‹ Quinze ans du regne de Louis XIVChapitre 3 sur 99 · II · texte numérisé non relu

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niait tout espoir de rétablir sa fortune. Il se vit contraint de reprendre le chemin de Texi), après avoir perdu sa femme, qui succomba au chagrin et à la misère ^ Il mourut lui-même oublié dans un faubourg de Constantinople', instituant pour son héritier son beau*fils, François-Léopold Ragoczi , auquel il léguait sa vengeance^.

de Solimao, la Transylvanie ei la Hongrie au del& du Danube, à Pexoeption d*une faible partie du Bannat , mais la sulUn refusa de livrer Tékély.

« En 1703.

« WmUim Coxe, L IV, page 34.

«En 1705.

CHAPITHE IL

LA HONQRIE.^11.

Occupation militaire de la Hongrie. — Excès des armées autrichiennes. —Arresutlons.— Réquisitions. — Violences. — taxes énormes. — Mi* sère «t mécontentement des Hongrois.— Mort du roi d'Espagne Ghaf* les IL— Guerre de TAutriche avec la France.— Évacuation de la Hongrie par les armées autrichiennes. — Soulèvements partiels des paysans. — RagoczL— Son portrait» sa famille et son caractère. — Son exil volontaire à Saros. — Sa lettre à Louis XIV. — Trahison de Lon* guetal.— Arrestation et captivité de Kagoczi à Neustadt. — Son procès, son évasion et sa fuite en Pologne — Secret message des paysans qui le supplient de se mettre à leur têie. — Les drapeaux de Tinsurrectiob.— Excès des paysans — Leur défaite à Dolha. — Arrivée dfe Ragoczi en Hongrie. — Enthousiasme des populations. — - Combat de Munkacz. —Bruit de la mort de Ragoczi. — Touchant désespoir du peuple. — Succès des insurgés à Tisabeds.— Passage de la theiss.— Progrès de Tinsurrection. — Les Magyares arrivent jusqu'au Ihinube. — Leur retraite devant le feld-maréchal Heister. — Expédition de tlagocai à travers les steppes.— bataille de tirnau. — Courses des Magyares en Autriche et en Styrie.

La Hongrie semblait domptée. Le général des Magyares mourait dans l'exil ; la paix de Carlo witz rejetait les Turcs au delà de la frontière ; la paix de Ryswicky signée deux atis auparavant avec Louis XI Y, délivrait TAutriche des Français. L'empereur, maître de toutes ses troupes, envoya en Hongrie des forces considérables, aBn d*assurer la sou-

mission du royaume par le long séjourde ses armées, La présence des Autrichiens, qui devait terminer la guerre, la ralluma. Ils ne trouvèrent dans la Hongrie épuisée par deux siècles de guerre civile, ni les fourrages^ ni les approvisionnements nécessaires à une armée, et traitèrent ce royaume en pays conquis, levant d'éuormes réquisitions, pillant les villages et achevant leur ruine par des levées continuelles de soldats que rAulriche envoyait servir loin de leur pays^ Les impôts furent tellement augmentés, que dans un pays qui produit le sel en abondance, les paysans renoncèrent à en faire usage, ne pouvant payer la surtaxe*. Quelques-uns livraient leurs femmes aux oflQciers pour s'exempter du service militaire % d'autres se pendaient de désespoir. On vit des mères vendre leurs filles aux Turcs, afin d'acquitter les impôts. Les paysans fuyaient par troupes dans les montagnes et sur les terres du sultan, préférant la servitude ottomane au joug des chrétiens. Un mémoire publié à celte époque établit que les sommes extorquées durant une année par les impériaux atteignaient le chiffre des impôts perçus par les Turcs pendant un demi-siècle*.

A cette détresse publique se mêlaient les repré-

* Révolutions de Hongrie, u H, p. 5 et 6.

s Mémoire de Ragoczi, t. V^ p. 19-^0.

^ « On a vu, par ua exemple inouï, que les uns se sont pendus» d'autres ont préféré se rendre esclaves des Turcs, d'autres ont livré leurs femmes pour s*exempter du service militaire, et vendu leurs enfants aux Turcs. » Mauifeite de Ragoczi.

Uévolutions de Hongrie, t. le^^, p. 379-380 et Manifeste de Ragoczi*

sailles du gouvernement contre tous ceux qui étaient soupçonnés d'avoir pris part a la dernière guerre. Les fonctionnaires autrichiens, dont la plupart sortaient des plus basses conditions^, humiliant à plaisir les gentilshommes magyares , si fiers de leur naissance, fouillaient leurs châteaux, confisquaient leurs armes, démolissaient leurs forteresses. Au mépris de leurs privilèges, plusieurs seigneurs étaient maltraités et frappés de coups de bâton ^. Tant de violences exaspérèrent les vaincus. Nobles et paysans s'unirent, attendant l'occasion de prendre les armes. Ragoczi, le général désigné de l'insurrection^ avait alors vingt-quatre ans^. Comme Tékély il réunissait

i « La plupart venaient de quitter la livrée d'un seigneur allemand. » Révolutions de Hongrie, 1. 1", p. 379.

' Révolniions de Hongrie, t. II, p. S et 6. Les excès allèrent si loin que Tempereur écrivait en 1704 à Tarchevêque de Golocza, prélat magyare, qui se plaignait des violences commises envers son clergé : • Je plains ce royaume affligé et j'apprends avec déplaisir les excès auxquels, comme on le prétend, mes officiers civils el militaires se sont portés: ce n*a pas été par mes ordres. Qu'on m'en informe en détail et j*y remédierai. > Révolutions de Hongrie, t. 11^ p. 152.

*En 1700. 11 était né en 1676. < Le prince François de Ragoczi, dit la Vie du prince Ragoczi, p. 9, est un prince très-bien fait, d'une taille haute et avantageuse, le vidage rond et plein et des cheveux noirs; il porte la barbe à la turque. » L'ouvrage contient en outre un portrait équestre du temps. Il y a en tête des Révolutions de Hongrie une assez bonne gravure du prince. Il a la figure régulière et expressive, les lèvres un peu fortes, les cheveux longs <à la Louis XI V^ les sourcils épais, de grands et beaux yeux, de longues moustaches. Son visage a quelque chose de doux, de triste et en même temps d'étranger. 11 ne ressemble à aucun Français célèbre mort ou vivant. C'est ce qu'a très-bien senti Saint-Simon quand il en a tracé ce portrait treize ans après : « Ragoczi était d'une très-haute taille sans rien de trop, bien fournie sans être gros, très-proportionné et fort bien fait, l'air fort, robuste et très-noble jusqu'à être imposant, sans rien de rude ; le visage assez agréable et toute la physionomie tartare. y> Saint-Simn, t. X, p. 417.

les qualités nécessaires pour commander une armée de gentilshommes, Téloquence, le courage, I4 no*blesse. 11 était issu d'une maison souveraine : trois Ragoczi avaient porté la couronne de Transylvanie^ À r illustration du sang il joignait le prestige du mal* heur. Son nom rappelait toutes les souffrances de la patrie. Son aïeul, Georges Ragoczi , était mort en combattant les Turcs. Son père avait été détrôné et dépouillé de la Transylvanie par les Autrichiens. Son grand-oncle Frangipani et son aïeul maternel Pierre Zriny avaient perdu la tète sur Téchafaud. Son oncle maternel, le comte Zriny, vingt ans captif, était mort dans une forteresse^. Sa mère avait partagé avec Tékély, son second mari, pendant dix ans, les fatigues et les périls de la guerre, et était restée cinq années prisonnière à Vienne, après sa glorieuse défense de Munkacz. Échangée enfin contre le général Heister, elle avait rejoint son époux à Constantinople, où nous l'avons vu moyrir pauvre et proscrite*.

Privé de son père à cinq mois, Ragoczi avait souffert lui-môme. Sa mère, en se remariant à Tékély, avait mêlé son enfance à la vie errante et misérable des guerres civiles. Au milieu des péripéties d'une lutte terrible, où elle suivait à cheval son mari, la comtesse Tékély laissait son fils à des mains mercenaires, entre lesquelles la vie du prince fut plus d'une fois en danger. L'espoir de transmettre à Tékély les» ma-

i ËDldOe, i681 eti645.

a RévohaUms de Hongrie^ t. I«r, p. 310 et t. 11^ j>. 8 et suiv.

» William Coxe, t. IV, p. 33.

gaifîqueii domaioes de l'enfant', et d'augmenter ainsi les ressources de l'insurrection, justifiait d'avance les tentatives criminelles auj^quelles il était sans cesse exposé ; un jour un fanatique essaya de l'empoison*ner; un fidèle serviteur du prince lui sauva la vie^. Conduit à Vienne avec sa mère , Ragoczi fut se-* paré d'elle et relégué au collège de Prague, où les jésuites, séduits par ses richesses, s'efforcèrent de l'attirer dans leur ordres Mais il refusa avec énergie. Sur ces entrefaites, le comte d'Aspremont, qui venait d'épouser sa sœur, l'arracha aux jésuites et le &t revenir à Vienne. Le gouvernement voulut lui imposer un mariage politique. Ragoczi résista de nouveau, sollicita la permission de voyager, et se rendit en Allemagne sous prétexte de visiter l'armée du Rhin* Il vit à Cologne la fille du landgrave de fiesse, la princesse Charlotte de Rheinfeld , alors âgée de seize ans, l'aima, et bravant les ressentiments de la cour, rechercha et obtint sa main\ L'Empereur à son retour lui infligea les arrêts : son beau-frère obtint de àouveau sa grâce, mais Ragoczi s'exila lui-même, quitta Vienne, où ses moindres mouvements étaient observés *, et où il ne rencontrait que des visages froids ou ennemis, et emmena sa jeune femme à son château de Saros, au milieu de

1 Les Ragoczi possédaient des biens considérables en Hongrie; du senl fief de Munkacz dépendaient 300 villages. 3 Révolutions de Hongrie, t. II, p. 13.

3 WdliamCoxe, t. IV, p. 101.

* Septembre 1694.

William Coxe.i.lS,^. 102.

Digiti

la haute Hongrie. L'occupation militaire continuait, et l'irritation des Magyares était à son comble.

En ce moment, le roi d'Espagne Charles II mourait en dépouillant rAutricbe, et laissant tous ses royaumes au petit-fils de Louis XIV*. Quelques mois après, la guerre éclatait avec la France ; Léopold V\ levait en Hongrie douze mille soldats, retirait du royaume la plupart de ses régiments, et dans plusieurs comtés les paysans prenaient déjà les armes*. Les gentilshommes hésitaient encore, mais l'insurrection fermentait dans toutes leurs tètes, et chaque ch&teau semblait un camp où l'on préparait la guerre. Dans la haute Hongrie , les amis et les voisins de Ragoczi l'exhortèrent à donner le signal de larévolte. Ils parlaient tout haut de se mettre en rapport avec Louis XIV, de lui demander de la poudre et de l'argent et d'insurger toute la contrée.

Parmi les hôtes du prince, se trouvait un Liégeois nommé Longueval, officier au service de l'Empereur, et alors en garnison à Épéries, à quelques lieues de Saros. Longueval avait les dehors d'un honnête homme, et joignait à une profonde instruction des mœurs régulières et polies. Il savait parfaitement le français^, et Ragoczi, qui aimait cette langue et recherchait l'occasion de la parler, lui accorda bientôt son estime et son amitié *. Peu à peu

1 Novembre 1700.

« Mém. de Ragoczi, l. V, p. 20.

8 Les Mémoires de Ragoczi sont écrits en franvais.

* Révolutions de Hongrie, U II, p. 24.

les visites de roflQcier autrichien devinrent plus fréquentes, le prince et ses compagnons lui révélèrent leurs espérances et leurs desseins. Longueval feignit d'y applaudir, et comme il allait à Liège en congé^il proposa de faire passer une lettre à la cour de France. La proposition fut acceptée ; la lettre écrite par Ragoczi fut confiée à Longueval. Mais au lieu de la transmettre à Louis XIV, le Belge la porta à l'Empereur et lui révéla tous les détails du complot. Ragoczi, secrètement averti par sa sœur, ne pouvait croire à une aussi noire trahison, et, négligeant cet avertissement, s'obstinait à rester à Saros.

Trois mois s'écoulèrent en effet sans qu'il fût inquiété. Au bout de ce temps, sur la fin de mai 1701 , ayant près de lui sa femme enceinte et malade, il est réveillé en sursaut au milieu de la nuit par un bruit d'armes et de pas. On enfonce sa porte ; une lumière brille; cinquante soldats envahissent sa chambre, et leur chef, un pistolet à la main, l'arrête au nom de TEmpereur. La résistance était impossible : un bataillon campait dans la cour et cernait le château; le prince se rend aux Autrichiens, qui l'emmènent à la citadelle de Neustadt. On l'enferme dans une salle basse et humide, dont toutes les fenêtres étaient murées, et où, par un sinistre rapprochement, son aïeul Pierre Zriny avait été détenu avant son supplice^. Ses complices, prévenus à temps, s'élaient sauvés en Pologne.

< Révolutions de Hongrie, t. Il, p. 25.

Le procès du prince s'instruit aussitôt. Malgré rhorreur d'une telle prison et rapproche de la mort qui va le frapper à vingt ans, Ragoczi dispute froi" dément sa tèta^ La lettre quMl avait écrite était sans doute une charge accablante, mais elle était conçue de telle façon qu'elle n'établissait point une culpabilité manifeste*. Il n'avait contre lui qu'un seul témoin, Longueval, son dénonciateur, A la vue du prisonnier dont il avait si lâchement trahi l'bos^ pitalité, ce dernier, qui n'avait d'autre mobile qu'une basse cupidité, se sentit un instant défaillir; le prince alors l'interpella d'un ton ferme, et le voyant lever la main pour prêter le serment d'usage» s'écria qu'il était prêt à lui pardonner son ingratitude, mais qu'il le conjurait du moins au nom de leur ancienne amitié de ne pas perdre son âme par un parjure dont plus de cent gentilshommes pourraient le con^ vaincre', Longueval persista et prêta le serment sans ajouter une parole. Alors Ragoczi oppose Fincompétenoe de ses juges; il est prince de TËmpire, il doit être jugé par ses pairs, par des princes. Cette prétention n'étant pas admise, le bourgmestre lui remet l'acte d'accusation en l'avertissant qu'il a trente jours pour y répondre, et que passé ce délaï^ il sera condamné par défaut. Ragoczi refuse de le recevoir. Le bourgmestre revient le lendemain ,

1 Vie du prince Ragoczi, p. 32.

* « On a &lsifié l'interprétation de mes lettres, » dit plus tard Ragoczi, dans son Manifeste.

» Révolutions de Hongrie, t. Il, p. iS.

déclarant qu'il a mission de laisser l'acte d'accusation dans sa prison. « Laissez-le, si tel est votre ordre, répond Ragoczi; mais mon corps pourrira avec ce papier, avant que ma main le remue de sa placée »

La condamnation était certaine : Ragoczi essaye de s'y soustraire par ]a fuite, dernière espérance qui lui reste. Il vend sa vaisselle d'argent pour se procurer des ressources, disant avec une feinte gaieté, qu'elle est inutile à un prisonnier, puis il affecte une complète résignation et le plus profond mépris de la mort. Pendant ce temps, la princesse, accourue à Neusladt, travaille avec ardeur à sa délivrance. Elle gagne, moyennant cinq cents ducats^, un capitaine nommé Lehman^ qui gardait son époux avec un détachement de dragons, et couchait dans une chambre contiguë à la sienne. Séduit par l'or, par la beauté de la princesse^, peut-être par ces deux motifs, Lehnaan s'engage à faire sortir Ragoczi de la citar délie, et à lui procurer un déguisement et un cheval. Des relais préparés par ses amis devaient conduire le prince à ia frontière.

Le jour convenu^, Ragoczi, pour détourner les soupçons ^, donne un piagnifique repas à ses gar^

1 Révointiam ée Hongrie, t. H, p. 36.

* Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 415.

^ Saiyaut Sacy (Histoire de Hongrie) ^ ce fut la beauté de la princesse qui toucha Lehra^in. Suivant les Réuolutiens de Hongrie, aq contraire» Lehman, qui était né Prussien, favorisa Tévasion du prince par ambi« tion, dans l'espoir d*obtenir plus tard de lui une récompense considérable.

* 7 novembre 1701.

* Vie du prince Rêgaczi, p. 3!2-33.

diens. Dans la soirée, Lebman, resté seul avec lui sort et ordonne à la sentinelle qui gardait la porte d'aller chercher une lumière. Le soldat objectait sa consigne : «Allez, répond Lehman, je veillerai pour vous. » Ragoczi quitte aussitôt sa chambre, et passe dans celle du capitaine, où se trouvait le frère de Lehman, mandé à dessein, et cornette au régiment de Montecuculli. En un inslant il revêt son uniforme, puis enfonçant son chapeau sur sa tète, il sort accompagné du cornette. Tous deux passent devant les sentinelles, traversent les cours, et arrivent au pont-levis. Lk, ils se séparent, et le cornette remonte comme s'il venait de quitter un camarade.

Resté seul au milieu d'une ville inconnue, Ragoczi s'égare, marche pendant deux heures, et se retrouve au pied de la citadelle. Le temps presse cependant : les jours de novembre sont courts ; la nuit vient, et avec elle l'heure où l'on doit fermer les portes de Neustadt. Le prince, livré aux plus cruelles angoisses, rencontre heureusement le frère de Lehman, qui le remet dans sa route, et le conduit à la porte du faubourg où il arrive au moment même où les soldats s'apprêtaient à la fermer; il passe à la faveur de son habit autrichien, retrouve ses amis qui l'attendaient, monte à cheval, traverse en quelques jours la Hongrie, et gagne la Pologne. L'Autriche mit vainement sa tète à prix ; mais elle atteignit ses complices. La princesse fut enfermée dans un couvent, et mise au secret. Lehman, d'abord soumis à la plus cruelle torture, eut la tête tranchée, et son corps, coupé en mor-

ceaux fut exposé publiquement. Il mourut avec le courage d'un homme qui croit avoiraccompli un devoir^. En Pologne, Ragoczi retrouva les jeunes gentilshommes qui avaient échappé à l'arrestation par la fuite, et, parmi eux, le comte Berseny, son ami d'enfance, et bientôt son plus fidèle compagnon d'armes. Malgré la cordiale et généreuse hospitalité des Polonais, le prince ne vécut dans leur pays que d'une pensée, celle de revenir en Hongrie les armes à la main. Les événements qui se précipitaient semblaient appeler son retour. L'Autriche luttait contre Louis XIY en Flandre, en Allemagne et en Italie ; la Bavière se déclarait contre l'Empereur*; Villars passait le Rhin, s'unissait à l'Électeur, et arrivait jusqu'au Danube^; quelques régiments gardaient à peine la Hongrie ; dans plusieurs comtés, les paysans teuaient ouvertement la campagne ; ses vassaux enfin lui envoyaient secrètement un messager pour le supplier de venir se mettre à leur tête. L'occasion si désirée semblait venue. Ragoczi accepta la proposition de ses paysans. Il leur envoya des drapeaux avec ces mots : Pour Dieu, la liberté et la patrie, qui marquaient le triple caractère de la lutte religieuse, politique et nationale qui allait commencer. 11 leur recommanda de les cacher jusqu'à son retour, puis lança un brûlant manifeste adressé a tous les princes

* Vie du prince Ragoczi, p. 39. Révolutiom de Hongrie y t. H, p. 38 et SQiv.

> Eté de 1702.

8 Été de 1703.

— ao —

et à toutes les républiques du monde chrétien ^ et commençant de la sorte : « Les blessures de l'illustre nation hongroise se rouvrent^* »I1 y rappelait la violation de la constitution y « Tignomineuse abrogation de celte inviolable loi de ce grand roi| André 11^ qui avait été jusqu'à ces derniers temps la pierre angulaire de la liberté hongroise, » la terreur miUtaire, lé nom maudit de Caraffa, les veuves et les orphe-* Vim d'Ëpéries^ et le sang injustement répandu qui criait vengeance vers le ciel.

Mais sans respect pour ses instructions^ les paysansi déploient ses étendards et se soulèvent san^ l'at-^ tendre, pillent les églises et les châteaux ; ils épouvantent les gentilshommes au lieu de les rallier. Le comte Karoly, l'un des plus grands seigneurs de la Hongrie» rassemble la noblesse des comtés voisins pour élouffer cette jacquerie^ culbute les insurgés à Dolha '^ dans une rencontre, et rejette leurs bandes éparses sur les frontières de Pologne.

Ragoczi se trouvait eu Gallicie, dans le château du général polonais Potosky, palatin de Kiovie» où il se disposait à passer la frontière» lorsqu'il apprit la déroute des paysans. Il consulta son ami sur le parti qu'il devait prendre. Comme il jouait sa tète» le pala« tin n'osa prendre la responsabilité d'un conseih

1 Révolutions de Hongrie, t. H, p. 54.

* « Recrudescunt inclytae genlis Hungariae vulnera. • Ce maDîfeste latin est dans Katona, t. XXXVI, p. 288. La traduction française se trouve dans les Révolutions de Hongrie, t. H, p. 90 et siiiv.

^ Dans le comté de Marinaros. Engel, t. V, p. 184.

Kagoczi dès ]ors n'écouta que sa conscience< La Hongrie l'appelait; il ûe pouvait laisser massacrer sans les rejoindre des hommes qui s'étaient levés à sa voix ; il tit donc ses préparatifs de départ. Le soir même du jour où il apprit la défaite de Dolba^ et malgré la pluie qui tombait depuis le matin^ conGant dand la justice de sa cause et le secours de Dieu^ il embrassa en pleurant ses hôtes^ et s'achemina vers la frontière avec quelques soldats polonais de la garde du palatin ^ Ce court voyage ne s'accomplit pas sans obstacle. Comme il traversait l'un des derniers villages de la Pologne, les habitants ^ se soulevant sur son passage , arrêtèrent son cheval par la bride et lui défendirent d'avancer. Un juif, qui l'avait reconnu pendant cette altercation, prononça heureusement son nom, et les défiances des paysans se changèrent aussitôt en acclamations. -S'empressant de lui présent ter leurs excuses, ils le comblèrent de leurs atten-^ tions et de leurs souhaits. Une scène touchante aug** menta l'enthousiasme de la foule. Â ce nom de Ragoczi, un vieux prêtre nommé Petronius Kraninsky, supérieur d'un monastère grec, qui connaissait le prince depuis son enfance, et l'avait plus d'une fois porté dans ses bras, écarta le peuple^ et se jeta

* < Le fèl« pour la liberté de ma pfttrie,dU Ragocîidans ses Mémmêê^ la générosité et Tattention à n'avoir rien à me reprocher, me le suggé^ rèrent (le dessein de partir). Me confiant ainsi dans la justice de ma cause et daoa le secoun de Dieu, après avoir pris congé de mes amis, en répandant beaucoup de larmes de tendresse, je partis sur le soir

d*un jour fort pluvieux « Mémoires de Ragoezi,'^ Révolutions de

Hongrie, t. V, p. 28.

en pleurant au cou du voyageur. Ne pouvant se rassasier de le voir après tant d'années, il lui servit de guide au milieu des montagnes, et le suivit jusqu'à la frontière autrichienne*.

Ragoczi traverse les Carpatbes, et dès ses premiers pas il rencontre les fuyards de Dolha, cinquante cavaliers et deux cents paysans mal armés. Il se met à leur tète, et les conduit dans ses domaines, au milieu des populations qui gardaient son nom et souhaitaient si vivement son retour. La nouvelle de son arrivée se répand de village en village. Slaves, Magyares ou Roumains, tous accueillent avec ivresse le fils de leurs anciens princes. L'enthousiasme^chez ces populations à demi sauvages, revêt des formes naïves et religieuses : dès qu'ils l'apercevaient, les paysans couraient à sa rencontre, s'agenouillaient sur le chemin, faisaient le signe de la croix, et avec des larmes de bonheur louaient Dieu de son arrivée. Les femmes lui portaient du pain, de la viande, ou des fruits; les hommes prenaient leurs faulx et s'enrôlaient à sa suite. De toutes parfs accouraient des bandes armées qui juraient de vivre et de mourir pour sa cause*.

Avec elles, le prince commença sur-le-champ la guerre. 11 marcha sur Munkacz, si vaillamment défendue autrefois par sa mère, occupa la ville et investit la citadelle. Un régiment de cuirassiers vint la secourir. Ragoczi, ne pouvant tenir lête à celle

1 Mémoires de Ragoczi^ t. V, p. 30.

f ma., p. 34.

— âs —

Iroupe d'élite, se retrancha avec ses paysans au milieu de la ville, dont la plupart des maisons étaient bâlies en bois et couvertes de chaume. Les Autrichiens y mirent le feu pour le débusquer et le forcer à combattre ; mais à la fîiveur de la fumée, le prince quitta la ville, et se retira dans les montagnes, au milieu des hautes et épaisses forêts qui environnaient Munkacz. La nouvelle de sa mort se répandit aussitôt. Les paysans, croyant déjà avoir perdu leur libérateur, poussaient des cris déchirants qui d'échos en échos parvenaient jusqu'au prince, et lui annonçaient que sa cause n'était pas désespérée ^ 11 rallia ses compagnons, abandonna Munkacz et les montagnes, et descendit sur les bords de la Theiss, pour entrer par les steppes au cœur de la Hongrie. Un détachement impérial placé sur la Theiss, au village de Tisabecs, gardait la rivière ; Ragoczi fit un long détour pour l'attaquer à l' improviste. Par malheur, les routes étaient impraticables : les bois et les champs qui bordaient la rivière étaient sous les eaux, et pendant plusieurs jours ses soldats furent obligés de se frayer un chemin au milieu des marais, ayant de l'eau jusqu'aux genoux, et n'avançant qu'avec les plus grandes diflScultés*. Cependant l'espérance de surprendre l'ennemi soutint leurs forces : les

^ < La représentation de ce deuil populaire sera incroyable pour ceut qui liront ceci. Leurs cris frappaient mes oreilles, tandis que nous mar^ chioDs dans les chemins détournés, sur le sommet des montagnes et dans les forêts. > Mémoires de Ragoezi, t. V.^ p. 46.

* « Les chemins étaient tellement couverts de boue, que Tinfanterie ayalt de Teau jusqu'aux cuisses. > Mémoires de Ragoczi, t. V, p. 55. II. 3

hussards arrivés les premiers refusant d'attendre l'infanterie, coururent le sabre à la main sur les Autrichiens, et les précipitèrent dans les bois de la Theiss, où ces malheureux périrent tous engloutis ou noyés*.

La Theiss était ouverte. Quelques oflBciers proposaient de revenir dans les Carpathes, mais les cavaliers étaient impatients de se déployer dans les steppes, où les nombreuses populations magyares les appelaient. Rentrer dans les montagnes, c'était se condamner à une véritable guerre de partisans, et à une lutte stérile d'escarmouches : Ragoczi marcha en avant. Comme les bateaux manquaient, il embarqua des hommes et des chevaux sur des radeaux, et traversa la Theiss.

Dès son apparition sur raufre rive, tous les Magyares des steppes , laboureurs , bûcherons , mineurs, gens à demi nus, mais robustes, rompus à la fatigue et à la marche, au maniement du cheval et du sabre, de la hache et du mousquet,, accourent sous ses drapeaux, et en quelques jours Ragoczi compte huit mille soldats. Partagés jusqu'alors entre la terreur de l'Autriche et l'effroi d'une jacquerie, les gentilshommes imitent en6n les paysans. Le vainqueur de Dolha, Karoly lui-môme, vient trouver le prince, qui le nomme général. Les officiers hongrois au service de l'Empereur désertent en foule, et donnent à Ragoczi les capitaines qui lui manquent. Avec

Uuillet1703.

— as —

eux il enlève tous les Torts qui bordent la Theiss*, au centre de la Hongrie plusieurs villes se soulèvent saus l'attendre et chassent leur garnison; au sud les insurgés pénètrent jusqu'aux frontières de la Turquie ; au nord un de leurs plus vaillants capitaines^ Ladislas Oskay, traverse tout le royaume, et vient camper à trente lieues de Presbourg. On porte à Vienne la couronne de saint Etienne, déposée à Presbourg, et regardée comme le palladium de^ la Hongrie. A Vienne» trente mille hommes travaillent nuit et jour à creuser des fossés pour couvrir la capitale^ : l'insurrection devenait une guerre.

L'Empereur était menacé de toutes parts. Villars arrivait par la Bavière, Ragoczi par la Hongrie, et Léopold n'avait que quelques régiments magyares, troupes douteuses devant T insurrection. Âpres de grands efforts, l'Empereur rassembla cependant deux corps d'armée, et les confia aux comtes Schlick et Forgatz, avec ordre de repousser Oskay et de délivrer la haute Hongrie. Tous deux passent le Danube, dispersent à Leva la cavalerie d'Oskay, pénètrent dans les montagnes où ils reprennent le pays des mines ; mais là finissent leurs succès. Ragoczi , occupé au siège de Zatmar, envoie contre eux ses meilleurs lieutenants, Karoly et Berseny, qui refusent la bataille et harcèlent les Autrichiens dans les Carpathes. Les désertions continuent : Tun des deux généraux de l'Empereur, Simon Forgatz, passe aux insurgés. Son

' Ces lignes exislenl encore. Engel, T. \, p. 183. — Vie du prince Ragoczi, p. 121.

collègue, Schlick , publie une inutile amnistie pour ramener les déserteurs. Dans Timpuissance de tenir la campagne, il se retire sous le canon de Presbourg. Karoly et Berseny reprennent les mines et tout le terrain perdu jusqu'aux confins de la Bohême. Us descendent ensuite le Danube, et ravagent les campagnes de rAutriche, où l'hiver seul les arrête *.

L'Empereur profite de ce précieux répit. Il forme des régiments slaves et allemands, place à leur tête le feld - maréchal Heisler, ancien adversaire de Tékély, vieilli dans les guerres de Hongrie, et lui adjoint le ban de Croatie Palfy, général habile et rusé, qui lui mène les Croates et les Serbes, éternels ennemis des Magyares. Heister ouvre la campagne dès les premiers jours du printemps. Établi sur la frontière de l'Autriche, au château d'Eisenstadt, Karoly passait ses nuits à jouer et à boire; Heister surprend son armée et la taille en pièces*. Il marche ensuite sur Forgatz, qui ravageait l'archiduché, l'attaque à Coroneso, près de Raab, le met en fuite, et reprend tout le pays jusqu'au Danube^. Pour effrayer les populations et les détourner de prendre les armes, Heister lâche la bride au soldat victorieux. Les Croates brûlent et tuent comme sur une terre étrangère ^. La haine de race éclate dans

* Décembre 1703.

« Mars 1704.

3 Juin 1704. EngeL, V, p. 293.

^ « Heisler cro}ait en faisant massacrer les enfants, et lâchant la bride à la cruauté du soldat, pouvoir imprimer la terreur dans Tesprit du peuple et le détourner de prendre les armes. » Mémoires de Ragoczk, t. V, p. 244.

toute sou horreur : en Fabsence des hommes partis pour la guerre, les Serbes* se ruent sur les villages magyares, égorgent les femmes et les enfants, puis se retirent dans leur pays chargés de dépouilles. Ragoczi accourt pour venger ses généraux et reprendre les comtés soumis par Heister, mais au moment de passer le Danube, comme il Taisait construire des ponts, ses soldats refuseut d'avancer, déclarant qu'ils n'abandonneront pas leurs familles k la vengeance des Serbes. Ragoczi est contraint de renoncer à son entreprise et de les mener contre ces barbares. H longe le Danube, traverse au milieu de l'été les sables brûlants des steppes> où ses troupes manquaient d'eau et faisaient chaque jour des marches de huit à dix heures, et après d'horribles souffrances, arrive dans le pays des Serbes, qui s'étend sur les frontières ottomanes, de la Croatie à la Transylvanie. A son approche, les uns avaient fui chez les Turcs, les autres dans les marais de la Theiss, où ils se cachaient dans les roseaux élevés qui bordent cette rivière ; un grand nombre s'étaient jetés dans la: forteresse impériale de Seghedin. Ragoczi saisit leurs troupeaux, saccagea leurs villages, et, fouillant les marais, brûla les fugitifs jusque dans leurs roseaux. 11 remonta ensuite la Theiss, et investit Sçghedin ;

i € Cette nation (les Serbes), ennemie naturelle des Hongrois (lisez Magyares), se contenait dans ses habitations, lorsqu'ils sayaient quelque corps de nos troupes en campagne; mais sitôt quVIles s^éloignaient, ils se rasseaiblaient |)our faire des courses sur les bourgs et les villages, contre lesquels ils exerçaient de véritables barbaries, parle massacre des femmes et des enfants et par des incendies. > Mém^ de RagocziyU\, p. 1 48.

mais là, accablé par la fatigue et les chaleurs, il tomba daugeureusement malade de la fièvre. I^e médecin français qui le soignait d'habitude était absent; pour le remplacer, le prince fit venir un homme du pays, malgré la supplication des siens qui le conjuraient de se méfier de ses remèdes. Ces soupçons étaient mal fondés ; ce médecin était un protestant allemand qui avait autrefois connu le prince^ et qui lui sauva la vie* A peine rélabli^ tout tremblant encore de fièvre, Ragoczi ordonna Tassant de Segbedin, emporta la place , y mit le feu , et fit passer la garnison au fil de Vépée'. Après ce terrible châtiment in* fligé aux Serbes, il revint sur Heister, qui Vavançait sur Presbourg avec son armée victorieuse grossie de milices autrichiennes et de bandes slaves.

Ragoczi enleva sous ses yeu% Neuhausel, ville forte entre Presbourg etComorn, dont il fitsaplaced'armes. Trois cents dragons magyares, qui faisaient partie de lagarnisoUi se soulevèrent aux cris de : Vive Ragoczi! vive la liberté ! et lui ouvrirent les portes de la ville'. Le prince attaqua ensuite Léopoldstadt, que le mare* cbal Heister vint secourir en toute hâte. Ragoczi, dont les troupes n'étaient pas assez aguerries, voulait éviter un engagement, mais ses généraux lui ayant repré-sentéque l'armée entière se débanderaits'ilse retirait sans combattre, l'entrainèrent au-devant des Autri-

> Août 1704. Mémoireê de Ragocziy i. V, p. \fiL -- Vie êuprincê Raffociif p. 139.

ft Vk. du prince Haffooii, p. 1 79.

chiens. Il les rencontra près de Tirnau et leur livra bataille.

Ce fut une journée désastreuse. C'était le lendemain de Noël ^ : la neige tombait en abondance, et, chassée par le vent, fouettait les Hongrois en plein visage; leurs escadrons aveuglés font une fausse manœuvre qui ouvre une lai^e brèche dans leurs rangs ; les Autrichiens s'y jettent en foule et chargent avec confiance. Au milieu de la mêlée, un bataillon de déserteurs allemands fait volte-face, décharge à bout portant ses fusils sur les Magyares et passe sous les drapeaux de l'Empereur. Celte soudaine trahison augmente le désordre : les bataillons et les escadrons se débandent à la fois ; Ragoczi est entraîné avec eux et toute l'armée prend la fuite. Mais la bataille de Tirnau fut plutôt une déroute qu'un désastre. Dès le commencement de l'action, les paysans, dont la plupart voyaient le feu pour la première fois, avaient jeté leurs mousquets pour s'enfuir. La cavalerie, qui était la principale force du prince, revenait sans grandes pertes, et quelques jours après, Ragoczi ralliait son armée presque tout entière. Il rentra dans les Carpathes, où les Autrichiens n'osèrent le suivre, et dès les premiers froids de l'hiver *, ses lieutenants Karoly, Berseny et Forgatz recommençaient leurs courses. Les Magyares passèrent le Danube sur la glace, descendirent en Autriche et ravagèrent les faubourgs de Vienne. Heister les avait dispersés, mais non vaincus.

1 26 décembre 1704. Mémoires de Hagocii, l. V, p. 19!2. ^De 1704 à 1705.

Ragocziy plutôt administrateur que général* laissa ses lieutenants guerroyer dans les plaines de TAutriche, et travailla à assurer l'équipement et la solde de ses soldats. L'argent manquait; les mines d'or et d'argent, mal exploitées par les Hongrois, donnaient un Taible revenu ; il profita de la richesse des mines de cuivre, pour se procurer des ressources inattendues. Avec l'autorisation de la diète, il fit frapper une quantité considérable de monnaie de cuivre, en lui donnant une valeur supérieure à sa valeur véritable, ce qui égalait pour ainsi dire ce métal à Targent ^. Ce moyen lui permit de subvenir à la solde régulière de ses troupes. Trop scrupuleux et trop éclairé pour dédaigner les apparences de la liberté chez un peuple qui combattait pour s'affranchir, il eut soin de frapper ces pièces nouvelles, non à son coin, mais à celui de la Hongrie. Un plus remarquable désintéressement lui fit refuser la couronne de Pologne ; les principaux seigneurs de ce pays l'ayant jugé digne d'occuper un trône que venait de quitter Sobiesky, Ragoczi ne crut convenable ni à son honneur ni à sa réputation , d'abandonner sa patrie pour aller recevoir une couronne étrangère^. Un autre motif, qui concernait les

^ C'était, si l'on pouvait ainsi parler» un assignat de cuivre^ une sorte de monnaie pareille à la monnaie obsidionale. Mémoirei de Ragoczi, t. V, p. 427.

t < Ayant entrepris la guerre pour la liberté de ma patrie et vofant tous les ordres du royaume dans un si grand mouvement et une si grande fermentation, je ne crus convenable ni à mon honneur ni à ma réputation d*accepter une couronne étrangère, ne voulant pas exposer au joug allemand cette ombre de liberté ^ui restait encore. » Mémoireê de Ragoczi, t. V, p. 87.

intérêts de T insurrection , rengageait à refuser. Pierre le Grand, qui soutenait en Pologne l'électeur Auguste de Saxe^ avait noué avec Ragoczi de secrètes relations, où il Tavait fait assurer de son amitié, et ce dernier ne voulait point priver ses compagnons de ce puissant allié , en se portant compétiteur du roi Auguste. Un second allié, plus puissant mais plus éloigné, Louis XIV , lui envoyait un ambassadeur public, M. de Fierville *, pour résider près de sa personne, avec de l'argent, des officiers et des ingénieurs. Aux portes de la Turquie enfin, les Transylvains 2 se soulevaient en armes contre TAutriche ; ils abolissaient le gouvernement impérial, relevaient le trône de leurs souverains électifs, et, en souvenir de ses aïeux et par considération pour sa personne, proclamaient Ragoczi prince deTransylvanie •.

Ainsi, pour résumer cette lutte formidable, malgré les avantages des Autrichiens, l'insurrection couvrait la moitié des provinces impériales , et elle s'étendait comme un vaste incendie, des frontières de la Turquie aux montagnes de la Bohème. A l'exception de quelques villes perdues au milieu des populations insurgées» les Magyares tenaient le Danube et la Theiss, les steppes et les mines, les forts et les montagnes, et la chaîne entière des Carpathes. Ils débor-

1 Louis XIV lui enfoya un deuxième ambassadeur, le marquis des AUeures, eu l'assurant de sa protectioa avec deux iDgénieurs brigadiers dont l*un était Ia Maire^ et lui promit 50,000 livres par mois. Mémaireê de Ragoczi, i. M, p. 72.

^ On sait que les Hongrois l'appellent la mère patrie,

»AoûH70«.

daient ensuite au delà du terrain occupé par Tinsurrectîon eo Moravie, en Autriche et en Styrie et insultaient les faubourgs de Vienne, où Ton voyait^ des remparts^ brûler les villages voisins ^. Secrètement appuyé par la Russie, publiquement secouru par la France, porté par acclamation au trône de Transylvanie» Ragoczi comptait sous ses ordres cinquante mille soldats, avec lesquels il avait pu rejoindre dans l'Empire les Bavarois et les Français. Yillars avait déjà tenté et failli même d'accomplir cette jonction » dont Tespoir avait principalement décidé le prince à commencer la guerre \ Malheureusement Yillars était au fond des Cévennes, et son successeur, le maréchal de Marsiu, loin de continuer ses projets, perdait à la fois en Allemagne , comme nous Talions dire, la cause de la Hongrie, de la Bavière et de la France.

1 Vie 4u prince Ragoai, p. 128.

s II le dit lui-même dans ses Mémoires.

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