Antoine, quand la révolution de juillet éclata. Le patron ferma l'atelier, et nous dit qu'il fallait aller nous battre pour la charte, que
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Polignac et Charles X voulaient détruire. Je ne savais pas trop ce que c'était que la charte ; mais dès qu'il s'agissait de se battre contre les gen« darmes, contre les sergents de ville, les Suisses et la garde royale, ça m'allait à merveille. Je pris donc un fusil, comme les camarades, et me voilà pendant trois jours et trois nuits à faire le coup de feu derrière les barricades. J'entrai un des premiers aux Tuileries, et c'est moi qui ai eu l'honneur d'arborer le drapeau tricolore sur la place du Carrousel, d
Ce récit, comme on le concevra sans peine, m'affectait péniblement; moi qui me berçais de ridée d'avoir retrouvé un ancien frère d'armes, voilà que je me trouvais en présence d'un de ces gamins de Paiîs qui s'étaient montrés les ennemis les plus dangereux et les plus acharnés des défenseurs de la royauté. Je m'efforçai de ne rien laisser paraître' des sentiments que j'éprouvais, et je dis à Marcellin de continuer son histoire, en lui demandant ce qu'il était devenu après les journées de juillet.
ce L'odeur de la poudre, poursuivitril, m'avait enivré, et je ne me sentais plus guère de dispositions pour l'atelier, d'autant plus que je n'avais
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jamais eu beaucoup de goût pour le rabot et le pot à colle. Je voulais me faire soldat ; mais ^ au moment où j'allais m'eogager, je rencontrai des camarades qui me détournèrent d'entrer dans la ligne y à cause de la sévérité de la discipline : « Viens avec nous y dirent-ils, dans les Volontaires de la Charte : c'est un corps où Ton reçoit tous les combattants de Jnillet, et , comme nous t'avons vu à rœuvre, tu y seras bien reçu. » Je fus admis sans difficulté; on me promit même une décoration et un grade ; mais je ne reçus ni l'une ni l'autre. Au bout de quelques mois on parla de nous envoyer ' en Afrique, pour nous battre contre les Bédouins; cela ne m'allait qu'à demi, quand ceux de mes camarades qui m'avaient engagé à entrer dans les Volontaires de la Charte me dirent : « Le gouvernement de Louis -Philippe a Tair de se moquer de nous; c'est nous qui l'avons mis sur le trône, c'est nous qui devions être ses gardes du corps: eh bien I voilà que, pour se débarrasser de nous, il veut nous envoyer nous faire tuer par les Bédouins ou mourir de faim dans ce pays de sauvages; si tu veux être des nôtres, nous avons un autre projet en tête. En ce moment il y a une révolution en Belgique j allons -y : nous y serons
reçus à bras ouverts, et nous apprendrons aux Belges comment on se débarrasse d'un gouvernement qui ne vous plaît pas. — Mais, objectai-je, ce serait déserter? — Bahl me répondit-on, est-ce que nous ne sommes pas volontaires, et, par conséquent, est-ce que nous n'avons pas le droit d'aller où nous voulons? D'ailleurs , nous te l'avons dit, le gouvernement ne demande pas mieux que de se débarrasser de nous, et il ne s'oppose pas à notre voyage de Belgique. »
« Effectivement' nous partîmes un beau matin sans tambour ni trompette, et nous gagnâmes la frontière sans que le gouvernement français eût paru s'apercevoir de notre fugue. Les Belges nous accueillirent très -bien, et nous nous battîmes au mois de septembre à Bruxelles , comme nous l'avions fait au mois de juillet à Paris. Bref, quand tout fut terminé , on nous offrit de prendre du service dans la nouvelle armée belge qui s'organisa après la révolution. J'acceptai, avec deux de mes camarades; les autres nous quittèrent, et je ne les ai pas revus. Au bout de six mois j'étais sergent et assez content de ma nouvelle position ; six mois plus tard j'étais sergentmajor, et j'espérais bientôt passer oflBcier, quand l'armée française entra en Belgique et vint faire le
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siège d'Anvers. Mon régiment fut désigné pour faire partie de cette expédition, au retour de laquelle j'espérais bien recevoir Tépaulette. Mais Thomme propose et Dieu dispose, comme dit le proverbe.
« Nous étions cantonnés dans un village à côté d'un régiment français. J'avais fait la connaissance de quelques sous* officiers de ce corps, et souvent nous nous rencontrions à la cantine. Nos relations étaient assez amicales, quoique plusieurs d'entre eux m'eussent parfois blâmé d'avoir pris du service à l'étranger. « Je le quitterais bien volontiers, répondis •je, si j'avais l'espoir de rentrer dans l'armée française avec mon grade; mais je ne me soucie pas de recommencer le métier de simple soldat. -i- Eh bien! moi, je n'hésiterais pas, répondit un des sous -officiers, et je préférerais être simple troupier en France qu'officier en Belgique. 30 Là- dessus je ripostai, l'autre répliqua, et il y aurait eu probablement une querelle et un duel sur-le-champ, si quelques camarades plus raisonnables n'étaient intervenus.
tt Le lendemain, je commandais une corvée pour travailler à la tranchée, conjointement avec un détachement de soldats français du régiment dont j'ai parlé. Ce détachement était sous les ordres du
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même sous -officier avec qui j'avais failli me quereller la veille. Tout alla assez bien pendant une partie de la journée; mais, au moment ou nous allions être relevés, je dis à deux ou trois soldats français qui brouettaient de la terre, de la transporter dans un endroit que je leur désignai. Ils se disposaient à obéir, quand le sous -officier accourut furieux, et demanda à ses soldats pourquoi ils avaient conduit leurs brouettes en cet endroit « C'est, répondirent -ils, le major que voilà qui nous Ta dit. — Est-ce que vous avez à recevoir des ordres d'un étranger, d'un déserteur? » reprit -il avec encore plus de colère. A ce mot de déserteur, je n'y tins plus; je courus à lui le sabre à la main , en lui criant : « En garde 1 vous allez me rendre raison de cette insulte. » Déjà il avait dégainé, et nos fers se croisaient, quand deux officiers^ l'un belge, mon capitaine, l'autre français, arrivèrent, et nous ordonnèrent de remettre nos sabres dans le fourreau, et de nous rendre à la garde du camp. Mon adversaire obéit sur-le-cbamp; mais moi, au comble de l'exaspération , je ne voulus rien écouter. Je menaçai l'officier français de la pointe de mon sabre, en l'accablant d'injures ; et mon capitaine ayant voulu
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s'approcher de moi et me retenir le bras , je le repoussai avec tant de violence, que je le fis tomber à la renverse. Au même instant une foule de soldats, 6ur Tordre d'un officier accouru pendant ce désordre, se jetèrent sur moi, me désarmèrent et m'entrmnèrent dans le camp.
« Lorsque je fus enfin calmé, je compris toute la portée de la faute dont je m'étais rendu coupable, et j'en reconnus toutes les conséquences. J'avais insulté , menacé un officier français et frappé mon propre capitaine. J'allais être arrêté par la prévôté de l'armée, traduit devant un conseil de guerre, condamné et fusillé dans les vingtquatre heures.
c( Pendant que j'étais plongé dans ces réflexions, qui n'avaient rien de consolant, mon sergent- fourrier entra dans la chambre qui me servait provisoirement de prison. « Major, me dit -il à voix basse, vous n'avez pas une minute à perdre, si vous tenez à conserver votre peau. Il fait nuit noire en ce moment; venez avec moi, je vais vous conduire en lieu de sûreté. »
ce Je le suivis machinalement: qu'avais -je à craindre de plus grave que le sort dont j'étais menacé? Je serais fort embarrassé de dire par où
mon conducteur me fit passer; tout ce que je sais y c'est qu après une heure de marche nous arrivâmes au bord de l'Escaut; là le fourrier me fit monter dans une barque qui nous conduisit à bord d'un petit navire ancré à quelque distance. Mon guide parla au patron en hollandais, langue que je ne comprenais pas encore; puis il me remit une bourse, en me disant : « Voilà pour vous aider à vivre pendant les premiers jours de votre exil; acceptez -la comme un souvenir d'amitié de vos anciens camarades, car vous étiez aimé de tout le monde au régiment Le capitaine lui-même m'a chargé de vous dire qu'il vous pardonnait de grand cœur votre mouvement d'emportement; mais la discipline ne pardonne pas. C'est lui-même qui a favorisé votre évasion; ainsi vous pouvez dire que vous lui devez la vie. Maintenant, voici le conseil qu'il m'a chargé de vous donner. Vous ne pouvez plus maintenant servir ni dans l'armée française, ni dans l'armée belge; engagez -vous en Hollande , dans un régiment colonial ; vous y trouverez tous les avantages que vous avez perdus ici. » Je serrai tendrement dans mes bras mon brave fourrier; je le chargeai de mes remerciments pour mon capitaine et mes
anciens camarades, et je m'abandonnai à ma nouvelle fortune.
« Trois jours après > le petit navire sur lequel j'étais monté me débarquait à la Haye, et le surlendemain je m'engageais dans votre régiment. Il y a bientôt quatre ans que j'en fais partie ; mon avancement n'a donc pas été aussi rapide qu'en Belgique, parce que je ne connaissais pas la langue hollandaise; mais une fois que j'ai pu m'exprimer facilement dans cette langue et l'écrire, j'ai été nommé caporal et bientôt après sergent instructeur. Voilà deux ans que j'exerçais ces dernières fonctions, qui commençaient passablement à m'ennuyer; c'était en vain que je demandais à faire partie de l'un des convois qu'on envoyait aux Indes; on me répondait toujours qu'on avait besoin de moi pour l'instruction des recrues. Enfin, au départ du dernier convoi, j'ai été trouver le major; je lui ai dit que décidément je tenais à partir pour rejoindre mon régiment, et que je ne voulais pas éternellement rester au dépôt — J'y consens, me répondit-il, mais à condition que vous déposerez vos galons. — Qu'à cela ne tienne, répondis -je; j'espère me conduire de manière à les rattraper bientôt là -bas. » Là -dessus nous sommes partis,
et nous avions fait un assez bon voyage ^ quand nous avons été attaqués par ces satanés pirates, qui nous ont brûlé nos vaisseaux et égorgé la moitié de notre monde. Le reste y serait passé sans doute , si vous n'étiez fort heureusement arrivés pour nous délivrer. »
Ce récit, que j'abrège beaucoup, avait fini par m'intéresser. Au lieu de trouver en lui, comme je Favais craint d'abord, un ennemi politique, je ne vis dans Roger qu'un de ces jeunes gens, conmie il y en a tant dans la classe ouvrière à Paris et ailleurs, qui, n'ayant reçu qu'une mauvaise éducation ou une éducation incomplète, suivent plutôt leurs caprices ou l'entraînement du moment qu'une passion ou une conviction politique. J'avais remarqué dans son récit un ton de franchise qui m'avait plu. Il y avait même mis une certaine modestie ; car il ne m'avait parlé ni de sa conduite au dépôt depuis son engagement, ni de la bra« voure et de Ténergie qu'il avait montrées lors de l'attaque des bâtiments de transport par les pirates, et quand ceux-ci avaient voulu les égorger dans le fort, au moment de notre attaque. Je savais, par les informations que j'avais prises auprès de ses camarades et de ses compagnons de voyage, qu'il
était très -aimé au dépôts et que c'était parce que le commandant en était très -content qu'il avait voulu le conserver, ce Si tout le monde, me disait un vieux sergent, avait fait son devoir comme lui quand ces maudits pirates nous ont attaqués, nous n'aurions jamais été pris. ï>
Enfin je voulus achever de connaître ses sentiments par une dernière épreuve, et savoir à quoi m'en tenir sur son compte. « Eb bien, lui dis -je, pendant que vous vous battiez à Paris en juillet 1830, moi, j'étais officier dans la garde royale.
— Étiez -vous dans l'un des régiments qui se trouvaient à Paris?
— Non, j'étais en Normandie.
— Ah! tant mieux; car aujourd'hui je serais réellement fâché de m'étre battu contre vous.
— Malheureusement, ajoutai -je, ce regret, vous pouvez l'avoir; car vous vous êtes battu contre moi à Bruxelles, au mois de septembre : je faisais alors partie de l'état- major du prince d'Orange.
— Bah! conune cela se rencontre! c'est pourtant vrai... En ce cas, mon capitaine, vous ne me devez rien; car si dans ce temps- là je vous ai tiré des coups de fusil, hier je vous ai empêché
de recevoir un coup de lance de ce grand gaillard h face de citron , et pour lors nous voilà quittes.
««^ Ainsi vous y ancien Volontaire de la Charte, vous n'avez pas de répugnance à servir sous les ordres d'un ancien oflScier de la garde royale?
— Et pourquoi en aiu*aîs-je? Est-ce que je savais seulement pour qui ou pour quoi je me battais il y a huit ans? Les malheurs et l'expérience m'ont un peu mûri la cervelle; tout ce que je sais maintenant^ c'est que vous et moi nous servons le même gouvernement, que nous sommes à cinq à six mille lieues de notre pays, et que j'aime mieux vous avoir pour chef qu'un god fredom; aussi, mon capitaine, si vous croyez m'avoir encore quelque obligation pour l'affaire d'hier, je solliciterai de vous pour toute faveur de me conserver dans votre compagnie, et j'espère que vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
— Je ne demande pas mieux, répondis -je; toutefois cela ne dépend pas entièrement de moi; mais je compte bien que le colonel ne me refusera pas, et vous pouvez dès aujourd'hui vous regarder comme faisant partie de ma compagnie« D Là-dessus je le congédiai en lui serrant la mais.
Roger avait raison. Le temps et Téloignement changent bien l'aspect des choses, et affaiblissent considérablement les haines de parti. Je crois que, si ce n'eût été pour conserver le décorum de mon grade, j'aurais serré dans mes bras l'ancien Volontaire de la Charte, conmie s'il eût été un ex ^soldat de la garde royale.
Pendant tout le temps de mon séjour à Billiton, je n'eus qu'à me louer de la conduite de Roger. Enfin, au bout de deux mois, je reçus du gouverneur général le brevet de major, avec l'autorisation de nommer directement à tous les emplois de sous -officiers et de caporaux ceux, que j'en croirais dignes, et de désigner pour l'avancement et les récompenses les officiers que j'aurais distingués pendant notre expédition.
Parmi les premières promotions que je fis, Boger ne fut pas oublié. Je lui rendis d'abord ses galons de sergent; et quand, sur ma proposition, mon premier lieutenant fut nommé capitaine pour me remplacer, et que tous les autres officiers eurent avancé d'un grade, je nommai Roger sergentmajor en place du sous • officier de ce grade passé sous-* lieutenant.
Ces arrangements étaient à peine terminés, que
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je reçus du gouverneur général Tordre de me rendre à Palembang, dans File de Sumatra, pour m'assurer si les autorités indigènes de cette résidence exécutaient fidèlement les traités relatifs à la répression de la piraterie dans le détroit de fianka, et sur les côtes de cette partie de File de Sumatra jusqu'au détroit de la Sonde. Je devais rester à Palembang et y attendre Farrivée du résident qui serait nommé à ce poste, en remplacement de celui qui s*y trouvait en ce moment et qui était appelé à d'autres fonctions. En même temps mon ancienne compagnie était appelée à Batavia, et il ne restait à Billiton qu'une petite garnison composée d'un détachement de soldats de marine commandés par un lieutenant.
Je quittai, non sans regret, mes anciens compagnons d'armes. Roger me fit ses adieux, dans lesquels il exprimait chaleureusement sa reconnaissance pour moi, et, tout en me félicitant de mon avancement, il se montrait vivement contrarié de ce que cet avancement allait me séparer de lui peut-être pow longtemps, ce Que cela ne vous chagrine pas, lui répondis -je, j'appartiens toujours à votre régiment; j'aurai Fœil sur vous, et si vous vous comportez bien, vous pou-
vez compter sur ma protection, qui sera plus puissante que lorsque j'étais simplement capitaine.
— Allons, adieu, major, me dit- il d'un ton pénétré, j'espère que nous nous reyerrons bientôt.
— Je l'espère aussi, car ma mission de Sumatra ne doit pas durer longtemps. »
Je ne devais le revoir que plusieurs années après et dans des circonstances bien pénibles, comme on l'apprendra par la suite de ce récit.