CHAPITRE XIV
Jaosénius et Duvergiei* de Hauranne à l^uniyersité de Paris. — Leurs caractères.— Leur étroite amitié.— Leurs infatigables travaux.— Leurs projets de réforme.— L'Eglise.— Duvergier obtient l'abbaye de Saint- Gyran, dont U prend le nom. — Départ de Jansénius qui retourne en Belgique, où il est promu à révécbé d'Ypres. — Correspondance chiffrée de Jansénius et de Tabbé de Saint-Gyran. — Leurs secrètes entrevues. — Ils exécutent leurs projets de réforme. — Jansénius écrit V Augtistinus.— Sâini-CyrSiD propage les idées nouvelles à Paris. —Ses liaisons ayec la noblesse, le parlement, la famille Ârnauld. — Arnauld d'Andilly.— La mère Angélique Arnauld, abbesse de Port<Royal-des^ Champs. — La vallée et le monastère de Port-Royal.— Légende et histoire du monastère. — Réformes de la mère Angélique et augmentation considérable de ses religieuses. — Abandon de Port-Royal-des- Champs devenu trop étroit et fondation de Port-Royal- de-Paris. — Saint-Gyran, directeur de la mère Angélique et des religieuses de Port-RoyaL — Succès des prédications et renommée de Saint-Gyran. — Eclatante conversion des trois Le Maistre et de Lancelot. — Leur retraite à Port-Royal-des-Gbamps. — Les premiers solitaires de Port- Royal. — Leur vie , leurs travaux, leur réputation.— Retour de la mère Angélique à Port-Royal-des-Champs. — Inquiétudes et jalousie du cardinal de Richelieu. — Incarcération de Saint-Gyran àVincennes. —Mort de Janséni.us à Ypres.— Publication de rAu^tf^^mux.- Doctrines du jansénisme. — Appréciation de cette doctrine.
A l'université de Paris, au commencement du xvir siècle *, étudiaient deux jeunes hommes, l'un Français, Jean Duvergier de Hauranne ; Tautre Hollandais, Corneille Janssen, ou, pour parler le scolas-
> En ie05.
tique langage du temps, Cornélius Jansénius. Malgré la différence d'origine , une sérieuse et profonde affection, qui devait remplir toute leur existence, lia les deux étudiants en théologie dès ces premières années. Les conlrasles plus que les ressemblances les unissaient. Né au pied des Pyrénées^, Duvergier avait rintelligence et la fougue du Midi, la finesse du Béarnais et Tinipétuosité dd Basque* A ufl esprit puissant, à une probité antique^ il unissait une foi atdente, une charité à toute épreuve, une Hgiditéde mœurs exemplaire^. Bien que d'une humeur naturelletfieint gaie el agréable, il parlait peu et éti peu de mots. Il semblait toujours absorbé par ses pensées. Un jour qu'il causait aVec ses amis, H entra tout à coup dans ce recueillement qui lui était propre, et le feu qui l'erabraiSait au dedans étant venu à éclater au dehors « il s'écria i « Qub votre vDlonté soit faite^ Voilà une belle pafôle ! » Puis, se voyant découvert, il se leva et sortit \ Doué d'une corthaissatice profonde des hotnmes, il taontrait avec eux toute la souplesse de Luther. Rude et violent avec les forts, avec les faiblé§ il était indulgent, affectueux, tendre jusqu'aux larmes *. S'il parlait, s'il écrivait à des femmes, il retrouvait les pures et
1 Â Bayonne, en 1581, d'une ancienne famille de Toulouse.
* Méihoires de Lancelot, t. !•% p. 412.
3 Lancelot) t. U, p. 3 et 4.
* Lancelot, t. Il, p. 155. Pour juger Duvergier, voyez Pouvrage intitulé : Lettres chrétiennes et spirituelles de messire Jean Duvergier de Hauranne. 1744, 2 vol. in-12. Une des plus caractéristiques est celle écrite sur la mort d'une de ses petites-nièces.
touchantes paroles de saint François de Sales, son contemporain *. La douceur de son regard et de son sourire, l'expression de bonté répandue sur tous ses traits, aidaient merveilleusement son langage et relevaient jusqu'à ses moindres discours *. Il étonnait lorsque, même sans y être préparé, il se laissait entraîner à commenter l'Écriture sainte. Sa parole chaleureuse et vibrante était alors chargée de pensées et d'images, et semblait déborder en onction. II appliquait alors son précepte favori, « qu'il faut parler de Dieu, non de mémoire, mais du cœur. »
Avec l'austérité, la foi, le zèle infatigable de Duvergier, Jansénius ' n'avait ni l'éloquence, ni l'entraînement, ni l'onction de son ami. Il avait moins encore ses grâces. Amer et absolu, sans délicatesse et sans mesure, d'une brutalité de langage qui allait jusqu'au cynisme ♦, d'une ambition profonde et froide, il disait de lui-même avec raison qu'il n'était pas fait pour adoucir les choses en y mettant un peu de sucre. Il avait adopté cette impitoyable opinion de saint Augustin , que les petits enfants morts sans
1 Mon en 1620.
* Les portraits de Duvergier nous le présentent tous dans un âge aTaneé. Il a le front entièrement chauve et très-ridé, VœW vif et peUt^ le sourire fin et bon, quelque ressemblance avec saint Vincent de Paul, son contemporain et son ami. II porte comme lui toute sa barbe.
> U était né au village d'Âckoy^ près de Leerdam, en Hollande, le 23 octobre 1585, de parents catholiques. Son père se nommait Jean Otto. Il prit à l'université le nom de Janssen, fils de Jean, d'où on fit Jansénius, qui lui est resté.
^ y. à ce sujet une curieuse lettre de lui, rapportée par M. 'Sainte- Beuve, Histoire de Port-Royal, t. W, p. 310.
baptême sont livrés aux feux élernels. Il montrait la plus extrême méfiaoce des hommes et poussait la crainte et le mépris des femmes jusqu'à T horreur. Duvergier lui découvrant un jour les projets qu'il fondait sur la direction d'un monastère de filles, Jansénius lui répond durement que ces directions de filles le détourneront de son travail et qu'elles ne causent jamais que des embarras ^: « J'en connais ici, dit-il, de ceux qui étant capables de gouverner des évêchés et le témoignant tous les jours sont tombés en désordre , pour avoir eu affaire à dix ou douze de cette race^. » Malade de la peste et couché sur son lit de mort , il repoussa deux sœurs grises qui venaient lui offrir leurs soins, en s'écriant que depuis quinze années il n'avait pu souffrir le service d'aucune femme.
Mais à ce caractère triste et soupçonneux il joignait la passion des grandes âmes, celle de la vérité. On lui demandait un jour quel attribut de Dieu le frappait davantage : » La vérité, » répondit-il. Illa recherchait avec ardeur dans l'Écriture et la demandait avec effusion à Dieu dans ses prières. On le surprit plusieurs fois se promenant dans son jardin, levant les yeux au ciel et s'écriant avec de profonds soupirs : « vérité ! vérité M » Il apportait dans cette recherche l'esprit vaste, l'imagination puissante, la foi tenace et l'énergique volonté des hommes
* Mémoires de Lanceloty t. \^\ p. 277-78.
* M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. !«', p. 250. 8 Id., md.^ p. 315.
du Nord. II y a dans sa pâle et longue figure hollandaise, au front saillant, aux traits anguleux , à la moustache relevée, quelque chose de Richelieu *. Un dernier trait peindra l'énergie de son caractère : il a consacré quarante ans à un livre. Si Duvergier rappelle Luther, Jansénius rappelle Calvin. Tous deux réunissaient les qualités nécessaires à l'établissement d'une doctrine : Duvergier était l'apôtre et Jansénius l'écrivain ; l'un le bras, l'autre la tête.
Ces deux hommes si divers avaient pourtant une passion commune : l'amour du travail. Courbés sur les Écritures et sur les Pères, ils étudiaient nuit et jour et apprirent ainsi les faiblesses de leurs maîtres. Les plus célèbres professeurs n'enseignaient alors que suivant les cahiers de leurs devanciers. Les plus consciencieux et les plus doctes ignoraient les propres textes de l'Écriture *. Les deux jeunes prêtres sentirent le vide et le danger de ces leçons, et la décadence des études leur révéla d'abord celle de l'Église. Ils s'indignèrent contre ces sophistes et ces clabaudeurs d'école^ y qui corrompaient la théologie, et, dédaignant les livres de leur temps, ils s'appliquèrent
* V. le portrait ile Jansénius à Versailles. Nous avons trouvé à la Bibliothèque impériale plusieurs portraits de Jansénius dans un âge avancé. Tous conservent la même expression de hauteur et de ténacité.
* Nous avons à ce sujet un bien piquant et bien précieux témoignage de Lancelot : < Pour le Nouveau Testament, dit-il, j'avois été jusqu'à rage de vingt ans sans qu'on nous en eût fait lire une seule ligne^ au moins en particulier. Nos maîtres étoient si peu instruits là-dessus, que Tun d'eux me dit un jour que Vlntroduction à la vie dévote était plus utile à beaucoup de gens que TEvangile.
' Ce sont les propres paroles que Jansénius écrivait à Duvergier.
de toutes leurs forces à l'étude des textes sacrés.
Bienlôl, à raffection qui les unissait, s'ajouta Ja plus entière communauté de sentiments, lien si puissant pour de telles âmes. Ils se sentirent entraînés ensemble vers saint Augustin, Téloquent défenseur de la grâce contre le libre arbitre. Ils répétèrent avec lui que Thomme était incapable de faire le bien sans le secours de la Providence, et, jetant leurs regards sur TÉglise, alors courbée sous le joug des Jésuites, ils s'écrièrent qu'il fallait Taffrancbir et la retremper aux sources vives et salutaires de l'Évangile. « H n'y a plus d'Église depuis six cents ans, disait Duvergier; autrerois l'Eglise était comme un grand fleuve qui roulait des eaux claires et pures; mais aujourd'hui ce qui nous semble l'Eglise n'est plus que de la bourbe ; le lit de cette belle rivière est encore le même, mais ce ne sont plus les mêmes eaux. >^ Bien différents des Jésuites qui célébraient la liberté de l'homme pour le conduire, les nouveaux réformateurs exaltèrent sa ftiiblesse pour le sauver. Dés les bancs de l'école, ils rêvèrent une réformation générale du catholicisme, et ils appliquèrent leur jeunesse, leurs forces, leur amitié toute chrétienne, à rechercher, pour les rétablir, les véritables traditions de l'Église ^.
A l'expiration de leurs études, ils ne se quittèrent pas. Comme Jansénius était sans fortune, Duvergier, noble et riche, le fit entrer chez un magistrat de ses
* Lancelol, t. 1", p. 102.
amis 0fl qualité de précepteur* Puis ils contitiuèrent leurs travaux pendant plusieurs aDDées^ Le pèrâ de DuTefgier étant venu h mourir sur ces entrefaites^ sa mère rappela son 61s auprès d^elle > à Bayonne. Diivergier s'arrache à la Sorbonne^ mais il emmène ]anséûius. 11 s'éiablit avec lui dans une campagne de sa mère, sur les bords de TOcéan, et là, sous le doux ciel du Béarn, ils reprennent Ifeufs travaux avec une nouvelle ardeur. Duvergier dévore les livres sainis poOr y chercher des arguments et des armes, écrivant, annotant sans cesse et couvrant de ses observations plus de trêrite énormes lu -folio. « J'ai trouvé un passage, s'écrie-t--il un jour, que je rte donnerais pas pour dix mille écus ^. t> Janséniui^ s'attache à saint Augustin : il lit dix fois ses œuvres complètes, trente fois ses traités contre les Pélagiens , (( suçant ainsi tout saint Augustin, » comme il le dit lui-même. Tous deux travaillent quinze heures par jour, et souvent la plus grande partie des nuits ^. Quelquefois, tandis (}ue veille Duvergier, JanSéniUs , moins robuste , tombe endormi dans son fauteuil. Madame Duvergier est effrayée de leur zèle : elle déclare à son fils, non sans un secret orgueil dé mère, qu'il tuera « ce bon Flamand à force de le faire étudier *. »
Après six ans de séjour à Bayonne \ les deux prêtres reviennent à Paris , où ils se séparent pour
* De 1606 à 161!.
« Mémoires de Làncelot^ 1. 1«', p. 45.
' /Wd., t. H, p. 308.
*/frl(/.,l. 1er, p. 102.
» De 1611 à 1616.
suivre leurs carrières. Jansénius retourne dans les Pays-Bas^, où il devient principal au collège de Louvain, puis èvèque d'Ypres; Duvei^er obtient l'abbaye de Saint-Cyran, dans le Berry *, sur les confins de rOrléanais et delà Touraine. Nous le désignerons à l'avenir sous ce nom de Saint-Cyran, qui est celui de l'histoire. Avant de se quitter, les deux amis s'embrassent en versant des larmes^ mais sans abandonner leurs projets, et en se séparant ils se partagent la tâche. Suivant les traditions de la scolastique, toutes vivantes encore, Jansénius écrira l'ouvrage latin qui contiendra la doctrine ; et à Paris, de son côté, Saint-Cyran préparera le succès du livre. Malgré l'absence, leurs âmes restent étroitement unies. Une correspondance chiffrée, remplie de noms supposés et de mots à double entente, remplace les entretiens. Jansénius s'y nomme Sulpicej Saint-Cyran, Rangeartiles Jésuites, Chimier; la réformation, V Affaire de Pilmot. Établi dans un pays espagnol et inféodé aux Jésuites, Jansénius dissimule et attend avec patience l'heure de l'attaque, comme le mineur attaché à la muraille ^. Penijant un voyage que fait Jansénius en Espagne pour son collège, les
1 En 1617.
* En 1620. Dans la Brenne, pays pauvre et malheureux. L'abbaye de SaintrCyran relevait à la fois de Bourges et de Tours, et ne rapportait que dix-huit cents livres.
s « Je n*ose dire à personne du monde ce que je pense d'une grande partie des opinions de ce temps^ et particulièrement de celles de la grâce et de la prédestination, de peur qu'on ne me fasse le tour à Rome qu'on a fait à d'autres, devant que toute chose soit mûre et en ton temps, » Lettre de Jansénius du 5 mars 1621.
deux amis ont de mystérieuses entrevues sur la frontière et à Paris même. Les circonstances sont favorables : l'opinion , par une réaction naturelle , se tourne peu à peu contre les Jésuites, qui gouvernent l'Église depuis soixante ans ^, et la grande œuvre de la réforme s'élabore en silence.
À Paris cependant , tandis que Jansénius écrit YAugustinus, Saint-Cyran sème adroitement les nouvelles doctrines. Dans la chaire et dans le confessionnal, il insinue la prééminence de la grâce sur la liberté, les misères de Tbomme, la décadence de TÉglise, la nécessité d'une réforme dont l'Evangile serait la base. Son austérité, son éloquence, l'étendue de son savoir frappent les hommes ; l'enthousiasme de ses brûlantes paroles, le mystère de cette foi naissante à peine murmurée, attirent et exaltent les femmes. Bientôt Saint-Cyran dirige les plus grands seigneurs et les plus grandes dames de France. 11 recherche les plus vertueuses et les plus pures, celles surtout qui appartiennent à ces vieilles familles du Parlement, où la haine des Jésuites se transmet comme un héritage. Il devient ainsi le confesseur d'Arnauld d'Andilly ^, ancien secrétaire du surinten-
^ « Je suis merveiUeusement aise que Taffaire de Pilmot (le jansé^ Disme) s'avance leliement en dormant, ce qui montre que Dieu y veille, car cette disposition de plusieurs hommes vers la vérité, ou bien cette inquiétude à ne la trouver point, est très-importante à leur faire embrasser, comme à des affamés, ce qui les assouvira. > Lettre du 16 avril 1622.
* Ârnauld d'Andilly était le fils aîné d'Antoine Arnauld, célèbre avo^ cat dont la plaidoirie avait fait chasser les Jésuites sous Henri IV. Antoine Arnauld avait laissé vingt enfants, parmi lesquels étaient, outre d'Andilly, la mère Angélique Arnauld et le grand Arnauld. Né en 1589,
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dant des finances Schomberg, ministre désigné luimême par Louis XIII ^ et Tun des hommes les plus iufluents de l'époque, des Arnauld, des Lemaistre, et des religieuses de Port-Royal-des-Cbamps , gouvernées par une sœur de d'Aodiliy. Ici apparaissent^ pour la première fois, les deux grandes familles dans lesquelles pendant cinquante ans s'iqcaroe le jansénisme et la célèbre abbaye, qui va deveair aa métropole.
A six lieues de Paris, entre VersfiiUesetCbevreuse, UD cbemip tortueux et rapide 0010010 le Ut desséché d'uQ torrent menait k uoe vAllée étroite, ouverte d'uji seul côté sur la campagoe, et resserrée entre ub étang * et des collioes couvertes de bois. Suivant la tradition, Philippe- Auguste, égaré k )a chasse au loilieu de ces bois, avait retrouvé sa suite dam ce vallon, et de là SOI) «ora de Part-dwBoi^ Port^Bioya'l' Du Jbnd de la vallée s'élevait uoe vieille église du xui* siècje, magnifique «nooMment de l'art et d^ 1^ foi du xaoyeD âge ^. Une touchaute ié^nde s'y rat^
et mort «n 1674, à r&ge de quatre-vingt>cifiq ans, Arnairld ^'AndrMy eut Jui-même quinze e^ifants^ ^»rmi iesqiieU ou rema^qv^M. àe Luzancy, qui fut page de Richelieu, et i'abbé Arnauld^ qui a laissé des Mémoires.
' Uémoims âe d'ÀnéiUy.
* L'étang «si ^essécbé^ mais U chaussée eiiste «mok. ¥, poor la despriptiop de TatbUaye VUistoir4 u^égée 4e P^rt-^off^ en tête 4es Mé^ nto^s 4c FoHtatw, VEssai dcRmne^ les Ji^NMcr^s tU Lmncelei, l'ouvrage de Grégoire» celui de FeuiUou, un curieux pedi livre de^^voras intitulé: Xuàlefiu^ Jiulmques 4e Part-Moffah^éeê-Càamfê, saussaie, ni nom d .autour, l^sgcavuces demadewciiseUe Hortenel,.6tc....
s l^e Q|>œur éiUilt surtoiH JEemimiiiable ffiur ia lieaulé des malWc; ii êêl achetai ^^^ ^ ^ démolition 4e l'ahba^ par les BermânéiBS d^ Mat^
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techait : on lâ disait bâtie par une châtelaine ^ Matbilde de Gharlandei pour Theureux retour de son mari \ parti pour la terre sainte. Près de l'église était un couvent de religieuses de l'ordre de Giteaux. Ce clotlreétait^ suivant les règles sévères de Saint-Bernard, caché au milieu des bois» confiné au fond d'une vallée, d'où l'on ne voyait que le ciel. Celait un vaste édifice carré, entouré d'arceaux, comme tous les cloîtres de Tépoque, Au milieu se trouvait le cimetière rempli de tombes, dont une petite croix de fer marque encore la place ; d'autres lombes gisaient sous les arceaux, sous les dalles et jusque dans le choeur de l'église; les religieuses les voyaient de leurs fenêtres et les foulaient chaque jour. Elles semblaient vivre avec les morts. Cette pensée de la divine récompense soutenait leur courage ; aujourd'hui la terre^ demain le ciel.
À côté du cimetière s'étendait le jardin des sœurs, puis une prairie arrosée par les eaux de l'étang, puis les bàtimeotsnéessaires à la vie d'une communauté d'autrefois, le moulin, la forge, les fours, les buande. ries, les élables, puis un mur d'enceinte couvert de lierre et flanqué de tourelles , que les religieuses ne devaient jamais franchir. Au delà du mur d'enceinte, sur le coteau qui domine le chemin de Chevreuse, se trouvait cachée au milieu des arbres la ferme du monastère, appelée les Granges. La étaient les bâti-
Nicolas-du-Chardonnet, qui en ornèrent leur église. Mémoires de Dih o$séy p. 33.
^ Mathieu de Marly, de 4a maisoo de Montmorency.
menls d'exploitation et plus loin les terres de l'abbaye. Cette humble ferme des Granges aura tout à l'heure son histoire : nous y retrouverons les pas des plus grands hommes du xvir siècle.
L'aspect de l'abbaye, resserrée entre des eaux et des bois, était triste et désolé. Le bruit monotone du moulin, les sifflements du vent» les cris des oiseaux sauvages qui remplissaient les bois d'alentour^, troublaient seuls le silence de la vallée. Humide en hiver, ce séjour était tour à tour brûlant et glacé pendant l'été ; il y gelait au mois de mai. Pendant la canicule, l'étang exhalait des miasmes putrides qui décimaient chaque année les religieuses. Mais, en dépit de son insalubrité et par cette tristesse même, Port-Royal attirait les âmes froissées. Saint-Cyran chérissait ce vallon sauvage ; il devait plaire à celui qui préférait les feuilles sèches de l'automne aux verts bourgeons du printemps ^.
Comme toutes les abbayes, Port-Royal avait eu sa splendeur et sa décadence. Elle était tombée au xvn* siècle dans le plus triste relâchement et le plus complet abandon ^, lorsqu'une abbesse de dix-sept ans, la mère Angélique Arnauld*, femme d'une rare
Ml y a surtout un nombre considérable de ramiers dans les bois de Port-Royal. L'évêque Grégoire Ta remarqué avec raison. Nous ayons fait la même remarque dans une excursion à Port-Royal au printemps.
> C*est lui-même qui le déclare dans une lettre du 9 mai 1624.
3 Elle ne comptait plus que onze sœurs, dont trois idiotes et deux novices. La plus âgée avait trente-trois ans. HUtoire abrégée de Port- R9yal,p,l.
« Elle était fille d* Antoine Arnauld, comme d*Andii|y, et sœur du grand Arnauld. Née en 1591, elle mourut en 1661.
vertu et d'une incomparable énergie, entreprit la réforme du monastère *. Malgré la résistance des sœurs, elle fit relever le mur d'enceinte, rétablit la clôture, la communauté des biens, l'abstinence de la viande, la régularité des jeûnes et des oflBces, le silence, les veilles de la nuit, toutes les austérités de saint Benoît *, et rendit à Port-Royal son honneur et sa puberté. Le bruit de ses réformes ayant rappelé des religieuses, l'abbaye compta bientôt quatrevingts sœurs, et, comme elle ne pouvait les contenir, la mèi*e Angélique acheta dans le faubourg Saint- Jacques une seconde maison, plus saine et plus spacieuse. Elle abandonne ensuite Port-Royal des Champs, où elle ne laisse qu'un chapelain pour desservir l'église, et se transporte avec toutes ses filles au* nouveau monastère, qui prend le nom de Port- Royal de Paris ^.
A Paris, la mère Angélique retrouve son frère Arnauld d'Andilly, qui lui fait connaître Saint-Cyran. La jeune et rigide abbesse embrasse aussitôt la nouvelle doctrine, dont la pureté charme son cœur. Elle remet sa conscience à Saint-Cyran et lui confie la direction de ses religieuses. Saint-Cyran lui découvre peu à peu ses secrets et ses espérances, les travaux de Jansénius, et ce livre formidable qui va paraître. Une correspondance mystique et voilée s'établit entre
* De 1608 à 1613.
* Racine, Hiitoire de Port-Royal^ p. 91, 92. Edition sléréolypée.
^ En 1625 et 1626. C'est aujourd'hui Thospice de la Bourbe. U y ayait alors quatre-vingt-quatre religieuses. Histoire abrégée de Port-Royal, p. 9,^Mémoirei de Lancelot et de Fontaine.