CHAPITRE IIL
Oéiretse de Tannée de Mar«in ao printemps de 1704.— Tallard lui mène UD convoi. — Insufiisance de ce couvoi. — Inquiétudes et plaintes des princes allemands', qui demandent la délivrance de l*Rmpire.— Marlborougb conçoit le plan de cette délivrance.— Sa vie, ton caractère et son influence en Europe. — Sa marche snr le Danube. — Sa jonction avec les Allemands et les Autrichiens.— Bataille de Blenheim. — Fautes des généraux français.— Charges décisives de la cavalerie anglaise. —Capitulation de Blenheim. — Drapeaux de Navarre.— Funestes conséquences de la bataille.— Perte de TAltemagne.— Retraite des Français au delàdu Rhin.^lnvasion de r Alsace.^^uccès de l'armée dltalie. — La Feuillade en Savoie.— Vendôme en Piémont. — Le Grand- Prieur, frère de Vendôme, en Lombardle. — La guerre s'étend au delà des Pyrénées.— Invision de rfiipagne par les alliés.
L'armée de Marsin que nous avoos laissée, à Tau* tomoe de 1703, au milieu de l'Empire, se retrouvait dans les premiers jours de 1704 en face des obstacles qui avaient arrêté Villars Tannée précédente, et qui arrêtent toutes les armées combattant loin de leur pays. Depuis dix mois qu'elle avait passé le Rhin, la guerre, les désertions et les maladies avaient diminué son effectif. Les escadrons ne comptaient plus que cent chevaux, et ses bataillons au plus trois cents hommes. Les vêtements des soldats tombaient en lambeaux, leurs armes étaient hors de service, et
le trésor militaire était épuisée Les ennemis occupant la forêt Noire et fermant le Rhin, Chamillart était obligé d'envoyer ses dépêches par la Suisse, où elles subissaient de longs retards ^. Pendant les tristes et sombres mois de janvier et de février, Tarmée ne reçut ni lettres ni nouvelles ; la France semblait l'oublier sur cette terre étrangère, au milieu de ces forêts de sapins et de ces montagnes blanches de neige. Le découragement se glissait dans les âmes : si les vétérans résistaient encore, la nostalgie décimait les jeunes soldats. Il fallait à tout prix rompre ce réseau qui enveloppait l'armée, recevoir les renforts 5 entendre les paroles de la mère-patrie, serrer enGn des mains françaises.
Les ennemis, de leur côté, comprenaient qu'en isolant ainsi notre armée, ils l'useraient par les privations et par le feu, et ils appliquaient leurs efiforts à l'environner de toutes parts. Deux de leurs généraux, Thungen et Louis de Bade, campaient avec des forces considérables sur la rive allemande du Rhin ; des garnisons impériales occupaient les villes qui bordent le fleuve depuis Kehl jusqu'à Fribourg ; dans la forêt Noire, dix mille ouvriers coupaient les ponts et rompaient les chemins ; de nombreux détachements parcouraient le pays, gardaient les gués, les passages et les gorges, arrêtant et fouillant les voya-
^ Archives delà Guerre, vol. 174^, n« 38. Mémoire du maréchal de Marsiii, 9 février 1704. Pelet, IV.
s Ainsi un niémoire parti de Versailles le il janyier arriva à Marsin $ur la fin de mars 1704.
geurs qui venaient de la Suisse ou de la France. En dépit de ces difficultés, Louis XIY enjoignit k Tallard, qui commandait en Alsace, de conduire à Marsin un convoi d'armes» d'argent et de munitions avec quatre mille vieux soldats et huit mille recrues. Pour accomplir un passage si difficile, Tallard trompe les Impériaux par un Taux mouvement : il ramasse un matériel considérable, le traîne avec grand bruit sur le Rhin, et menace la ligne entière du fleuve pour agir sur un seul point. Les généraux allemands hésitent et se troublent ; le prince de Bade s'ébranle trop tard ; Thungen occupe une position inutile, et Tallard passe le Rhin, traverse la forêt Noire, mène le convoi^ et rentre sans coup férir en Alsace. Mais cette marche heureuse demeure sans résultat. A la nouvelle du passage, Louis de Bade accourait avec son armée , ralliait en route Thungen , entourait rËlecteur et Marsin accourus avec un faible corps de troupes au-devant des renforts, et les forçait à se retirer à la hâte, entraînant au milieu des montagnes les quatre mille chariots du convoi. La plupart des recrues, qui marchaient depuis leurs villages S périrent dans cette retraite. Après trois semaines de cruelles privations et de continuels périls, TËlecteur arriva enfin sous les murs d'Ulm, où Louis de Bade u osa le suivre ; mais le fruit des efforts de Tallard était perdu. Que restait-il en effet de ce convoi si impatiemment attendu et si difficilement conduit en
' * Ces jeunes soldats ne s'étaient pas arrêtés un seul instant depuis leur départ; ils marchaient depuis trois semaines.
Allemagne? quelques voilures cV armes, quelques caisses d'argent, quelques compagnies de grenadiers. Ce qui vraiment importait, rétablissement d'une ligne de communications avec la France, était manqué. Les Autrichiens Termaienl de nouveau la forêt Noire, et Marsin se trouvait dans la détresse où nous l'avons vu au début de la campagne. 11 redemandait encore de l'argent, encore des armes, encore des soldats. L'Électeur abattu parlait d'embarquer sur le Danube sa famille et ses trésors, et d'aller rejoindre Ragoczi^
Malgré la misère de notre armée, il y avait toutefois dans sa seule présence en Allemagne un grave péril pour l'Empire. Villars, il est vrai, n'était plus Ik pour la commander, mais ne pouvait-il pas revenir, ou du moins Vendôme ne serait-il pas appelé à remplacer Marsiu ? Sans doute, le temps et la guerre avaient fait éprouver de cruelles pertes, mais les sok dats de Louis XIV n'avaient-ils pas souvent passé le Rhin? Villars avait frayé la route, Tallard venait de la suivre^ et la trace de ses pas était à peine effacée. Maximilien était découragé, mais si l'on jugeait de l'avenir par le passé, n'y avait^il pas lieu de présu-
^ < Me parlant hier, écrit Marsio, de l'Électeur, il me proposa pour remède, en cas que le roi ne fil pas passer une armée k son secours et qu'il en vint une aux ennemis, de faire embarquer sur le Danube sa femme, ses enfants et ses plus précieux effets, pour les envoyer chercher leur sûreté en Joignant les rebelles de Hongrie. Jugez, Monsieur, de l'état d'un prince qui (ne propose pas d*aulre ressource pour sauver sa famille. » Archives de la Guerre, vol. 1748, n© 142. Lettre de Marsin à Gbamillart. Pelet, IV, 88B.
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mer que la seule vue d'un autre général et d'une nouvelle armée ranimerait dans son cœur l'espérance et la haine? Un dernier secours éloigné, mais possible, restait à l'Électeur : Ragoczi touchait alors au Danube, et si les Magyares, les Bavarois et les Français envahissaient ensemble l'Autriche ouverte, l'Empereur se verrait contraint de mettre bas les armes et de traiter.
Dans cette crainte commune, l'Allemagne, la Hollande et l'Angleterre avaient les yeux fixés sur le Rhin. Les généraux de la Grande-Alliance, et plus encore, les princes allemands qui souffraient de la guerre, répétaient à l'envi qu'il fallait avant tout délivrer l'Empire. Le plus illustre et le plus redoutable des généraux ennemis, Marlborough, conçut le plan de cette délivrance. On l'a déjà rencontré sur les champs de bataille ; le moment est venu de le faire connaître au début de la campagne qui doit immortaliser son nom.
Jean Churchill, duc de Marlborough, fils d'un pauvre baronnet, était venu à Londres après la restauration des Stuarts. L'amour y commença sa fortune. Le duc d'York, héritier de la couronne, aima sa sœur , Arabella Churchill , qui Igi fit avoir un grade dans l'armée. Marlborough fit ses premières armes en Belgique, oix les Anglais combattaient avec Louis XIV les Provinces-Unies, Sa figure et son courage le firent remarquer; on le surnomma le Bel Anglais y elTurenne lui adressa des félicitations devanl l'armée. Marlborough avait vingt-trois ans. Enhardi
par les suffrages d'un tel maître, il sollicita de Louis XIV un régiment qu'il ne put obtenir; le roi refusa ses services comme il refusera ceux du prince Eugène quelques années après ^
Revenu à Londres, au milieu de celte cour spirituelle, mais galante et corrompue, où régnaient les Grammont^ les Rocbester et les Hamilton, àlarlborough rechercha la société des femmes qui partageaient avec Charles le gouvernement de l'Angleterre, et sut plaire à la duchesse de Cleveland, reine de ces maîtresses royales. Elle l'aima d'une passion qui fut aussi courte que violente. Une fois, le roi faillit les surprendre ; Marlborough sauta par une fenêtre, au risque de perdre la vie, et échappa de la sorte aux yeux jaloux de Charles II. La duchesse reconnaissante offrit une somme considérable au jeune officier^ : Marlborough la reçut sans scrupule et l'hypothéqua solidement sur les biens du grand'père de Chesterâeld.
Aidé par sa sœur, par la maltresse du roi, par son incontestable mérite, Marlborough s'élève rapidement. Il devient successivement colonel, pair d'Angleterre, ambassadeur extraordinaire à la cour de France. A la révolution de 1688, il abandonne froi -
1 Ce fait curieux, qui peint Marlborough, résulte d*un document inédit, mais authentique. NousavonstrouvéauxAr6liii;^«d^ /a Gv^rr^ une lettre de lord Lockart, ambassadeur d'Angleterre à Paris, qui demande un régiment dMnfanterie pour M. Churchill. Le nom et la date, "id mai 1674, désignent clairement Bfarlborough. V. Archives de la Guerre, TOl. 4M,nM93.
•125,000 francs. V. M. Macaulay. HUtory of England , t. !«»■ , p. 46t.
dément Jacques H , son bienfaiteur, et porte à la maison d'Orange sa redoutable épée.
La révolution augmente sa fortunç : créé comte et général par Guillaume III , duc, chevalier de la Jarretière et général des armées britanniques par la reine Anne, Marlborougb était un de ces hommes que la conviction étonne, que le dévouement confond, qui ne reconnaissent d'autre loi que leur intérêt, d'autre Dieu que le succès, et que présente trop souvent le spectacle des affaires humaines. Bercé au bruit des révolutions, il avait vu passer la république, tomber les Stuarts, proclamer la maisou d'Orange ; il avait pris part aux intrigues, aux conjurations, aux apostasies, aux défections : le doute seul survivait dans son cœur. Fidèle jusqu'à l'infortune, il servait jusqu'aux mauvais jours; sachant combien les dynasties meurent vite dans un pays agité par les révolulions, il avait appris à calculer les catastrophes prochaines et à s'assurer d'avance un appui chez les vainqueurs. Tandis qu'il défendait en Europe la cause de la maiwson d'Orange, il correspondait secrètement avec les Stuarts, entretenait avec la petite cour de Saint-Germain des relations assidues, et préparait sous main le mariage d'une de ses filles avec le prétendant Jacques III, alors roi de Saint-Germain et demain peut-être roi d'Angleterre *. Mais si son âme était basse et mesquine, son génie était vaste et puis-
' Maepherson'ê Paper». Des agents jacobites le proposèrent à Jacques II.