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prisons des tailles, et brûlait les gibets des collecteurs. Il rendait aux populations le vin et le blé, le sel et le fer, dons que de sa main libérale le ciel a répandus sur notre pays. Les propriétaires retrouveraient ainsi la valeur de leurs biens -, les paysans, qui ne craindraient plus d'être augmentés en raison de leurs richesses, l'énergie et l'activité de leur travail; leurs femmes, leurs enfants seraient mieux nourris, mieux vêtus; le royaume se repeuplerait par des mariages ; les villages répareraient leurs ruines; les champs se couvriraient de moissons, les prés de troupeaux, les coteaux de vignes ^. Chaque paroisse nourrirait ses pauvres ; les provinces échangeraient librement leurs produits: la Provence donnerait ses fruits; la Bourgogne, ses vins; la Flandre, ses toiles ; la Beauce , ses blés ; la Bretagne , ses chanvres; la Normandie, ses draps. Les bateaux, chargés de richesses, vogueraient jusqu'à l'Océan, sur les fleuves affranchis. Grâce à l'augmentation du revenu public, on défricherait les landes, on dessécherait les marais, on reboiserait les montagnes et on arroserait les pays arides et desséchés ^.
Enfin , s'il y a quelques divergences entre Boisguillebertet Vauban, ils se retrouvent d'accord quand il s'agit de flétrir les traitants, ces harpies qui oppriment leur patrie. « Les peuples, s'écrie Vauban, ne seront plus exposés aux mangeries des traitants, à la taille arbitraire, aux aides, aux douanes, aux fripon-
^ Dîme royale, ^,\06.
^ IHtne royale f 2« partie, ch. ii.
iieries des gabeltes^ et à laol d'autres droite onéreux qui ont donné lieu à des yexalknis ÎDfioies^ lesquelles ont mis uoe infioité de gens àThôpitalet sur le pavé^ et en partie dépeuplé le royaume ; le tout peur Bour* rir des armées de traitants et de sous-^traiUiDts aree leurs commis de toute espèce ; sangsues d'Ëtat dont le nombre serait suffisant pour remplir les gakèrest mais qui, après mille friponneries punissables, «ar-» cbent la tête le? ée dans Paris, parés des dépouille» de leurs concitoyens, avec autant d'eegueil que s'ils avaient sauvé VÉtat'. »
A ce sombre tableau détail succéder une riante perspective; la France allait retrouver da soleik et de respac64 Ellle allait briser ses enliraves et éte&dre ses bras jusqu'aux trontières. Vauban estimait que dans quinze ans, la dlme mettrait le royannie dans um parfaite abondance d'honmes et de biensy et dans sm àme religieuse^ il ajovtait qu'il o'f avait qu'à prier Dieu de bénir cet ouvrage et d'inspirer au roi d'tiv faire l'eipérience pour être assuré dd succès ^.
Biea convaincu de TeâiceUence d'ua systèooe qui pouvait se prouver aussi daireiHent qu' nej^ro/Mistôm de géoméirie ^^ ille soumettait teotefois k la sancUeu de l'expérieftce, désiradl qu'il fût appliqtrë d'abord dafis deux ou trois électîeos^ et étendu suecesaîve-^
* • Te n*aî plus qu'à prier Dieu de tout mon cœut que tout soit pris en mmi boifm i^avt cfie je k énifte ifigékttnitent, «tsaifs anttrep2râsidli ni intérêt que le service du roi, le bien et le repos de ses peaples. v Dime royale, p, 150.
' Dîme roffoU, p. 107.
ment à tout le royaume, si les populations en étaient satisfaites. Pour éclairer par avance les esprits timides et rebelles aux innovations, il allait lui-même au-devant des critiques. On objectait, disait-il, que les citoyens dissimuleraient leur revenu pour payer une dime moins forte. Vauban citait rexem{)le de la Hollande et de TÂngleterre^ où les contribuables déclaraient leur fortune, la main sur TËvangile, et demandait qu'il en Sût de même chez nous^ aflSrmant que la majorité des Français reenterait devant un parjure. Quant à ceux qui essayeraient de frauder le roi, il proposait de les punir par la confiscation du revenu caché ou par le payement d'un double droit. Oq objectait encore qu'il faudrait d*imnienses bàii-« ments pour contenir ces produits payés en nature ; Vauban répondait que les fermiers de la dime royale trouveraient aussi bien des granges que les fermiers de la dtme ecclésiastique *; que dans la moitié de la France on serrait les récoltes en plein air; qu'après tout^ l'État pourrait obliger ses fermiers à bâtir^ sauf à les rembourser dans la suite. On objectait enfin qu'il serait difficile de rencontrer des fermiers soi-' vables; Vauban répliquait que si l'on admettait, comme il le conseillait^ tous les concurrents, les curés, les gros bourgeois, les paysans, les gentilshommes même, que si tous pouvaient y faire un gain honnête, ils se présenteraient en foule» et que le royaume y trouverait son compte ^» que les gentils^
* IHme royale, p. 67.
* Dime royale, p. 133. ^ .^.
hommes eux-mêmes aflOiueraient, si le roi voulait bien déclarer que les receveurs de sa dtme ne dérogeraient pas ^ ; que ces fermiers payeraient facilement, si on leur accordait quelques avantages ; que la perception de cet impôt ne coûterait rien au Trésor, tandis que celle des impôts existants entraînait tout un épouvantable cortège d'extorsions et de violences qui y tout en écrasant les populations, n'apportaient à l'État que ruine et que misère.
Vauban ne se faisait pas illusion sur l'opposition que soulèveraient les réformes proposées : en effets tous les éléments constitutifs de ce qui s'appelait alors la classe privilégiée, c'est-à-dire la noblesse, le clergé, la finance et la magistrature étaient également intéressés à voir se perpétuer des abus qui ne les atteignaient pas directement. Les gentilshommes tenaient à honneur de ne devoir à l'État que leur sang et considéraient comme une humiliation toute participation aux charges publiques ; se verraient-ils sans déplaisir assimilés au dernier des paysans ? Les prêtres étaient habitués à faire au roi des dons prétendus gratuits, en échange desquels ils obtenaient des concessions d'autant plus importantes qu'ils savaient mieux se faire prier; consentiraient-ils de bonne grâce à voir disparaître tout leur crédit, et se laisseraient-ils enlever en outre une partie de leurs revenus sans aucune compensation? Les fermiers généraux, gens de finances, traitants et receveurs de
tailles remplissaient des fonctions qui flattaient leur araour-propre tout en satisfaisant leur rapacité; accepteraient-ils sans murmurer un ordre de choses qui devait rendre leurs services inutiles et tarir la source de leurs richesses? Les gens de robe enfin, et tous ceux qui avaient acheté des offices à des prix souvent fort élevés, dans le seul but de se faire exonérer de la taille, se voyant frustrés dans leurs espérances, payeraient-ils sans contestations le dixième du revenu de leurs charges? L'auteur de la Dîme Toyalcy qui traduisait en quatre mots : intérêt, timi^ ditéy ignorance et paresse ce qu'il appelait les raisons secrètes contre son système ^^ n'attendait d'approbation que des • véritables gens de bien et d'honneur, » et se contentait d'opposer à tous ceux qui se prétendaient lésés « l'obligation naturelle qu'ont tous les sujets d'un État, de quelque condition qu'ils soient, de contribuer à le soutenir, à proportion de leur revenu ou de leur industrie, sans qu'aucun d'eux s'en puisse raisonnablement dispenser, tout privilège qui tend à l'exemption de cette contribution étant injuste et abusif; s'ils sont raisonnables, ils s'en contenteront ; et s'ils ne le sont pas, ils ne méritent pas que l'on s'en mette eu peine, attendu qu'il n'est pas juste que le corps souflre pour metlre quelques-uns de ses membres plus à leur aise que les autres. »
1 y. dans rédition Guillaumin un chapitre supplémentaire qui est inUtulé : Baisons secrètes contre la Dtme royale^ que Vauban n'avait pas osé livrer ^ l'impression et qui est resté inédit jusqu'en 18 i3, époque à laquelle M. Eugène Daire Ta retrouvé joint à l'un des manuscrits que possède la Bibliothèque impériale.
H. iO
Vauban réfutait ainsi les objections, en causaDt avec le lecteur et Taisant pénétrer doucement la conviction dans son esprit. Son style est clair, pur, simple, élevé par sa simplicité même. Il n'a pas la passion; la fougue, la rudesse de Boisguillebert, mais il n'a pas non plus ses inexactitudes , sa prolixité in* correcte et confuse. Son éloquence est contenue, et sa parole grave et douce est souvent triste et comme échauffée par son cœur. Il justifie le mot si vrai de Buffon : « Lestyle c'est l'homme » j en le lisanton retrouve toujours rhomme de bien . Le maréchal, comme tous ceux qui ont vécu au dehors, emprunte volontiers ses images k la vie des champs, et son livre a comme une saveur agreste; il reporte sans cesse la pensée vers la création et vers Dieu.
Ce livre pourtant causa sa mort. Les ministres et les intendants^ les courtisans et les financiers, tous ceux qui vivaient des abus se déchaînèrent à l'envi contre Vauban, le représentèrent comme un républicain qui voulaitdiminuer l'autorité de la couronne» et réussirent à prévenir le roi contre lui. Louis XIV n'était ni assez curieux pour le lire, ni assez instruit pour le juger; il écouta ces calomnies, accueillit très-froidement l'auteur quand celui-ci lui présenta ses œuvres, et après en avoir parlé en fort mauvais termes, il ordonna la saisie et la mise au pilori du livre ^. Cette injuste condamnation d'un ouvrage destiné à enrichir la France frappa Vauban lui-^mème :
' Février et inar»1707.
\e Doble vieillard, alors âgé de soixante-quatorze ans ^ ne put supporter cette flétrissure, H quitta Versailles et se retira dans sa terre de Bazoches, au milieu du Morvan, oà il refusa de voir personne. Au bout de quelques semaines îl tomba malade, et le chagrin termina ses jours ^ Telle fut la fin du plus honnête du royaume^ suivant le propre témoignage de Saint- Simon, juge sévère et incorruptible. L'éclat de sa vertu frappait touâ ses oontempomins, les indifférents eux-mêmes. Elle arracha au sceptique Fontenelle un magnifique éloge : il raconte que visitant un jour le maréchal, il aperçut en entrant Vauban et Câlinât qui causaient ensemble. «Je refermai, dit-il, la porte avec respect, honteux d'avoir pu déranger un tèle-àtôle si précieux pour la France^». On a dit avec raison de Vauban qu'il avait montré sous une monarchie les vertus des républiques.
Ainsi, par l'exil et par la mort, échouèrent les généreuses tentatives de Boisguillebert et de Vauban. Leurs réformes étaient assurément très-praticables : l'impôt sur le revenu existait déjà en Angleterre et en Hollande; la dîme royale était justifiée par la dîme ecclésiastique ; mais Tégoïsme des privilégiés et l'avarice des traitants l'emportèrent. Le déplorable système de Chamillarl prévalut, et les impôts exécrables et exécrés, la traite et les aides, la gabelle et la taille, continuèrent à épuiser la France pendant quatre-vingts ans. Il faut attendre pour les voir dis-
1 30 mars 1707.
« Mémoires de Catinaty t. le"-, p. 36. Note,
paraître les premières paroles el les premiers actes de la ConstituaDte.
Telles sont les plaies du royaume, à l'époque où nous sommes arrivé. Notre lâche pourtant n'est pas finie et le tableau n'est pas complet. Sous ce règne qui semble si fort, l'anarchie n'est pas seulement dans les finances et dans l'industrie, dans les portset dans les campagnes, elle est encore dans les consciences. Il faut raconter maintenant les querelles religieuses qui déchirent TÉglise et l'État et parler du jansénisme.