CHAPITRE VIII
Forces de la France au pria temps de 1706 — Occupation de la Belgique et de l'Italie. — Magnifique armée de Villeroy en Belgique. — Bataille et déroute de Ramillies. — Désorganisation de l'armée du Nord et perle de la Belgique. — Succès de Villars sur le Hhin. — Siège de Turin. — Importance de cette place. — Opinion de Vauban sur le siège de Turin. — Celle de La Feuillade préférée. — Nécessité d arrêter Eugène en Lombardie pour prendre Turin. ~ Paresse et entêtement de Vendôme en Lombardie où il laisse Eugène passer l'Adige. — Rappel de Vendôme. — Arrivée du duc d'Orléans et de Marsin en Lombardie. — Eugène quitte la Lombardie et arrive au secours de Turin avec le duc de Savoie. — Le duc d'Orléans veut sortir des lignes pour les combattre.— Refus de Marsin. — Vaines supplications et désespoir du duc d'Orléans. -~ Lugubre pressentiment de Marsin. — 3a lettre mystérieuse remise à son confesseur. — Bataille de Turin. — Vains efforts du duc d'Orléans pour défendre l'Italie. — 11 est entraîné par les généraux au delà des Alpes.— Perte de l'Italie.
Dé tournons les yeux des Cé venues et des échafauds et revenons à la grande guerre de la succession, en Belgique, en Espagne et en Italie. Les résultats de la campagne de 1705 avaient déjoué toutes les espérances des alliés. Après cinq ans de lutte^contre l'Europe, Louis XIV avait, à la vérité, perdu l'Allemagne, et avec elle le secours de la Hongrie, mais il conservait] encore la Belgique, la haute Italie et la moitié de l'Espagne ; il s'appuyait k la fois sur l'Escaut et sur le Rhin, sur l'Adige et sur le Tage. Il
avait, pendant l'hiver de 1706, rempli ses magasins, réorganisé ses régiments, levé vingt-cinq mille hommes de milice 1 et, à l'ouverture de cette campagne, il possédait sept armées qui occupaient l'Estramadure, le Languedoc, la Lombardie, le Piémont, la Savoie, l'Alsace et la Belgique.
L'armée du Nord, la plus belle et la plus nombreuse, comptait environ cent mille soldats. Elle avait malheureusement à sa tète le duc de Villeroy, le plus malheureux 2 et le plus faible des maréchaux. Ses seuls titres au commandement étaient son âge, la faveur de madame de Maintenon et l'amitié de Louis XIV, qui l'avait appelé un jour : « Mon favori 3 . » Son nom était mêlé à tous les revers des campagnes antérieures, à l'échec de Chiari, à la déroute de Blenheim , à la perte des lignes de la Ghète, et il avait devant lui Marlborough, le plus redoutable et le plus habile capitaine de la Grande- Alliance.
Dès l'ouverture de la campagne, Villeroy, impatient de se signaler, sollicita la permission d'assiéger Léau, l'une des places belges perdues l'année
» Saint-Simon, t. IV, p. 431. * Les pertes d'hommes en Allemagne et en Italie, plus grandes par les hôpitaux que par les actions, firent prendre le parti d'une augmentation de cinq hommes par compagnie et d'une levée de 25,000 hommes de milice, laquelle fut une grande ruine et une grande désolation pour les provinces. ■
2 • Croyez- vous qu'il y ait sur la terre un homme plus malheureux que le duc de Villeroy? » Correspondance de madame des Ursins, t. l ,r # page 4.
5 Voyez le portrait qu'en a fait Saint-Simon, t. XII, p. 235-237. Voyez aussi t. IV, p. 374 et t. V, p. 271 .
précédente, avec l'autorisation de livrer bataille. H représenta au roi que ses troupes étaient magnifiques, que les Belges raillaient leur inaction, et qu'elles brûlaient de combattre *. Louis XIV ne sut résister ni aux instances du maréchal ni à l'impatience de l'armée, et il envoya la permission. Villeroy rassemble aussitôt ses régiments et marche sur Léau. Marlborough s'avançait pour couvrir la place; au lieu de l'éviter, l'incapable maréchal donne tête baissée dans l'armée anglaise. Il n'a que le temps de ranger ses troupes pour recevoir la bataille, à Ramillies, près de Léau 2 .
Ce fut une journée désastreuse. Dans sa précipitation, Villeroy avait rangé son centre et sa gauche derrière des marais impraticables, dans une position que le duc de Luxembourg avait naguère jugée si désavantageuse, qu'il avait refusé d'y livrer bataille; d'un coup d'œil Marlborough reconnaît la faute, et, certain que sa droite ne peut être attaquée, il la porte tout entière sur Ramillies. Le lieutenant général de Gassion , officier habile et expérimenté, remarque ce mouvement et s'empresse d'avertir le maréchal : « Vous êtes perdu, lui crie-t-il, si vous ne changez promptement votre ordre de bataille. Renforcez votre centre des troupes de votre gauche, puisqu'elles ne peuvent vous être d'aucun service, et rapprochez vos lignes. » Villeroy s'irrite de ce
1 Archives de la Guerre, vol. 1936, n° 122 ; 8 mai 1706, 'oltre de Villeroy au roi— Pelet, t. VI, p. 20.
conseil ; il répond qu'il est le maître *. et Marlborougb attaque notre aile droite, la seule qui puisse combattre, avec son armée tout entière. La lutta n'était pas possible. Malgré les charges les plus brillantes de la Maison du Roi, dans Tune desquelles Marlborough est jeté à bas de son cheval, les Auglais emportent successivement les villages de Taviers et de Ramillies; c'est en vain que le duc de Guiche, à la tête du régiment des gardes, se défend pendant quatre heures et fait des prodiges de valeur; c'est en vain que Villeroy lui-môme se bat avec le courage du soldat, après avoir prouvé l'incapacité du général ; il faut céder à Vécrasante supériorité des ennemis. Ces derniers refoulent en désordre les bataillons sur les escadrons et enfoncent notre droite , pendant que la gauche et le centre demeurent immobiles derrière les marais : la bataille est perdue.
Voulant sauver du moins les corps qui n'ont pas donné, Villeroy commande la retraite. Il réunit ses troupes encore rangées, place en avant l'artillerie, l'infanterie au centre, la cavalerie à l'arrière^ garde, et se replie sur Louvain. L'armée arrive ainsi au défilé de Jodoigne, qu'il fallait franchir. Elle le traversait lentement; tout à coup des escadrons espagnols, qui marchaient a l'arrière-garde, se débandent, et, sans être attaqués ni poursuivis, se précipitent avec des cris de terreur sur l'infanterie, qui
1 Biographie universelle, art. Villeroy.— Lettres de madame de Maintenon, Edition Auger; notice sur le maréchal de Villeroy, t. IV, p. 134.
se retirait les rangs serrés et en bon ordre. Au même moment, quelques-unes des voitures de l'artillerie se brisaient à l'avant-garde et obstruaient le défilé. L'artillerie s'arrête, et elle arrête à son tour l'infanterie. Derrière elle alors arrivent les cavaliers d'Espagne, pressant leurs chevaux et criant à haute voix : Sauve qui peut ! Les fantassins ouvrent leurs rangs devant ces fuyards qui les traversent au galop, mais bientôt la terreur les gagne. Troublés par ces cris de déroule, ils ne s'expliquent ni le retard de Tavantgarde ni la fuite des escadrons. Ils craignent d'être assaillis et sabrés dans cette gorge, et, après quelques instants d'hésitation, ils imitent les cavaliers. Le même effroi gagne Fartillerie, et la retraite se change en une effroyable déroute. Tous fuient pêle-mêle devant un ennemi invisible, jetant leurs fusils, leurs sabres et leurs sacs ; les conducteurs de l'artillerie détellent et montent leurs chevaux ; le vertige èe la peur tourne toutes les tètes. Quelques-uns fuient jusqu'à dix lieues du champ de bataille. Marlborough lance après eux ses escadrons, qui ramènent six mille prisonniers, nos bagages, nos drapeaux et tous les trophées d'une victoire *. Villeroy accablé resta cinq jours sans écrire. Profitant de la démoralisation des Français, Marlborough enlève sans coup férir Louvain, Bruxelles, Malines, Bruges, Anvers, presque toute la Belgique, et s'avance jusqu'aux frontières.
i Mémoires de Feuquière, p. 359. — Letters and Dispatchet ofJohn Churchill first duke of Marlborough, t. H, p. 825. Archives de la Guerre, fOli 1937, no 25; lettre de Villeroy au roi.— Pelet, t. VI.
Louis XIV rappela enfin Villeroy et montra en le recevant toute la grandeur de son âme. Loin de l'accabler d'un reproche, il lui tendit la main, et, imputant à leur vieillesse commune le triste résultat delà journée : « Monsieur le maréchal, lui dit-il, on n'est plus heureux à notre âge. » C'était le mot de Charles-Quint devant Metz : « La fortune n'aime pas les vieillards. » Louis XIV appela Vendôme d'Italie, où il commandait depuis trois ans, et le chargea de réparer les fautes de Villeroy.
Vendôme trouva l'armée dans la plus horrible confusion. Les Espagnols avaient déserté pour la plupart ; les autres étaient suspects. Parmi les Français, vingt-quatre escadrons se trouvèrent si maltraités, qu'ils étaient désormais impropres au service. Les corps étaient mêlés; il n'y avait plus un seul bataillon sous les armes. L'âme de nos armées, la confiance avait disparu. Les soldats et les officiers ne parlaient de Marlborough qu'avec une admiration mêlée de terreur *. Vendôme répara peu à peu ce désordre: il publia une amnistie qui ramena les déserteurs, réorganisa ses régiments et livra quelques heureuses escarmouches qui ranimèrent l'esprit des soldats. Abandonnant la Belgique, qu'il ne pouvait défendre, il s'établit sur la frontière, et malgré Pin-
i m Tout cela me chagrine bien moins que la tristesse et l'abattement qui farcissent ici. Je ferai tout mon possible pour ranimer cela ; mais ce ne sera pas une petite affaire, si j'en puis venir à bout , car tout le monde ici est prêt d'ôter son chapeau quand on nomme le duc de Marlborough. » Archives de la Guerre f vol. 1739, n° 36; leltre de Vendôme à Chamillart, 5 août 1706.— Pelet, t. VI, p. 93.
fériorité du nombre, il arrêta Marlborough jusqu'à la fin de l'automne , époque à laquelle les deux armées prirent leurs quartiers d'hiver.
Sur le Rhin, où les ennemis occupaient Lauterbourg, Haguenau, Drusenheim et la moitié de la basse Alsace, Villars du moins soutenait dignement l'honneur de la France. Louis XIV lui ayant ordonné de reprendre les villes perdues, il enleva d'abord les lignes des alliés sur la Moter et sous Haguenau. A son approche, le prince de Bade abandonna son camp retranché de Bitchewiller et ramena ses troupes derrière les inondations du Rhin, qui couvraient Drusenheim et la plaine du Fort-Louis. Villars résolut de les y forcer, et, à cet effet, il enjoignit au maréchal de Marsin, qui servait sous ses ordres avec l'ancienne armée de la Moselle, de combiner son attaque avec la sienne ; mais les eaux étaient trop hautes et Marsin n'osait risquer une telle entreprise l . Villars se rend alors près du maréchal et lui renouvelle ses ordres; nouveaux refus de Marsin, qui ne veut pas noyer son armée et parle d'assembler un conseil de guerre: — « Un conseil de guerre, répond Villars, ils ne sont bons que lorsqu'on veut une excuse pour ne rien faire ; » et il invoque l'ordre du roi, qui lui a donné le commandement suprême des deux armées. Marsin ne le conteste pas, mais il donne à entendre que Villars veut se réserver l'attaque de droite et lui laisser celle de gauche, parce
1 Mémoires de Villars, p. 156. T. XXXI de la collection Michaud et Poujoulat.
qu'elle présente plus de difficultés : « Puisqu'il en est ainsi, s'écrie Villars piqué au vif, permette^ que j'attaque sur l'heure, à là gauche, avec vos Ifoupes.» It commande mille grenadiers de Marsin, en lance vingt devant lui dans l'eau, s'y jette à cheval à leur suite et ordonne à toute l'armée de le suivre. Les officiers murmuraient. L'Un d'eux dit même assez haut pour être entendu : « Où nous mène-Uon? » Villars lenr impose silence et marche. 11 fallait franchir un quart de lieue de terres inondées ; les soldats avaient de l'eau jusqu'aux épaules; les chevaux perdaient pied en plusieurs endroits et nageaient sous leurs cavaliers. Celte attaque inattendue troubla les ennemis. À la vue de cette armée tout entière qui s'avançait au milieu des eaux, ils s'enfuirent en désordre, prenant à peine le temps de charger leurs armes *. Profitant de leur effroi, Villars appelle le comte de Broglie, un de ses meilleurs officiers : « iMarchez sur Lauterbourg! » lui crie-t-it, et les Français reprennent cette forte place après quelques coups de fusil 2 . Villars nettoie ensuite tonte la plaine du Fort-Louis, puis il enlève Drusenheim et Hagueûau, où les alliés avaient laissé une quantité considérable de munitions, cinquante pièces d'artillerie, trente mille sacs d'avoine, sans compter les grains qu'ils avaient détruits à la hâte, et en si
i Mémoires de Villars.
a Le comte de Frise abandonna Bitchewiller avec Uni de précipitation qu'il y laissa jusqu'à sa vaisselle d'argent, que les généraux avaient alors l'habitude déporter avec eux. V. Saint-Simon, t. V, p. 74.
grande abondance, que les rivières étaient blanches des farines qu'ils avaient jetées en se retirant. Ils perdaient en outre quatre mille prisonniers, qui furent échangés contre nos malheureux soldats pris à Bletibeim et restés jusqu'alors au pouvoir de l'ennemi. Villars, après avoir délivré l'Alsace, rejeta les Impériaux au delà du Rhin. 11 voulait les suivre en Allemagne, et s'empara, dans ce but, des îles du fleuve qui sont dans le voisinage de Strasbourg, mais Louis XIV le retint sur la frontière K
En Italie les Français, déjà maîtres de la Savoie et du comté de Nice, n'avaient plus qu'à prendre Turin pour achever la conquête du Piémont. Cette ville était alors une des plus fortes de la péninsule, mais enveloppée et resserrée de toutes parts, elle ne pouvait tenir plus de six mois. Le duc de Savoie, enfermé dans la place, n'avait pas assez de troupes pour la défendre et implorait en vain le secours des Autrichiens, trois fois rejetés dans le Tyrol. Si Vendôme une fois encore les repoussait de la Lombardie, la capitale du duc de Savoie était perdue. Vendôme prit la tâche la plus difficile, celle de fermer le Milanais au prince Eugène, et chargea La Feuillade, son lieutenant, d'enlever Turin.
Gendre de Chamillart le tout puissant ministre de la guerre et des finances, le duc de La Feuillade était un gentilhomme aimable , brillant et fastueux comme Villeroy *, mais incapable comme lui. Il n'a-
» Mémoires âe Villars, Archives de la Guerre, et Pelet, t. VI.
4 y. une curieuse lettre de Voltaire sur La Feuillade, écrite en 1710;
vait ni le mérite , ni les connaissances nécessaires pour conduire un siège, et, comme il arrive souvent, à l'ignorance il joignait la présomption. Pour prendre Turin, le grand ingénieur du siècle, Vauban, conseillait d'attaquer la ville 1 ; La Feuillade soutint au contraire qu'il fallait d'abord enlever la citadelle 2 . Vauban alarmé représenta à Chamillart les périls du plan de La Feuillade : en attaquant la citadelle, on ne fermait pas la place ; le duc de Savoie en sortirait, il rejoindrait le prince Eugène, et l'Italie tout entière pourrait nous échapper en même temps. Dans son amour du bien public, le maréchal, chargé d'années et d'infirmités, offrit au ministre d'aller servir sous La Feuillade, de se tenir même, s'il l'exigeait, à deux lieues de Turin, à la seule condition de conduire le siège, le roi, disait-il en sa lettre, lui tenant lieu de toutes choses après Dieu 3 . Louis XIV lui objecta vainement sa dignité qui le plaçait au-dessus de La Feuillade, simple lieutenant-srénéral : « Ma dignité, répliqua le vieillard, est de servir l'État; je laisserai
correspondance générale, t. I e ', p. 62. Né en 1673, La Feuillade avait trente-trois ans.
i Archives de la Guerre, vol. 1975, n° 1 ; lettre de Vauban à Cbamillart; 16 janvier 1706 — Pelet, t. VI, p. 606.
* Archives de la Guerre, vol. 1966, n<> 79 ; lettre de La Feuillade à Chamillart, 25 février 1706.— Pelet, t. VI, p. 608.
» • Je suis présentement dans la soixante-treizième année de mon âge, chargé de cinquante-deux ans de service et surchargé de cinquante sièges considérables et de près de quarante années de voyages et de visites continuelles, à l'occasion des places de la frontière, ce qui m'a attiré beaucoup de peines et de fatigues de l'esprit et du corps, car il n'y a eu ni été, ni hiver pour moi....» Lettre de Vauban précitée. Cette lettre est admirable, nous regrettons de ne la pouvoir citer entièrement.
mon bâton de maréchal à la porte, et j'aiderai peutêtre M. de La Feuillade à prendre Turin. » Chamillarl n'avait pas le cœur assez haut pour comprendre cette abnégation. Il voulut faire gagner à son gendre le bâton de maréchal ; il rejeta les conseils de Vauban, et La Feuillade ouvrit la tranchée devant la citadelle 1 . L'espoir de saisir à Turin le duc de Savoie, sa famille et sa cour, et d'obtenir en récompense la plus haute dignité et la plus grande réputation militaire enivrait le vaniteux gentilhomme. « Je prendrai, disait-il, Turin à la Cohorn. » C'était, comme on sait, le nom du Vauban hollandais.
Ces magnifiques espérances s'évanouirent tour à tour. Le duc de Savoie s'échappa pendant une nuit avec sa famille et sa cavalerie. Honteux de ce départ, La Feuillade confie à l'un de ses lieutenants, M. de Chamarande , la direction du siège, et court avec ses escadrons à la poursuite du duc. Il prend a Mondovi les dames de sa cour, mais il manque Victor-Amédée. L'astucieux Piémontais le détourne k dessein du siège, fuit lentement et l'attire dans les montagnes. 11 disparaît alors dans la vallée deLucerna au milieu des hautes Alpes, contrée inaccessible et sauvage, dont tous les paysans sont armés; il confie sa destinée à la fidélité des calvinistes vaudois 2 , si cruellement persécutés par ses ancêtres et par lui-même.
La Feuillade revient tristement devant Turin avec
1 Mai 1706.
* On les appelait Barbets, parce qu'ils donnaient le nom de barbes oncles) à leurs ministres.
une cavalerie harassée. 11 témoigne toutefois lamêmé conflance; il assure dans ses lettres qu'il sera maître de la place au mois d'août, et il mande secrètement cette bonne nouvelle à son beau-père l .
Ancien économe de Saint-Cyr, porté au ministère par madame de Maintenon, Chamillart n'était ni ingénieur, ni général, mais il avait l'esprit juste et ne partageait pas les illusions de son gendre. 11 comprenait que le siège d'une des capitales de l'Europe entrepris contrairement aux avis de Vauban ne devait pas étfe négligé. Il n'osait toutefois blâmer un duc qui l'avait honoré de son alliance, et dans la crainte de lé blesser par un reproche, de le perdre par son silence, il hasardait timidement quelques avis, qu'il avait soin de tempérer par les éloges les moins mérités. Tandis que La Feuillade poursuivait Victor-Aftiédée , son beau-père le conjurait en exaltant ses talents de revenir à Turin 1 , ajoutant pour le stimuler davantage que Vauban déclarait à qui voulait l'entendre qu'il aimait mieuxqu'on lui coupât le cou s'il prenaitTurin par la citadelle. L'état du siège justifiait cette parole du maître. Après trois mois de travaux continuels, La Feuillade avait perdu quatre mille hommes, et la ci-
i Juillet 1706.
* « Mon cher gendre, trouvez bon que je vous dise qu'il n'est pas possible que le siège de Turin se conduise avec la même activité quand vous n'y serez pas. Personne plus que moi ne rend justice à M. deCbaramande; mais il y a une si grande différence d'être commandé par un homme comme vous, ou par un homme de son caractère, que je suis persuadé que vous en ferez plus en huit jours que lui en quinze. » Lettre de Chamillart à la Feuillade, 6 juillet 1706; Archives de la Guerre, vol. 1933, n<> 299. — Pelet, t. VI, p. 293.
tadelle était à peine entamée. Frappés par ces résultats et par la fausse direction des travaux, les Piêmontais reprenaient confiance. Eugène leur écrivait de tenir bon, et de compter sur un prompt secours; les événements qui s'accomplissaient en Lombardie légitimaient ses assurances.
Par une triste fatalité, dans cette campagne où il fallait redoubler d'efforts pour recueillir le fruit de trois ans de combats, Vendôme s'abandonnait à toute l'insouciance de son caractère. Il laissait Eugène quitter le Tyrol, entrer en Italie et pénétrer jusqu'aux frontières dtl Milanais. Deux lignes de défense s'offraient encore à Vendôme pour l'arrêter: celle de l'Àdige, celle du Mincio. La première s'étendait du lac de Garde à l'Adriatique et demandait un déploiement de troupes auquel les Français ne pouvaient suffire. La seconde, comprise entre le lac de Garde elle Pô, était de moitié plus courte et plus facile à défendre, et tous les généraux engageaient Vendôme à la choisir; mais Vendôme était d'avis que la ligne de l'Adige offrait plus de sécurité, et se porta en conséqueuce sur cette rivière. Eugène, cependant déterminé àpasser.en Lombardie, s'avançait vers le bas Adige, où Vendôme n'avait que quelques régiments; M. de Saint-Frémont,qui les commandait, lui écrivit qu'il lui serait impossible d'arrêter les Autrichiens et le supplia de se retirer sur le Mincio ; Chamillart, secrètement averti, renouvela les mêmes prières. Vendôme, ajoutant l'obstination à la négligence, persista dans ses projeta et demeura sur l'Adige.
Tel était l'état des choses quand Louis XIV appela Vendôme en Belgique. Il envoya pour le remplacer son jeune neveu, Philippe d'Orléans, illustré par les batailles de Steinkerque et de Nerwinde et jléjà mûr pour le commandement > Malgré l'avis de Vendôme, qui désignait Berwick, le roi lui adjoignit le vaincu de Blenheim, Marsin, général médiocre, timide et irrésolu, qui n'aurait jamais dû paraître aux armées. Une deuxième fois, avant l'arrivée de ses successeurs, et pour réparer une situation déjà-compromise, Chamillarl supplia Vendôme de se retirer sur le Mincio-, mais Vendôme répéta que cette défensive était la plus dangereuse, et qu'Eugène ne passerait jamais l'Adige 3 . L'entêtement de Vendôme reçut un cruel démenti : deux jours après cette lettre, Eugène franchissait cette rivière a Legnano, coupait en deux l'ar-
i € Le choix que Votre Majesté a fait de M. le duc d'Orléans ne sauroit être meilleur, et il falloit de toute nécessité un prince comme lui en Italie. Votre Majesté a raison de lui recommander de défendre toujours l'Adige ; j'aurai l'honneur de lui parler dans les mêmes termes lorsqu'il sera arrivé: toutes les autres défensives sont très-dangereuses; il faut que V armée périsse plutôt que d'abandonner cette rivière. » Lettre de Vendôme au roi; 1 er juillet 1706; Archives de la Guerre, vol. 1963, n° 2.— Pelet, t. VI, p. 642.
8 « J'ose vous dire mon sentiment qui est fortifié par la sagesse convenable aux gens de ma profession, et qui préfèrent toujours ce qui est plus sage à ce qui est plus courageux, je crois que vous travailleriez bien plus utilement pour assurer la conquête de Turin, si vous vous retiriez derrière te M/ncio.» Lettre de Chamillarl à Vendôme, 29 juin 1706; Archives de la Guerre, vol. 1933, n© 240.— Pelet, t. VI, p. 191 .
3 « De toutes les défensives celle du Mincio est la plus mauvaise.... A l'égard du siège de Turin, comptez comme une chose sûre qu'il ne peut «Hre troublé par M. le prince Eugène : nous avons trop d'endroits où nous pouvons l'arrêter. » Letlre de Vendôme à Chamillart ; 10 juillet 1706; Archives de la Guerre, vol. 1963, n° 58.— Pelet, t. VI, p. 842.
raée française échelonnée derrière elle, et Vendôme laissant sur l' Adige une partie de ses forces se voyait contraint de ramener le reste de son armée aur le bords du Mincio. Le duc d'Orléans et Marsin arrivaient pendant cette retraite. Vendôme parut honteux de laisser les affaires en pareil état. Il feignit une assurance qu'il n'avait plus et un espoir qu'il avait moins encore. « Les ennemis sont passés, dit-il, je n'y puis que faire, mais ils ont bien d'autres obstacles avant d'arriver à Turin. » Et se retournant vers le duc d'Orléans : « Vos ordres, Monsieur, car je n'ai plus que faire ici, et je pars demain matin. 1 »
Le mal était irrémédiable; le duc d'Orléans garda vainement toutes les villes situées sur la route que devaient suivre les Autrichiens: sans s'arrêter à ces obstacles, le prince Eugène tourna le Milanais, traversa les duchés de Parme, de Modène et de Plaisance , et rejoignit Victor-Amèdêe qui sortait des Alpes et s'avançait à sa rencontre. Tous deux, sans perdre un instant, s'empressent de secourir Turin. Le duc d'Orléans, de sou côté, vole au secours de LaFeuillade,et, par une marche heureuse et rapide, arrive avant les alliés devant la place.
Turin, dont La Feuillade annonçait la conquête pour le mois d'août, était à peine investi. Les fièvres et les désertions, le feu, les sorties de l'ennemi, avaient causé des pertes considérables, tandis que la mauvaise direction du siège paralysait les travaux. Le
* Mémoire» de Saint-Simon, t. V,p. 131.
seul avantage obtenu par les Français était la prise du chemin couvert. La Feuillade avait livré ensuite trois assauts inutiles, et, dans le dernier, au moment où nos soldats montaient sur le rempart, une mine avait éclaté sous leurs pas et emporté trois cents hommes. Il était impossible de prévoir la fin du siège, et pour le continuer, il fallait battre Eugène et Victor-Amédée.
Au lieu de les attendre dans la tranchée, Philippe d'Orléans proposa de marcher a leur rencontre et de les attaquer en rase campagne. Marsin refusa en alléguant qu'il valait mieux livrer bataille devant les lignes; c'était laisser aux Français la défense d'un front de six lieues et leur ôter l'avantage du choc Philippe, désespéré, écrivit a Louis XIV pour lui demander son avis. En attendant, il assembla un conseil de guerre aGn de décider ce que ferait l'armée, si l'ennemi paraissait avant la réponse du roi ! . Le jeune duc parla avec éloquence, mais sans convaincre les généraux. Tous, à l'exception d'un seul, se rangèrent. à l'avis de Marsin; Philippe le conjura vainement, les larmes aux yeux, de marcher à l'ennemi; Marsin objecta froidement la décision du conseil de guerre. 11 faut tout dire , l'esprit du maréchal était troublé par des pressentiments d'une fin prochaine, qui viennent assaillir les plus braves
1 Lettre du duc d'Orléans au roi; 31 août 1700; Archives delà Guerre, vol. 1906, n° 370. L'avis de Louis XIV fut conforme à celui du duc d'Orléans, mais il arriva sept jours après la bataille. V. Archives de la Guerre, vol. 1933, n° 4, et Pelet, t. VI.
comme les plus timides. Depuis son arrivée en Italie, au milieu des campements ou des conseils, dans les marches ou dans les combats, partout il avait l'image de la mort présente à l'esprit. Une lettre égrite le jour de la bataille et remise à son confesseur pour Chamillart révèle le secret de sa faiblesse \ C'est ainsi que, dans des temps plus anciens, Brutus, la veille de Philippes, voyait un spectre soulever les plis de sa tente et lui donner rendezvous pour le lendemain.
Le duc d'Orléans, désespérant désormais de triompher de l'opiniâtreté pusillanime du maréchal, ne voulait pas assumer la honte qui allait inévitablemept frapper non -seulement les généraux, mais la France tout entière; il prit donc le parti de quitter immédiatement l'armée et demanda sa chaise de poste, A cette nouvelle, tous les officiers généraux se réunissent autour de lui et le supplient de rester. Il cède à leurs pressantes sollicitations, et renonce à s'éloigner; mais il refuse formellement de prendre part au commandement et même de donner le mot d'ordre, prétendant laisser à Marsin et à La Feuillade toute la responsabilité des mesures
» « Comme cetle lettre ne doit vous être rendue qu'après ma mort, je vous demande par tout ce qu'il y a de plus saint dans l'amitié des nonnèles gens de me garder le secret de la foiblesse qui m'occupe. Depuis que j'ai reçu les ordres du roi que vous m'avez envoyés en Italie, je n'ai pu gagner sur mon esprit que je ne sois tué dans cette campagne, H la mort se présente à moi à chaque moment et m'occupe le jour et la nuit. » Lettre de Marsin à Chamillart ; 6 septembre 4706; Archives de la Guerre, vol. 1966, no 46.— Pelet, t. VI.
qu'ils ont cru devoir prendre. Il persistait toujours dans ses résolutions, se tenait enfermé dans sa tente, et se montrait à peine aux soldats, lorsque, dans la nuit du 6 au 7 septembre, il reçut un billet d'un partisan, qui lui mandait que le prince Eugène était sur le point de passer la Doire et qu'il se préparait à attaquer les Français. L'intérêt de l'armée lui fait oublier ses ressentiments; en un instant il est debout; il quitte sa tente, court éveiller Marsin, lui montre la dépèche et s'écrie que le moment est venu de se mettre en marche et d'aller surprendre les ennemis au passage de la rivière. Marsin repousse ce précieux avis, prétend que la nouvelle est fausse et exhorte le duc à prendre du repos. A peine est-il rentré, que de toutes parts arrivent des messages qui confirment l'approche des alliés ; plusieurs officiers généraux, au nombre desquels était d'Estaing', celui-là même qui avait voté dans le conseil pour le duc d'Orléans, s'efforcent d'apaiser la juste colère que ce dernier avait ressentie après l'accueil du maréchal, et le décident à grand'peine à monter à cheval et à parcourir la tête du camp.
Les soldats connaissaient déjà le duc d'Orléans, et les [plus anciens pouvaient se rappeler encore l'étonnante hravoure qu'il avait déployée aux journées de Steinkerque et de Nerwiude? ils ne pouvaient donc s'expliquer son inaction ei ne savaient à quelle cause attribuer son apparente indifférence dans des circonstances aussi critiques. Comme il passaitdevant le régiment de Piémont, un d'eux s'avança vers lui
et lui demanda s'il était vrai qu'il leur refuserait son épée. Cette question inattendue coupa court à toutes ses hésitations ; le revirement que les supplications réitérées des généraux n'avait pu opérer, la brutale franchise d'un soldat le produisit aussitôt. Oubliant que son amour-propre avait été froissé de la manière la plus humiliante, et ne réfléchissant pas qu'il va faire le plus grand sacrifice que puisse faire un général, en exposant sa réputation dans une action dont il a depuis longtemps prévu la fatale issue, il parcourt les lignes, donne des ordres et prend les mesures les plus urgentes pour repousser une attaque qui va commencer dans quelques heures.
Cependant Marsin, après avoir refusé de croire à l'arrivée des ennemis, est enfin obligé de se rendre à l'évidence; il peut, dès à présent, calculer toutes les conséquences de sa déplorable conduite ; paralysé par le sentiment de sa faute, qu'il a reconnue trop tard, il reste inactif et ne donne aucun ordre, tandis que La Feuillade, jaloux de prouver qu'il est aussi mauvais général que malhabile ingénieur, prescrit des mesures dangereuses et contradictoires qui révèlent toute son inaptitude et font présager les plus grands désastres.
Que devait-il résulter de ce défaut d'unité dans le commandement et de ces démêlés qui, depuis huit jours, divisaient les chefs, et dont le bruit était parvenu jusqu'à l'oreille du soldat? Le plus redoutable fléau qui puisse assaillir une armée a la veille d'une bataille, l'indiscipline, régnait dans nos rangs ; l'inn. 11
subordination était a Tordre du jour. Le duc d'Orléans ayant ordonné à un escadron du régiment d'Anjou de franchir un pont pour aller garder les ligues, l'officier qui commandait ce corps de troupes opposa un refus formel, et le prince, ne pouvant maîtriser son indignation, le frappa au visage et fit son rapport au Roi.
Sur ces entrefaites , Eugène et Victor-Amédée étaient arrivés devant Turin, et, cçinme les Français étaient restés dans leurs lignes, ils avaient pris leurs dispositions pour les y forcer. Le 7 septembre 1706, sur les dix heures du matin, ils rangent leurs troupes en longues colonnes et les mènent sur nos retranchements. En tète marchent les grenadiers, puis le reste de Finfanterie et la cavalerie ; dans les intervalles roulent les canons. Les fantassins s'avancent l'arme au bras, les canonniers la mèche allumée ; défense est faite aux tambours de battre et aux soldats de tirer. Les ennemis traversent ainsi la vaste plaine de Turin. Pendant cette marche,rartillerie française, placée sur les retranchements, fait feu de toutes pièces, et ses boulets, lancés dans ces longues colonnes, renversent des files d'hommes et de chevaux. Les alliés, sans se déconcerter, s'avancent en silence jusqu'à dix pas des retranchements. Ils déchargent alors tous leurs canons et s'élancent à l'assaut. Les Français, qui visent à couvert, les reçoivent avec un feu terrible et leur mitraille abat toutes les tètes des colonnes ennemies. Les alliés ripostent en vain de tous leurs feux : leurs balles frappent les fascines.
tandis que leurs boulets s'enfoncent dans la terre des retranchements. Trois attaques générales et acharnées restent infructueuses, et, pendant deux heures , les Français réussissent à arrêter l'ennemi.
La victoire restait douteuse; le duc de Savoie la décida. Nos lignes n'étaient pas également fortifiées. Elles avaient sur quelques points six pieds de haut, mais sur d'autres, notamment dans l'intervalle compris entre la Sture et la Doire, elles s'élevaient à peine à la ceinture, et, par une coupable négligence, dans cette partie déjà si faible, Marsin avait placé peu de soldats. Victor-Amédée aperçoit cette brèche, s'y précipite avec ses meilleures troupes, escalade le retranchement, et, malgré leur énergique résistance, culbute les bataillons qui le gardaient. Ses soldats écartent la terre fraîchement remuée, et pratiquent de larges ouvertures, où toute leur cavalerie, qui n'a pas encore donné, se jette au galop, le sabre en main. Notre droite, surprise par cette attaque, est enfoncée sur plusieurs points. Le duc de Savoie poursuit ses avantages : il tourne nos lignes et prend en flanc le centre qu'Eugène attaquait de front et qu'il ne pouvait forcer. Une mêlée terrible s'engage sur ce point, où combattent le duc d'Orléans etMarsin. Tous deux sont dangereusement blessés, et leur absence augmente le désordre ; les Autrichiens remportent enfin ; à l'exemple des Piémontais, ils écartent la terre des relratichements et frayent un passage à leurs escadrons. Les charges des deux cavaleries
achèvent de rompre les Français, et le centre est forcé de toutes parts.
La gauche seule tenait encore. Elle occupait la plus forte partie des lignes, et s'appuyait sur un bâtiment élevé, le château de Lucento, d'où elle faisait un feu plongeant et terrible. Elle arrêta seule l'armée ennemie. Les alliés, trois fois montés sur ses retranchements, sont trois fois repoussés à la baïonnette. Mais leurs forces grossissaient sans cesse. De leur gauche, de leur ceutre désormais victorieux, ils amènent des troupes qui reviennent à la charge. Pour comble de malheur, en ce moment critique , une brigade entière et celui qui la commande refuseutde marcher au secours de nos soldats épuisés par ces attaques réitérées. Celte criminelle désobéissance permet à l'ennemi de poursuivre le cours de ses succès ; écrasés par le nombre, les vaillants défenseurs du château de Lucento se décident enGn à l'évacuer et quittent le champ de bataille. La Feuillade, qui pendant l'action u'a cessé de contrarier les ordres du duc d'Orléans, s'abandonne au plus violent désespoir , et ne trouve d'autre parti à prendre que celui de lever le siège en toute hâte, d'enclouer ses canons et de brûler toutes ses poudres. Quant à Marsin, gravement blessé vers le milieu de la bataille, il avait été transporté dans une maison de paysans, près des magasins de La Feuillade, lorsque l'explosion des poudres remplit sa chambre de feu et de fumée. Le maréchal voulut fuir, mais, trop affaibli par la perte de son sang, il retomba et mourut
étouffé. Ainsi s'accomplit ce funèbre pressentiment qui troubla ses derniers jours el lui fît peut-être oublier son devoir *. Le soir même, tandis que notre armée s'éloignait h la sombre lueur des incendies, Eugène et Victor-Amédée entraient h Turin , au bruit des cloches et de l'artillerie 2 .
L'Italie cependant n'était pas encore perdue. Si Marsin était mort, si La Feuillade était démoralisé au point de négliger les précautions que recommandait la prudence la moins éclairée, le duc d'Orléans restait encore pour veiller au salut de l'armée et rétablir sa confiance ébranlée pendant celte journée désastreuse. On l'avait vu sans cesse au plus fort de la mêlée ; blessé d'abord à la hanche, atteint ensuite d'une blessure beaucoup plus grave au poignet, il s'était constamment fait remarquer par un sang-froid digne de Vendôme, multipliant les ordres, excitant les officiers et menant lui-même au feu de l'ennemi les bataillons et les escadrons. Si la souffrance, la fatigue, la perte de son sang l'avaient obligé à s'éloigner pendant quelques instants, il avait reparu bientôt plus ardent et plus intrépide.
Sans se laisser abattre par une si terrible catastrophe, il eut encore assez de présence d'esprit pour
1 t Nous ne savons aucune particularité de ce qui s'est passé dans ce combat, si ce n'est que ce pauvre maréchal de Marsin y a élé tué aussi bien que plusieurs ofticiers de considération. Qui auroit jamais cru que le maréchal, aussi brave et aussi vif qu'il éloit, eût pris un parti de trop de prudence contre l'avis de ce qu'on dit de Son Altesse Rojale? » Lettres de madame det Urtins à madame de Maintenon , t. III, p. 354.
1 Archives de la Guerre; lettres de M. de Saint-Frémonl, de M. d'Albergotti et de M. de Muret à Chamillart. Pelet, t. VI, p. 652 et suiv.
songer à sauver ses munitions et son artillerie, et assez d'énergie et de fermeté pour réunir les officiers généraux» afin d'aviser avec eux au moyen de reprendre Turin, de cerner l'armée victorieuse et de lui faire expier par une destruction complète le triomphe inespéré qu'elle venait de remporter. Ce projet était d'autant plus facile à réaliser que laLombardie était encore gardée par un corps de vingt mille hommes, Français ou Espaguols, commandés par un des lieutenants du duc d'Orléans, M. de Médavy, qui jouissait dans l'armée d'une estime méritée. Si le prince pouvait opérer sa jonction avec son lieutenant, c'en était fait des alliés : réduits à vivre dans une contrée dévastée depuis longtemps par la guerre, ils auraient été contraints de mettre bas les armes et de subir les conditions les plus humiliantes. Malheureusement, le duc d'Orléans avait compté sans les misérables passions des hommes auxquels il espérait faire comprendre ses desseins ; depuis le commencement du siège, les généraux avaient levé des contributions énormes dans le pays, et il leur en coûtait, aujourd'hui que la guerre semblait terminée par une honteuse défaite, de perdre le fruit de leurs exactions et de poursuivre une campagne qui leur faisait entrevoir de nouveaux périls et de dangereux hasards; aussi s'écrièrent-ils d'une voix unanime qu'il y avait delà témérité à rester en Italie, que les routes étaient impraticables et que le seul parti à prendre était de retourner en France. Est-il besoin d'ajouter que La Feuillade était un des plus ardents à dénigrer les
savantes combinaisons du duc d'Orléans?Ce dernier, comprenant enfin quel était le honteux mobile qui guidait les généraux, ferma tout à coup la discussion, et, faisant valoir son autorité, ordonna que Ton eût à se préparer a prendre la route du Pô.
Sur ces entrefaites et dés les premiers pas se présentèrent tout à point des messagers, pour annoncer qu'on avait vu des régiments piémontais, commandé* par le duc de Savoie en personne, occupant les passages et tout prêts à s'opposer à la marche de l'armée. Le prince apprenait en même temps que, par suite d'ordres contradictoires qui plus tard furent imputés à La Feuillade, les convois de vivres et les munitions avaient été dirigés sur la route de France, et que nos troupes étaient exposées à tout instant à subir les horreurs d'une famine. Dans ce fâcheux concours de circonstances, en apparence fortuites, dans ces bruits répandus à dessein et dont la fausseté ne tarda pas à être constatée, il était impossible au duc d'Orléans de ne pas reconnaître mi désir malveillant de contrecarrer toutes ses instructions et d'en paralyser les effets ; et tous les murmures qui se faisaient entendre autour de lui ne pouvaient que corroborer cette opinion. Les forces humaines ont leurs limites : ne voyant autour de lui que désobéissance, révolte et trahison, souffrant cruellement des blessures qu'il avait reçues 1 et qui le forçaient à
1 « Il fat en danger jusqu'au 24 septembre. » Correspondance de madame de* Urtins, t. !•», p. 91.
rester dans sa chaise ; découragé d'ailleurs par Tinutilité manifeste des efforts qu'il avait faits pour maintenir ses généraux dans le devoir , il se vit contraint de céder au vœu général 4 , non pas toutefois sans stigmatiser par de sanglantes ironies * la lâche cupidité de ces hommes, qui sacrifiaient à des intérêts privés l'honneur et le salut de leur pays. Il s'enferma dans sa voiture et reprit le chemin des Alpes avec l'armée, qu'il établit dans la Savoie.
Cette retraite, conseillée par l'avarice et par la peur, eut des conséquences plus funestes encore que la bataille.
Désormais rassurés du côté des Alpes, Eugène et Victor-Amédée envahissent le Milanais , dont les habitants passent avec indifférence de l'Espagne à l'Autriche. Les municipalités courent à la rencontre d'Eugène , pour prêter serment à leur nouveau maître l'archiduc Charles, et, ne redoutant que la guerre, elles s'opposent partout à la résistance des Frauçais. A Pavie , les habitants se soulèvent et demandent à grands cris la capitulation. A Alexandrie, le peuple force le gouverneur, par des actes sauvages, à ouvrir les portes de la ville. Malgré la défection des Lombards, les généraux de Louis XIV et de Philippe V font leur devoir. M. de la Florida,
i € Quelle fureur ont doue les officiers de l'armée de M. le duc d'Orléans de revenir à Paris ! Je ne comprends plus rieu a la plupart des lêtes, elles me paroissent irès-démanchées. « Correspondance de madame des irsins, t. 111, p. 374 .
1 Saint-Simon, t. V. p. 152.
officier espagnol, enfermé dans la citadelle de Milan, bombarde les habitants, qui voulaient le réduire à la famine, et les force k nourrir ses soldats. Un officier français, M. de Ramiroix, fait mieux encore : avec deux cents hommes, il tient pendant cinq semaines dans le château de Tortone. Les Autrichiens, qui avaient ouvert une large brèche, le somment de capituler; Ramiroix refuse, soutient l'assaut et meurt avec tous les siens sur le rempart. Ce sacrifice est inconnu : les dévouements ont aussi leur destinée. La résistance des garnisons françaises disséminées dans laLombardie dura jusqu'au printemps de 1707. A cette époque, un traité conclu avec l'empereur les arracha à la captivité et à la mort. Elles revinrent lentement et par petits détachements à travers le Piémont. Victor-Amédée voulait les désarmer à leur passage, mais, devant la Bère attitude de ces vieux soldats, il n'osa accomplir un dessein qui était la violation la plus complète du droit des gens.
Ainsi, par la médiocrité de Chamillart, l'entêtement de Vendôme, l'iucapacité de La Feuillade, la faiblesse de Marsin, se vérifiaient les sombres prophéties de Vauban. En quelques heures, Louis XIV perdait deux armées, le chemin et le rempart des Alpes, le Piémont si difficilement conquis en trois ans, cette Italie si souvent fatale à nos armes. Philippe V perdait le Milanais, qui appartenait à l'Espagne depuis Charles-Quint et passait sans retour k l'Autriche. Il avait déjà perdu la Belgique après la déroute de Ramillies, il ne conservait plus mainte-
liant, en dehors de l'Espagne, que les Deux-Siciles et la Sardaigne. En Espagne même, les alliés occupaient la Catalogne et le royaume de Valence, et, comme nous Talions dire , ils arrivaient jusqu'à Madrid.