‹ Quinze ans du regne de Louis XIVChapitre 21 sur 99 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Mireifie de ragrionHure. •-* Iléfease d'exporter les blés. -.-> Rigueurs de la taille. — Sou injuste répartition.— Misère des laboureurs. — Aspect des campagnes. — Nécessité de réformer les finances et le système dMmpdt9«-^ projeta de Bei^gaillebert.— Son entrevue avec PoBtebtrtrain. -^11 publie le Détail de la France, —Insuccès du livre* — Boisguilleberl écrit le Factum de la France, — Réponse de Ghamillart. — Vive brochure de Roiigttillebert commençant par ces mots: • Paut-il attendre la paix pour....? >— Exil de Boisguillebert en Auvergne.— Son retour à Rouen. — Vauban. — Sa vie, ses voyages, ses travaux.— Système de lu i>{«i# ra^4. — Vaubau réfute d'avance les objectiQUs. ^ Touchant caractère du livre et de Tauteur. — Mécontentement d^ Louis XIY.— Disgrâce et mort de Yauban.

Les fautes et les malheurs du temps, la guerre, la révocation de Tédit de Nantes, la rareté des capitaux, la vicieuse organisation des charges publiques, accablaient Tagrioulture comme Tindustrie. Le premier fléau des campagnes était la loi. Colbert, et c'est le seul reproche que Ton puisse adresser à sa mémoire, subissant sous ce rapport les préjugés de son temps, avait entravé le libre commerce des grains. Ses successeurs rendirent la situation pire, en grevant de soixante-six francs tout muid de blé qui passerait la frontière. Un droit aussi énorme arrêta brusquement Texportation dans un pay$ qui fournissait autrefois à l'Europe des quantités considé^

râbles de grains. Les étrangers, qui remplissaient nos ports, les désertèrent pour aller chercher dans la Baltique des farines allemandes. Loin de comprendre sa faute et suivant des errements déplorables, le ministre interdit la circulation des blés de province à province , décrétant ainsi la ruine des pays agricoles. La Beauce, la Touraine, regorgèrent de grains qui ne trouvaient pas d'acheteurs, tandis que les contrées voisines mouraient de faim. Vainement les agriculteurs vendaient leurs récoltes aux manufactures ou aux brasseries S le prix des céréales subit une telle dépréciation qu'il ne sufBt plus au remboursement des frais de culture. Les fermages baissèrent de moitié \ Dans l'impossibilité de payer les propriétaires, les fermiers renvoyèrent leurs ouvriers et résilièrent leurs baux déjà trop courts*, désertant une terre ingrate qui ne récompensait plus leur travail. Mais le plus grand fléau de l'agriculture était l'impôt foncier. Indépendamment de la capitation, des corvées et des dîmes, le laboureur était soumis à la taille, qui comprenait nos deux

t Où OD les employait à ta confection des bières et des amidons. Boisguiilebert. Factum de la France, t. !«' de la Collection des Economistet, édition Guillaumin, 1843, p. 286.

* a Une ferme, écrivait Boi8guillel)ert, baillée aujourd'hui à mille livres^ et dont on est souvent mal payé et le fermier obligé de faire banqueroute, élait autrefois à deux mille livres. »

s En 1693, défense avait été faite de faire des baux de neuf ans, dans le but de faire passer des actes plus fréquemment, c'est-à-dire, comme dit Forbonnais, que Ton défendit aux fermiers de s'atucher à la terre. En Angleterre, dès cette époque, les baux étaient de quatorze, vingt-un et vingt-huit ans. V. Henri Martin, Histoire de France, édiUon 1848, t. XVI, p. 161.

taxes modernes de la contribution foncière et de la cote personnelle et mobilière. La taille ne frappait pas également toutes les provinces. Les pays d'états payaient la taille réelle, impôt équitable, établi sur la terre, base immuable, visible et sûre. Les pays d'élection, au contraire, c'est-à-dire les deux tiers du royaume payaient la taille personnelle, qui portait sur la personne et sur la fortune présumée du contribuable. Cet impôt, déjà si élevé, ne frappait pas tous les citoyens. Les nobles et les ecclésiastiques, les ofiBciers de justice et de finance en étaient affranchis. Les propriétaires aisés du tiers état achetaient à prix d'argent leur exemption, et la taille retombait exclusivement sur les marchands, les laboureurs et les ouvriers, c'est-à-dire sur tous ceux qui, vivant de leur travail, ressentaient le plus de besoin de la protection et de la sauvegarde de la loi.

La répartition de cet impôt ne se faisait même pas également. Chaque année, quand le chiffre de la taille avait été fixé dans le conseil , le ministre des finances la partageait entre les vingt-cinq généralités ^ du royaume, les intendants entre les élections *, les élus ^ entre les paroisses, les collecteurs ^ entre les

^ Les généralités étaient les divisions financières : elles comprenaient environ quatre départements.

> Les élections étaient les subdivisions financières : elles comprenaient à peu près notre arrondissement.

3 Les élus étaient des receveurs de finances, qui avaient quelque rapport avec nos receveurs particuliers. On les appelait ainsi parce qu'ils étaient autrefois élus par le peuple.

^ Les collecteurs étaient une sorte de percepteurs municipaux. C'é-

divers habitants de chaque paroisse. Une injustice révoltante présidait à toutes ces opérations, depuis le cabinet du ministre jusqu'à la chaumière du paysan. A Versailles, les intendants exaltaient les ressources de leurs provinces et les accablaient àl'envi. Dans la province^ les propriétaires seigneuriaux ou ecclésias^ tiques obtenaient de l'intendant la décharge de leur élection 9 et cette décharge retombait fatalement sur les élections voisines. Dans la paroisse n^éme ^^ les personnages influents obtenaient des répartiteurs le dégrèvement de leurs fermiers et de leurs protégés. Il en était ainsi de paysan à paysan, de misérable à fliisérable ; chacun luttait pour arracher au fisc son iÀeû et sa personne* La partialité de l'impôt étutt fiagfanta. Il était fort ordinaire de voir une fernie de quatre milte livres de revenu payer cinquante francs, tandis qu'une autre de cinq cents livres payait cent firaties^. L'incertitude de la taille^, qui variait euivant

UMDt 6«B ImMUdIs chàfSéi 4è répartir (4 d« tever t*i«ip6i, à le«rs ri»- Ques et périls, moy«imaDt le léger bénéfice de deux centimes par franc

t < Les collecteurs élus en plus ou moins grande quantité, suivant ^ë la pinyfMe HK fort<e, t «» ^^atit jttqn^k bept 4ins les linvi «onRjdérables, se font faire la eour à leur tour pour rasseoir sur leurs concitoyeus.... On commence par se venger de ceulL de qoi on croit être blessé.... Après quoi on a soin de ses parents ou amis riches ou pauvres.... On épargne les fermiers du seigneur de la paroisse.... On a le MdkfitK ë^rd pour tes gentftshommes <]tti s^wt 4« ^tièhiM «onidération.... jusqu^à des procureurs et des sergents. >» WtFwammét^M»gufltebert, p. 284-M(.

t Vauban, Dîme royale. T. le' de la Ceéèeetkm (in Éem9mUieê^ édir tionOliitiMimin,p. 51.

* « Vinoertitude qui cournienee la dtnse met dans l*obligaiioB tous les sujets qui y sont exposés de s*abs«eiiir 4e tamtes sortes da dépeues, et fnéme de trafic q«l fimse bruit; il n*y a «prwi otâinoàm tde paÂm et

la fortune présumée du contribuable et le caprice d'un collecteur vénal ou enpemi, démoralisait et décourageait les paysans et les commerçants \ Pourquoi, dès lors, acheter un petit troupeau, tenter un petit commerce, et engraisser ou retourner trois fois laborieusement son champ *? le collecteur comptait les bét«s de bétail, estimait sur pied la moisson , et le fisc seul profitait des améliorations que le trjiTaii aurait pu produire^. Il en résulta que les laboureurs en

d'eaa qui puisse fairts vWre un homoieea sûreté de n*êtrçpasla victime de son voisin, s'il lui voyait acheter un morceau de viande ou un habit Mflf. SU a de Taisent, par hasard^ il faut 4|uMl te tîesoe eaclié^ parce quepour peu qu^otendit le veut, c'est un bomme perdu. --^*tnjVtf/t£r«..., il est fort naturel de voir une grande recette (rerme) ne pas contribuer d*Qn Kard pour !i\Te, peo^at qu'un aaHuHireuzquI ii*« ^QcceBbnis pdur vivjre, lui et toute sa famille^ est à uo taux qui excède tout ce qu'il a vaillant, en sorte qu'après la vente de quelques chétifs meubles, eomie paBlasse, coairertQf«s et «isteosiles propres eenlment au IravaU JDoaDuel, 00 procède à la vente des portes, des sommiers et de la charrenle des maisons.» 1^. Factum de Bolsgui Hébert, p. 282-283.

^ « 11 1)*7 a pM cifupiante ans qu'au bourg de Féanp, mi Nomandje, il y avait anquante bâtiments terre-neuviens qui allaient à la pèche de la morue en Terre-Neuve, et faisaient par conséquent, chacun sur le lieu, p0iir sopt à huit millt livres de eonsommatiq»; ils n^jivaieoi d'autre occupation qu'une simple maison pour leuns £emmes et pour leurs enfants et pour eux lorsqu'ils n'étaient point en mer: cependant on les a si bien 'fiitifués par des tailles exorbitanies.... qu'ils ^e «oat t^us r#tirés, et il n'en restait pas trois avant le commencement de la guerre : les uns ont tout II fait quitté le commerce, et la plus grande partie étant de 4a noMTeHe ffntigt^n a passé eo HoUaBde, ok Hm oal a^fult des richesses immenses. > V. Boisguillebert, Détail de la France, p. 185.

* .... « Si les démons avaient tenu conseil pour aviser au moyen de damner et de détruire tous les peuples du royaume, ils n^auralent pu lien établir de plus propre à ariiver à pareille lin. > V. Boisguillebert, Factum de la France, p. 270.

* <( Enfin considérant la manière dont la taille se départit, s'impoeo et se paye..., il faut demeurer d'accord qu'elle est également la ruine des biens, des corps et des âmes. » V. Boisguillebert, Détail de la fruncty p. 18T.

haine d'une peine inutile, ne demandèrent à la terre que le pain qui devait les nourrir. Ceux qui, plus actifs ou plus avides, voulaient s'enrichir malgré la loi, cachaient leur aisance comme un crime, évitaient d'améliorer leurs terres, d'acheter des bestiaux, et, se refusant toute jouissance qui aurait pu les trahir, enfouissaient leur argent, portaient des haillons et laissaient s'écrouler leurs demeures ^.

Injuste dans son établissement, la taille était ruineuse par sa perception. Les traitements des nombreux receveurs et des juges établis pour la juridiction particulière des tailles dévoraient le quart de rimpôt. Tous ces officiers vivaient des atermoiements et des procédures intentées aux retardataires, et ils augmentaient l'année suivante la quote-part du contribuable qui avait eu la maladresse de s'acquitter au jour fixé. Les huissiers qui partageaient avec eux leur faisaient des remises: tant pour ta contrainte, tant pour la saisie, tant pour ta vente du mobilier. Ils remplissaient leur ministère avec une rigueur impitoyable. Golbert avait défendu de saisir les outils et les bestiaux du paysan ^ , mais Golbert était mort, et les recors sûrs de l'impunité saisissaient les meubles, les semences, les lits des enfants du débi-

^ Gomme il faat éviter toute montre de richesses.... et que r4me de l*agricalture et du labourage est Tengrais des terres qu'on n'obtient pas sans bestiaux^ on n'oserait presque en avoir la quantité nécessaire, quand même on le pourrait, de peur de le payer au double par Tenvie des voisins. » V. Boisguillebert, Détail de la France, p. 190.

' Par une disposition formelle du code Louis^ Golbert avait défendu de saisir les bestiaux pour assurer le payement des dettes, et avait prescrit de laisser aux saisis une vache, trois brebis ou deux chèvres.

teur, et jusqu'au liage déchiré qui séchait sur les buissons d'alentour. Quelques-uns poussaient la cruauté jusqu'à démonter les portes, arracher les poutres des maisons^, et laissaient la famille du laboureur nue et désolée, dans une maison ouverte à tous les vents *.

Épuisée par tant d'exactions, l'agriculture dépérissait chaque année. Depuis un demi-siècle, les bestiaux avaient diminué de plus des trois quarts '. La terre ne donnait plus que le tiers ou le quart de ses anciens produits. En Languedoc, lors de l'établissement du dixième , les Ëtals offrirent au roi leurs domaines s'il voulait leur assurer le dixième net du revenu. En Flandre, à l'autre extrémité du royaume, les propriétaires ne touchaient pas même cette minime fraction. Les famines étaient périodiques : en 1679, en 1693, en 1694, en 1696*. Les contrées les plus fécondes étaient couvertes d'épines et de chardons; d'immenses territoires restaient en friche, la France avait l'aspect d'un pays ravagé par la peste ou par l'invasion.

Dans la plupart des provinces, à défaut des hommes que la guerre enlevait à leurs travaux, les femmes elles-mêmes labouraient la terre* pour donner

^ Boisguillebert^ Factum de la France, p. 283.

<Forbonnais^ t. \\, p. 183. Vauban, Dtme royale, p. 81.

^ < Il n*y a pas dans le royaume la quatrième partie des bestiaux qui s'y trouvaient il y a quarante-cinq ans. » Boisguillebert, Factum de la France, p. 347.

^ Boisguillebert, Traité sur leê grains.

* « Combien de lieux déserts en France, combien d'endroits où les

du pain à leurs enfants. La misère des populations agricoles et industrielles était indicible et effrayante. Dans la généralité de Roueu, sur sept cent mille habitants^ plus de six cent mille couchaient sur la paille ^ On rencontrait & chaque pas des maisons en ruine, des hommes aux vêtements en lambeaux, à

femmes sont obligées de suppléer à Tubsence des hommes et de labourer ie& terres \)ow ne \i%$ tes laisser «n friche, el pourvoir h U noarritiire de leurs enfaDts !• PlaiuUs des jprotutanH. Préface de Basoage, p. XX.

i Bonlainvilliers, ^M/ d/? /a France.— Vauban, Dtme royale, p. ^06.

Boisg<uillebert cite dam le Ù^il de ia Fruna «o eieupte frappait des eftets désastreux que la taille persosoelle avait produits dans un pays qui réunissait pourtant toutes les conditions désirables de prospéfité, et il suffira de citer» pour faire re6s<irtir d*u«e mamière palpable ies avantages de la taille réelle : « .... par ce qui se passe eu France aat lieux oh la taille n'est point arbitraire, et où pareillement tes aides et droits sur les passag^es o'ciit point encore eu Wem, m Terra la différence de ces contrées avec les autres. — La généralité de Moutâuban ne' vaut pas la sixième partie de la généralité de Rouen, soit pour la situation, qui n'a ni mer ni rivières ponr voisins, au lieu que la généralité de Rouen a Paris d*un codé et la mer de TaJUtre^ qui est la plus avaJOtageuse situation du monde; son terroir n'a point son pareil en fécondité; les villes et tes bourgs 7 -sont sans nonbfe et i^eoplés à prDpo^ tion; et cependant^ avec tous ces avantages, elle ne rapporte au roi qu'un tiers de plus que celle de Montauban, qul^ en taille seule, qui est réelle, rapparie tfvjsailliotts <|«tm eeiu initie livres; tandis q«e tinit ce que le roi a jamais tiré de la généralité de Rouen en revenus ordinaires n*a jamais été à plus de six ou sept millions tout compris. Mais Ut différente d i*égnd des ptmpien ett tneere bîen pUu ifrmdg : ^tems la généralité de Montauban, il est impossible de trouver un pied de terre auquel on ne fasse rapporter tout ce qu"*!! peut produire; il n'y a point «l'honiae, quelque pauvre qu'il sait* qni oe soil ecmvwn 4'«ii M^i de laine d'une manière honnête; qui ne mange du pain et ne boive de la boisson autant quMl lui en faut, et presque tous usent de la viande, tous ont des maisons couvertes en tuiles, et on les répare quand elles en ont besoin. 31ais dans la généralité de Rouen, les terres qui ne sont pas du premier degré d'excellence sont abandonnées ou si mal cultivées qu'elles causent plus de perte que de profit à leurs maîtres. La viande est une denrée inconnue par les campagnes , ainsi qu'aucune sorte de liqueur pour le commun peuple ; la plupart des maisons sont presque en totale ruine j sans qu'on prenne La peine de les réparer,.., et avec tout

rœil hagard, des femmes pâ)t)s de faim qui se trat^ naient platôt qu'elles ne marchaient, des enfants demi-nus qui se sauvaient à la vue des étrangers. Parlant des paysans du Berry^ l'intendant de Bourges écrit: « il n'y a pas de nation plus sauvage que ces peuples: on en trouve quelquefois des troupes à la campagne , assis au milieu d'une terre labourée et toujours loin des chemins, mais si l'on en approche, cette bande se dissipe aussitôt '« » En lisant les docu^ mi^ûtséconomiques ou officiels de l'époque, on corn- ^x\i ces lignes de La Bruyère, dont la crnelle ironie serre le cœur: « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par les casripagnes , noirs , livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils out comme une voix articulée ; et quand ils s'élèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ce sont des hommes. »

Tant d'abus, tant de souffrances émurent deux kMiimes de profession différente, mais brûlant tous deux du même amour de Thumanité, Boisguillebert et Vauban* Boisguilkbert, lieutenant général aa bailliage de Rouen ^, était uo magistrat laborieux •et

cela let peuples s'eUimerment heureux s'ils pouvaient avoir du pain et ie Vem à peu près leur nécessaire ^ ce qu'on ne voit presque jamais, v V.p.217€l218.

^ Boulai Q vil liers, État de la France, t. V.

'Pierre le Pesant, seigneur de Boisguillebert^ né vers 1650. Les loBclioasile Ueuienant ipénéral au bailliage correspondaient à celles de juge d'instruction au Xribunal de 1'^ instance.

instruit, qui imagina d'abord un nouveau système d'impôts pour remplacer les aides et les tailles. Avec la contiance d'un réformateur et l'inexpérience d'un homme de bien, il se rendit à Versailles et demanda au contrôleur général des finances, Pontchartrain, une audience qu'il obtint. Il lui dit qu'il s'attendait bien au premier abord à passer pour un fou, mais qu'après quelques moments d'attention, ses projets de réforme seraient certainement goûtés par le ministre. Pontchartrain, dont la malice égalait la vivacité, profita du prétexte pour éconduire un donneur d'avis: « J'aime mieux, lui dit-il, m'en tenir à votre première parole, » et il lui tourna le dos ^

Sans se décourager, Boisguillebert revint à Rouen, où il exposa ses idées dans un livre qu'il publia en 1697, sous ce titre un peu merveilleux : Détail de la France, la cause de la diminution de ses biens et la facilité du remède, en fournissant en un mois Vargenl dont le roi a besoin et en enrichissant tout le monde ^. Boisguillebert avance dans cet ouvrage que le revenu de la France a diminué depuis l'année 1660 de cinq ou six cents millions , sans que depuis cette époque le chiffre de l'impôt ait augmenté dans les mômes proportions que précédemment. La raison de cette

i Saint-Simon, t. V, p. 285.

' < .... Ce sont les peuples mêmes qui parlent dans ces Métnoires, au nombre de quinze millions contre trois cents personnes au plus, qui s'enrichissent de la ruine du roi et des peuples, lesquels ne demandent que la publication de de$ix édUs, pour être au bout de deux heures en eut de labourer leurs terres en friche et de vendre leurs denrées ï»erdues, ce qui doublerait sur-le-champ et le revenu de leurs terres et celui du roi. » V. Boisguillebert, Détail delà France, p. 218.

diminulion du revenu public, il ratlribue à l'énorme dépression survenue dans la consoœmalion et Téchange des denrées pendant les trente dernières années. L'incertitude et l'injustice qui président au mode de répartition de la taille y la responsabilité écrasante imposée aux collecteurs > l'augmentation incessante des droits sur les boissons et sur les céréales, les vexations intolérables des commis, sont autant de causes qui ont réduit le cultivateur aux abois. Celui-ci voyant chaque année le prix de la main d'oeuvre dépasser le prix de vente de ses produits, qui ne peuvent plus trouver à s'écouler, certain d'ailleurs, s'il paye régulièrement l'impôt, ou s'il s'efforce d'étendre son exploitation, de voir plus tard le fisc lui imposer une augmentation en dehors de toutes proportions avec le faible bénéfice qu'il aura pu réaliser, préfère restreindre sa culture aux terres les plus fertiles et laisser en friche celles dont le produit ne lui assure pas un prix rémunérateur de son travail. S'il a pu amasser péniblement quelques économies, il fait mille efforts pour les soustraire à l'insatiable avidité des gens du roi, et les réserve pour des temps meilleurs. Partant de là, Boisguillebert entre dans des considérations qui étonnent chez un écrivain de cette époque, sur la nature de la richesse et sur les véritables fonctions que les métaux précieux sont appelés à remplir dans la vie des nations *; on trouve

U Dans la richesse.... Targent n'est que le moyen et Tacheminement, an lieu que les denrées utiles à la vie sont la fin et le but; et qu*aussi un pays peut être riche sans beaucoup d*argent, et celui qui n*a que de

eu germe les belles idées que défelopperont plus tard les grands économistes de la fin du xrra* siècle.

Passant à Texamen des mesures qui lui semblent indispensables pour ramener le bien-ètre dans la nation y l'aisance dans les campagnes et l'argent dans les caisses de l'Etat, il réclame avant toutes choses la stricte exécution des édits sur la taille ; il rappelle la teneur de Tédit rendu par Charles VU, qui impose la taille à tous les sujets du royaume, sans distinction aucune entre les nobles et les roturiers, entre les laïques et les prêtres, a sans ombre de privilège ni de cléricature* » Pour couper court à tous les abus qu'entraînent les aides et les douanes, qui ne rapportent pas au roi la vingtième partie de ce qu'elles coûtent aux peuples; il propose de les supprimer et de leur substituer un impôt fixe sur les cheminées, « payable par privilège sur les loyers et portable à la récolte des tailles, > qui présenterait le double avan* tage d'avoir une base certaine d'évaluation des fortunes et de passer immédiatement des mains des contribuables dans celles du roi sans le ruineux intermédiaire des agents.

L'adoption de son système doit produire une sou* daine métamorphose : la consommation, débarrassée

l'argent très-misérable, s'il oe le peut échanger que diffidlement avec mêmes denrées.... Et quand Targent produit de TutUité, ce Q*est point dans le coffre^ mais en le gardant le moins quMl est possible; et comme c'est la consommation dont il n*est que Tesclave qui mène sa marche, du moment qu'elle cesse, il s'arrête aussitôt et demeure comme immobile dans les mains où il se trouve» lorsque le désordre comnonoe à se faire sentir. » V. le Détail de la France, p. âiO et 311*

de ses entraves, reprendra son cours normal; les denrées, paralysées jusqu'alors dans les mains des producteurs, retrouveront leurs débouchés naturels ; les vignes se replanteront rapidement; les terres, désormais cultivées, atteindront bientôt leur valeur primitive, et le laboureur ne sera plus obligé « de cacher ses richesses et de se refuser des dépenses de peur d'être augmenté. » Enfin les classes privilégiées comprendront que leur fatale obstination à se faire exonérer des charges publiques n'a eu jusqu'à ce jour d'autres conséquences que de contribuer à l'enrichissement des traitants, à la dépréciation progressive de leurs propriétés, et se soumettront sans résistance à un ordre de choses aussi favorable à leurs intérêts; quant au roi, en quinze jours il sera à même d'apprécier TefiBcacité des nouvelles mesures : « Pour Sa Majesté, il est inconcevable l'utilité qu'elle en retirera, puisque la plus grande partie de ses revenus étant attachée à ceux de ses sujets, les uns haussant, nécessairement il en sera de même des autres, et le roi aura deux cents millions de rentes, parce que les terres qui étaient baillées à mille livres seront affermées deux mille, »

Dans son livre, Boisguillebert opposait sans cesse Sully à Colbert. Tout en rendant justice à son intégrité, il haïssait Colbert, sans doute comme protecteur de Tindustrie , et il lui imputait la ruine du royaume. Ici Boisguillebert parlait le langage du passé. C'était un homme du xvi* siècle, qui se préoccupait trop des intérêts agricoles. Il exaltait avec

raisoQ Sully, mais il oubliait que Tindustrie, naissante sous Henri IV, était pleine de vie sous Louis XIV ; qu'il fallait la soutenir et non TétoufiFer, et qu'on devait à l'avenir développer en même temps l'agriculture et l'industrie, sœurs ennemies mais in-

Le Détail de la France était passé inaperçu. Plein de confiance en lui-même, Boisguillebert publia un second livre intitulé le Factum de la France.

Dix années se sont écoulées depuis l'époque où il publiait son premier ouvrage ; dix années de sinistre mémoire, pendant lesquelles toutes choses sont allées de mal en pis ; ses sombres prévisions ne se sont que trop bien vérifiées : la diminution dans les revenus publics a atteint en 1707 le chiffre de quinze cents millions. Â quelle cause attribuer cette -énorme misère, sinon à cette routine fatale qui consiste à suivre les chemins frayés, si mauvais qu'ils soient, et contre laquelle il s'est élevé de toutes ses forces dans son premier ouvrage? Â quelles causes , sinon à l'injustice et à l'incertitude de la taille, à l'avilissement des grains ^ aux aides, aux

1 Boisguillebert insiste longuement sur cette cause, dont il D*avait pas parlé dans le Détail, et qui selon lui fait perdre trois cents millions de revenus à TEtat. Dans un traité spécial il examine la question plus à fond et se montre ardent partisan de la libre exportation des grains, comme étant le seul moyen de maintenir un équilibre salutaire entre la trop grande cherté et le trop grand avilissement des blés : « Si le laboureur vend son blé trop cher, voilà une famine qui fait périr une infinité de monde, dont on n'a fait que trop d'expérience; et, par fait contraire, le blé étant à vil prix comme aujourd'hui, ne pouvant atteindre non-seulement au payement du propriétaire, mais même aux frais de la culture,

douanes * ? Il tonne avec une brûlante indignation, qui trouve son excuse dans Taccroissement des fléaux et dans la conviction d'une âme honnête, contre cet odieux système « qui n*a pu se maintenir jusqu'à ce

le canal nécessaire pour faire passer oette manne aux mains des ouvriers qui n*ont d'autre revenu que leurs bras, est coupé, savoir: le maître qui n'est point payé. Et voilà deux cents professions (qui composent aujourd'hui les états polis et opulents) à sec; leur travail leur devient infructueux, comme les grains en perte à ce laboureur ; en sorte qu'il est par là mis hors de pouvoir, non-seulement de payer son propriétaire, mais même de conlinuer à cultiver la terre : ce qui en fait demeurer quantité en friche, négliger les engrais des meilleures et prodiguer les grains à des usages étrangers, comme nourriture de bestiaux, surtout les cheyaux, et confections de manufactures, savoir les bières et amidons.... Le mal est que MM. les ministres qui se sont mêlés de cette direction depuis d660 ont cru que cette manne coûtait aussi peu à percevoir et faire venir que celle que Dieu envoya dans le désert aux Israélites, ou tout au plus qu'elle était comme des champignons ou comme des truffes; qu'elle croissait en tout son contenu à pur profit au laboureur, et qu'à quelque bas prix qu^elle pût être, il gagnait moins^ mais ne pouvait jamais perdre; et qu'ainsi il fallait qu'une autorité supérieure empêchât que les pauvres ne fussent victimes de son avidité. C'est néanmoins cette autorité qui a tout gâté, ayant également ruiné les riches et les pauvres, dans l'une et dans l'autre extrémité de cherté et d'avilissement qui se sont enfantées et s*enfantent même toujours réciproquement. * V. Factum de la France, p. 285 et 286.

* Gela a été si loin pour les droits de sortie, quoiqu'on sache que la richesse d'un Etat consiste dans les envois au dehors, qu'il s'en trouve jusqu'à vingt-six dans un seul port de mer^ c'est-à-dire vingt-six droits ou déclarations à passer à diverses personnes ou diflérents bureaux avant qu'un seul vaisseau puisse décharger ou mettre à la voile et emporter ou débarquer les marchandises chargées. Il n'y a pas un de ces receveurs de droits ou déclarations qui ne veuille faire sa fortune ; ils savent bien tous que ce ne peut être par le moyen de leurs gages^ qui sont souvent très-médiocres; ce n'est donc que par les vexations.... Qui esi-ce qui n'eût point pensé que c'est la même chose, sans aucune différence, que si un prince ayant à recevoir cent nulle livres par an, son intendant commettait dix personnes avec mille livres de gages chacune pour percevoir dix mille livres chacune, bien qu'une seule faisant loule la recette, n'eût pas de quoi s'employer en ne donnant que la vingtième partie de son temps. » V. Factum de la France, p. 314 et 316. u. 1»

jour que comme celui de rAlcorau, c'est-à-dire par la défense de parler et la menace d'être empalé m Ton désobéissait. »

Les réformes qu'il propose sont pour la plupart empruntées au Détail de la France : il réclame de nouveau la mise en vigueur des belles ordonnances de Sully sur les tailles ; il abandonne toutefois son projet, qui consistait à imposer les cbeminées, et, reprenant un à un tous les impôts quMl a précédemment flétris, il discute les inconvénients inhérents à chacun d'eux, dont le moindre est de ruiner les intérêts du pays sans nul profit pour le roi. Pour les boissons, au lieu de ces droits multiples « revêtus d'un nom de guerre *, et qui sont autant de pièges tendus à des malheureux qui ne savent ni lire ni écrire, il demande l'établissement d'une taxe uniforme et invariable, facile à percevoir et destinée par cette raison même à favoriser la circulation des denrées. PourJes douanes il réclame dans le plus bref délai leur suppression complète dans tout l'intérieur du royaume, la liberté absolue d'exportation comme étant le seul moyen de relever la valeut des produits nationaux; s'il consent au maintien des droits d'entrée sur les marchandises étrangères, c'est à là condition qu'on fera disparaître toutes les entraves dont le payement de ces droits a été accompagné jusqu'à ce jour, et qui ont éloigné de nos ports tous les étran*

^ Tels que « parisis, sou denier, traverse, resve, haut passage, grandepetit et nouTeau droit, Jaoge^ passe-deboat^elc. » V. Factum delà Francêf p. 331.

gers qui to& eocombraieot naguère* Il termine par la capitatioft qu'il propose d^établir au diiiérn^ de la valeur de tous les bieus, meubles et immeubles; bien appliquée et bien entendue, lacapitation estFimpM le plus raisonnable et le plua juste ^ en ce sens qu'il atteint chaque contribuable dans la proportion de ce qu'il possède ; ce dixième, payable en argent, pourra produire chaque année environ quatre-vingts millions quiy ajoutés aux autres droit» ^ devront suffire aux terribles exigences du moment.

Telles étaient en abrégé les idées du réformateur; pleines de justice^ inspirées par l'étude approfondie d'une organisation défectueuse, basées sur une logique irréfutable, elles auront cependant à lutter pen^ daut tout un aièele pour se faire jour et triompher des passions égoïstes d'un petit nombre d'homme dans les mains desquelles s'est concentrée toute la fortune publique. Toutefois le cri de détresse poussé par Boisguillebert fut si perçant qu« l'ècho en relen^ tit jusqu'à Versailles. Ce livre reproduisait avec une^ vérité si saisissante ' tdutes les misèr«ss de l'époque,

1 Dès le début de son livre^ Boisguillebert, metUDt en opposition Tétat de h PfancB ataut et â(>rêâ fadbptîon de son sjstèfiie, déclare que ïâ sittidlidfi dé son p^ys serait cislle ^Tun cOAdamné quî, aprèà âvofr étsé irteliaoé dtl âetitief sappilce, fecetrail sa grâce du foi et passerait dans nfi hïstant du dernier malHeuf I une trfts-heweûse situation, « ôii bien efitore ceXfé d'ane place assfégée dont il suffit d^ouvrir les pdrtés pôuif foire cesser les figueuîâ excepttotïiî elles qu^elfé a dû iSùbit pendant Idift le temps qtl'a dtnrê llntesiîssemettt. La tilTe de la Rochelle, lors de sa prise paf le foi Louis Xtff, ne fut qù*ùA fiioment à achetéf le pain éeriC sous la litfe, c'est-à-dite ï votMdvrs t» imt% cent m cent vingt de §^ IratStSMiy nrotrfif as fàîm, et pute, Tes portes otftefief par ^ redditioiff, elle se pnjctirar ce^ txîèmt pairi It moins d'dn 9otf la ftrté. » t, p. t^, tl conclut en s*écriant qu'il présente ses Mémoires air ptfbtM • ff MM coH-

que Chamillart, alors ministre des PinaDces, désira connaître Tauteur et le fit venir à son château de TËtang ; il Taccueillit avec bienveillance mais il lui représenta que le moment était mal choisi , et qu'il serait impossible de mettre son système à exécution avant la fin de la guerre.

Cette objection plusieurs fois répétée excita Timpatience de Boisguiliebert. [1 répoudit par une brochure courte et virulente, où il prenait le ministre à partie. Elle commençait par ces mots : Faut-il

attendre la paix pour ^, qui revenaient sans

cesse et frappaient parleur répétition. Boisguiliebert y représentait Sully réformant les finances au milieu de la guerre étrangère et de la guerre civile ; il montrait l'augmentation croissante du déficit, Tencombrement des papiers royaux, les ravages des taxes, les dilapidations des traitants, l'altération des monnaies, dix fois changées depuis vingt ans, les usines fermées, les campagnes désertes, les paysans fuyant dans les bois, les générations fauchées dans leur fleur, et trois cent mille enfants mourant chaque année

dition qui ne sera pas enviée par les contredisants, savoir, celle qui était pratiquée par les Athéniens. Ce peuple avait établi que tout porteur de nouveaux règlements serait tranquillement écouté, quel qu'il fût, mais qu'il fallait commencer par avoir une corde au cou, afin que si Fexécution, loin de se trouver avantageuse, se trouvait dommageable àTEtat, l'auteur fût étranglé immédiatement. > V. p. 350.

^ < Faut-il attendre la paix pour faire labourer les terres dans toutes les provinces, où la plupart demeurent en friche?... pour faire payer les propriétaires des fonds par ceux qui les font valoir? FauUil attendre la paix pour faire cesser d'arracher les vignes ?...— pour ordonner que les tailles seront justement réparties dans tout le royaume?..., etc., etc. > V p. 359 et suivantes.

dans leurs berceaux. La guerre étrangère, s'écriait- \\ , coûte vingt fois moins au royaume que les désordres intérieurs, provoqués et entretenus par les impôts, « qui mettent Tincendie dans toutes les contrées de la France. » Il supplie qu'on arrête sur-lechamp c( des manières qui font horreur au ciel et à la terre . » Soulevant , comme il le disait lui-même avec une sombre énergie, le cadavre de la France, il le jetait aux pieds du ministre ei demandait s'il était possible d'attendre encore. Il ajoutait ces paroles cruelles pour Chamillart : « L'esprit le plus borné et le plus rempli de ténèbres qui fut jamais ne peutêtre assez aveuglé pour produire de pareils soutiens.»

Le nom de Sully si souvent invoqué, le ton et les allusions de cette brochure blessèrent Ghamillart. Il défendit le Factum de la France et répliqua par une lettre de cachet qui suspendait Bojsguille* bert de ses fonctions et l'exilait en Auvergne*. Le courageux magistrat s'y rendit sans une plainte. Mais après deux mois d'exil, comme il n'avait d'autre fortune que sa place, ses parents sollicitèrent et obtinrent son pardon. Boisguillebert revint à Rouen, où ses concitoyens honorèrent son retour par un hommage solennel : le jour de son arrivée, ils se portèrent tous ensemble à sa rencontre '.

Précisément à la même époque , le maréchal de

i»Iapsl707.

5 Mémoires de Saint-Simon, t. V, p. 291, et Vie de Boisguillebert.— Boisguillebert rentra ensuite dans Tobscurité ; on pense qu'il mourut en 1714.

Vftubao, ami de Catinat et de Pénelon, et attaché eomme eux au parti du duc de Bourgogne , étudiait lui aussi les redoutables questions de Vexistence des sociétés, dont les hommes d'État se préoccupaient alors pour ta première fois. La \\e de Vauban est asscK belle pour nous arrêter quelques instants. Au milieu des grandes figures du règne, celle du maréchal est un peu restée dans Tombre. On a célébré ^ingénieur, on a trop oublié le citoyen Ml y a là une injustice: ce noble front mérite plus d'une couronne.

Vauban est né près d'Avallon % au milieu des montagnes du Morvan*, contrée dure et froide, sur les confins du NÎTemais et de la Bourgogne, non loin de ht patrie d*un autre réformateur, Théodore de Bèze^. Saftiinilie possédait la terre de Vauban^ depuis deux siècles; mais son père en mourant laissait une for^ tune compromise ; sa mère ne lui survécut pas longtemps; des créanciers saisirent le domaine et Tenfàût resta seul, pauvre et abandonné.

Un bon prêtre de Semur, nommé Fontaine , le recueillit et lui enseigna Péeriture et quelques éléments de géométrie. Il lui donna en outre la saine et forte éducation de la liberté, le laissant courir avec

1 Yollalre a dU di» lui qn'H étMi le i^ren^er dey îi^éAlawr;^ ti Ut meilleur des citoyens.

*En 1633, à Saint-Léger-du-Fougeret (Nièvre).

s «Dans ce pays bossillé et montagneux, dit->il dans son style pitUoresque, frontière de Morvan et faisant partie de la Bpurjfo^ne et du ^vernais.» IHme royale, p. 93.

* Né à Véielay.

' Le château de Vauban existe encore.

le« enfants de son âge, comme Henri IV et Duguesclin. L'orphelin apprit ainsi à partager les plaisirs et les douleurs des eufanlsdes pauvres : il parlera tout à rheure en leur nom. Â dix-sept ans, au milieu des guerres de la Fronde, Vauban quitta son mattre. Malgré son excessive jeunesse, il se sentait déjà assez fort pour tenir une épée, il alla trouver le grand Gondé et lui demander du service. Condé l'accueillit et Vauban fit ses premières armes sous les drapeaux: de la Fronde, Il y étudiait avec ardeur Tart des fortifications, lorsqu'il tomba dans un parti de troupes royales, qui le conduisent à Mazarin : le cardinal, qui se connaissait en hommes, devine sa x^aleur, rattache au service du f oi, et à vingt-six ans Vauban dirige en chef les sièges d'Ypres et d'Oudenarde. Il fortifie ensuite les conquêtes de Louis XIV en Flandre et en Franche-Comté, creuse le magnifique bassin de Dunkerque, qui contiendra trente vaisseaux, et devient le premier ingénieur de Tépoque. Louis XIV remmène avec lui dans toutes ses campagnes ; Louvois lui écrit que la conservation de sa personne est considérée comme une affaire d'État. Cinq fois blessé, Vauban expose partout sa vie, et se montre avare du sang de la France. Au siège de Cambrai , il s'opposa à l'attaque d'un fort avancé que Louis XIV voulait prendre. « Vous perdrez, lui dit-il, tel homme qui vaut mieux que le fort. » Le roi ne tint pas compte de ses conseils, et fut repoussé avec une perte considérable. « Une autre fois , dit il à Vauban , je vous croirai. » A ce même siège, Louis XIV voulait

donner l'assaut, Yauban s'y oppose encore : « J'aime mieux, dit-il, garder cent soldats a Votre Majesté que d'en ôter trois mille à l'ennemi. — Versons moins de sang, répétait Vauban, et brûlons plus de poudre.» Dans une autre circonstance , au siège de Luxembourg, il montra toute l'ardeur d'un officier de fortune ; toutes les nuits, il s'avançait sous les murs suivi de quelques grenadiers qu'il faisait coucher à plat ventre le mousquet à la main. Une nuit, s' apercevant qu'il est découvert, sans songer à la retraite il fait signe aux ennemis de ne pas tirer; ceux-ci, trompés par sa hardiesse, le prennent pour un de leurs généraux et le laissent examiner les glacis et les fortifications. Vauban ayant fini sa reconnaissance revient k pas lents sous les canons des forts, sous les fusils des sentinelles, et rapporte au camp des informations précises qui lui assurent la prise de la place. Enfin, non moins courageux dans la vie civile que sur les champs de bataille , il osa demander à Louis XIV le rappel des huguenots quatre ans après la révocation de l'édit de Nantes, alors que les plaies étaient encore saignantes, les passions excitées, et que les applaudissements des courtisans avaient à peine cessé de se faire entendre.

En récompense de ses services, le roi le nomma successivement commissaire général des fortifications et maréchal de France. Louis XIV dut lui enjoindre d'accepter le bâton : Vauban refusait en disant que cette dignité l'empêcherait peut-être de servir sous de simples lieutenants généraux. Le désastre de

Turin ne justifia que trop ses appréhensions : en apprenant la fatale nouvelle, le vieillard ne put retenir ses larmes.

Au milieu de travaux qui l'appelaient dans toutes les provinces et sur toutes les frontières, Vauban examinait le pays, interrogeait les habitants et s'informait avec soin du prix des denrées, de l'élévation des salaires, du revenu des propriétés, « détails, dit Fontenelle, misérables en apparence et qui appartiennent cependant au grand art de gouverner. > Il payait un nombre considérable de correspondants et de ccjpistes qui recueillaient ou transcrivaient de semblables renseignements. Dans toutes les provinces il constatait la ruine et l'appauvrissement. Ce désastre ayant excité sa compassion, il en chercha les causes \ et, après quarante ans de travail, il publia le fruit de ses études, sous le titre de: Dîme royale, c Je ne suis ni lettré, ni homme de finances, disait-il en commençant, et j'aurais mauvaise grâce à chercher de la gloire et des avantages pour des choses qui ne sont pas de ma profession, mais je suis Français et très-afifectionné à mon pays.... * » L'amour de la patrie avait inspiré l'ouvrage.

« « La vie errante que je mène depuis quarante ans et plus m*ayant donné occasion de voir et de visiter plusieurs fois et de plusieurs façons la pins grande partie des provinces de ce royaume, tantôt seul avec mes domestiques, tantôten compagnie de quelques ingénieurs, j'ai souvent eu occasion de donner carrière à mes réflexions et de remarquer le bon et le mauvais du pays, d'en examiner Tétat et la situation, et celui dès peuples, dont la pauvreté ayant excité ma compassion m'a donné lieu d'en rechercher les causes. » IHme royale. Préface.

> IHme royale. Préface.

MA t)ar tes mêmes pensées que Boîsguillebert, Vaubaii se rencontrait avec lui sur plusieurs points. Il supprimait comme lui les affaires extraordinaires, i% traite, les aides ; mais, allant plus loin encore, il firappait la taille, que Boisguillebert avait épargnée, et de tous les impôts 11 ne conservait que la taxe du sel, en la réduisant de moitié, les postes, le timbre, le tabac et les légers monopoles de Teau-de-vie, da chocolat et du café, alors exercés par l'Etat. En y ajontant le revenu du domaine royal, il estimait le produit de ces impôts au chiffire bien modéré de quarante millions.

Pour remplacer les droits abolis, Yauban créait une contribution unique, la Dîme rf>yalej qui ressemblait à l'impôt sur le revenu de Boisguillebert, avec celte différence que le premier se payait en nature et le second en argent. Le maréchal établissait cette dîme sur tous les fniits de la terre et tous les biens du royaume, terres, rentes, usines, capitaux et traitements, depuis les pensions des princes jusqu'aux gages des domestiques*. Ladtme nouvelle atteignait même les dîmes ecclésiastiques et seigneuriales. Vauban partait de ce principe, que le contribuable donne plus volontiers des marchandises que de l'argent , et il demandait au laboureur du blé , au vigneron du vin, au négociant des denrées, à Tindustriel des produits. Il expliquait que l'Ëtat ne recevrait pas lui-même ces marchandises, mais qu'à l'exemple du clergé , il affermerait sa dtme à des

1 Dlme royale, p. 57.

spécutateuFS qtii loi compteraenl en échange des espéees. Vtvban prenait pour modèle la dtme ecclésiastique, c celui de tous les impôts qui emploie le moins de gens à sa perception, qui cause le moins de frais et qui s'exécute avec le plus de douceur*. » Il estimait le revenu de ragriculture à douze cents millions, celui de Tinduslrie à trois cents, ce qui donnait quinze cents millions, dont le dixième élait de cent cinquante millions, ajoutés aux quarante millions des impôts conservés. Ces cent cinquante millions, lesquels devaient s'accroître encore en raison même de leur abaissement, donnaient environ deux cents millions, somme qui sufBsait alors et au delà à tous les besoins du Trésor.

Le roi devait, suivant les exigences du moment , prendre du vingtième au dixième des revenus, mais Vauban conseillait de ne jamais lever plus du dixième, parce que cela retirerait le tiers de Targent monnayé du royaume *, que cela ruinerait le commerce, et que « Targent le mieux employé est celui qui reste dans les mains du peuple*, y^ Homme d*ordre, d'économie et de rigide probité, Vauban estimait que même en temps de guerre, cent quatre-vingts millions, bien administrés et bien employés, devaient parer à toutes les éventualités ; qu'au contraire, un impôt plus considérable, s'il était livré 1^ la rapacité de col-

^ Mme royttU,

* Il estimit donc à «nfîron cinq cents iniUions te tolal 4es espèMfi françaises. Dime royale^ p. 104. ;,

' Urne royale y p. 47.

lecteurs concussionnaires, aux brigandages des traitants et des administrateurs, ne ferait qu'appauvrir le peuple sans soutenir l'État ^

Vauban ajoutait ce conseil, aussi large en matière d'impôts qu'élevé et humain, que les rois avaient un intérêt réel et très-essentiel à ne pas surchai^er leurs peuples jusqu'à les priver du nécessaire. A l'appui de son opinion, il rapportait une anecdote aussi honorable pour Henri lY que malsonnante pour les oreilles de Louis XIV. a Le feu roi, Henri le Grand, de glorieuse mémoire, disait-il, se trouvant dans un besoin pressant, sollicité d'établir un nouvel impôt qui l'assurait d'une augmentation considérable à ses revenus et qui paraissait d'un établissement facile, ce bon roi, dis-je, après y avoir pensé quelque temps, répondit à ceux qui l'en sollicitaient : a Qu'il a était bon de ne pas toujours faire ce que l'on pouce vait, » et n'en voulut pas entendre parler davantage : parole de grand poids et vraiment digne d'un roi, père de son peuple, comme il Tétait ^. »

 la faveur de cet impôt unique, le maréchal licenciait ces armées de commis, qui obstruaient les routes et les rivières. Il fermait les tribunaux et les

1 « Eh ! pourquoi pousser la chose plus loin ? Et que voudrait-OQ faire d*un reveou qui pourrait monter à plus de cent quatre-vingts millions? S'il est bien administré, il y en aura plus qu'il n'en faut pour subvenir aux besoins de l'Etat, quels qu'ils puissent être. S'il l'est mal, on aura beau se tourmenter, tirer tout ce que l'on pourra des peuples et ruiner tous les fonds du royaume, on ne viendra jamais k bout de satisfaire Tavidité de ceux qui ont l'insolence de s'enrichir du sang des peuples. » V. Dîme royale f p. 138.

2 Mme royale, p. 147.

Page 1