‹ Quinze ans du regne de Louis XIVChapitre 20 sur 99 · II · texte numérisé non relu

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perpétuelles, puis des charges vexatoires ou ridicules, pour des sommes incalculables. Ils créent des conseillers du roi inspecteurs des veaux et des cochons, des volailles et des perruques ^ . Ils instituent à la fois plusieurs dignitaires d'une même charge, qui exercent celui-ci une année, celui-là une autre, sous le plaisant nom d'officiers alternatifs, tous deux ayant les privilèges, tous deux le titre, tous deux l'argent. En huit années, le seul contrôleur général Ponlchartrain vendit pour cent cinquante millions d'offices. Ainsi se vérifiait ce mot d'un des ministres de Louis XIV : • Sire, dès que Votre Majesté crée une charge , Dieu crée un sot pour l'acheter. » Tous ces offices furent supprimés sous la Régence. « Ils font rire aujourd'hui, s'écrie Voltaire, alors ils faisaient pleurer. »

Les successeurs de Colbert créaient en môme temps de nouveaux Impôts : la eapitation, taxe personnelle, qui frappa tous les Français d'après leur revenu présumé, depuis les princes jusqu'aux mendiants', et le contrôle, sorte de droit d'enregislre-

^ V. dans Voltaire la longue et curieuse nomenclature des charges et dignités instituées pour la plupart sous le ministère de Ponlchartrain. T. XXXI, Dictionnaire philosophique , art. Pourquoi (les), p. 493 , édition Beuchot.

' La eapitation, établie en 1695, comprenait*vlngt-deut classes de contribuables. La première, où étaient les princes, payait deux mille livres; la dernière vingt cous. Elle rapporta vingt-cinq millions. Cet impôt manquait d*une base certaine d'évaluation^ et on avait eu le tort en rétablissant de confondre la parité de position avec la parité de fortune. Supprimée après la paix de Ryswick, sur les réclamations des classés élevées, la eapitation fut rétablie en 1701, et ûnlt insensiblement par se confondre avec la taille.

ment, trop élevé pour les petites affaires et que les contribuables évitèrent en contractant sous seing privé *. En huit ans, Chamillart altéra cinq fois les monnaies *. 11 établit d'interminables séries de loteries à vingt francs et à vingt sous le billet. Il vendit des titres de noblesse, jusqu'à cette croix de Saint- Louis, que Louis XIY venait de créer. On l'achetait cent cinquante livres dans les bureaux du ministère de la guerre. Il épuisa enfin le papier monnaie, dernière ressource des gouvernements aux abois.

Dana la refonte de 1701, comme TËtat manquait d'argent pour avoir des lingots, Chamillart les acheta à crédit et donna en échange des billets à terme, dits de monnaie, payables au porteur et produisant sept pour cent. Ces billets, d'abord soigneusement acquit* tés, furent reçus avec une grande faveur. Encouragé par le succès, Chamillart créa une caisse d'emprunt', donna aux dépositaires huit pour cent, et émit une seconde série de billets, sous le nom de billets de la Caisse d'emprunt ^ Mais ce papier, qui devait conjurer la crise , il le donna et le refusa en payement; il ne sut point surveiller son émission, maintenir son crédit, assurer surtout son rembour^ sèment. Les billets de caisse tombèrent les premiers.

* Fqrbonnais^ C^9iëération$ 9ur les finances,

* En 1700, 1701,1704, 1705 et 1706.

' Les pairticallers venaienl déposer leur argent dans celte caisse d'emprunt ou de dépôt, q<ii leur ^onpaU cinq pour cent, et d'ob ils retiraleBl leurs fonds à volonté.

Un décret du 17 septembre 1704 ajourna leur payement au !•' avril 1705, et, ce terme arrivé, Chamillart ne put tenir sa parole. Il essaya de sauver ces billets en élevant leur intérêt k dix pour cent ; mais les porteurs demandèrent des espèces. Le ministre paya une moitié en écus et l'autre en billets de monnaie, dont le crédit s'était maintenu jusque-là, remboursant ainsi du papier avec du papier. Malgré l'ignorance économique de l'époque, les porteurs s'alarmèrent et les billets de caisse et de monnaie tombèrent ensemble de vingt-cinq pour cent. Cbamillart s'efforça vainement de les relever par des décrets. Il prescrivit de les couper en fractions de deux cents livres ; il ordonna de fournir dans tous les payements au moins un quart en billets; il défendit à peine de carcan, de bannissement et de trois mille livres d'amende de percevoir plus de six pour cent en changeant ces billets contre espèces; leur chute continua en raison même de ces mesures. Indépendamment de ces bons royaux , Chamillart autorisait les principaux fonctionnaires à payer en papier. Sur tous les points du royaume, les fermiers et les administrateurs de l'Etat émettaient sans contrôle des billets, qui, sous les noms les plus bizarres, billets des trésoriers généraux , des sous-fermiers , des subsistances, de l'ustensile, de l'extraordinaire des guerres, couvrirent en quelques années la France. L'agiotage le plus effréné s'établit sur tous ces papiers, dont le gouvernement ne payait plus ni capital, ni revenu. Bientôt la même dépréciation les enve-

loppa tous: ils perdirent quatre-vingls pour cent*.

Le commerce et l'industrie dépérissaient comme les finances dans les mains incapables de Chamillart.

La révocation de Tédit de Nantes, survenue deux ans après la mort de Colbert, avait porté le premier coup à l'industrie que le grand ministre avait toujours protégée. Ce coup frappait à la fois les banquiers et les capitaux, les fabricants et les ouvriers. Sur les côtes de la Manche et de l'Océan, les armateurs et les marins, nos meilleurs matelots les Normands et les Rocbelois, la plupart réformés, s'enfuirent sur leurs vaisseaux. La Normandie et le Dauphiné , la Touraine et les Pyrénées perdirent le quart et jusqu'au tiers de leur population. De cinquante mille âmes, Troyes descendit à vingt mille. Lyon, qui comptait cent mille habitants et dix-huit mille métiers, se trouva réduite à soixante mille âmes et à quatre mille métiers. Tours, sa rivale en population, en industrie, et en richesses sous Colbert, perdit cinquante mille habitants ; des rues restèrent désertes ; elle ne s'est pas relevée depuis celte époque. Un faubourg entier de Londres se peupla d'ouvriers français, qui allaient porter en Angleterre, en Hollande, en Prusse, en Danemark et jusqu'en Russie, les dessins et les secrets de nos manufactures. Dans le Midi, les paysans du Languedoc vont prendre les armes et commencer une guerre où cent

mille hommes doivent périr. Il faudrait un livre pour énumérer tous ces désastres ^ Quatre guerres civiles n'auraient pas causé dans le royaume une si grande ruine et un si terrible ébranlement*.

Le ministère atteignit encore l'industrie en touchant d'une main maladroite aux règlements de Colbert. En faveur de notre industrie naissante, Colbert avait établi le tarif protecteur de lOO^, puis celui plus rigoureux encore de 1667 ; Gbamillart y substitua le tarif de 1699, qui tenaille milieu entre les deux précédents et ouvrait le royaume aux salaisons et aux produits des manufactures étrangères. Pour protéger notre marine marchande^ qui construisait à grands frais, Colbert avait maintenu avec la dernière énergie le droit de cinquante sous par tonneau, établi par FouquetS sur tous les navires étrangers qui entraient en France. Chamlllart à la paii de Rys^ wick ^ sacrifia ce droit à la Hollande et à l'Angle^ terre* C'était réduire au cabotage nos marins, qui ne pouvaient soutenir au delà des mers la concur^ rence des puissances maritimes. De tous les ports s'élevèrent des cris de détresse^.

Par l'intervention tracassière, brutale et ignorante de rÉtat, Chamillart acheva les funestes effets du

i Ce livre existe. Nous ne saurions mieux faire que de renvoyer les lecteurs au récent ouvrage de M. Charles Weiss : H'utoire des réfugiés proteitaHt$, Parisi 1853. Charpentier, 2 yol. in-12.

* Claude. Plaintes des Protestants, p. 87.

•En 1689.

« Forbonnais, t. H, p. 59. —Bailly, t. U.— M. Charles Gouraud, t. l«r, p. 98.

tarif de 1699^ et pour n'en citor que deux faila, en réglementant mal à propos la fabrication des bas au métier et des (ils de lin et de chanvre. La France possédait alors des quantités considérables de bas grossiers qu'elle écoulait à l'étranger et principale*ment en Amérique* Chamillart régla la qualité de la Uine et le nombre de fils, de manière à permettre la seule fabrication des bas de luxe ^ En dépit de ses décrets, les manufacturiers continuèrent à faire de gros bas et à les vendre; mm les agents du fisc entravaient de mille façons leur travail par des saisie et des procès. Cette guerre brutale se prolongea ju9que sous la Régence, époque à laquelle le duc d'Orléans rapporta l'inepte décret de ChamiK lart.

Par un autre règlement, non moins absurde^mais d'une portée bien plus grave, le ministre ruina toute une province. La Bretagne produisait alors beau*coup de lins et de chanvres, qui alimentaient ses manufactures de câbles et de toile, et elle exportait des quantités considérables de fils écrus ou blanchis; Chamillart défendit tout h coup cette exportation. Les habitants, qui no pouvaient plus écouler leurs denrées, abandonnèrent la culture du lin et du chanvre, Bientôt la Bretagne ne récolta plus assez de fils pour ses manufactures, et ses fabricants achetèrent à l'étranger les matières textiles qui abondaient autrefois dans leur pays. Ses marins allèrent chercher

^ Mars 1700. Forbonnais, t. U, p. 109.

Digiti

en Hollande les voiles et les câbles de leurs vaisseaux^.

Le ministère ruinait en même temps le commerce de détail en créant de nouveaux impôts de consommation sur le poisson et la viande, les cuirs et les œufs, les bois et les draps. Il vendit aux traitants les monopoles du tabac, du thé, du café, du chocolat, de la vanille, des cartes à jouer, jusqu'au monopole de la glace qui se consommait dans Paris. 11 augmenta enfin les trois grands fléaux de Tépoque : les aides, la traite et la taille.

Les aides, qui correspondent à notre taxe moderne des boissons, étaient le plus impopulaire des impôts. Elles méritaient cette réprobation par les vexations et les injustices qu'elles entraînaient à leur suite. Les aides étaient afiermées à des traitants, qui les sous-afiermaient à des agents subalternes, lesquels, servis par sept mille commis, rançonnaient le contribuable sans pudeur et sans quartier. Gomme cet impôt variait de province à province et même de ville à ville, les agents taxaient suivant leur caprice les tonneaux de cidre et de bière comme le vin, sans aucune déduction pour la lie. Ils imposaient la boisson sur les pressoirs, aux portes des villes , et la poursuivaient sur les chemins et les rivières, dans la cave du cultivateur et sur la table de l'ouvrier. Sous le moindre prétexte, a toutes les heures, quelquefois

1 Forbonnais, t. II. La Bretagne fournissait alors à elle seule presque le tiers de dos matelots ; dix-sept mille sur soixante mille.

trois et quatre fois par jour, ils fouillaient les maisons et les caves, infligeaient des amendes et faisaient des procès*. L'énormilé des droits plaçant les hôteliers dans l'alternative ou de frauder le fisc, ou de cesser leur commerce , ils ruinaient ceux qui leur déplaisaieut, ceux qui refusaient de leur acheter en gros des liqueurs, ceux qui se trouvaient dans des endroits écartés dont la surveillance était trop diffî* cile, de sorte que si on quittait les grandes routes, on faisait quelquefois sept ou huit lieues sans trouver un cabaret ^.

Malgré l'impopularité avérée de cet impôt, Chamillart augmenta les aides dans des proportions insensées. Elles s'élevèrent peu à peu du quart au tiers, puis à la presque totalité du prix de la marchandise vendue en détail ^ Dans quelques provinces même, le droit de sortie sur le muid de vin de la dernière qualité qui valait vingt francs , monta jusqu'à vingt-cinq francs. Dans plusieurs villes, il y eut cinq, six et jusqu'à onze droits sur la même boisson, onze bureaux, onze brigades de commis. Ces bureaux n'ouvraient qu'à certains jours et à certaines heures, et s'il arrivait que l'un d'eux fût fermé

^ Boisguillebert, Détail de la France, p. 199.

« Id., ma,, p. 194.

' Le droit variait d*abord du douzième au quart du prix de la vente en détail des liqueurs, puis avec les droits nouveaux il s'éleva au tiers; mais à ces droits il fallait ajouter les taxes municipales, celle des hospices et autres, de sorte que Timpôt excédait le prix de la marchandise en gros dans certaines années, ce qui ruinait la consommation. V. Boisguilleberl. Détail de la France, p. 194.

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au moment du passage du conlribuabloi et que ce dernier, voulant éviler les frais de séjour, négligeât d'acquilter les droits, aussitôt les agents confis*quaient à leur profit les voitures et les marehandises K Le débiteur contestait vainement la contra^ vention : par une redoutable fiction de la loi, la parole des commis faisait foi contre lui< Comme oeux«-oi percevaient à leur profit le tiers des amendes et des oonfiications prononcées par suite de leurs procès*^ \*erbaux, ils avaient de la sorte dans leurs mains la fortune et la liberté des citoyens. Quand la marchandise ne su£Bsait pas pour acquitter la tàs^e, ils saisissaient au milieu de la route les chevaux et les voitures, comme des voleurs de grand èbemin^.

Les effets d'une semblable législation se firent bientôt sentir : la consommation baissa de moitié ; les traitants eux-mêmes se plaignirent, et leur rapace ignorance réclama de nouveaux droits^ Dans l'impossibilité de vendre leurs récolteb^ les propriétaires laissaient leurs vignes en friohe ; l'Etat, qui ne pouvait imposer un terrain vague comme une terre cultivée, diminuait la taille, et cette diminution géné-^ raie dans le royaume causait des peHes énormes au Trésor. Un savant économiste du xviii* siècle, estime . que les aides, qui rapportaient trente millions, coûtaient soixante millions de frais et causaient au pays quatre-vingts millions de préjudice; en d'autres

i RoisguiUttbertj Détail de la France, p. 336*337. ^\d,,ibid.,p. 194 et 336-337.

termes^ l'Etat perdait cent quarante millioDi pour en gagner trente. Dans la moitié des provinces let vigûes étaient arrachées, et, disait l'écrivain du temps^ si Ton en demandait le motif» il n'y avait pas d'enfant à la mamelle qui ne bégayât que ce ne fât l'œuvre des traitants \

Avec les aides^ Ghamillart augmentait un impôt plus absurde et plus barbare encore, celui de la traite ou des douanes intérieures. Outre les douanes natio<^ Qales situées à la frontière^ il y avait alors au cœur du royaume, de déparlement à département, nous pourrions dire d'arrondissement h arrondissement» un nombre infini de douanes appartenant à l'Etat, aux provinces ou aux seigneurs. Les ponts et les gués, les fleuves et les routes semblaient chargés de barrières^ Pour passer en Artois et en Bretagne, eu Saintonge, en Périgord, en Auvergne, en Daupbiné, en Languedoc, en Provence, en Franche-Comté, il fallait séjourner et payer. Ces provinces conservaient leurs douanes comme avant leur réunion à la France;

' boisguillebert {Factum de la France, p. 273) compte dix millions de perte poor le Trésor dans la seule élection de Mahtes* Le résultat le plus caractéristique de la misère des temps, suivant le même auteur, c'est la diminution des procès dans la province de Normandie : c à tel point) l'écrle-t-it> que bien qu'en Normandie le naturel dû pays l^nde la plaidoirie la dernière chose susceptible des effets de la misère, cependant^ aux lieux dont la principale richesse consistait en vins et en boissonS) toutes les chargée de judicature et leurs dépendances ne sont pas à la sixième partie de ce qu'elles étaient autrefois, ce qui diminuant la part que le roi prend dans ces sortes de fonctions, comme le papier timbré, les amendes et les contrats d'exploits, amène à dire qu*il ra> cbète au triple l'augmentaUon qu'on a cru lui procurer dans celle des droits d'aides, qui sont preique la seule cause de là ruine générale. > V. Détail de tti France , p. 19».

la loi les réputait étrangères ! Il y avait douze cents lieues de ces douanes intérieures, qui, suivant l'expression d'un député de Lyon aux états du Daupbiné, rompaient les veines et les artères de la France *. Une armée entière? cinquante mille hommes dans la force de l'âge, y veillaient jour et nuit, arrêtant le travail à main armée. Sur la Loire, de Saint-Rambert * jusqu'à Nantes, on comptait vingt-huit bureaux. De toutes ces douanes, celle de Valence, établie par Lesdiguiëres de sa propre autorité, durant les guerres religieuses, et maintenue depuis lors, était la plus redoutée. Les marchands des provinces voisines faisaient de longs détours pour fuircecoupe'gorge. Les commis les y retenaient des semaines entières, et leur extorquaient chaque fois des valeurs ou de l'argent. On a peine à comprendre aujourd'hui un tel mépris de la fortune et de la liberté des citoyens, et la douane de Valence a duré jusqu'en 1789 !

Gomme on se l'imagine aisément, ces péages intérieurs suspendaient les transactions, quintuplaient le prix des denrées et ruinaient les marchands et les producteurs. Pour n'en citer que quelques traits, en Normandie, dans les années abondantes, les cidres se perdaient faute d'acheteurs. Les propriétaires jetaient la moitié de leurs récoltes, et, pendant ce temps, les laboureurs de la Picardie et de la Bretagne

^ Forbonnais. Recherches sur les finances,

^ En Forez, aujourd'hui dans le département de la Loire.

buvaient de Teau. Les vins de l'Anjou et de TOrléanais, qui se vendaient un sou la mesure dans le pays, valaient vingt-quatre sous dans les provinces les plus rapprochées.. Il en était de même en Bourgogne: sesvins, qui sont « sa manue nourricière ^» restaient arrêtés sur ses frontières par Texagéralion des droits. En Provence, les fermiers laissaient leurs raisins, leur figues ou leurs olives sur les arbres, ou les jetaient le plus souvent au rebut ^. Ils les auraient vendus facilement à Paris, mais pour les conduire, il fallait franchir tant de lignes de douanes, que les frais du voyage dévoraient le profit du marchand et jusqu'à la valeur de la denrée. Il fallait trois mois et demi, suivant Boisguillebert, pour se rendre de Paris à Marseille ^. Les marchandises du Japon, venues de quatre mille lieues, à travers les mers et les tempêtes, coûtaient quatre fois seulement leur valeur, et les marchandises de France, portées d'une province à l'autre, coûtaient vingt fois leur valeur ^. La terre semblait frappée de stérilité par la main de l'Etat. Elle se couvrait en vain de pampres et de fruits, le fisc dévorait tout. Chaque contrée végétait de la sorte faute de pouvoir échanger ses produits contre ceux des contrées limitrophes, et la France était misérable au milieu même de l'abondance ^.

* Boisgaillebert, Factum delà France, p. 338. > Id., tbïd.,, p. 343.

' Id., Bétail de la France, p. 233.

* Id., Factum de la France, p. 312«

* Id., Détail delà France, p. 207.

Comme les aides, les douanes provinciales étaient affermées à des traitants qui les sous-affermaient a des financiers, qui, pour gagner sur leur marché, pressuraient jusqu'au sang les provinces. Un écrivain du temps nous raconte à ce sujet un trait bien caractéristique : « En 1677, année d'abondance, des marchands ayant voiture des vins par une rivière à une grande foire, et la quantité excédant la consommation , ces marchands ne trouvant pas à beaucoup près le prix de Timpét qu'il avait fallu garantir par avance voulurent laisser aux traitants leurs denrées, ne demandant qu'à s'en retourner libres de toute obligation ; mais ceux-ci déclarèrent que ce marché leur serait trop préjudiciable, et que tout ce qu'ils pouvaient faire était de re«tenir en gage les bateaux, en relâchant les personnes ^ »

Tous ces hommes, traitants ou sous-fermiers, fermaient les yeux sur les exactions de leurs commis et partageaient ensuite avec eux. La confusion des règlements assurait leurs brigandages. Les droits de la traite étaient si compliqués, qu'à peine deux hommes par génération pouvaient les saisir et les posséder complètement'. La loi investissait tous ces agents de pouvoirs draconiens. Ils avaient des reoors et des juges, des soldats et des bourreaux. En lisant de telles choses, on ne sait en vérité si Ton doit s'éton.

* Boisguillebert^ Factum de la Ffancêf p« Sil'^ll.

s Necker, AémiiUstration des financée. êlU, T. Il, p< f73«

ner ]e plus ou de la tyrannie des gouvernants ou de la^atience de nos pères !

Chamillart augmenta encore un nouvel impôt, Qon moins haïssable que les précédents et qui sou^ levait des résistances continuelles et sanglantes. Nous voulons parler de I4 gabelle *.

Comme tous les impôts de cette époque, la gabelle n'était pas également répartie sur toutes Iqs pro-» vinces de France» Sans parler des privilèges en vertu desquels la noblesse, le clergé et un grand nombre de oou vents et de cours de justice en étaient exempts, on distinguait alors les pays de franc saU^ oh le sel était à bas prix, et ceux de grande gabelle^ où il se vendait au poids de Ter* Cette différence, qui devait son origine k la division delà France en pays d'états et en pays d'élection, avait donné lieu à une contre**bande des plus actives et des plus populaires. Des hommes intrépides^ le plus souvent d'anciens déserteurs^ connus sous le nom de fauœ saunieriy nom bien oublié de nos jours mais bien connu au xvii^ siè** de, se réunissaient par bandes de deux ou trois cents et transportaient des provinces de franc salé dans celles de grande gabelle te sel que parfois ils avaient pillé dans les greniers royaux et qu'ils vendaient publiquement aux paysans. Malgré la protection que leur assuraient ces derniers^, ils avaient souvent des luttes terribles à soutenir contre les douaniers qui

^ Du irifa»! de MhHi, Vimpèi in qtl rapporUit trente millions à * Le gouvernement vendait le sel douze fois sa valeur.

voulaient s'opposer à leur coupable industrie, et, quand il leur fallait céder à la force, ils recouraient à la ruse et confiaient à d'énorme chiens dressés à Favance les marchandises qu'ils ne pouvaient introduire par les voitures ou par les chevaux. Le gouvernement essaya à plusieurs reprises d'obvier à ces désordres en portant des peines très-sévères contre ceux qui s'en rendraient coupables. En mai 1680 parut une ordonnance punissant de trois cents livres d'amende les faux sauniers qui seraient pris sans armes; une déclaration du 18 mai 1706 ajoutait à cette pénalité trois ans de galères et la peine de mort contre ceux qui seraient armés et en troupes. Ces rigueurs furent inutiles ; la contrebande continua, et, en 1707, un an après cette déclaration, il fallut envoyer des soldats pour soumettre les délinquants ^.

Pressé par une détresse toujours croissante, Chamillart descendit jusqu'à la plus basse simonie. Il établit un impôt sur les baptêmes , les mariages et les sépultures. Cette nouvelle taxe souleva les populations : écrasés par tant de charges, les paysans se marièrent sans prêtres, ensevelirent leurs morts et baptisèrent eux-mêmes leurs enfants. Ils les emportaient au fond des bois, et là, au milieu des assistants

1 Saint-Simon, t. VI, p. 52. Suivant M. Eugène Daire, auquel nous empruntons la plupart de ces détails, on arrêtait chaque année deux mille hommes, dix-huit cents femmes, six mille enfants, mille chevaux, et environ cinquante voitures qui faisaient la contrebande du sel. Les tribunaux envoyaient en moyenne trois cents hommes par an aux galères.

découverts, le plus âgé, comme s'il eût été consacré par sa vieillesse, versait l'eau sur la tète du nouveauné. Les traitants dénoncèrent ces baptêmes clandestins; le gouvernement arrêta les coupables, mais alors éclatèrent des séditions. Dans le Périgord et le Quercy, contrées mon tueuses et pauvres, les paysans se levèrent en armes, forçant les gentilshommes à marcher à leur tête, et pillèrent les bureaux des collecteurs. Ils déclaraient qu'ils étaient bons sujets du roi, qu'ils payaient la taille, la capitation, la dtme à leurs seigneurs et à leurs curés, mais qu'ils ne payeraient pas davantage ' . Une de leurs bandes enleva Gahors, malgré deux bataillons qui l'occupaient ^, et resta maîtresse de la ville pendant plusieurs jours. Chamillart y envoya des troupes qui se rendaient en Espagne, ce qui retarda leur départ de huit jours ^. Elles reprirent la ville, mais le sang coula \

Ainsi s'est écroulé peu à peu l'édifice de Golbert. En vingt années les courtisans ont dissipé son héritage. Il faut ici citer des chiffres, ils tiendront lieu de toutes réflexions. La France de Colbert rapporte cent douze millions, dépense cent dix-neuf millions, doit cent soixante millions ; la France de Chamillart rapporte cinquante millions, dépense deux cent vingt millions, doit quinze cents millions. Chamillart a dévoré d'avance les revenus de cinq ans, de 1708 à

4 Saint-Simon, t. V, p. 282.

« Lemontey. Essai sur la monarchie de Louis XIV, p. 432.

> Avril 1707. Saint-Simon, t. V, p. 329.

^ Dangeau. Article inédit cité par Lemontey, p. 182-184.

ITlSy et vingt millions seulement restent libres sur Tannée 1708 qui va s'ouvrir. Quatre cents millions de billets discrédités couvrent la France. La source impure des moyens extraordinaires elle-même est tarie, et les traitants désertent un ministère qui n'a plus d'impôts à vendre. Telle est la situation du royaume, que les ennemis comptent plus sur sa misère que sur le succès de leurs armes. Ils calculent que l'heure est proche où la France ne pourra plus nourrir ses habitants, ni payer ses soldats ^

< C'est Vauban lui-mtee qui Tatteste dant sa Dtme Koyale.

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