CHAPITRE XII
DescriplioD de Ptle de Sumatra. — Voyage à Benkoulen. — Excursion à la montagne sacrée de Gounoung-'Bonko (le Pain-de-Sucre). -^ Aspect du pays. — Population de la ville de Benkoulen. — Visite k la résidence de Padang. — Possessions hollandaises dans l'Ile de Sumatra. — Partie indépendante. — Le royaume d'Âchem. — Le royaume de Siak. — Confédération des Baltas. — Gouvernement de Bal tas. — Mélange de mœurs civilisées et de coutumes barbares. -* Anthropophagie appliquée comme punition légale. — Mœurs et coutumes des Beyangs. — Leur croyance à la métempsycose. — Les habitants de Menangkabou. — Goût général des peuples malais pour Topium.
L'île de Sumatra s'étend du nord -ouest au sud* est l'espace de quinze cents kilomètres; sa largeur varie de. quatre-vingts à trois cent quarante kilomètres. C'est , comme on le voit, une des plus grandes îles du monde. Une chaîne de montagnes la traverse dans toute sa longueur:
elle se rapproche suitout de la côte occidentale , mais ses côtes sont basses et marécageuses,
L'équateur coupe obliquement Sumatra en deux parties à peu près égales; néanmoins cette île jouit d'une température assez modérée, le thermomètre ne s*élevant guère au-dessus de vingt-quatre degrés Réaumur, tandis que dans le Bengale je l'ai vu atteindre trente -quatre degrés au commencement de novembre. Dans l'intérieur, les habitants sont obligés d'allumer du feu pour se chauffer, à cause des brouillards (kabout) qui enveloppent les collines, et ne sont entièrement dissipés que trois heures après le lever du soleil. Le tonnerre et les éclairs sont fréquents, surtout pendant la mousson du nord- ouest, temps de la saison pluvieuse qui commence en décembre et finit en mars; la mousson sèche commence en mai et finit en septembre. Les gelées, la neige et la grêle sont inconnues à Sumatra, même sur les plus hautes montagnes, et il y en a quelquesunes qui s'élèvent à plus de trois mille cinq cents mètres au - dessus du niveau de la mer.
Dans un voyage que je fis à Benkoulen , sur la côte ouest de l'Ile, j'eus occasion de visiter une de ces montagnes, et la relation de cette excur-
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sion fera connaître ce pays si singulier et si pittoresque mieux que ne le ferait une description méthodique.
La montagne en question se nomme le Gou-noung-^BonkOf c'est-à-dire le Pain-de-Sucre. Elle est loin d'être une des plus hautes de Tîle, car elle n'a guère que mille mètres au-dessus du niveau de la mer; mais elle s'élève détachée de la chaîne dont elle fait partie, et, par sa conformation particulière qui lui a valu son nom, elle est un excellent point de reconnaissance sur cette partie de la côte. Le Bonko est situé à vingtquatre kilomètres environ dans le nord -est de Benkoulen; sa position et sa distance de cette ville n'avaient jamais été bien déterminées; deux fois déjà des Européens avaient vainement cherché à le gravir, et l'opinion populaire prétendait qu'il était inaccessible. Les montagnes remarquables, comme celle-ci, passent généralement, dans l'opinion des naturels de Sumatra, pour être la demeure des esprits, et leurs sonunets sont considérés comme kramats, c'est-à-dire sacrés. Le sommet du Pain-de-Sucre est un kramat de cette espèce, et, par superstition, aucun des naturels ne s'aventurerait à le visiter.
Pendant mon séjour à Benkoulen, quelques ingénieurs et deux officiers de marine avaient formé le projet de hasarder une nouvelle tentative, espérant rectifier et étendre les observations déjà faites sur la côte, et parvenir à une connaissance plus complète de cette partie du pays. Trois de mes nouveaux amis, dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, un Anglais et deux Hollandais, qui m'avaient accompagné à Benkoulen^ ayant entendu parler de ce projet, voulurent s'y associer, et me proposèrent d'être de la partie. J'acceptai avec empressement. Le fils du résident de Benkoulen et deux négociants de cette ville voulurent se joindre à nous; de sorte que notre caravane se trouva composée de douze personnes, sans compter les domestiques indigènes et koolies chargés de soigner nos chevaux, de dresser nos tentes et de préparer nos repas.
Le 8 juin 1839, nous nous mîmes en route.
Après avoir traversé la rivière de Benkoulen, nous parcourûmes le pays à cheval, jusqu'à Lonbon-Ponar, où nous passâmes la nuit. Le lende* main il fallut laisser nos chevaux dans ce village, vu l'impossibilité de les conduire plus loin, et nous acheminer à pied dans la Section de Pand*
jong, dans le pays des Reyangs, peuple dont je parlerai tout à l'heure. Le troisième jour, nous passâmes la nuit à Bedjak-Bessi, dernier village qu'on trouve sur le chemin de la montagne. Ce village est situé sur les bords de TAyer-Kiti, ruisseau qui tombe dans le Simpang-Ayer, au* dessous de Pandjong. Dans cet endroit, nous com« mençâmes à prendre des dispositions pour escalader la montagne, et nous nous précautionnâmes d'une petite tente, dans le cas où un jour ne sufiirait pas pour la gravir.
Partis de Redjak, nous âmes environ cinq milles sur un terrain inégal, peu élevé d'abord, mais bientôt devenu plus roide et présentant enfin les plus grands obstacles. Arrêtés promptement au pied d'un rocher suspendu au -dessus de nos tètes, nous dressâmes notre tente en cet endroit même, car il eût été impossible de la porter quelques pas plus loin. Le chemin, depuis Redjak, est traversé d'épaisses* forêts qui cachent entièrement la vue de la montagne; et, depuis ce village, on cesse de l'apercevoir, quoique, de plus loin, elle semble suspendue au-dessus. C'est alors que nous pûmes nous faire une idée des difficultés qu'allait présenter la roideur de la montée. Nos deux négo-
ciants de Beckoulen, effrayés de ces difficultés , ne voulurent pas dépasser Redjak-Bessî.
En quittant ce village, nous avions traversé, sur un pont de bambous, construit pour le moment, une petite rivière ou torrent qui se précipite d'une hauteur considérable dans un abime affreux resserré entre deux rochers, et ne laissant aux eaux qu'un canal fort étroit Ce pont, suspendu à plus de trois cents mètres au-dessus du torrent, et d'où la vue se perd dans l'immensité d'un spectacle magnifique, forme, avec la cascade et le bois qui l'environne, un tableau des plus pittoresques qu'il soit possible d'imaginer. De là nous marchâmes, pour ainsi dire, continuellement sur le bord de précipices aussi dangereux qu'effrayants; mais le dernier que nous rencontrâmes était surtout fait pour décourager les plus intrépides. Il s'agissait de le franchir, en faisant plusieurs pas sur le bord très -étroit d'un rocher à pic et d'une élévation tellement considérable, que l'œil plongeait au fond de cet abime sans pouvoir rien distinguer. Un tronc d'arbre desséché était le seul point d'appui d'où, avec un élan vigoureux, on pouvait réussir à quitter cet endroit dangereux. Le moindre faux pas, le moindre ver-
tige, et Ton était perdu sans ressource. Nos deux marins, qui marchaient en tête, franchirent hardiment cet obstacle. Deux des ingénieurs les imitèrent; puis FAnglais qui me précédait immédiatement C'était mon tour; j'avoue que j'eus un moment d'hésitation, surtout en entendant quelques-uns de ceux qui me suivaient dire que c'était une folie, et que, pour aucun prix, ils ne tenteraient ce saut périlleux. D'un autre côté, ceux qui avaient franchi l'obstacle nous encourageaient à les imiter, en disant que c'était le dernier pas difficile, et qu'il serait honteux d'être arrivé jusquelà sans aller jusqu'au bout. L'amour-propre s'en mêla, et je ne voulus pas rester en arrière; en un clin d'oeil je me trouvai auprès des cinq premiers, qui m'accueillirent par des bravos. Presque aussitôt un des jeunes Hollandais nous rejoigoit; mais ce fut le dernier qui voulut se hasarder. Le fils du résident de Benkoulen, qui se trouvait après lui, refusa d'aller plus loin, et les deux autres (le camarade du Hollandais et un troisième ingénieur) l'imitèrent. Ils nous crièrent qu'ils retournaient à la tente pour nous préparer à déjeuner.
Après ce terrible passage, le chemin n'ofirait
effectivement plus de difficulté sérieuse. L'épaisseur de la mousse et l'apparence rabougrie des arbres indiquaient les approches du sommet. En effet, après vingt minutes de marche , nous nous trouvâmes au point culminant de la montagne.
Cest une place stérile dont la largeur ne dépasse pas cinq mètres, entourée partout de précipices, cachés en partie par des jongles ou broussailles. Je n'oublierai jamais le splendide panorama qui se déroula devant nos yeux quand nous eûmes atteint ce sommet; cette vue admirable nous dé-* dommagea amplement des fatigues de la route.
La ligne des côtes, depuis Layé au nord jusqu'à une distance considérable par delà Bouffalou au sud, se dessinait sous nos yeux; à l'aide d'une lunette, nous distinguions les navires dans le bassin de Rat-Island, ainsi que les remparts blanchis du fort Marlboroug (1). Au sud, l'œil plongeait sur les hauteurs de Boukit-Kandies, ou la Croupe du Lion, et Boukit-Kabout (Hauteur du Brouillard), qui forment une ligne droite avec le Pain - de - Sucre. Au centre de Tile,
(^) Ce fort a été construit par les Anglais dans le temps où Us occy«' paient Benkoulen et les autres possessions hollandaises, qui ne furent rendues qu'en ^814.
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la vue était interceptée par une masse de nuages qui dirigeaient leur course vers la montagne ^ ce qui força nos ingénieurs et nos marins à faire , avec le plus de célérité possible , les observations et les relèvements projetés. Dans l'impossibilité d'apporter jusqu'à cet endroit des instruments d'un gros volume y on dut exécuter les opérations avec uui compas de petite dimension.
La végétation, sur ce sommet , a tous les caractères des plantes alpines. Une mousse épaisse tapisse les rochers et les troncs d'arbres, et l'on rencontre plusieurs arbustes des espèces particulières aux régions élevées , tels que le vaccinttmiy le rhododendron^ etc. Nous y trouvâmes aussi uue plante que les naturels regardent comme pouvant remplacer le thé, et remarquable par ses feuilles épaisses et brillantes; elle formera un nouveau genre dans la famille des myrtacées.
Les opérations terminées» nous songeâmes à redescendre , le nuage continuant à s'approcher de plus en plus et menaçant de couvrir la montagne et les environs d'un déluge de pluie. Les mêmes difficultés que nous avions éprouvées à la montée se renouvelèrent à la descente. Cependant elle fut facilitée en quelques endroits, au
moyen de bambous attachés solidement au pied dos arbres qu'on rencontrait çà et là, au bord des escarpements, le long desquels on se laissait glisser; mais il y avait beaucoup de précautions à prendre pour se retrouver sur les pieds au moment où les mains quittaient cette espèce de rampe.
Nous étions à la moitié environ de la descente, quand les nuages qui enveloppaient alors la cime du mont tombèrent en pluie et rendirent la marche encore plus difficile. Heureusement les parties les plus escarpées étaient franchies, et les arbres, devenus plus nombreux, nous offrirent quelque abri contre Forage. Mai;» bientôt Teau afflua tellement , que la dernière partie de la descente se fit au milieu d*un véritable torrent. Nous atteignîmes la tente une heure avant le coucher du soleil. Aux environs , tout était inondé. Nos compagnons nous attendaient, et s'empressèrent de nous donner quelques cordiaux dont nous avions grand besoin. Cette attention ne nous permit pas de les plaisanter, comme nous nous Tétions proposé , sur leur manque de courage; mais ce n'était que partie remise. Un soin plus pressant nous préoccupait. La pluie continuant à tomber par torrents, nous ne
pouvions pas songer à passer la nuit dans une tente où nous risquions d'être inondés, et peutêtre emportés par le torrent. Nous résolûmes donc de pousser jusqu'à Redjak-Bessi, où nous arrivâmes, en forçant la marche, au moment où la nuit commençait à tomber.
Après un jour de repos passé dans ce village, nous atteignîmes Pandjong dans la journée du 16. Le lendemain, pour regagner Bcnkoulen, nous nous dirigeâmes par le pays de Boukit-Kandies, sur la rivière de Benkoulen. Depuis notre départ de Pandjong, nous fûmes obligés de traverser au moins une douzaine de fois cette rivière^ avant d'atteindre un endroit où nous attendaient des embarcations qui devaient nous ramener à la ville. Ces embarcations , appelées sampans , sont de grands bateaux chinois, plus commodes que les prahous malais pour naviguer sur cette rivière peu profonde, et dont le courant est encombré de rochers et d'obstacles de toute espèce. Nos bagages furent placés sur des radeaux de bambous. Les embarcations durent franchir d'abord une suite continuelle de petites cascades rapides, en risquant de se heurter contre les troncs d'arbres et autres obstacles qui hérissent cette partie
de la rivière* Deux fois entraînés , les bateaux se remplirent d'eau; ce ne fut pas sans peine qu'on évita d'être submergé. Enfin, après sa jonction avec le Rindovarti , la rivière de Benkoulen devient plus profonde y et son cours plus régulier , et nous pûmes arriver sans autre accident au terme de notre excursion.
Grâce à ce court mais pénible voyage, que personne, que je sache, n'a tenté depuis, la hau* teur et la composition du fameux Gounoung-Bonko ont été constatées. Cette montagne, comme je l'ai dit, est haute d'environ mille mètres; elle se compose de masses de basalte et de trapp, substance qui domine dans cette partie de Sumatra. Tout le pays traversé dans cette excursion est extrêmement montueux et resserré : les habitants y sont fort rares. Une forêt sombre et sauvage le couvre presque en entier, et elle fournit de fort beaux bois en grande quantité. Je ne pouvais me lasser d'admirer la richesse du sol le long des rivières ; cehii des forêts n'est guère moins fécond, surtout là où s'élèvent les massifs de bambous, que l'on sait occuper généralement les meilleurs terrains. Le riz se cultive généralement dans les ladangs (champs où Ton n'emploie pas Tirriga-
tiou); mais on ne compte que peu de sawahs (rizières soumises à l'irrigation). A Tello-Anou^ je remarquai une petite plantation de muscadiers, qui, sans avoir jamais reçu d'engrais, n'ont cependant pas moins de vigueur que ceux qui croissent et sont cultivés avec soin dans les environs de la ville.
Les indigènes de cette partie de Sumatra , comme ceux du reste de l'île, se livrent peu à la culture des terres. Le sol de ce pays, malgré sa fécondité, exige des travaux qui effraient leur paresse. C'est surtout aux laborieux Chinois qu'on doit les produits agricoles de l'île; ils fertilisent, à force d'engrais et de soins intelligents, les plateaux les plus stériles.
Les Chinois sont très -nombreux dans la résidence de Benkoulen, et forment une partie (envi* ron un sixième) de la population de la ville; le reste se compose de Hollandais, d'Anglais, de Malais , et d'nn petit nombre d'indigènes. Contrairement à ce qui a lieu dans d'autres villes des colonies néerlandaises de l'Inde, l'élément européen domine dans celle-ci, ce qui lui donne plus qu'à d'autres un certain aspect européen.
Après mon excursion à la montagne du Pain-
de -Sucre, je visitai Padang, capitale du gouverneur hollandais de la côte ouest de Sumatra. C'est une ville très -commerçante; on en exporte du poivre, du benjoin, du camphre, et de Tor que l'on tire du Menangkabou. Ce pays était jadis le siège d'un grand empire auquel Sumatra presque tout entière était soumise ; mais les dissensions qui divisèrent les habitants et leurs chefs, ont favorisé les Hollandais dans leur projet de réduire ce pays à Tétat de tributaire.
J*ai oublié de dire que je n'avais quitté Palembang qu'après l'arrivée du résident titulaire, dont j'avais été chargé de faire V intérim y et que j'avais demandé et obtenu facilement un congé de six mois pour visiter les principales possessions hollandaises de Sumatra. C'est ce qui expliquera à mes lecteurs mon voyage à Benkoulen et à Fadang. Mais je ne devais pas dépasser cette dernière ville. Il y avait à peine un mois que j'y étais, et j'avais déjà fait de nombreuses excursions dans les environs, quand le gouverneur me remit une <lépèche du gouverneur général qui m'ordonnait de me rendre à Batavia, où je recevrais des instructions pour une expédition dont on ne me faisait pas connaître l'objet ni la destination.
Avant de quitter Sumatra, je dois faire connaître à mes lecteurs le résumé des renseignements que j'ai recueillis, par moi-même ou par des témoignages authentiques, sur cette île si importante.
La partie hollandaise de Siunatra, que j'ai parcourue en partie, comprend le gouvernement des côtes de Touest de Padang, et Tancien royaume de Menangkabou, le pays des Lampoûngs, et le royaume de Palembang.
La partie indépendante se divise en plusieurs États; je citerai principalement le royaume d'Achem ou d'Achin, celui de Siak et la confédération des Baltas.
Le royaume d'Achem n'embrasse aujourd'hui que l'extrémité septentrionale de l'île, et s'étend sur la côte orientale depuis le cap Achem jusqu'au cap du Diamant. Vers la fin du xvi' siècle^ et jusque vers la moitié du xvii*, ce peuple était le plus puissant de la Malaisie. Les Achemais étaient les alliés de tous les peuples commerçants de l'Orient, depuis le Japon jusqu'à l'Arabie. A cette brillante époque, leur marine comptait cinq cents voiles, et leur empire s'étendait sur presque la moitié de Sumatra et sur une grande partie de la péninsule
de Malacca. Aujourd'hui il est plongé dans Fanarchie ; Fautorité du sultan ne s'étend qu'à la capitaie et aux environs, car tous les radjahs ou chefs de districts sont de fait indépendants. La capitale est Achem, sur la rivière du même nom, à quatre kilomètres de la mer, qui y forme une rade vaste et sûre. Elle contient huit mille maisons construites en bambous et soutenues sur des pilotis d'un mètre de hauteur, destinés à les préserver des inondations subites. Mais ces maisons n'étant que des cabanes, ne supposent pas une population de plus de dix -huit à vingt mille habitants. Ces maisons ou cabanes sont dispersées au milieu d'une vaste forêt de cocotiers, de bambous et de bananiers, au milieu de «laquelle coule la rivière, couverte de bateaux qui sortent de la capitale au lever du soleil et y rentrent le soir. On y voit quelques rues; mais la plupart des quartiers sont séparés par des bouquets d'arbres; en sorte qu'on arrive dans la rade sans se douter qu'on entre dans une ville.
Avant l'arrivée des Européens aux Indes, le port d'Achem était fréquenté par les Arabes. Les Portugais et les nations qui se sont élevées sur leurs ruines ont essayé de s'y établir; mais les
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révolutions survenues dans cet empire les en ont chassés. Il est probable que, tôt ou tard, le royaume d'Achem subira le sort de ceux de Menangkabou et de Palembang.
Le royaume de Siak occupe la partie moyenne de la côte orientale, que traverse le fleuve de ce nom. Il se divise en deux parties ; le Kampar^ Kiri et le Kampar^K<man, c'est-à-dire le Kampar de droite et le Kampar de gauche. L'anarchie, dont ce pays est depuis longtemps la proie, a favorisé l'ambition des principaux radjahs : tous sont indé*pendants. Ceux des districts maritimes se livrent à la piraterie. Les villes principales sont : Siak, sur la rivière de ce nom, résidence du sultan, souverain plus faible encore que celui d'Achem; Delhi, «ur la rivière de ce nom; Kampar, port commer^ çant; Langkat, ville de commerce qui compte deux cents prahous; Raton *Rara, non moins im* portante pour sa marine, et résidence d'un puis* sant radjah. Tout ce littoral offre de beaux terrains bien arrosés et couverts de riches cultures, ainsi que des havres et des criques d'une sûreté admirable. Les différents radjahs se font la guerre entre eux, et le peuple^ adonné à la piraterie, lance, au travers du détroit de Malacca, près de
deux mille prahous armés, navires marchands en apparence, mais forbans à Toccasion.
Le pays des Baltas occupe une longueur d'environ deux cents kilomètres sur une largeur de cent soixante. 11 confine avec le royaume d'Achem, l'ancien État de Menangkabou, et le gouvernement hollandais de Padang. Ce pays, couvert de forêts impénétrables, renferme les plus hautes montagnes de l'île, dont quelques-unes sont des volcans;. il est divisé en plusieurs districts, qui forment une sorte de république confédérée. Le chef, qui réside à l'extrémité du grand lac de Toba, paraît être le principal des membres de cette association^ le président, si l'on veut. On n'y compte que des villages, sauf Varous ou Barons, petite ville, principal marché du camphre, et Tappanouli, bourgade remarquable par l'immense et magnifique baie à laquelle elle donne son nom, et qu*on peut considérer comme une des plus sûres du globe.
Cependant les Baltas ne résident guère sur la côte, et préfèrent l'intérieur de l'île. Leur population se compose d'environ deux millions d'individus. Leur gouvernement est régulier : ils ont des assemblées délibérantes et d'habiles orateurs.
Presque tous les Baltas savent écrire; quoiqu'ils parlent et entendent le malais, ils se servent entre eux d'une langue particulière inconnue aux Malais de la côte. Ils reconnaissent un seul dieu suprême , auquel ils donnent le titre de Dibalta-assi-assi; ils ont de plus trois autres grands dieux , qu'ils supposent avoir été créés par le premier : Baltara- Couro7%, qui règne aux cieux; Sorte -Pada, le dominateur des airs; et Mangalla- Boiilang , le roi de la terre.
Ce peuple ofi&*e le mélange le plus singulier de mœurs civilisées et de coutumes féroces. Il n'est pas menteur, comme les Bengalais; il possède le sentiment de l'honneur au plus haut degré; il est belliqueux; il se distingue par sa probité, sa bonne foi et sa prudence; il s'acquitte avec zèle des devoirs de l'hospitalité. Cependant, malgré toutes leurs qualités, maigre l'état de civilisation où ils sont arrivés, les Baltas sont anthropophages. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'ils ne le sont que dans certains cas déterminés par les lois : ainsi leur code condamne à être mangés vivants ceux qui commettent un vol au milieu de la nuit, ceux qui se rendent coupables d'adultère, d'assassinat ou de complot contre la sûreté pu-
blique, ceux qui contractent des unions que la consanguinité fait réprouver, enfin les prisonniers de guerre. Quiconque a commis un des crimes énumérés ci -dessus est dûment jugé et condamné par un tribunal compétent. Après les débats, la sentence est prononcée, et les chefs boivent cha-* cun un coup : cette formalité équivaut chez nous à la signature du jugement. On laisse ensuite deux ou trois jours pour donner au peuple le temps de s*assembler. Le jour fixé, le condamné est amené, attaché à un poteau, les bras étendus et la partie offensée s'avance et choisit le premier morceau, ordinairement les oreilles; les autres viennent ensuite, suivant leur rang, et coupent eux - mêmes les morceaux qui sont le plus à leur goût. Quand chacun a pris sa part, qu'il mange tantôt crue, tantôt grillée, et jamais ailleurs que sur le lieu du supplice et sous les yeux de la vie-* time, le chef de rassemblée s'approche du patient, lui coupe la tête qu'il emporte comme un trophée, et la suspend devant sa maison. Jamais on ne boit du vin de palmier ni d'autres liqueurs fortes pendant ces repas; on veut que tout s'y passe avec gravité, je dirais presque avec la solennité qui convient à l'exécution d'une sentence
jydiciaîre. Le supplice doit être toujours public : les hommes seuls j assistent^ la chair humaine étant défendue aux femmes. Beaucoup de personnes m'ont assuré que les Baltas préfèrent la chair humaine à toute autre ; mais , malgré ce goût prononcé , on n'a pas d'exemple qu'ils aient cherché à le satisfaire hors des cas où la loi le permet. Quelque révoltantes, quelque monstrueuses que soient ces exécutions, il n'est pas moins vrai qu'elles sont le résultat des délibérations les plus calmes, et jamais l'effet d'une vengeance immédiate et particulière.
Aulrefois les Baltas étaient dans l'usage de manger aussi leurs parents, quand ceux-ci étaient devenus trop vieux pour travailler. Les vieillards provoquaient eux-mêmes ce genre de mort, et cela s'exécutait avec une certaine cérémonie. Mais depuis longtemps cette coutume est abandonnée. Espérons qu'ils finiront un jour par renoncer tout à fait au cannibalisme; il faudrait pour cela que les lumières du christianisme pénétrassent parmi eux, ce qui ne manquera pas d'arriver tôt ou tard , et dès que nos intrépides missionnaires pourront avoir accès dans leur pays.
Ce que je viens de dire des Baltas , je ne l'ai
appris que par des témoignages authentiques de voyageurs qui les ont visités, car je ne suis jamais allé dans leur pays, et je n'ai eu que rarement occasion de voir des individus de leur nation ; il n'en est pas de même d'un autre peuple de Sumatra au milieu duquel j'ai vécu pendant quelque temps, et dont j'ai pu observer par moi-même les usages; je veux parler des Reyangs.
Ce peuple, sous le rapport physique, offre une grande ressemblance avec les Malais; cependant il parle un langage différent, et qui semblerait indiquer une autre origine. Les Reyangs ne forment pas, comme les Baltas, un peuple indépendant. Leurs tribus s'étendent depuis Layé dans le nord jusqu'à la rivière de Sillebar dans le sud , et elles habitent presque exclusivement sur les territoires dépendants des possessions hollandaises.
Les Reyangs sont, ainsi que tous les Malais, d'une taille bien au-dessus de la moyenne; leurs membres sont bien proportionnés. Les femmes ont l'habitude de pétrir la tête de leurs enfants, ainsi que cela se pratique dans quelques îles de l'Océanie. Elles leur aplatissent le nez, compriment le crâne et allongent les oreilles de manière à ce qu'elles se tiennent droites hors de la tête. Les
yeux des Reyangs sonl vifs et noirs comme ceux dé tous les Océaniens ; leurs cheveux sont noira et épais; les femmes les laissent croître jusqu'à ce qu'ils touchent la terre.
Ce peuple est d'un naturel paisible, intelligent, grave, réservé, endurant, moins fourbe et moins cruel que les autres Malais, peu haineux, mais implacable dans ses haines. Sobres dans leur nourriture , les Reyangs vivent de végétaux ; généreux dans leur hospitalité, ils sacrifient une chèvre pour régaler un étranger. On peut leur reprocher l'indolence, la méfiance et la servilité. Leurs femmes sont dociles, modestes et chastes.
Leur pandjeran ou prince est assisté d'un con* seil de donpattis, ou chefs de village. Le pays des Reyangs est divisé en quatre tribus, qui relèvent du sultan de Palembang, et sont par conséquent sous la suzeraineté de la Hollande. Les lois et coutumes des Reyangs fixant l'action et la distribution de la justice sont détaillées avec beaucoup de soin dans leur addat ou code. Celui qui est condamné pour vol paie deux fois la valeur de l'objet volé , avec une amende en sus ; le meurti*e se rachète par un bangoun, somme d'argent qui varie de quatre-vingts à cinq cents piastres, sui-
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vant la dignité 5 l'âge, le rang et le sexe de la victime. La peine capitale est presque ignorée à Sumatra , par la facilité qu'on a de racheter le meurtre.
L'esclavage n'est pas très -dur parmi eux; les esclaves^ qui y sont peu nombreux ; vivent, ainsi que dans la plus grande partie de l'Orient, presque toigours sur le pied de l'égalité avec les différents membres de la famille. Les peuples de Sumatra, et principalement les Reyangs , ont le plus grand respect pour la tombe de leurs ancêtres. Ils jurent par leurs mânesl sacrés. Leur croyance à la métempsycose, empruntée aux Hindous, en diffère d'une manière étrange , car ils croient que leurs âmes vont se loger après leur mort dans le corps des tigres; de là vient le respect qu'ils ont pour ces animaux, contre lesquels ils ne se battent qu'à leur corps défendant. Ils prétendent que , dans un district secret de l'intérieur de Sumatra, les tigres ont un gouvernement et une cour, où ils habitent des villes et des maisons couvertes de cheveux de femmes. J'ai retrouvé les mêmes mœurs et à peu près les mêmes croyances chez les Lampoungs, voisins des Reyangs.
Les naturels du Menangkabou sont tous ma-^
hométans, et, sans être exempts de superstitious, ils ne partagent pas les croyances idolâtres des Baltas, des Reyangs et des Lampoungs. Quoique l'industrie soit peu avancée à Sumatra , les habitants de Menangk£d)ou fabriquent des armes à feu et des kriss dont la trempe est excellente; mais c'est surtout dans les ouvrages en filigranes d'or et d'argent le plus fin qu'ils se distinguent. J'en ai vu d'un fini admirable et supérieurs à ceux des Hindous et des Chinois. Ils réussissent encore dans la poterie , le tissage des étoffes et la fabrication du sucre.
Ces peuples y ainsi que tous les Malais, et surtout ceux des côtes, aiment passionnément l'opium. On en tire annuellement de deux cents à deux cent cinquante caisses du Bengale ou de Malwa. On l'importe en gâteaux de deux à trois kilogrammes , enveloppés de feuilles sèches. Les Turcs et la plupart des Orientaux l'emploient en substance; les Malais le fument et s'enivrent de la fumée au point de devenir furieux. C'est ainsi que les pirates malais excitent leur courage quand ils veulent s'emparer d'un navire, et alors tout l'équipage tombe sous leurs coups.