II
Tabbesse et rapûtre, qui lui recommande de brûler s«s lettres et de garder le plus rigoureux secretr Les religieuses de Port-Royal apportent à la secte nais* santé comme un relief de sainteté. La renommée de Saint-Cyran s'accroît d'heure en heure : avocats et savants, officrers et médecins, prôtres et gentilsbçim* mes accourent prés de lui, tombent à ses genouiç et versent dans son sein le secret de leurs souiFrances« A sa voix, plusieurs personnages renoncent brusquement au monde. Trois éclatantea conversions frappent surtout les esprits.
Il y avait alors au Palai» un jeupe avocat do I4 famille des Ârqauld, nommé Antoine Le<nai§tre^ 11 pQSsédsiit toutes les qualités qui font les grands orateur^) une parole facile et pure, ardente et colorée, upe irréprochable diction, un son de voix adniirable, et il charmait à la fois la cour, TÉglise qt le bs^rreau^. La grand'cbambre était trop étroite, chaque foi^ qu'il devait porter la parole; les prédicateur^ désertaient leurs chaires pour rentendre. Il eOaçait le glorieux souvenir de son aïeul, Antoine Arn^uld, et tel était Téclat dç son éloqueqce, qu'uu de %^% auditeurs s'écria un jour après l'avoir entendu ; « Uqç telle gloire est préférable à celle de M, le cardinal ^ l » On croyait voir revivre en lui, r^iconle Pufqs^é, qqel-
^ \\ élait fils d*lsaac Lemaislre, riche conseiller à la Cour des comptes^ mort en 164U, et de Catherine Arnauld, Ton des vingt enfants de M. Antoine Arnauld. 11 était donc neveu de d'Andilly, de la mère Angélique et du grand Arnauld.
• Mémoires de Dufosséy p. 1;>6.
* Richelieu, qui gouvernait olors.
ques'un» de ces anciens orateurs qui avaient fuit céder les Césars i la force de leurs paroles et de leurs raisons*.
Agé de yingt*neuf ans à peine, Lemaistre était en outre conseiller d'Ëtat. Il avait refusé une place d'avocat général, et m naissance et son mérite rappelaient aux plus hautes fonctions, lorsqu'on le vil renoncer tout à coup à l'avenir de gloirç et de fortune qui s'ouvrait devant lui. Une scène de deuil détermina le sacriiice. Il se trouvait au lit de mort de madame d'Andilly, sa tante, que Saint-Gyran assistait, s' efforçant d'adoucir par ses exhortations TangûÎBse du dernier passage. C'était la nuit : Lemaistre suivait chaque détail avec une émotion contenue, mais quand, l'agonie commencée, Saint-Cyran s'écria ; M Partez , àme chrétienne , au nom du Dieu tout-puissant qui vous a créée ! » Cette parole, qui retentit dans la nuit, l'accent du prêtre, la vue de la malade qui rend les derniers soupirs , portent à son comble l'émotion de Lemaistre. Sa poitrine se soulève, il suffoque et se précipite hors de la chambre. Il marche à grands pas dans le jardin, où la lune éclairait la plus magnifique des nuits d'été-, et devant le ciel , et comme eu présence de Dieu, il jure de renoncer au monde. Quelques semaines après. Il renvoie en çffet son brevet de conseiller d'État, abandonne le Palais et se relire dans un
^ Mémoires de Dufostéj p. 41 .
' Nuit du 24 août 1637. 11 faut lire dans Lancelot ce beau lécit^t. 1«c, p. 308etsuiv.
petit bâtiment élevé à la hâte, k côté de Port- Royal de Paris, près de sa grand' mère , madame Antoine Amauld', près de sa mère madame Lemaistre ^9 près de sa tante la mère Angélique, et près de Saint-Gyran, directeur de la communauté.
Sur ces entrefaites, un de ses frères, M. Lemaistre de Sericourt, ofiBcier dans Tarmée du Rhin, pris par les Impériaux, et échappé d'une manière miraculeuse, après les plus incroyables hasards, à travers TAUemagne et l'Italie, arrive à Paris, va voir son frère et le trouve dans sa petite cellule , dont les murs, à peine finis, ruisselaient d'humidité ^. L'aspect de ce tombeau , où le jeune orateur semble enseveli, touche son âme déjà préparée par les merveilleuses circonstances de son évasion. Il embrasse le solitaire et lui déclare qu'il veut vivre et mourir avec lui *.
Le plus jeune et le plus célèbre des trois frères, Lemaistre de Sacy, le futur traducteur de la Bible, qui étudiait alors pour entrer dans les ordres, quitte à son tour la Sorbonne et vient rejoindre ses aînés. Trois jeunes prêtres, tous trois destinés à de brillantes
^ Madame Antoine Arnauld, fille de M. Marion, célèbre avocat du xyi« siècle, 8*était faite religieuse en 1620, à la mort de son mari. Morte en 1641.
^ Madame Lemaistre avait pris le voile en 1610, des mains de saint François de Sales, et du vivant de son mari, mort en 1640. Les deux époux du reste vivaient séparés. Tous les torts étaient du côté de M. Lemaistre.
' « On les recouvrit de planches de sapin pour arrêter l'humidité. » Mémoires de Lancelot, t. I^r, p. 13 et suiv.
^ Il y a dans Fontaine un touchant récit de cette entrevue. T. l«r, p. 80-81.
carrières, suivent ses pas : Singlin, le second direc* teur de Port-Royal après Saint-Cyran ; rOratorien Desmarest, un des meilleurs prédicateurs de l'époque ^ ; Lancelot, le patient et naïf auteur des Racines grecques, et le bon précepteur des petits enfants. Entendant parler de Saint-Gyran, Lancelot s'écrie : « Voilà un homme semblable aux saints, il faut tout quitter pour l'aller joindre, fût-il au bout du monde, » et il court se jeter à ses pieds. Saint-Cyran , qui se méfie des vocations enthousiastes, hésite et l'observe ; il lui ouvre enfin ses bras et l'introduit près des Lemaistre *. Suivant les conseils de l'abbé , les solitaires abandonnent leur réduit et se retirent à Port-Royal des Champs.
Ils y trouvèrent la désolation et la ruine. Depuis le départ des sœurs, l'église s'était enfoncée de neuf pieds dans les terres. Le cloître, sans réparations depuis douze ans, s'écroulait de toutes parts. Les jardins restaient en friche , couverts de ronces et d'orties, et remplis de vipères'. Le canal qui desservait l'étang s'était obstrué; les eaux des grandes pluies débordaient par-dessus la chaussée, remplissaient de sable les jardins et le& prairies, et y formaient des mares noires et fétides ^. Les solitaires
1 On connaît le vers de Boileau :
Desmarets dans Saint-Roch n'aurait paamienx prêché.
« Janvier 1638.
3 « L'église était très-spacieuse, mais très-humide; elle était enfoncée dans les terres, et il fallait descendre dix marches pour y pénétrer. » Mémoires de Dufosêé, p. 32.
* Mémoires de Fontaine, t. \", p. 50.— Racine, Histoire de Port-Royal
laissèrent les bâtiments ruinés du cloître et s'établirent dans la ferme des Granges * .
Peu à peu leur ermitage se peupla ^ et des points les plus reculés du royaume accoururent des proselyies, semblables à des matelots qui avaient fait naufrage et qui venaient aborder au port ^. C'étaient Arnauld d'Andilly^ ce premier ami de Saint-Cyran; l'un de ses 6l8, M. de Luzancy, ancien page du cardinal de Richelieu ; M. do La Rivière, cousin-germain de Saint Simon, ofBcier brave, instruit et pieux, dont la sobriété effrayait ses compagnons; M. de Bascle , gentilhomme du Béarn , perclus de corps, mais d'une Ame héroïque et résignée ; M. de Pontis, gentilhomme provençal, rude et infatigable vieillard qui devait mourir h Port-Royal k quatre-vingt-sept ans'; M. de Saint-Gilles, gentilhomme du Poitou, grande robuste et intrépide chasseur; M. Charles Duchemin, savant et excellent prêtre, qui cachait avec la même modestie son savoir et son sacerdoce*; M- de Beaumont, ancien oflïcier de la cavalerie vénitienne à Candie; M. de la Petilière, terrible duelliste, qui passait pour la meilleure épée de France S et sur lequel Richelieu se reposait du soin de sa per-
^ Leur maison existe encore. Elle est petite, coupée à angles droits, et les fenêtres sont revêtues de briques, comme du temps de Louis XIII. On y montre la chambre de Racine et de Pascal. Les noms des solitaires sont inscrits sur le mur.
« Mémoires de Dufossé, p. 32.
» L*»utettr des Métnoires qui portent son nom*
* Morte Port-Royal en 1687.
* n C^éioit un lion plutôt qu'un homme; le feu lui sortoit par lesyeoi et 80« seul regard effmyoit. » Dufossé, p. 67.
sonne; l'abbé Breton de Pontchâteau, neveu du duc d'Êpernon et du cardinal de Richelieu, négociateur éminent, qui donna plu.^ tard à Rome la tnesuré de son mérite*; M. Bouille, ancien chanoine d'Abbeville; les célèbres médecins Hamon, Moreau et Fallu, lé bon et vertueux Nicole, l'auteur des Essàh dé morale; les naïTs et pieux Chroniqueurs de Tabbaye^ Fontaine et Dufossé ; Tillemont *, le docte et consciencieux historien de TÉglise et des empereurs ; le docteui" Arnauld^ le grbnd Arnâuld^ comme disaient ses Con^ temporains; Pascal enfin. Attirés par tant de vertus et de talents^ leâ premiers personnages et les plus grandes dames de Vépoque, Marie de Oonzagué^, l'amie deCinq^Mars et la future reine dé Pologne; madame de Guéménée^ aux tragiques destinées ^, y font des visites et des retraites. Le duc et la duchesse de LiancoUrt) dt la belle duchesse de Longuetille, y construisent des maisons de campagne. Le duc de Roannès, ce jeune duc et pair, si tendrement attaché
1 n était le neveu du cardinal à la mode de Bretagne. Pour les détails de cette mission, V. Fontaine, t. II.
* Le Nain de Tillemnnt, né à Paris en 1637, moft eti 1698.
* Marie de Gonsague, sœUr atnée de la princesse palatine^ célèbre patses tragiques amours avec Cinq-Mars, son admirable beauté, les gfàcés de sa pel^oiilie et de son esprit, épousa éti i6l5 Vladistas, roi de Pologne, puis en 1648^ en secondes noces, Jean Gasitnir (Casittiir Y), frère et suo^ssettr de son premier maH, qui abdittua m se retira en l^'rance, oà il devint abbé de Saint-GermaIrt-dcs-Prés et de Saini-Msirtin de Nevers. Née en 1618, Marie de Gonzâgue mourut en 16S7.
^ On sait qu*elle fut la nièce de Montmorency et la mère du chevalier de Rohan, tdus déMt décapités: te premier eh 1633, par ordre de aichelleo, et le second en 1674, pour crime de haute trahison.
à Pascal ^ y acconipagna son ami. Le bon et généreux duc de Luynes ^, fils de la célèbre madame de Chevreuse et mari de cette sainte et charmante duchesse de Luynes , moissonnée dans son printemps ^j élève à cent pas des solitaires son château de Vaumurier.
Au milieu des instruments de labour et des bruits de la ferme, les solitaires vivent de la plus rude existence des ordres monastiques. Vêtus d'habits grossiers, souffrant le froid et la chaleur, ils dorment sur la paille, boivent de Teau, ne font qu'un seul repas, observent tous les jeûnes et les prolongent jusqu'au soir. Chaque nuit, à deux heures» ils se lèvent pour chanter matines \ A trois heures, dans toutes les saisons, ils sont debout, aidant les valets de la ferme et travaillant comme des mercenaires. L'ardent Lemaistre fauche les foins et scie les blés *; M. de la Rivière garde les bois de l'abbaye, où il passe des journées entières, seul, priant et jeûnant^; ce farouche la Petitière, si chatouilleux naguère sur le point d'honneur, s'exerce maintenant par humilité à
1 Le duc de Roannès, pair de France et gonyemeur du Poitou. 11 demeura toute sa vie Tami de Pascal, et il a été Tun des éditeurs de ses Pensées,
s Mort eu 1690, et célèbre par ses prodigalités envers Port-Royal.
' Louise Séguier, morte en 1651, à vingt-sept ans, après avoir mis au monde deux enfants jumeaux morts après elle. Elle fut la mère du célèbre duc de Chevreuse, Tami de Fénelon.
* Mémoire* de Fontaine, t. 1»^ p. 27-28. Histoire abrégée de Port- Hoyal, p. i4.
" Il lavait même la vaisselle, si Ton en croit Racine.
<Il passait des années entières k ne faire qu'un seul repas par jour. Dufossé, p. 64.
faire des chaussures aux religieuses ^ ; M. de Sainte Gilles est tour à tour fermier et menuisier; M. Bouille plante et taille la vigne sur la colline des Granges ; Pontchâleau travaille sous ses ordres comme apprenti vigneron ; Hamon et Fallu exercent gratuitement la médecine près des pauvres du voisinage ; Lemaistre de Seriôourt, utilise sa belle écriture à copier des manuscrits jansénistes; M. de Pontis, malgré son grand âge, s'occupe à des travaux de terrassement dans le vallon et sur la montagne ; il nettoie et nivelle la solitude et fait de cet endroit inculte « un lieu propre et agréable ^. » Tous bêchent et travaillent à ses côtés dans les jardins. Le chef suprême des travaux est le patriarche de la colonie, le vénérable Amauld d'Andilly, qui se pare du titre de surintendant des jardins, et qui conserve dans un corps de quatre-vingts ans « l'activité d'une personne de quinze ^. Sa voix retentissante^ sa taille droite, ses cheveux blancs « qui s'accordaient si merveilleusement avec le vermillon de son visage, > donnent à cet aimable vieillard l'apparence de la force et de la santé. D'Andilly dépensa des sommes considérables ^ à aplanir et à défricher les jardins, à
i Dufossé, p. 68. Ce fut à ce sujet que les Jésuites prétendirent que Pascal faisait des souliers. « En tout cas, leur répondit le malin et janséniste chanoine Boileau (frère du satirique), avouez, mes réyérends Pères, quMl vous a porté de fameuses bottes. » Lâncelot, t. I*'^ p. 128.
< Mémoires de Dufossé, p. 160.
3 Mémoireê de Fontaine,
^ G*est son fils Tabbé Arnauld qui nous rapprend, avec un certain dépit. Mémoires de Vdbbé ArnaïUd, collection Miofaaud, p. 528.
construire des terrasse*;-, à planter de notijbtfeux espaliers, qui produisaient à Tautotnde des fruits admirables. Courtisan , même dans la retraite, d'Andilly envoyait chaque année h la reine un magnifique panier de pèches*, mais, ce qui est un trait distinctif, aucun des solitaires ne touchait à ces fruits, qui mûrissaient sous leurs yeux. Ils étaient vendus au marché et l'argent qui en provenait donné aux pauvres.
Les mains laborieuses des solitaires réparent ainsi les ravages du iemp«?. Ils déblayent Téglise, desséchent les mares et nettoient le canal de Tétang, dont les eaux reprennent leur cours dans la campagne. La prairie reverdit et le jardin se couvre de fleurs, comme du temps des religieuses- Fatiguant leur esprit comme leur corps, les laborieux ermites s'appliquent aux mâles études du grec et de l'hébreu. D*Andilly traduit Josèphe; Sacy^ Nicole etLeMaîstre enseignent le latin à des enfants parmi lesquels étudie Racine. Leur seul délassement est le chant des psaumes , sans cesse recommandé par Saint-Cyran* d'après celte parole de Tapôtre : « Chantez et psalmodiez dans vos cœurs* t Chacun la pratiquait dans sa chambre, nous dit Lancelot, de sorte qu*on entendait en passant chanter à demi voix des cantiques, ce qui rappelait celle Jérusalem des premiers temps, dont les campagiies et les maisons semblaient raur-
1 Le cardinal Mftiariii les appelait Its fruits PéHitê, Laiie«lot, U pr, p. 127.
murer doucement les psaumes ^ Quelquefois, après les travaux du jour, les solitaires montaient sur la colline des Granges, d'où Ton aperçoit toute là vallée» et ils y disaient complies^ chantant tout haut ta parole sainte, louant Dieu devant ses œuvres, et montrant par le mélange de leurs voix la joie de leurs cœurs ^*
Le nombre des religieuses augmentant, et Port- Royal devenant lui-même trop étroit^, Saint-Cyran enjoignit à la mère Angélique de revenir aux champs. « Mai8, mon père, lui repartit Tabbesse^ en rappelant l'insalubrité du monastère, nous y étions quelquefois très malades, et il n'y en avait pas de reste pour assister le6 autres, ni même pour aller au chœur. — Tant mieux, répliqua Saint-Cyran : ne vaut*il pas mieux servir Dieu dans l'inOrmerie que dans l'église? Il n'y a pas de prières plus agréables au Seigneur que celles qui se font dans les souf«frances *. » Cette réponse décida Tabbesse ; elle fit agrandir à la hâte le cloître des champs ^ puis elle laissa une partie des sœurs à Paris, et ramena les autres à l'ancien monastère. La séparation fut déchirante : le jour qu'elle leur apprit cette nouvelle, les
» Lancelot, t. U, p. 76.
* .... c On nous faisoiî monter le soir sur la montagne pour y prendre r^ir, et noaft dlftlon» eompties. M. Sin j;titi nôos les fâisôit <)Uei(]Uèfois chanter tout baut, aGn que le mélange de nos voix témoignât la joie dé nos âmes. » Lancelot, t. 1er, p. i09.
« Left religieuses étaient alors plus de cent. Racine. tHètoire^dê Pôrh Royal, p. 118.
^ Mémoires de Lancelot , t. II, p. 317-318.
sDufossé» p. lie.
sœurs qui devaient rester à Paris se jetèrent aux genoux de leur mère bien-aimée et la prièrent avec des larmes de les emmener. Après quelques consolations, la rigide abbesse les pria de ne plus s'entretenir de cette affaire, qui ne servait qu'à les distraire et à les affaiblir, mais de demander à Dieu de bénir cet établissement et de répandre son esprit sur les sœurs qui devaient s'y rendre. Le jour du départ, la mère Angélique communia avec les filles qui raccompagnaient, puis elle dit adieu aux religieuses de Paris, qui la conduisirent jusqu'à la porte avec des larmes et des sanglots. Elle dut s'arracher à leurs supplications pour partir. Elle arriva sur les deux heures de Vaprès*midi à Port-Royal des Champs, où elle trouva la plus cordiale et la plus solennelle réception. C'était par une journée de printemps * ; tous les pauvres du voisinage étaient accourus pour saluer les sœurs après vin$i;t-deux années d'absence. Ils remplissaient les cours du monastère et poussaient des cris de joie ; parmi eux se trouvaient de pauvres vieilles femmes qui avaient connu autrefois la mère Angélique et qui se précipitaient à ses pieds, à ses bras, à son cou en l'appelant leur mère nourricière. Tous ces pauvres remerciaient Dieu de leur rendre leur bienfaitrice et la couvraient de bénédictions. La sainte abbesse leur rendait leurs caresses et leurs embrassements, sans s'inquiéter de leurs haillons ou de leurs souffrances \ En arrivant devant l'église, les
1 13 mai 1618.
s « Elle les embrassait^ dit Lancelot^ avec une tendresse incroyable. >
sœurs trouvèrent tous les solitaires rangés devant le portail, derrière le chapelain qui tenait une croix. La mère Angélique passa au milieu d'eux, suivie de ses religieuses, et elle entra comme en triomphe dans l'église, au bruit des cloches qui sonnaient à toutes volées et aux chants joyeux du Te Deum ' . Elle s'établit ensuite dans le cloître avec les sœurs, tandis que les solitaires remontèrent sur la colline des Granges. Ils ne descendirent plus au monastère que pour les offices , auxquels ils se rendaient par un escalier séparé.
La persécution cependant allait commencer : tandis que la renommée de Port-Royal excitait l'admiration de la cour, Richelieu seuj ne partageait pas cet enthousiasme. Saint-Cyran avait froissé l'impérieux ministre, qui voulait s'attacher tout ce qu'il y avait de grand dans le royaume \ en refusant plusieurs abbayes et jusqu'à sept évèchés successivement offerts par le cardinal*. Richelieu était secrètement jaloux de Saint-Cyran : ce gouvernement des âmes effaçait sa tyrannie. Il dit un jour de l'abbé en le reconduisant au Palais-Cardinal et en le touchant sur l'épaule : « Vous voyez là, messieurs, un des plus savants hommes de l'Europe, » mais il ajoutait : « Cet
1 Histoire abrégée de Port-Royal, p. 17. — Histoire du rétablissement de Port-Royal des Champs, à la fin des Mémoires de Lancelot, t. II, p. 458.
* Dufossé, p. 8.
s Saiut-Cyran dit plus tard^à la mère Angélique « qu'il pensolt bien que de tels refus le conduiroient à une prison^ sous un gouYernement qui ne youloit que des esclaves. » Lancelot, t. !•% p. 429. Note.
homme 9st plus dangereux que six armées K »
lilffrayé de^ progrès du jansénisme, ii le frappa dans son chef. Il flt arrêter $aint**CyrAn9 en disant que si Ton avait emprisonné Luther et Calvin au moment où ils commençaient à dogmatiser, on aurait épargné bien des troubles aux États. » Saint-Cyran fut enfermé k Vinoennes, où il demeura cinq ans, et dont il ne sortit que pour mourir^. Le même mois, presque le même jouri la peste enlevait Jansénius au moment où il achevait son livre \ L'ouvrage mys* térieux si longtemps attendu, et auquel il avait consacré sa vie, parut après sa mort; il portait le titre (ÏAugwiinus'^y couvrant ainsi du grand nom de saint Augustin la réformation commencée, Ouvrons^le, ouvrons en même temps les principaux organes du jansénisme et résumons en quelques mots toute la doctrine.
Le dogme du jansénisme est tout entier contenu dans cette question tant de fois débattue de la liberté humaine : Tbomme relève-t^il de Dieu ou de luimôme? e3t-il esclave ou libre, est-ce un instrument ou un roi 7 Partant de la faiblesse de l'homme et de la grandeur de Dieu, Jansénius proclame la souve*<
* Lâncelot. t. I",p. 176.
* Arrêté le ii mai 163S, Sainl-Cyran resta à Viocennes jusqu'à la mort de Richelieu, qui eut lieu le i décembre 1642. Saint-Cyran, mis en liberté, mourut quelques mois après, le 8 octobre 1643.
s Jansénius mourut à Ypres, le 6 mai 1638.
* « C'est un livre, dit Saint-Cyran, qui durera autant que TEglise, et quand le roi et le pape se joindroient ensemble pour le ruiner, ils n'eu yiondroient Jamais à bout. > Métnaim de Lâncelot, t. I, p. 107.
raineté da la grâce et la vanilé du libre arbitre ^ Lagr^ce, suivant lui, n'est plus un don de Dieu, mais Dieu, lui-même qui commande el vil dans nos cœurs, A la grâce seule revient le mérite des bonnes œuvres*. Tout est possible à celui qui possède la grâce, rien au malheureux qui en est privé®. Il ne peut suivre aucun des divins commandements*, ni commettre une action indifférente*'; il pèche et péchera sans ce$se ^ Les mauvais arbres, djt Jaqsénius, ne peuvent porter de bons fruits. Toutes le^ œuvres des infidèles sont des péchés, et les prétendues vertus des philosophes sont des vices. Jansénius arrache au monde jusqu'au nom de cette liberté qui lui est si chère, dégradant et rabaissant Thomme à plaisir. L'évoque d'Ypres revient ainsi au double principe de Maqès : la grâce est le bon principe, la liberté le mauvais, et de là deux divisions parmi les hommes, les enfants de Dieu et les fils des créatures, les élus et les réprouvés. Les uns, continuellement soutenus par la main du Christ, ne pourront même plus chan-celer; les autres, abandonnés à eux-mêmes, battus par les passions, roulent de chute en chute et d'àbtme eu abîme. De là aussi un fatalisme épouvan* table : entraîné par la logique, Jansénius déclare que
* Auguêtinus. ( Rotomagî, i653. In-folio comprenant les trois volumes.) T. in, iiv. III, chap. i«*', p. 184.
* AugustinuSt t. 11, Iiv. Il, chap. xxiii, p. 165. » Id., t. II, iiv, IV, chap. xvi, p. 25».
* Id., t. m, Iiv. III, chap. xm, p. 136.
» W., t. III, Iiv. V, chap. iv. p. 214.
« W., t. III, Iiv. III, chap. XX, p. 81.
Jésus-Christ n'est pas mort pour tous les chrétiens, et il décrète la plus effroyable des injustices, l'inégalité des hommes devant Dieu. Pénétré du petit nombre des élus, Saint-Cyran s'écrie : « De mille âmes il n'en revient pas une, de mille prêtres pas un * !
Mais de ce sombre dogme découlait la plus pure des morales. Les Jansénistes opposaient la crainte de Dieu à cette banale bonté que lui prêtaient les Jésuites. Avant toute chose, disaient ces derniers, fréquentez les églises et les sacrements. Vous appartenez à l'ambition ou à l'égoïsme, à l'avarice ou à la luxure, votre sang bouillonne encore de désirs impurs, qu'importe? Votre repentir est suffisant, communiez, communiez encore, voici l'absolution, plus tard viendra la grâce', et ils menaient au ciel, comme on le leur reprochait, par un chemin de velours».
i Le doux saint François de Sales avait dit lui-même en parlant de la rareté des bons directeurs: « A peine un sur dix mille. > Port-Royalf Sainte-Beuve, 1. 1«', p, 456.
t « Plus on est dénué de grâce, disait le P. Sesmaisons à madame de Sablé, sa pénitente, plus on doit hardiment s*approcber de TEucbaristie. » V. M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. Il, p. 167.
' V. à ce propos la Dévotion aisée, par le P. Lemoyne, de la Compagnie de Jésus. Paris, MDL1I, in-l:2. Cet incroyable livre est rempli de comparaisons galantes empruntées au langage des ruelles du temps. Les fleurs, les fruits, les étoiles, les perles, les nuits, le soleil, la lune, les grâces, les beaux jours, le printemps, y jouent le plus grand rôle. Les vices y sont des fâcheux, la vertu une maîtresse, et la religion y^ a des amants. Nous recommandons surtout les deux chapitres intitulés: « Qa*il y a une galanterie de pur esprit qui peut compatir avec la dévotion ; qu'il s^est toujours trouvé des saints polis et des dévots civilisés. 9 Et « qu*il faut faire cas de la médiocrité de dévotion, qu'elle a son prix et son mérite ; qu'elle est d'obligation et nécessaire au salut. » Livre l«r, chap. vi, p. 56. C*est à peu près la paraphrase de cette maxime, aussi peu recherchée par le fond que par la forme, et dont
Les Jansénistes s'élevaient contre cette morale avec rindignation d'honnêtes gens. Ils protestaient que la pénitence n'est point un jeu comme on semblait le croire ; qu'il fallait prier, jeûner, affliger son âme et son corps, s'interdire les choses permises parce qu'on s'était abandonné aux défendues , et pratiquer des remèdes qui fussent véritablement contraires aux maux ^
Dans leur méfiance de l'homme et leur respect de Dieu, ils préféraient l'abstention au sacrilège et prêchaient Féloignement de l'Eucharistie, même h l'article de la mort. « Prenez garde, disaient-ils, vous êtes indignes de recevoir le corps et le sang de Jésus- Christ.» — «Dieu est terrible » répétait Saint-Cyran.
Us poussaient ainsi jusqu'à l'effroi le respect des sacrements et du sacerdoce. Saint-Cyran épuise toutes les images pour définir le prêtre : « Il est roi, dit-il, et plus que roi sur la terre, il est sacrificateur. Il est auge et plus qu'un ange dans l'Eglise, car il y fait ce que nul ange n'a été appelé à faire en célébrant les mystères.... C'est le troisième officier de Dieu après Jésus-Christ. » Les plus irréprochables des solitaires sont si convaincus du divin caractère de la prêtrise, qu'ils la refusent comme indignes. Saint-Cyran ordonne Singlin , et le successeur de Saint-Cyran est contraint d'employer son autorité pour lui faire dire à trente-sept ans sa première
Dous demandons pardon au lecteur*. « Faut de la vertu ; pas trop n'en faut. »
^ Mémaireê ie Fontaine, t. W, p. i3Ma2.