CHAPITRE VII
Malheureux éUt des protestants dans le Languedoc. -— Courses continuelles des soldats de Berwick dans les Cévennes.— Espionnages, arrestations et supplices ordonnés par Bâ ville.— Assemblées religieuses dispersées par la force.— Résistance et irritation des protestants.— Vaste conjuration organisée par eux dans le Midi. — Les quatre chefs du complot: Ravanel, Jonquet, Villas et Gatinat. — Caractère et but des conjurés. — Leurs précautions pour s'assurer le secret. — Circonstances qui mettent B&viUe sur leurs traces. — Arrestation à Montpellier de trois déserteurs enrôlés par les Camisards. — Perquisitions militaires à Nimes. — Arrestation de Villas, de Jonquet et de Ravanelfpar une patrouille de nuit dans la maison du marchand Alison. — Fuite et capture d'Alison sur les toits. — Terrible proclamation de Bàville contre Catinat, dont il met la tête à prix. — Catinat renvoyé par ses hôtes.— Son arrestation aux portes de Nîmes.— Joie de Bâville.— Les quatre chefs du complot mis à la torture. — Leur condamnation à mort et leur supplice.— Arrestation, procès et supplice du vieux protestant Boeton. — Nombreuses exécutions ordonnées par Bâville. — Jugement sur ce complot.
Victorieux en Catalogne^ les alliés étaient moins heureux en France , où, quelques mois auparavant, ils avaient envoyé une expédition pour soulever le Languedoc et rallumer la guerre religieuse dans le Midi. On se rappelle cette lutte acharnée des Camisards^ ces paysans tenant en échec les armées de Louis XIV, Cavalier traitant d'égal à égal avec un maréchal de France, et la soumission des Cévennes due à la vigueur et à la clémence de Villars. Ber-
wick son successeur et l'intenclant du Languedoc Bàville ne surent pas suivre les habiles traditions de Yillars. Ils s'appliquaient moins à soumettre qu'à écraser les prQt^stantf • B&viUe (J^ploya contre eux les réseaux d'une police nombreuse et savante. Il entretint des espions dans les Cévennes, à Genève, à La Haye et à Londres, pour surprendre les desseins des huguenots émigrés ou proscrits. |1 plaça des sentinelles sur la Méditerranée, sur le Rhône et jusque dans les ipontagnes de TÂuvergne^ pqiir garder les passages et fouiller les voyageurs partis de la Suisse ou de la Savoiq. Pervyick, pendapt çp tepjps, battait sans relâche la montagne. Ses troupes fractionnées en innombrable; détaçhemiBQts, sai§iss£i,içnt les armes et arrêtaient les suspects ; elles donnaient la chassa ^ux chefs de ))4Qde qui ^v»j(3n( ref|]§é h pacification, et les traquaient de caverne en caverne, de forêt ep forêt, d'où ces ipalh^ureu^ ne çort^ieptque la nuit, et où ils restaient quelquefois plusieurs jours sans nourriture ^ Ceux qui étaient pris étaient conduits à Bâville, qui les envoyait sur-le-champ au bagne ou h la mort, à la potence ou au bûcher. On frappait non-seulement les anciens compagnons de Cavalier, mais des familles inoffensives et désarmées, qui, devant l-interdiction publique de leur culte, se réunissaient pour prier au milieu des champs. Les troupes royales dispersaient à coups de fusil ces assemblées.
' Court, t. ni, p. 151-163.
Digiti
- iia -
Tftpt de pf uautés inutiles et impolitiqqeB wgrireat lei; populations réformées du Midi. Exaspérés enfin par les courses sauvages de Berwiolc^ par les sbires et )66 èobafauds de B&viUei les protestants, comme tous les partis vaincue ^t incapables de lutter seuls, ten-r direat les maîos vers Tétranger, et dans les premiers mois de 1706 ils organisèrent une vaste conspirattion pour enlever Berwipk et Bàville et surprendrp à la même heure Alais, Kimes et Montpellier. Ils convinrent de mettre le feu à un magasin de four^ rage situé devant la porte de Bfiville, et de soulever le peuple à la faveur du tumulte excité par rincen«die. Les conjurés devaient arrêter ensuite Bftville» Berwick? l'évéque de Nimes Fléchier, les juges et l^s principau]| personnages de la province, tuer Bàr ville en représailles de ses meurtr^s, déposer l^s aut- (res prisonniers sur la flotte anglaise qui devait venir 9U serQours de l'insurrection, prendre Cette pour y recevoir lei} vaisseaux de la Grande-Alliance, obser*ver partout la plus exai^te discipline, et soulever la province aux cris de : Vive le Roi sans jésuites! et : Liberté de conscience * !
Quatre hommes résolus tramèrent ce complot:
Ravanel, fils d'un cardeur de laine , ancien liçp|enant de Cavalier, capitaine médiocre , mais soldat intrépide et fanatique, errant depuis troi3 aqs d^us les Céveones, où il avait constamment refusé toute capjtulatipp^ ; Jpnquet, grapfl let bea^ paysan de J»
i Court, t. m, p. 159. Archivei de la Guerre.
' Ravanel étail te p«Mi(itl mxuBmu 4ft Canljar. Mé pr^ é'VtèA, il
montagne ^^ ami, conseil et fidèle compagnon de Ravanel ; Maurel, autre chef de bande, ancien soldat de l'armée d'Italie sous Gatinat, dont les Camisards lui avaient conservé le grand nom^ ; Villas, enfin, fils d'un médecin de Saint-Hippolyte, petit-fils d'un pasteur, dont la figure et les manières contrastaient avec la rudesse des paysans ses complices. Ce dernier, le plus jeune des conjurés ^ , cachait sous de frivoles dehors une forte et inébranlable conviction. Après avoir servi dans l'armée anglaise comme lieutenant de dragons, il était revenu en France, où il avait affecté de renier ses amis pour les servir. Il s'était lié avec Bàville dont il avait capté la bienveillance, en lui fournissant de faux renseignements sur les exilés de Londres et de Genève, et il tramait ainsi dans le propre palais du proconsul le complot qui devait le perdre. Il visitait ensuite eu cachette les protestants de Nîmes et de Montpellier, et les mettait en rapport avec la Suisse et la Hollande et les insurgés des hautes terres. Pendant ce temps, au milieu des monta-
ayait environ trente ans. Il était brun, maigre, trapu, nerveux^ petit, d'un visage dur et sauvage. Suivant Louvreleuil, qui en fait un portrait peu flatté^ il ressemblait à un singe.
1 U ayait trente-cinq ans et une belle figure, disent les récits contemporains.
s On lui avait donné ce nom de Catinat, parce qu'il parlait sans cesse de son ancien général. Né dans la Camargue, habitué aux chevaux dès son enfance, ancien dragon, Catinat était un excellent officier de cayalerie. Sa haute taille et sa force le faisaient ressembler à une espèce d'Hercule. U s'intitulait brigadier de la cavalerie camisarde et se yantait d'avoir tué de sa main deux cents catholiques. (Peyrat, t. II). G'éUit le chef le plus habile et le plus redouté des Camisards depuis le départ de Cavalier.
^ U ayait vingt^ûnq ans, suivant les Mémoires de Berwiek,
gnes, Rayanel et Catinat fabriquaient des cartouches, distribuaient des fusils, et armaient dix mille paysans prêts k se lever au premier coup de feu. Pour éviter la plus légère indiscrétion, les conjurés promettaient de ne révéler leur secret à personne, fût-ce à leur mère ou à leur femme. Us conféraient la nuit dans des maisons isolées, gardées par des sentinelles mystérieuses, échelonnées de distance en distance dans la campagne. Le secret fut ainsi rigoureusement gardé pendant trois mois : déjà Ravanel et Catinat arrivaient déguisés à Nîmes pour achever les derniers préparatifs; l'Angleterre et la Hollande leur envoyaient des munitions et de Targent par la Méditerranée ; ils attendaient six mille Anglais à Cette et deux mille Piémontais à Grenoble ; le complot devait éclater dans quelques jours, le 25 avril 170B. Les circonstances étaient favorables : la| tranquillité la plus profonde régnait dans le Languedoc. Il y avait longtemps que la province n'avait joui d'un calme aussi complet. Qui donc aurait pu prévoir l'approche de la tempête*?
En effet, Berwick et Bâville n'avaient encore aucun soupçon. Mais un soir, comme Berwick en revenant d'une tournée dans les Cévennes était entré chez Bâville, un espion ^ demanda à parler à l'intendant et l'avertit qu'il se préparait quelque chose, sans vouloir rien dire de plus. Loin de mépri-
* Brueys^ t. IV. —Court., t. Ul, p. 133.
* « Fanatique lui-même » dit Berwick dans ses Mémoires, p. 368. Court, l. ni, p. 174.
— lae —
ser son âvertisdeihent) Bei^Wick flt fernler 168 potlëi de Montpellier et fouiller plusieurs maisons dêl^igrlées par ses soldats^ Le hasard le mit sur la trace de& conjurés : dans une ronde de nuit^ l'officier qui commandait une des patrouilles, étant entré dans une maison suspecte^ y trouva trois hommes couchés à terro sut des maldasi II learéveilla^ leur demanda leurs pdsse^' ports ^ puis^ remarquant quelque hésitation dans leurs réponses^ leiir commanda de le suivre. C'étaient trois déserteurs enrôlés par Gatinat et venus h Montpellier pour le complot. L'uti d'eui saisit un pistolet et l'arlno ) l'officier entend le btuit et se précipite sur l'intionnu dont le coup part et renverse le faliot porté par Tun des soldatsi Le déserteur armait un second cdiip) mais l'bffioier lui envoie utie balle danb la tête et l'étend roide mort. Ses deux compagnons pfoBtétit du désordre pour fuir dans la rue ; les soldats tirent sut les fuyards ; l'un d'eux tombe ensanglanté; Taulre s'échappe à la faveur des ténèbresi
Après avoilr erré quelque tèmps^ le fugitif ren-^ contre un mendiant couvert de hUillonS) et lui propose de changer d'habits. Le mendiant accepte avec joie, mais il tombe dans la patrouille> qui le prend pour le Gamisard et Tarrête. Il était connu dans la ville et se fit relâcher sans peine. Quelques heures aprést rencontrant à son tour le Gamisard aVec ses haillons^ il le dénonce bux tioldats^ qui le mènent à Bâville. Get homme était un déserteur du régiment suisse de Gourten, appelé Jean-Louii^ et surhomme le Genevois. La terreur le saisit dès. qu'il se voit
jiirrèté : il 86 jette aux genoux de Bàville et de Berwîok et jure de tout révéler s'ils lui promettent la YÎe. Les deui ministres d6 Louis XIY engagent leur |)arold : 19 Suisse alors raconte tous les détails du complot et les prévient que tous les bhefs sont ti Ntmesy où ils n'attendent plus pour agir que le signal de la rébellion \
Sur-4e-champ Berwick fait partir Jean-Louis,; lié sur un chetal de poste et entouré de sii archers^ commandés par un lidutenatlt de maréchaussée nommé Barnier, bdmine de conBance et de rébolu^* tion. Comme les paysans sd rassemblaient sur bon passage, demandant quel était ce prisonnier, le liêU" tenant^ qui avait ses ordres, répondit que c'était un déserteur t[u'on venait de prendre ; il délournft ainsi les soupçons et put continuer sa roules Parti à neuf heures du matin de Montpellier, il entrait à six heures du sbir à Ntmes, où, dès son arrivée, il all^ prévenir le gouverneur, M. de Sandricourt^ de l'ar^ restatioD du Suisse et de l'existence du complot ^.
Le gouverneur fait aussitôt fermer les portes dé Ntmea et mettre la garnison sous les armesi II place ensuite des sentinelles sur la tour de l'horloge de l'ancien hôtel de ville, sur les donjons, les clochers^ à toutes led Irues, à tous les pasisages, avec défense expresse de laisser sortir persobne ^* La nuit venue, ]ean>-Louis^ accompagtaé d'une escorte d6 cent
1 Nuit da 18 au 19 avril 1705.
> 19 avril 1705. LoQvreleuil, l. IV, j^ 45.
» Louvreleuil, t. IV, p. 54.
Suisses^ mène les soldats dans les maisons où il soupçonne la présence des chefs du complot. Le déserteur les conduit d'abord chez un nommé Âlison, riche marchand de soie^ connu pour Tardeur de ses opinions religieuses. La porte de sa maison était entr'ouverte, et les soldats doutaient qu'une telle demeure abritât des conjurés ; mais, sur les instances du dénonciateur, ils se glissent en silence dans la cour. Des hommes causaient au rez-de-chaussée ; les soldats prêtent l'oreille : c Je vous assure, disait une voix forte, qu'avant trois mois le roi ne sera plus matlre du Languedoc. On me cherche partout; je suis ici et je ne crains rien, d A ces mots, les Suisses se précipitent dans l'appartement, la baïonnette au bout du fusil, et ils y trouvent Ravanel, Jonquet et Villas, qui essayent vainement de se jeter sur leurs armes. Us sont saisis, terrassés et garrottés en un instante Averti par le bruit, leur hôte Alison, qui se trouvait au premier étage , se sauve à la hâte sur les toits, où il se blottit derrière une cheminée. Il échappe ainsi jusqu'au jour; mais une sentinelle l'aperçoit le matin, le couche en joue et lui crie de descendre, en le prévenant qu'en cas de refus il a ordre de tirer sur lui. Le marchand, éperdu, abandonne son asile et vient se livrer aux soldats^.
On arrêta cette même nuit cinquante personnes de tout sexe et de toute condition, coupables d'avoir favorisé, ou simplement connu sans les révéler, les
1 19 avril au soir. Court, t. III, p. 183.
« Louvreleuil, t. IV, p. 59.
desseins des conjurés ^. Les protestants de Ntmes apprirent ces arrestations à leur réveil ; ils furent terrifiés ^. Les rues restaient gardées, les portes des maisons fermées, avec défense à qui que ce fût d'en sortir ; des sentinelles, placées jusque sur les toits, observaient à la fois la ville et la campagne. En présence de cet appareil militaire inaccoutumé, les réformés appréhendaient à tout moment qu'on ne fit main basse sur eux, pour les punir de Tinsurrection projetée par leurs coreligionnaires. Leurs alarmes s'augmentèrent quand ils virent la milice bourgeoise prendre les armes et se disperser dans les quartiers pour soutenir les troupes royales. Ils redoutèrent alors un massacre général et comme une nouvelle Sainl-Barthélemy. Tel fut leur effroi, si l'on en croit Louvreleuil, que les nouveaux convertis profitèrent de ce qu'ils étaient dans le dernier jour de la quinzaine de Pâques ^ pour accomplir les dévotions qu'ils avaient retardées jusque-là. Comme les é{(lises de la ville étaient fermées, ils firent prier les curés de leur permettre de se confesser et de commu* nier dans les faubourgs ^.
Informés de ces arrestations par le gouverneur, Berwick et Bâville arrivèrent aussitôt de Montpellier * . Grâce aux révélations de Jean-Louis, le
1 Tous furent exécutés dans la suite, raconte froidement Braeys.
* Dimanche 19 ayril 1705.
' P&qnes tombait cette année le \t avril; le 19 était donc le dernier jour de la quinzaine de P&ques.
* Louvreleuil, t. IV, p. 86.
* I^ttdi 20 avril i705.
gouveroement tenait ainsi trois des chefs du complot; iQais le quatrième, le plus redoutable^ Catinat, man*quait encore; Jean-Louis, cependant, affirmait qu'il était dans la ville. Impatient de le saisir, Bàville lança une impitoyable ordonnance, où il faisait appel aux plus basses passions, l'avarice et la peur. Il fit publier à son de trompe qu'il donnerait cent louis à qui livrerait Gatinat, et qu'il ferait pendre sur l'heure celui qui lui donnait asile. L'hôte du Camisard,épou* vanté, le renvoya de sa maison : la nuit tombait ; Catinat alla vainement frapper k plusieurs porte»; il fut repoussé comme s'il eût apporté la mort, et il erra toute la nuit dans les rues. Le matin ^, comme il était connu dans Mimes il se sentit perdu. Le vieus soldat, toutefois, recueillit ses esprits* Il avait la chevelure flottante, la barbe longue, les vêtements d'un homme qui se cache depuis plusieurs jours ; l'audace et la prudence se touchant quelquefois ; il entra hardiment chez un barbier, se fit raser et pei*^ gner, brossa ses habits, puis, le chapeau un peu enfoncé sur les yeux, s'achemina d'un pas calme vers une porte de la ville, feignant de lire un papier qu'il tenait k la main. Il arriva ainsi jusqu'au rempart ; mais comme il passait devant le post^ sans ôt^r son chapeau suivant l'usage, cette négligence «Utira l'attention de Tofflcier. 11 examina le Gamisard et^ lui trouvant une mauvaise mine : « Voilà, dit«il, un homme qui ne me plaît point, > et il le fit arrêter
i 91 avril 170S.
par deux soldais qui le conduisirent au corps dé garde. Interrogé sur les motifs de sa présence à Nîmes, Catinat répondit qu'il était des environs et qu'il était venu pour vendre une mule. Pendant cet interrogatoire, quelques habitants s'étaient rassçm* blés; l'un d'eux s'écrie tout à coup que le prison** nier ressemble à Catinat. Les autres niaient : t Gati^ nat, dtsaient^-ils, n'est pas si âgé» il n'est pas si blano, il n'a pas les cheveux si longs, b Tandis qu'ils con*^ testaient, les soldats, en fouillant le camisard, trouvèrent une lettre dont la suscription levait tous les doutes ; elle était ainsi conçue : A M. Maurel^ dit Caiinçd. Par une incroyable négligence, le malheureux avait oublié de la détruire. Le bruit de cette capture se répandit aussitôt dans la ville, où les catholiques raccueillirent i^vec des acclamations unanimes. Comme les portes restaient fermées, quelques-uns moDtaiepl sur les remparts, d'où ils annonçaient eetle grande nouvelle aux ilaubourgs. À ce nom si connu, les enfants eux-mêmes se répandaient dans les rues en chantant avec 1% légèreté cruelle de leur ige ; « Catinat est prisl Catinat est pris ^ ! »
Bft ville, ravi de cette capture, n'attendit même pas Ti^rrivée du prisonnier; il courut à sa rencontre pour s'assurer qu'il tenait enfin sa proie'. A la vue de Berv^ick, Catinat demanda à lui parler en secret, et quand ils furent seuls, il lui proposa de se faire
^Archivée de la Guerre, voL 1906, n"23S, Uttre de terwick; vol. 1906, A0« 238, ^46 et 252, trois lettres de Bâyille. «Court, t. in, p. 190.
échanger en Angleterre contre le maréchal de Tallard, qui avait été pris à Blenheim. Berwick accueillit cette proposition avec mépris : « Si tu n'as rien de meilleur à nous dire, lui répondit-il^ dans quatre ou cinq heures, tu auras les os cassés. %> On convoqua sur-le-champ les juges du présidial de Ntmes, devant lesquels on mena les prisonniers. Pendant que le tribunal instruisait les procédures , dix dragons gardaient les Camisards dans Tantichambre et les environnaient d'un cercle de baïonnettes ^ On les soumit à la question ordinaire et extraordinaire. Ravanel la soutint avec une constance surhumaine; il eut le courage et la force de subir ces deux effroyables épreuves sans dire un seul mot. Les bourreaux, que lassait ce silence opiniâtre, le détachèrent avant l'heure*. Jonquet, non moins énergique que Ravanel, fit quelques aveux insignifiants. Catinat, plus grand et plus accessible à la douleur, fit des révélations plus sérieuses: il chargea plusieurs personnes, dont ou n'eût jamais soupçonné la complicité, notamment un gentilhomme de la campagne , nommé de Saint- Julien, et un armurier de Nîmes, Jacques Rougier, qui lui avait vendu quarante fusils'. Quant à Villas , le plus jeune, le plus faible des accusés, celui qui différait le plus de ses complices, et par son éducation et par ses mœurs si l'on en croit Louvreleuil, il fît les aveux les plus complets. Ce témoignage cepen-
^ Louvreleuil, t. IV, p. 7â.
* Court, t. m» p. i9i.
* Us furent immédiatement arrêtés.
dant ne s'accorde ni avec son caractère, ni avec cette courageuse réponse qui nous révèle son attitude durant le procès : Bâville lui ayant demandé comment il se trouvait mêlé à de pareils scélérats : « Ah ! monsieur, lui répondit le jeune Cévenol , plût à Dieu que j'aie Tâme aussi belle qu'eux ! »
Les tortures achevées, le présidial rendit la sentence : il condamna Villas et Jonquet à la roue, et Ravanel et Catinat au bûcher. Plusieurs conseillers auraient voulu que Catinat fût tiré à quatre chevaux, mais le plus grand nombre opina pour le feu, parce que le feu était un supplice plus cruel et plus long que le déchirement. Quelques-uns voulaient qu'on lui arrachât d'abord la langue en punition de ses blasphèmes ^ ; cette opinion fut rejetée. Pendant que le présidial instrumentait, les exécuteurs dressaient les échafauds et les bûchers. La nuit étant survenue dans l'intervalle, Bâville, ne voulant point que l'exécution' eût lieu aux flambeaux, la remit au lendemain, pour empêcher les protestants de dire que ceux qu'on avait conduits au supplice n'étaient point les chefs dont on avait annoncé la prise. Les Camisards, brisés par la torture, furent conduits à la prison, où ils durent attendre le jour pour mourir. On eut soin de dresser les échafauds, non à la place ordinaire, mais vis-à-vis des glacis du fort, pour que la garnison fût à portée d'accourir et de charger en cas de soulèvement.
* LouTreleuil, t. IV, p. 83. 21 ayril 1705,
Le l0Dd6inaiil« mercradi Si atril IIOS^ à dix heu* refc du matin ) les quatre condamnés furent menés au supplice, autre deux rangs de tambours^ qui battirent tous ensemble depuis la prison jusqu'à réchafaud'« Villas fut d'abord rompu et étranglée Le bourreau brisa de même les membres de Jonquet^ puis, sans attendre qu'il rûttnort, comme le portait la sentence, il le jeta dans le feu^ où Yoû vit enoore palpiter ses membres ensanglantés. Ravanel et Gàtinat fureât placés sur le mêitae bûcher^ liés dos à dos au même poteau^ avec une chaîne de fer passée à leui^ cou» Gomme la nuit avait été pluvieuse» ûi dômme le bû-^ cher s'allumait lentement, soit fureur^ soit compas* sion» des femmes que la guerre des GéVeùties avaient rendue^ veuves coururent chercher des fagots et les jetaient sur les patients pour activer Tincendie. Bten*^ tôt la flamme brilla et monta le lon^ du poteau. Ba* vanel entonna d'une voix mâle un cantique fhnèbre> et il chanta jusqu'à ce que le Ibu eût étouffé sa voiXi Le vent qui chassait les flammes de son côté aoheta rapidement son supplice ; mais il n'en fut pas de même de son ôompagnon^ Les membres de Ravanel étaient déjà calcitiés^ queCatinat restait enoore plein de vie; il ne chantait pas, comme son fféred^armes^ mais il soufiVait en silence, sans jeter un cri; on le voyait seulement s'agiter et se tordre eu milieu des flammes qui le dévoraient à petit feii^; i) expira enfin
* Court, t. III, p. 19i.
* « Il sembla seulement aux spectateurs que Catinat souffroit afec quelque impatience. * Court, i. iH^ ^. i9S. (}Udi lién)îâDù[è <{tkè éette
après une longue agonie : sans qu'un signe de cornpasiioQ sortit de la foule , qui suivait avec la plus avide curiosité lefi; moindres circonstances du supplice*.
Après les chefs vinrent les soldats. Bàville accorda la vie au seul dénonciateur , puis il frappa sans pitié. L'hôte des osmisards, Âlison, fut condamné à la roue, ses biens confisqués et sa maison, qui devait d^ abord être démolie, et qui était Tune des plus belles de Ntmes, ne fut épargnée que parce qu'elle n'était pas entièrement payée. L'armurier Jacques Rôugier, qui avait vendu des fusils aux conjurés, fut pendu. Un hôtelier de Ntmes, celui de la Coupe d'or, Tut pendu comme Rougter pour avoir logé deux chevaux qui appartenaient aux Camisards *. L'impitoyable Ber* wick battit de nouveau les Cévennes et ramena des bandes de prisonniers; Bàvii le les remit à ses juges, et les échafauds se dressèrent à la fois à Uzès , à Ntmes et à Montpellier. Il est difficile d'évaluer le nombre des victimes, mais il fut considérable. A force d'eœëcutiùns^ dit froidement Berwick, en un mois de temps lé calme fut rétabli ^. Le feu, la corde ou la roue firent disparaître tous ceux qui étaient soup-
hnpâtietiM ! « Telle fat, dK Lôuvreleuil, la détestable fin de ces quatre brigands.... Us allèrent où Ta le chemin qu'ils ayoient pris, ils furent payés du mattre qu'ils afoient servi, je veux dire qu'ils tombèrent entre les mains du démon , qui paya de ses noires fureurs, de S0s tisoUi ardaii et d€ Mt èfuioléi éternellei i*obéia6aiie6 qu'ils afdMii randiia à ses suggestioai cnnttselles. »
1 Atfrat» t. Il, p. S10.
s Mémoires 4e Berwiek.
çonnés d'avoir caché ou servi les protestants. Un vieillard de quatre-vingts ans, Pierre Régis de Ter* nac, fut condamné à mort et exécuté pour avoir acquitté des lettres de change dont l'argent devait être remis aux Gamisards ^. Ceux qui parurent les moins coupables furent ensevelis dans les galères ou les prisons. Tous ces condamnés moururent comme leurs devanciers, priant sur la roue et chantant au milieu des flammes^.
Mais de tous ces supplices, celui de M» Laurens Boeton, de Saint-Laurent d'Aigouzes ^ boui^eois âgé, riche et allié aux meilleures familles du pays, et compromis dans ce complot, frappa surtout les esprits. Boëton était un brave et excellent officier, parvenu jusqu'au grade de capitaine , dont la révocation de l'édit de Nantes avait brisé la carrière. Depuis lors, il avait vécu dans ses terres ; quelques paroles imprudentes l'avaient fait arrêter, et il n'était sorti de prison que pour préparer sa vengeance. Lors du soulèvement de Cavalier, il avait pris les armes; il avait été assiégé dans son château par une division catholique, et il s'était défendu avec une telle vigueur, que Bâville lui avait offert une capitulation qui, contrairement aux usages de cette guerre, fut scrupuleusement observée. Boëton n'en était pas
1 Court, t. HI, p. 204.
. t c Tous ces scélérats mourarent avec une intrépidité surprenante. » Motion catholique du temps, citée par Court, t. III, p. 216.
> Il était né près d'Aigues-Mortes et habitait à Milhaud, dans le Rouergue.
resté moins fervent : il avait été Tun des principaux conseillers du complot , et il attendait chez lui , à Milhaud , le moment de prendre les armes, quand sa maison fut entourée par une compagnie de soldats commandée par le baron de Saint-Chaptes, marié à l'une de ses cousines germaines. On le conduisit à Ntmes, puis à la citadelle de Montpellier, où s'instruisit son procès. Il souffrit la torture avec un si admirable courage, que Bâville s'oublia jusqu'à insulter le malheureux patient ^. Il fut condamné à la roue et mené au supplice; durant le trajet, malgré le bruit des tambours, il ne cessa d'exhorter les spectateurs, dont plusieurs fondaient en larmes, à < persévérer dans la communion de Jésus-Christ. » Deux religieux placés à ses côtés le pressaient d'abjurer, en lui offrant sa grâce au nom du roi; il dédaigna de leur répondre et se contenta de lever les yeux au ciel comme pour lui demander la grâce de le délivrer de leurs obsessions. Un de ses amis, qui se trouvait sur son passage, fut saisi d'une douleur si profonde qu'il se jeta en pleurant dans une boutique, pour éviter sa rencontre. Boêton l'aperçut et demanda la permission de lui parler ; l'ayant obtenue : € Mon ami, lui dit-il, pourquoi me fuyez-vous, parce que vous me voyez couvert des livrées de Jésus-Christ? Pourquoi pleurez-vous, quand il me fait la grâce de m'appeler à lui et de sceller de mon sang la défense de sa cause? » Son ami, étouffé par
JGoart, t in,p.2il-)16.
les sanglots, ne pouvait répondre, et il se préoipit«t pour l'embrasser, mais les soldats le repoussant emmenèrent Boëton. Du plus loin qu'il aperçut l'échafaud dressé sur Tesplanade > il s^écria : « Courage, mon âme, je vois le lieu de ton triomphe! Bientôt dégagée de tes liens douloureux, tu montaras vers le ciel. > Il marcha ensuite au supplice avec un visage serein et la plus tranquille assurance, taudis que tous les spectateursi catholiques ou protestants, éclataient en sanglots. Il les consola avec une douce fermeté et s'étendit lui-même sur la roue en faisant ses prières. Il y reçut les coups de barre de fer sans pousser un seul cri. Le bourreau, lui ayant rompu tous les membres, l'attacha sur la roue, les bras et les jambes passés sous le corps et la tête en bas. Pendant cinq heures il demeura ainsi, le corps mutilét couvert de sang, et, durant cette épouvantable ago«* nie, il ne cessa de chanter des psaumes. B&ville, témoin de ce long martyre, enjoignit alors au bourreau de l'achever. Un archer s'étant écrié qu'il fallait attendre la mort, puisqu^il ne voulait point renier ses erreurs, Boêton lui dit doucement : « Vous croyez, mon ami, que je souffre et je souffre en effet; mais sachez que celui qui estavec moi me donne la force de supporter avec joie mes souffrances. » Comme le bourreau s'approchait pour exécuter les ordres de Bâville, Boêton releva la tôte et essaya de parler une dernière fois, cherchant à domiaer le bruit des tambours, qui n'avaient pas cessé de battre. Après avoir recueilli toutes ses forces^ il proAOOça
aveo ferveur OM dernières {Aroles : * Mei ttiitéa bieiMiimés, que ma tnort vôUs soit un exemple, pour soutenir la pureté de rEvangile, et soyet leti fidèldb téi&oins que Je meurs dans la religion de JéftUê<Christ et de 668 saints ap^ktres* » Quelques instants après, au moment où le bourreau s'apprêtait k lui donner le coup de grâce» il reudit le dernier soupir '.
Loin d'effrayer les protestants, cette exécutioù m servit qu'à les raffermir dans leurs croyances* Ils rejoignirent leuf demeure eA pleurant BioètoQ et eii célébrant rhéroftme de sa fin. Lés oatholiqueâ hu^ maiDB déplorèrent eux-mêmes la rigueur si longue, si rafflfiée et si ft^idement implacable d'un pareil sup« plkse, tellement contraire à l'esprit de Dieu> Lés plus éckirés s'èlevaietit contre la cruelle maxime de Machiavel qui semblait inspirer cette conduite : qu'un prince ne doit point se soucier du reproche de cruauté quand il s'agit de contenir ses sujets dans le devoir. Ils attribuaient avec raitou lei soulévemeuts ootititiuel« des protestants auï continuelles persécutions de Louis XIY, et ils ajoutaient qu'une semblable in^ tolérance avait mis l'Autriche k deux doigts de sa perte, et précipité la ruine de l'Espagne. Telle était l'exAspémtion des esprits qu'il parut un livre intitulé ià Lo( du Mim, 0(1 l'on établissait que le seul moyen d'arrêter «n France les persécutions était de frapper les catholiques des Ëtais protestants, et pour chaque protestant français mis h mort de tuer un catholique
' Court, t. m, p. 304.
de Hollande et d'Angleterre. L'auteur y démontrait avec une effrayante conviction que la persécution des uns rendait juste la persécution des autres ; que les représailles dans une telle guerre sont toujours légitimes ; et que si on agissait de la sorte, les prêtres catholiques eux-mêmes, en voyant mourir leurs collègues à l'étranger, iraient se jeter aux pieds du roi pour obtenir la vie des huguenotsV Quelques Camisards échappés à Bâville s'étaient enfuis vers le Rhône, d'où ils avaient gagné les Alpes et passé la frontière ; on les reçut en Suisse avec une religieuse vénération, comme des morts sortis des tombeaux, ou, pour emprunter le langage de Saurin , comme des « trésors arrachés du feu. » A Londres, les proscrits coururent à leur rencontre en chantant des psaumes et jonchant le chemin de branches d'arbre, qui rappelaient ces palmes de l'Orient jetées sur la route des martyrs *.
Telle fut celte dernière levée des Camisards. Les Anglais n'osèrent débarquer; les Piémontais demeurèrent au delà des Alpes, et ainsi échoua ce redoutable complot qui aurait pu soulever la moitié du royaume. Nul ne peut approuver ces hommes qui appelaient l'ennemi dans nos murs, tandis que la France luttait sur toutes ses frontières : les causes sont perdues quand elles ne peuvent se défendre que par les mains de l'étranger ; mais si l'on veut être juste, il faut l'être pour tous et reconnaître que le premier, le
1 Court, t. ni, p. 219.
« M. Peyrat, t. U, p. 333.
plus grand coupable fut Louis XIV. Ce fut lui qui souleva les Gévennes en faisant raser les temples, disperser les assemblées , pendre les pasteurs et livrer aux bourreaux des paysans dont le seul crime était de prier comme leurs pères. La liberté de conscience est une de ces lois absolues, que ni les rois, ni les peuples ne peuvent impunément violer. Il faut y prendre garde : justifier Louis XIV c'est justifier Robespierre, et absoudre Bâville c'est absoudre Carrier.