CHAPITRE XI
ArriTée à Palembang. — Aspect de oèlte ville. •— Mes relations avec le principal ministre du sultan. — - Bon effet du langage que je lui tiens. — Société agréable avec laquelle je me lie. — Eicursions dans diiTérentes parties de llle. «*- Le pays des Lampoungs. -^ Relation d'une chasse sur les bords du lac Douna-Louwar. — Rencontre d'une troupe d'éléphants sauvâgcd. — J'accompagne des chasseurs lampoungs dans une chasse aux éléphants. '^ Récit de cette excursion.
Je lïi'embarquai sur le petit aviso à vapeur attaché à notre flottille ^ et^ après une courte navigation, nous arrivâmes sur la côte de Sumatra. Nous remontâmes un fleuve fort large, mais peu profond, appelé le Moussi ou le Sounsang, dont les rives sont extrêmement basses. C'est sur les bords de ce fleuve qu'est bâtie la ville de Palembang) capitale du royatmie ou de la résidence de
ce nom. Cette ville, qui compte au moins trente mille habitants, qui a des relations fort étendues avec toutes les îles malaises, l'Inde, la Birmanie, Siam, l'Annam ou Cochinchine et la Chine, ne se compose que d'une réunion de cabanes en bambous et en nattes couvertes en chaume. Je n'y ai vu que deux édifices en pierre , le palais ou dalan du sultan et la grande mosquée ou mesdjid. Ce dernier édifice ressemble plus à un temple chinois qu'à une mosquée arabe.
La demeure du résident hollandais est plus propre, mieux tenue que les autres habitations du pays; mais elle n'offre rien de bien remarquable, surtout pour quelqu'un habitué comme moi aux somptueuses demeures des habitants de Batavia.
Le résident me mit au courant de la situation des affaires, ou plutôt il chargea de cette besogne son secrétaire; car lui-même ne s'en mêlait guère, et s'occupait plutôt des spéculations commerciales que des intérêts du gouvernement. C'était là le motif pour lequel il avait été révoqué, quoiqu'on eût déguisé sa disgrâce sous la formule usitée souvent en pareil cas : « appelé à d'autres fonctions. » Du reste , il en riait le premier, et disait que de-
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puis longtemps déjà il faisait d'autres fonctions que celles dont il était chargé officiellement.
Quelques jours après mon arrivée il partit , me laissant sur les bras une besogne fort peu attrayante pour moi, et dont je n'avais pas la première idée. Cependant je l'entrepris avec courage, et, grâce au secrétaire, qui était un véritable travailleur, je fus assez vite mis au courant. J'eus plusieurs conférences, non pas avec le sultan, car Son Altesse ne daigne pas se mêler d'affaires, mais avec son principal ministre (adipati), qui m'était signalé comme protégeant presque ouvertement les pirates de la côte. Je lui parlai avec sévérité et une franchise toute militaire. Ce langage, auquel il n'était pas accoutumé, parut produire sur lui beaucoup d'effet, surtout quand il apprit que j'arrivais de Billiton, et que j'étais un de ceux qui avaient le plus contribué à détruire le fameux nid de pirates de cette île.
A compter de ce moment tout max*cha à merveille. Je reçus des compliments du gouverneur général, et mon secrétaire, enchanté, m'assura que maintenant, avec ses deux commis, il se chargeait de toute la besogne ; qu'il me ferait seulement un rapport de temps en temps, pour me tenir au
courant des affaires. Comme j'étais parfaitement sûr de la capacité et de la probité de ce fonctionnaire , cet arrangement me convint assez; seulement je voulus avoir au moins un rapport verbal chaque jour; mais dès lors, débarrassé du prin* cipal souci qui m'avait occupé à mon début dans mes fonctions nouvelles, je pus me permettre quelques distractions.
Le commandant de l'aviso qui m'avait amené à Palembang me fit faire la connaissance d'une société fort aimable , et que je fus étonné de rencontrer dans ce pays-là. Elle se composait de deux Anglais et de trois Hollandais , créoles de Surinam. Tous les cinq étaient d'anciens élèves de l'université d'Oxford , appartenant à de riches familles; tous avaient le goût des voyages; et ils avaient entrepris de visiter ensemble une partie du globe. Us arrivaient en ce moment du cap de Bonne-Espérance y et ils se proposaient de visiter toutes les principales îles de la Malaisie, Depuis six mois ils étaient fixés à Sumatra ^ et déjà ils avaient parcouru une partie de l'île^ soit en chassant , soit en se livrant à des explorations d'histoire naturelle.
Je me liai bientôt avec eux, et je fis partie de
la plupart de leurs excursions dans Flutérieur de l'île, c'est-à-dire dans la partie qui est soumise au gouvernemept hollandais; car la plus grande partie de cette île est encore indépendante, et habitée par des peuplades presque sauvages. La contrée que nous explorâmes la première est le pays des Lampoungs, qui font partie de la rési-* dence^ mais non pas du royaume de Palembang.
C'est-à-dire que les Lampoungs sont soumis directement à l'autorité du résident hollandais, et sont indépendants du sultan.
Les Lampoungs sont de tous les habitants de Sumatra ceux qui ressemblent le plus aux Chinois, par leurs visages en losange et leurs yeux bridés. Ils sont mahométans, ou plutôt ils reconnaissent un dieu qu'ils nomment Allah comme les mahométans, et c'est à peu près là que se borue leur acte de foi à la religion du prophète; ils vénèrent des esprits supérieurs, des djiuns, des dionais, mot emprunté aux dioutas des Hindous. Pu reste, ils sont livrés aux superstitions les plus absurdes, comme j'aurai bientôt occasion de le raconter.
Le pays des Lampoungs est un des moins fertiles de l'île de Java; mais il abonde en gibier.
Les forêts sont peuplées d'éléphants, de rlûnocéros, d'antilopes , de cerfs, de daims, de civettes. Le porc - épie et plusieurs espèces de singes , particulièrement le singe à menton barbu {simia nemestrina), qui parait particulier à cette grande terre , s'y rencontrent fréquemment. Parmi les habitants des forêts, mais surtout dans la partie montagneuse , il ne faut pas oublier l'orangoutang (homme des bois), ni le tigre royal, qui est la terreur de cette partie de l'île.
Nous faisions souvent, mes nouveaux amis et moi, des chasses fort intéressantes dans le pays des Lampoungs. Nous étions admirablement secondés dans ces expéditions par des hommes de cette nation, qui sont d'intrépides chasseurs, et nous les préférions de beaucoup aux koolies ou domestiques indiens qui nous servaient habituellement.
Dans une de ces chasses, sur les bords du beau lac Douna-Louwar, nous rencontrâmes une troupe d'éléphants sauvages, que nous n'hésitâmes pas à attaquer. Du reste, comme je retrouve dans mes papiers la relation que je fis alors de cet épisode à mon ami le docteur Weelkaer, de Batavia, je vais la mettre àous les yeux de mes lecteui*s,
sans eu rien retrancher, supposant qu'elle leur offrira quelque intérêt. Après lui avoir donné de longs détails sur les préparatifs de notre chasse, et sur les difficultés que nous avions rencontrées jusqu'au moment de l'exécution , je continuais ainsi:
a Nous étions réellement heureux nous autres , lorsque nous nous trouvâmes enfin réunis, et nous nous dirigeâmes à force de rames à travers le Douna^ Louwar, dans l'espoir d'une bonne chasse au cerf. Le temps était admirable. Quel spectacle riant et resplendissant que ce lac qui s'étendait à nos yeux, que ces arbres majestueux mirant leur épais feuillage dans l'onde pure du Douna-Louwar, dont leâ bords sont si délicieusement favorisés par la naturel Notre impatience fut grande de rassembler nos prahous et nos gens , afin de nous rendre le plus vite possible sur le lieu où, d'après les avis récemment obtenus, se trouvaient le cerf et le daim. Nous voilà enfin relégués dans l'espèce d'enclos où les traces des animaux se montraient imprimées dans la terre humide. Mais quel fut notre étonnement lorsque nous observâmes aussi quelques pas d'éléphants I Aucun de nous cependant ne crut que nous courussions un grand danger. Chacun se
mit à son poste, derrière l'embûche de rotins dressée contre les cerfs. Le coin {tanjong) que nousoccupions n'avait que deux à trois cents mètres de largeur ; aussi tous les chasseurs pouvaientils se masquer convenablement derrière le taillis. On inspecta le fusil et la carabine; le couteau de chaâMy le klewang (sabre malais) et les lances brillèrent; tout fut dans l'anxiété la plus vive; tour à tour l'espoir et la crainte nous faisaient bondir le cœur.
a Déjà nos piqueurs indiens {krio's) étaient envoyés pour donner l'alerte à nos aides et à nos .meutes. A peine se furent -ils avancés , que des cris épouvantables y ou plutôt un hurlement qui nous glaça d'effroi, sortit du fond du bois. Plus de doute qu'une troupe d'éléphants ne se trouvât dans l'enceinte. Ce fut un moment de terreur panique; c'est que, en effet, qui n'a jamais entendu les cris de plusieurs éléphants à la fois ne saurait se défendre, dans le premier moment, d'un mouvement d'anxiété et de frayeur. Soudain nous entendons les chasseurs se remuer, la plupart des indigènes se mettent à fuir à toutes jambes , ^t toute la bande est en pleine confusion. De crainte que les bruyantes conversations des Indieus n'ar-