CHAPITRE IX
Philippe V forme le projet de reprendre Barcelone,— H enjoint à Tessé de se transporter en Catalogne avec l'année d'Estramadure. — Dangers de cet ordre qui ouvre le chemin de Madrid aux Anglo-Portugais. —Inutiles observations et départ de Tessé. —Siège de Barcelone par terre et par mer. — Résistance acharnée des habitants. — Arrivée de l'amiral Lacke à leur secours.— Abandon du siège.— Eclipse de soleil- — Difficile retraite des Français par le Roussillon.— Embarras de Berwick en Estramadure. — Désobéissance des généraux espagnols. — Marche des Anglo-Portugais sur Madrid.— Retraite de la cour à Burgos.— Pénible voyage de la reine en Castille. — Acclamations, offrandes et enrôlements des Castillans. — Entrée des alliés à Madrid. — Froide attitude des habitants. — Assassinats, empoisonnements. — ■ Perles des Anglo-Portugais à Madrid. - Leur départ. — Leur jonction avec l'archiduc et Peterborough. — Leur retraite devant Berwick et leur entrée dans le royaume de Valence. — Dissensions dans l'armée ennemie.— Départ de l'archiduc et de Peterborough.— Rentrée triomphale de Philippe V à Madrid.
Nous avons vu comment les Anglais avaient débarqué l'archiduc Charles en Catalogne, comment ce prince avait soulevé Murcie et Valence, comment il avait établi à Barcelone une royauté rivale, levé des régiments, frappé monnaie, rendu la justice; comment il régnait depuis un au sur la moitié de l'Espagne, des Pyrénées au Guadalquivir. Ces revers, la présence d'un rival, trônant à cent lieues de Madrid, humiliaient profondément Philippe V. Indolent, mais
fier, il brûlait d'aller combattre l'archiduc l , et, consultant plus son dépit que sa puissance 2 , il résolut de reconquérir la Catalogne à Fouverture de la campagne. Dès les premiers jours de l'hiver 8 , il écrivit au maréchal de Tessé de mener en Aragon tous les régiments français de l'armée d'Estramadure, et d'y attendre le printemps, lui annonçant qu'il viendrait alors le joindre pour entrer avec lui en Catalogne, soumettre les habitants et peut-être finir la guerre en prenant avec Barcelone l'archiduc et les Anglais*. Tessé fut épouvanté d'un tel ordre. L'armée d'Estramadure, qui comptait vingt-cinq mille soldats, était la seule force de Philippe V, et il fallait la traîner, elle', ses bagages, son artillerie, au cœur de l'hiver, à travers les boues, les neiges, les défilés, les chemins effroyables de l'Espagne , a une distance de cent lieues, du Portugal aux Pyrénées. Bien plus, en quittant TEstramadure, Tessé laissait la frontière ouverte et livrait aux Anglo-Portugais la route de Madrid. Pour reprendre Barcelone, Philippe V engageait à la fois son trône et son armée. Tessé communiqua ses alarmes à Chamillart en y mêlant, suivant son habitude, des plaisanteries sur les affaires et les misères de l'Espagne 5 ; il représenta ensuite à Madrid les
1 a Notre roi brûle d'aller chercher l'archiduc... lia écrit à M. te maréchal de Tessé de lui amener ses troupes au plus tôt. » Correspondance de madame des Ursins, t. III, p. 250.
* « Le siège de Barcelone fut entrepris avec colère, » dit Louville.
Mémoires, t. II, p. 103.
* William Coxe, t. III, p. 255.
' « Je crains qu'au printemps. nous ne nou* trouvions sans armée,
dangers d'une telle entreprise l , puis, voyant l'inutilité de ses avis, il se décida à exécuter les ordres de Philippe V. Louis XIV envoya, pour le remplacer en Eslramadure, Berwick, l'homme le plus propre à couvrir une frontière. Avec des milices et quelques troupes espagnoles, Berwick dut arrêter quarante mille Anglo- Portugais, soldats aguerris, munis de toutes choses, commandés par le Français Galway, esprit froid et tenace, et le vieux Portugais Las- Minas, qui conservait k soixante-dix-sept ans l'ardeur des plus jeunes capitaines.
Abandonnant l' Eslramadure , Tessé s'achemina vers le nord, et après la marche la plus rude à travers la Castille et l' Aragon, il arriva sur les bords de l'Ebre, où il passa l'hiver sans vivres, sans argent, dans un pays pauvre, montueux et révolté 2 . L' Aragon se soulevait derrière lui. A Saragosse, les habitants tirèrent sur un de ses régiments qui avait pris trois paysans soupçonnés d'assassinat ; l'insurrection devint générale ; les captifs furent délivrés , les bagages pillés, et le maréchal fut assiégé jusque dans
sans Catalogne et sans frontière de Portugal ; car pour Barcelone, je ne sais si je ne me trompe, mais sans une puissante armée de terre par le Roussillon et une puissante armée navale, je ne vois pas trop le chemin de cette conquête. Lettre de Tessé à Chamillart; 11 novembre 1705. Archives de la Guerre, vol. 1888, n» 47.
1 • Malgré tout ce que le maréchal put dire, le roi d'Espagne demeura ferme dans sa résolution. » Mémoires de Berwick^ p. 273.
* « J'arrive dans un pays révolté, sans magasins, sans gros canon, ni dans la plupart despa>s,de chemins praticables àen pouvoir conduire... dans cet état, sans vivres, sans magasins, sans argent, sans grosse artilleris, sans poudre et sans voitures.... » Lettre de Tessé à Chamillart ; 20 janvier 1706. Archives de la Guerre, vol. 1979, n° 26.
sa maison 1 . A Guerra. près de Saragosse, un lieutenant fut trouvé mort dans son lit. Les Français, furieux, démolirent la maison du meurtrier et saccagèrent le village. Les paysans des environs vinrent au secours de leurs voisins, et il en résulta des rixes sanglantes *■ Épouvanté de ces soulèvements, qui présageaient une révolte générale de T Aragon, le maréchal écrivit lettres sur lettres k Chamillart pour lui communiquer ses alarmes. Il prédisait les plus grands malheurs, un échec devant Barcelone, la perte de l'Estramadure , la fuite de la reine et l'entrée des Anglais à Madrid 3 . Mais Louis XIV, habitué aux plaintes de ïessé, dédaigna celte fois ses conseils et répondit qu'il prenait la responsabilité des événements. Chamillart réunit dans le Roussillon une armée de dix-huit mille hommes, commandée par un habile officier, M. de Legall, qui passa les Pyrénées, culbuta les bandes catalanes, et vint camper sous Barcelone. Le comte de Toulouse, avec vingtsix vaisseaux chargés de munitions et de grosse artille-
1 Suivant Saini-Simon, t. V, p. 3, quarante grenadiers et trente officiers furent tués ou blessés dans ce tumulte. * William Coxe, t. I", p. 459.
s « Si le royaume d'Aragon se révolte, si l'armée de Portugal entre en Estramadure, choses qui sont très-apparentes et très-possibles, s» quelques vaisseaux apportent quelque monde de débarquement sur les côtes de Valence qui retomberait dans sa première révolte, alors le roi d'Espagne n'aurait de chemin pour rentrer en Espagne que celui de France en faisant le tour des Pyrénées, et la reine se trouverait obligée de sortir de Madrid un pied chaussé et l'autre nu.... » Lettre deTessé à Chamillart; 20 janvier 1700. Archives de la Guerre, vol. 1976, n' 26. Cette lettre est remarquable : tous les événements annoncés par Tessé s'accomplirent.
rie, mouilla devant la place et ferma la mer. Phi* lippe V rejoignit Tessé dans les premiers jours du printemps. Tous les deux avec vingt-cinq mille soldats traversèrent les montagnes de la Catalogne et retrouvèrent devant Barcelone Legall et le comle de Toulouse» L'heureuse réunion des trois armées semblait présager la victoire, et Tessé lui-même adressait à Louis XIV les plus incroyables flatteries \ où le courtisan s'efforçait de faire oublier les sinistres prévisions du général.
Malheureusement, au lieu d'attaquer Barcelone par le Montjuich, comme l'avait fait Peterborough, Tessé ouvrit la tranchée devant la ville et perdit de la sorte un temps précieux. Moins obstiné que La Feuillade à Turin, il reconnut du moins son erreur, et reporta ses batteries devant la citadelle, où il rencontra la résistance la plus acharnée. Pour grossir la petite armée de l'archiduc, qui no comptait, avec ses régiments catalans, que deux mille hommes de troupes réglées, les moines et les prêtres s'enrôlèrent par bandes sous ses drapeaux *. Les capucins se distinguèrent aux premiers rangs ; leurs longues barbes étaient rattachées avec des rubans de couleur rouge, celle de Charles III. Les femmes,
1 ■ Si Ton tenait un consistoire pour décider de l'infaillibilité du roi comme on en a tenu un pour celle du pape, je déciderais pour celte de Sa Majesté. Ses ordres ont confondu toute la science humaine, » Lettre de Tessé à Chamillart; 3 avril 1706. Mémoire* de NoaUlet, p. 192.
* « Les moines, dit Saint-Simon, t. V, p. 75, combattaient les soldats du Roi Catholique et de Sa Majesté Très-ChréUenne comme s'ils eussent été des Turcs ou des hérétiques. •
à l'exemple des prêtres, s'élaient formées en compagnies, gardaient les portes et combattaient comme des soldats \ L'archiduc promit solennellement de mourir ou de se faire prendre avec ses défenseurs *. Pour stimuler leur enthousiasme, il leur annonça un jour que la Vierge lui était apparue et lui avait promis que ses fidèles Catalans ne l'abandonneraient pas. Ce faux miracle excita jusqu'au plus violent fanatisme le courage des assiégés 3 .
Malgré leur furieuse résistance , Tessé emporta d'assaut le Montjuich à la baïonnette*. Cet avantage exaspéra les habitants. Le lendemain, ils firent une sortie générale : conduits par leurs prêtres, qui portaient les bannières des confréries et, parmi elles, la bannière rouge de sainte Eularie, l'une des patronnes de la ville, ils assaillirent les tranchées et renouvelèrent cette terrible attaque les jours suivants. Derrière l'armée, pendant ce temps, dix mille paysans enveloppaient les lignes, coupaient les convois, et enlevaient les soldats, à cent pas de la tranchée. Malgré l'argent offert par Philippe V, les Catalans refusaient leurs services, et les Français, harassés par les gardes, avançaient très-lentement 5 . Le plus habile des ingénieurs après Vauban, M. de Lapara,
1 Mémoires de Tessé, de Noailles et de Saint-Philippe. * Saint-Philippe t. 11, p. 19.
3 « Ceci n'est point une fable » dit Tessé dans une lettre citée dans les Mémoires du duc de Noailles, p. 103.
♦il avril 1706.
5 « Les assiégeants n'étoient pas assez nombreux et ne dorrooient qu'une nuit sur trois. » Saint-Simon, t. V, p. 75.
qui dirigeait les travaux, avait été tué eu allant reconnaître des ouvrages. L'artillerie, prise à la hâle à Toulon, se trouvait défectueuse ; les boulets n'étaient pas de calibre ; les bombes crevaient en l'air; les canonniers et les bombardiers sortaient de leurs villages 1 ; et cependant les vivres s'épuisaient, le scorbut dévorait la flotte, et l'amiral Lacke, avec cinquante vaisseaux, arrivait au secours des assiégés, t 11 faut, écrivait avec raison Tessé, que d'ici à huit jours nous prenions Barcelone ou que Barcelone nous prenne. » Le maréchal redoubla d'efforts, ouvrit une brèche large de soixante-dix toises, et se préparait à donner l'assaut 2 le lendemain à la pointe du jour, lorsqu'un vaisseau envoyé en reconnaissance signala les drapeaux de la flotte anglaise 3 . Ce fut comme un coup de théâtre : Tessé suspendit ses préparatifs; le soir même, le comte de Toulouse gagna la pleine mer, ne pouvant lutter avec vingt-six vaisseaux contre cinquante 4 . L'amiral Lacke jeta dans la ville des renforts si considérables, que le nombre
1 « La grande affaire est noire artillerie.... Permel lez-mot de vous dire deux mois sur le compte de ladite artillerie : Si l'on avoit voulu choisir dans le rebut des arsenaux, Ton n'auroit pas fait autrement. Je n'ai pas une pièce en état de tirer deux cents coups sans être éventée. J'en ai actuellement vingt hors d'état, des grains mal mis, des pièces défectueuses, des pièces folles, tout est vicieux et dans un élat dont je vous cache la moitié. Idem des bombes; la moitié crèvent en l'air: les fusées sont trop courtes ou trop vieilles ou point ajustées aux bombes; enEn de trente il y en a vingt qui cassent en l'air. » Leltre de Tessé à Chamillart, 29 avril 1706; Archives de la Guerre, vol. 1997, no 79.
» Cet assaut devait emporter la place, suivant le duc de Noailles. Mémoires de Noailles, p. 193.
3 Saint-Philippe, t. Il, p. 24. 6 ma au soir.
» Dans la nuit du 6au 7 mai 1706. SainuPhilippe, t. II, p. 30.
il. 4 2
des assiégés se trouva supérieur à celui des assiégeants. Philippe V renonça à prendre Barcelone; mais la retraite même était coupée: pour regagner Madrid, il fallait traverser deux provinces en armes , la Catalogne et l'Àragon, et livrer une série de petits combats qui auraient détruit Parméc. Tessé prit le seul parti possible, celui de revenir à Madrid parla France; il abandonna à l'ennemi sa grosse artillerie, cent soixante pièces de canon, soixante mortiers, cent cinquante milliers de poudre, soixante mille sacs de grain, et, dans la nuit du 12 mai, il se replia vers les Pyrénées, conGant a la générosité de Peterborough ses blessés et ses malades \ Les Catalans de l'archiduc voulaient les égorgef, mais Pelerborough réussit a les soustraire à leur fureur, les fit soigner et les renvoya plus tard à Toulon.
Cette retraite de Philippe Y, si humiliante et si désastreuse, commença sous de funèbres auspices. Le premier jour, h midi, il y eut une éclipse totale de soleil, et la nuit surprit les colonnes en marche. L'obscurité était si profonde que les étoiles parurent au ciel pendant trois heures. Les soldats s'arrêtaient effrayés, se cherchaient, s'appelaient, se serraient les uns contre les autres, redoutant une surprise de l'entiemi, mais plus encore cet étrange phénomène qui voilait le jour. Les Espagnols, plus superstitieux, voyaient dans celte éclipse un fatal présage : c'était, disaient-ils, la fortune de Louis XIV qui disparaissait
» Il y en avait six cents, Mémoires de Berwick, p, 377.
avec son emblème, le soleil des Bourbons qui se voilait pour toujours \ Les animaux étaient effrayés comme les hommes : le cheval de Philippe V s'arrêta tout k coup et refusa d'avancer \ Le retour du soleil ' dissipa les alarmes, mais non les périls de l'armée; les Catalans , abrités par les haies et les buissons, l'inquiétaient par des fusillades continuelles. Us se postaient dans les chemins étroits des montagnes, de ravin en ravin, de défilé en défilé, et, pendant huit jours entiers, il fallut à chaque pas livrer bataille. Les paysans brûlaient les villages, emmenaient dans les bois leurs troupeaux et leurs familles, et, préférant leur haine à leur fortune, détruisaient les provisions qui pouvaient servir aux Français. L'armée perdit dans celte retraite trois mille soldats et tous les Iraînards. Enfin, après quinze jours de souffrances et de combats, Philippe Vet Tessé rentrèrent en France. Tessé prétexta une maladie et remit le commandement à Legall, qui ramena l'armée en Espagne, par le Roussillon et le Béarn. Philippe V prit les devants et courut à Madrid. Les sombres prévisions de Tessé venaient de s'accomplir : Galvvay et Las Minas envahissaient l'Estramadure et s'avançaient sur sa capitale.
Avec six mille chevaux et quatre mille fantassins, Berwick ne pouvait arrêter quarante mille hommes.
1 Villiam Coxe, t. IV, p. 281. Ce fut aussi l'impression des alliés. Les Hollandais exploitèrent la grande éclipse de soleil qui s f est montrée le 12 mai 1706. V. le Recueil de pièces historiques taollando-françaises, relatives au règne de Louis XIV.
« Mémoires de Saint-Philippe.
Confiant dans la sécheresse et la misère de FEstramadure, il espérait du moins retarder l'ennemi, mais il rencontra dans les généraux espagnols une mesquine jalousie et une honteuse insubordination. MM. d'Hijar, de Bay et de Villadarias, campés avec quinze mille hommes dans les provinces voisines, auxquels il avait donné Tordre de venir le joindre avec leurs corps, lui firent répondre qu'en leur qualitéde capitaines généraux, ils n'avaient pas d'ordre à recevoir d'un maréchal de France, et gardèrent leurs soldats 1 . Cette désobéissance devant l'ennemi souleva Berwick ; il se plaignit auprès de Philippe V de ses lieutenants ; mais le roi d'Espagne garda le silence.
Resté seul avec un faible détachement Berwick voulut encore disputer le terrain. Il établit dans Alcantara ses quatre mille fantassins, avec un officier espagnol, M. de Gasco, lui ordonnant de tenir jusqu'à la dernière extrémité et si les ennemis lui refusaient une capitulation, de s'échapper à la faveur des broussailles qui environnaient la place 2 . Gasco livra
1 « Tant que les représentations seront à la mode en Espagne et qu'un officier osera différer d'exécuter les ordres du général, les affaires ne peuvent aller que mal.... Il seroit bien mieux pour le service du roi d'Espagne qu'il n'y eut dans les provinces de la frontière que des lieutenants généraux; ceux-là obéiroient peut-être sans difficulté, et quant à moi, je vous assure que je me passerois fort bien de l'honneur de commander à des capitaines généraux, j'aimerois mieux commander a des gens de moindre grade qui m'obéiroient sans réplique. » Lettre de Berwick à Chamillarl, 18 avril 4706; Archives de la Guerre, vol. I97C, n° 259.
* Mémoires de UerwicU, p. 275.
la ville aux premiers coups de canon, après cinq jours de tranchée l , sans attendre même qu'il y eût une brèche, et écrivit au maréchal pour justifier sa conduite. Berwick refusa de lui répondre, ne voulant point avoir de commerce avec un homme qui avait manqué à son devoir et à son pays, et il déclara k Chamillart que si Gasco tombait dans ses mains, il lui ferait couper la tête*. Cette trahison lui enlevait toute son infanterie ; il harcela quelque temps l'ennemi avec sa cavalerie, puis se replia dans la Castille, à Guadalajara, sur la route de Saragosse, à quelques lieues de Madrid. Là il attendit le retour de Philippe V et de Legall qui ramenait Tannée de Barcelone à travers les Pyrénées, et rentrait en Espagne par la Navarre.
Parti le 1" juin à cheval, Philippe V arriva à Madrid le 6 au soir, couvert de poussière, suivi de quelques gentilshommes et d'une faible troupe de cavalerie. L' Aragon, la Catalogne, le royaume de Valence, étaient entièrement soulevés 8 ; il était vaincu partout , à Barcelone et en Estramadure ; les Madrilènes toutefois l'accueillirentavec enthousiasme.
1 Mémoires de Noailles.
2 « C'est une chose si honteuse que tous ses amis le condamnent, et en effet, ce ne peut être que lâcheté ou perfidie qui l'aient conduit à se rendre prisonnier, sa place n'étant pas encore ouverte, ne manquant de rien et ayant dix bataillons, dont le moindre étoil de quatre cents hommes.... Je n'ai pas voulu répondre a M, de Gasco, lequel mérite de perdre la tête, et si jamais il revient, il convient d'en faire un exemple. » Lettre de Berwick à Chamillart, 18 avril 1706 ; Archives de la Guerre, vol. 1976, n«> 259.
9 Sainl-Philippe, t. Il, p. 34.
Toutes les télés se découvrirent sur son passage; la foule le suivit jusqu'à son palais, dont elle envahit les cours, qu'elle remplit de ses acclamations 1 . La haine de la Castille contre la Catalogne se révélait par ces cris*. La rivalité des provinces, qui avait si puissamment aidé l'archiduc à Barcelone, allait désormais servir son rival. La Castille saluait dans Philippe V le roi de son choix et le petit-tils du roi très-chrétien; elle rejetait avec horreur l'archiduc Charles, le roi des Catalans, le vassal des Anglais et des hérétiques.
Malgré cet accueil, Philippe V, sans troupes et sans argent , abandonna Madrid qu'il ne pouvait défendre. Il transporta sa cour à Burgos, vieille capitalo de la Castille, et y convoqua tous les Espagnols restés fidèles. Il partit avec une faible escorte ; la jeune reine Gabrielle de Savoie 3 l'accompagnait, n'emmenant elle-même que deux femmes de chambre 4 et deux dames d'honneur ; une d'elles était la célèbre princesse des Ursins, confidente et amie du
1 « Le roi d'Espagne est arrivé en bonne santé, et arec les acclamalions du peuple ni grandes, que toutes les cours de ce palais sont pleines de gens a l'heure que je vous parle, qui crient comme des désespères en donnant mille bénédictions à Leurs Majestés. » Correspondance de madame des Ursins, t. III, p. 296.
• • La haine que les Castillans ont contre cette nation ( la Catalogne) lait qu'ils ne la ménagent pas du tout. • Correspondance de madame des Vrsins, t. III, p. 197.
3 Marie-Louise-r.abrielle de Savoie était fille de Victor-Amédée et sœur de la duchesse de Bourgogne. Née en 1688, mariée à treize ans, et déjà mère, elle avait dix-neuf ans ; elle mourut le U avril 1714.
v • La situation de la reine est très à plaindre; elle n'a auprès d'elle
que deux femmes de chambra et deux dames d'honneur La disette
d'argent l'a réduite à n'en avoir pas davantage. • Correspondance de tnadame des Urstus, t. III, p. 306.
roi, à qui il était réservé d'exercer à l'Escurial l'influence de madame de Maintenon à Versailles. Ce voyage s'accomplit au milieu des plus grands dangers : les alliés s'avançaient dans TEstramadure et touchaient à la Castille ; un parti de cavalerie pouvait à tout instant enlever le royal corlége. Il fut contraint, pour éviter les Anglais qui occupaient alors Ségoyie, de faire un léger détour, et il lui fallut même revenir sur ses pas et passer à cinq lieues des fiflflemis pour arriver à Burgos 4 .
Aux dangers incessants d'une surprise s'ajoutaient les privations d'une longue route, entreprise au cœur de l'été, à travers la poussière et les plaines nues ef brûlantes de h Castille *. Le désir qu'avait le roi de dissimuler son départ au peuple de Madrid l'avait empêché de songer aux objets de première nécessité, à tel point que la reine était partie sans un )it, et qu'elle fut réduite à accepter celui du chevalier de Bragelonne, qui commandait le détachement français chargé d'escorter les voitures de la poqr 3 . Le
i Correspondance de madame des Ur$ins, t. III, p. 309.
* La Vieille-Castille était alors une immense étendue de terrain en friche, sans arbres, sans villages, sans maisons. Une herbe courte et desséchée croissait seulement dans les vallées et suffisait à peine à la nourriture des troupeaux; les Castillans avaient et ont encore de nos jours le préjugé de ne pas laisser croître les arbres, parce que, disentils, ils attirent les oiseaux qui mangent le grain.
* « La reine a été sans lit les premiers jours : heureusement le chevalier de Bragelonne, qui commandoit le petit détachement françois qui protégeoit la cour, en avoit un tout ueuf qui suppléa fort à propos. Mais il ne fut pas si facile de suppléer au reste; car Sa Majesté n'eut que deux œufs pour souper. » Correspondance de madame des Ursins, t. III, p. 305.
soir, h chaque halte, daim les miaérablcs hameaux de la Castille, ou Ton trouvait h peine du pain, la reine couchait dans des maisons nues, sales, hideuses, qui tombaient de vétusté ! . Un assez grand nombre do dame» étaient venues offrir leurs services à la reine, qui n'avait pu se dispenser do les accepter, malgré la pénurie du trésor; cette escorte inutile no faisait qu'ajouter aux embarras delà route et aux dépenses du voyage*. Après dix huit jour» de souffrances et d'alarmes, la reine arriva enfin h Burgol, où elte logea dans l'ancien palais des rois d'Espagne , demeure sombre etdélabrée 3 , digne asile d'une fugitive ; mais lli du moins elle régnait encore.
Au milieu de ces difficiles épreuves, la fermeté (k la jeune reine ne se démentit pns un seul instant. Dés la prise d'Alcantara, et avant l'arrivée de Philippe V, elle avait été seule à l'hôtel de ville, où elle avait harangué les magistrats et obtenu d'eux tt,()0O pistolcs*. lille plaisantait maintenant des périls et des contrariétés de la route, consolait son mari qui l'aimait avec passion et souffrait de sa misère, envoyait ses diamants en France pour lui procurer quelques ressources. L'altitude des Castillans soutenait h la vérité son courage. Le soir de son arrivée ii
i - On trouvai! <lc» «Ucn on »«• pont plu» mauvais, au point qu'un? MlUralllo mYmtoiiIm flan» ma inalwin ilatia un endroit oli tout le mourir pfiMoit, . Corrrtpondnntr de madnmc tttt tlntut. 0 juillet 170», I.IN,
1 OtHli'«|>ei»M>li <Tui pUiolei purjntir»,dli madame de* VrnUu, i. III. p, 30M,
n l.fiin- « l madame «i#*h Uralua, t. III, p. 317.
* Hémtim *U Nnatllr*, p. IU4.
Burgos,les habitants vinrent lui donner une sérénade, et ils y joignirent une cantate en l'honneur de la reine. Gabrielle parut au balcon et cria: « Vivent les Castillans!» Cette prévenance les transporta de joie, et les acclamations allèrent jusqu'au délire *. A Val- • ladolid, sur le passage des voitures royales, les hommes et les femmes sortirent dans la rue, en agitant des armes et criant avec fureur : « Vive Philippe V ! et meurent les traîtres ! » Ils désignaient par ce mot les Catalans, les Aragonais, les Valenciens, tous insurgés en faveur de Charles III, et tous anciens ennemis de la Castille. L'enthousiasme fut tel que Ton redouta un instant le massacre de tous les partisans de l'archiduc à Valladolid 2 .
Galway et Las Minas cependant passaient le Tage, enlevaient Ciudad-Rodrigo, Salamanque et Bajos, franchissaient les montagnes <f î Guadarrama, qui ferment la Nouvelle-Castille comité un rempart, et arrivaient à Madrid sans livrer bataille. Les alliés firent
» « La reine arriva avant-hier soir à Burgos.... Elle fut reçue avec de grandes acclamations du peuple qui lui donna une sérénade sous ses fenêtres, oîi l'on chanta des louanges pour Sa Majesté. A la fin du concert, la reine parut sur son balcon et cria: Vivent les Castillans! Cela les transporta de joie et les obligea de nouveau à donner mille bénédictions à Leurs Majestés. • Correspondance de madame des Ursins, t. III, p. 312.
*. A Valladolid, il y eut une démonstration énergique contre les alliés. Chacun sortit de sa maison, hommes, femmes et enfants, les armes à la main, en criant avec une telle force : Vive Philippe V et meurent les traîtres ! que l'on remarqua avec bonheur que cette démonstration n'ait pas été suivie de la mort de tous ceux qui étoient soupçonnés d'appartenir à la cause de l'archiduc. • Correspondance de madame des Ursins, t. III, p. 3U.
leur entrée solennelle dans cette capitale, le 27 juin 1706, avec trente mille soldats. Ils arrivaient au bruit des instruments militaires, les drapeaux déployés, dans tout l'appareil du triomphe; ils trouvèrent les , rues désertes, les portes et fenêtres fermées. Les visages des rares spectateurs restés sur leur passage respiraient la tristesse ou la colère. Le plus profond silence accueillit la proclamation de l'archiduc, et lorsque le héraut d'armes cria en finissant : « Vive le roi Charles III! On entendit quelques hommes du peuple répliquer àdemi-voix, comme pour narguerles vainqueurs: a Vive le roi Philippe V ! « Danslacrainte d'une révolte, Gahvay et Las Minas abandonnèrent cette ville ennemie et allèrent camper a deux lieues de Madrid, au Pardo, sur les bords du Mançanarez. Là, au lieu de continuer sur Guadalajara et d'écraser la petite armée de Berwick l , ils firent reposer leurs régiments, qui marchaient depuis le Portugal. }|s attendaient aussi l'archiduc, qui, suivi de Peterborough et d'un corps d'armée, quittait Barcelone pour les rejoindre. Les alliés tenaient la capitale de Philippe V; la guerre semblait finie.
Mais les institutions humaines ont une double face, et le gouvernement fédéraliste de l'Espagne, si faible pour l'attaque, était fort pour la défense. Loin d'entraîner la conquête du royaume , comme dans les
1 > Si au lieu de s'amuser à Madrid à y faire proclamer l'archiduc et
à y attendre de ses nouvelles, ils eussent marché tout de suite après moi, ils m'auroienl infailliblement ebassé par delà l'Ebre, avant l'arrivée des recours. • Mémoires de Berwick, p. 380.
pays centralisés, la perle de la capitale ne fit qu'élargir la lutte. Chaque bourg, chaque village devint un arsenal et un camp. Toutes les provinces restée* fidèles s'insurgeant à la fois, cette guerre étrangère fut bientôt la plus formidable des guerres civiles. Ségovie se souleva dès que les alliés eurent évacué ses murs, et elle força la garnison portugaise enfermée dans le château a se rendre, à la condition de se retirer dans son pays. A Salarnanque, les habitants emprisonnèrent tous les partisans de l'archiduc, et attaquèrent uu convoi considérable des alliés qui partait de Ciudad-Rodrigo pour Madrid ».
A Tolède,la reine douairière \ veuve de Charles H, qui vivait retirée dans le palais de l'Alcazar 3 , entraînée par son affection pour son neveu, la haine des Français et l'espoir de la régence, avait embrassé avec ostentatiou la cause du vainqueur; elle avait quitté les fourrures de deuil que portaient les reines d'tspagne, fait revêtir le costume de gala à toutes les personnes de sa suite 4 , orné son palais comme pour une fête, fait proclamer l'archiduc et arboré l'étendard autrichien sur le sommet de l'Alcazar; les habitants prirent les armes, renversèrent le drapeau de Charles III, proclamèrent de nouveau Philippe V,
1 Mémoires de Berwlck, p. 381.
5 Elle était sœur delà troisième femme de l'empereur Léopold 1", qui était mère de Joseph I er et de Charles VI, et par conséquent tante de l'archiduc.
5 Ce beau palais construit par tes Maures avait été réparé par Charles-Quint.
* Saint-Philippe, t. II, p. 66-67.
et mirent chez la reine des gardes qui la retinrent prisonnière 1 . Dans la Manche les paysans envoyèrent à Philippe V l'argent qu'ils avaient reçu des alliés pour acheter leurs blés, et gardèrent tous les passages du Tage par lesquels les ennemis pouvaient recevoir des renforts du Portugal. L'Estrarcadure leva et entretint douze mille miliciens; l'Andalousie quatre mille chevaux et quatorze mille volontaires 2 .
De toutes les provinces, la Castille se montra la plus dévouée. Les paysans assassinaient les courriers, portaient à Berwick leurs dépêches et l'instruisaient fidèlement des moindres mouvements de l'ennemi 3 . Ils lui apportaient leurs grains et leurs fourrages et refusaient d'en recevoir le prix. Les plus misérables hameaux réunissaient leurs épargnes et les envoyaient à Philippe Y ; les alcades ou les curés les présentaient à la reine avec les protestations de la fidélité la plus ardente. Un riche fermier conduisit au roi ses douze fils avec un mulet chargé d'argent: « Sire, lui dit-il, je vous amène ma famille et ma fortune. » Un curé de village offrit à la reine cent vingt pistoles 4 , en lui disant que ses paroissiens étaient honteux de donner si peu ; qu'ils n'étaient que cent vingt, tous bien pauvres, mais qu'elle pouvait compter qu ils lui seraient fidèles jusqu'à la mort. Le bon prêtre pleurait en prononçant ces
1 Mémoires de Berwick, p. 379.
a Mémoires de Berwick, p. 379, et de Nouilles, p. 196. » Ibid.
Douze cents francs.
paroles ; la cour et la reine partagèrent sou émotion \ Chaque jour arrivaient des offrandes : les villes, les universités et les couvents levaient des subsides et des soldats. Les évêques envoyaient des prédicateurs dans toute l'étendue de leurs diocèses pour prêcher la guerre contre l'Àu triche 2 . Un grand nombre d'étudiants et de jeunes laboureurs accouraient sous les drapeaux de Berwick. Une haine commune, la haine de la Catalogne et des hérétiques enflammait tous ces jeunes gens. La véritable guerre, la guerre populaire, si terrible en Espagne, commençait.
Ces volontaires, qui arrivaient de toutes parts, grossirent peu à peu les forces de Berwick. Il reçut en outre l'armée de Barcelone, venue par la Navarre, et qui s'élevait à quinze mille soldats. Le maréchal compta dès lors vingt-cinq mille hommes, et, disposant désormais de forces égales à celles des alliés, il vint camper sur les bords de l'Hénarès, à Xadraque, à quelque distance de la capitale, d'où il observa l'ennemi.
De pareils résultats dépassaient toute attente ; aussi les alliés mirent tout en œuvre pour paralyser l'élan des populations restées fidèles à Philippe Y; ils firent courir le bruit qu'il allait quitter l'Espagne, et que, cédant aux sollicitations de Louis XIV, il se proposait de retourner en France. Informé de ces
1 Correspondance de madame des Ursins. Lettre du 12 août 1706. 1 Saint-Simon, t. V, p. 100. Ils contrebalançaient ainsi l'influence funeste des moines et du bas clergé, généralement hostiles à Philippe V.
calomnie*» qui menaçaient de produire leur effet habituel et qui avaient déjà occasionné quebpies désertions dans sa cavalerie, Philippe V 3C décida li passer uno revue générale de ses troupes : il se plaignit hautement de la fausseté des bruits malveillants dont il était l'objet, et jura sur sa parole royale de rester au milieu de son armée et de mourir avec son dernier escadron. Emus et charmés de ce mâle langage, les ofîlciers firent h leur tour le serment de combattre sous ses drapeaux, et do verser pour sa défense jusqu'il la dernière goutte de leur sang 1 ,
A Madrid, pendant ce temps, (lalway et Las Minas perdaient leur armée. Au sortir des privations d'une longue route, leurs soldats se jetaient sur les vins d'Espagne, et dans un pays, dans une saison ofi le climat exige la plus rigoureuse tempérance, ils s'adonnaient à Tivrognerio et h la débauche. Livrés tout le jour k l'oisiveté, ces soldats, la plupart protestant*, entraient dans les églises comme dans leurs temples, le chapeau sur la tète 1 , et ils y froissaient les assistants par leur conduite et leurs remarques irrévérencieuses. Les Espagnols vengèrent par de cruelles re présailles ce mépris de leur religion. En plein jour, les alliés qui s'écartaient tombaient sous le couteau des lunatiques ; quelques uns les attiraient dans leurs maisons sous divers prétextes, et ne les laissaient
i Salnl-Nillippe, t. u, p. oii.
1 m Les Iiér6li«|iie» entroient aw méprit dani le» églises, lu chapeau lur la téte, môme pendant l'exposition du saint-sacrement, » Saint- Philippe, t. Il, p. 9,
plus sortir. Le soir, quand les soldats revenaient au camp, les hommes du peuple se jetaient sur eux et leur livraient des batailles sanglantes 1 . Nobles et bourgeois, prêtres et femmes, versaient avec rage ce sang ennemi. Les courtisanes elles-mêmes vengeaient l'invasion de la patrie : a la nuit tombante, elles se glissaient par troupes dans le camp, et y vendaient des caresses empoisonnées. Les hôpitaux se vidaient et se remplissaient tous les jours ; là aussi les alliés retrouvaient la mort; les médecinsespagnols empoisonnaient les blessures* « Jamais, écrit Saint- Philippe avec un sauvage orgueil , on ne trouvera dans aucune histoire fidélité si impie 2 . » En trois semaines, six mille alliés disparurent, et l'archiduc et Peterborough n'arrivaient pas. Le massacre de leurs courriers entretenait l'incertitude la plus complète sur la marche qu'ils avaient suivie, tandis que les nouvelles les plus désastreuses, inventées par les Espagnols, se répandaient dans la ville et troublaient les généraux et les soldats, On prétendait que l'archiduc avait été tué dans l' Aragon : on nommait le lieu , l'église où il avait été inhumé ; il y eut même un ecclésiastique qui affirma avoir assisté à ses funérailles et vu de ses veux son cercueil 8 .
Après quarante jours d'une cruelle anxiété, Gatway et Las Minas quittèrent Madrid, où ils laissaient le tiers de leurs soldats, et marchèrent à la ren-
1 Saint-Philippe, t. II, p. 48-40.
8 « No se lerà Un impia lealtad en historia alguna. •
1 Saint-Pai Lippe, t. II, p. 49.
WCïtrt de l' archiduc. Sur-le-champ, fer^u'k enwi reprendre la capitale, et, de sa poMion sur nienar^s 5 ferma aux alh^s le chemin de Madrid et le retour en Estramadure, les forrant dea Un à livrer bataille pour revenir en Portugal, ou à prendre leurnijuartiers d'hiver à Valence 1 * L'archiduc et Peterborvmgh rejoignirent Galway avec sept mille hommr^ seulement. Charles comptai! régner à Madrid avec le* quarante mille Anglo-Portugais venus de Lisbonne ; il trouva vingt mille soldats à peine, la capitale reprise, et, devant lui, Berwick avec vingt-huit mille homme* qui fermaient fa route. Il craignit de livrer bataille dans un pays soulevé, implacable en cas de défait*;, et se replia sur Valence, harcelé par les paysans, qui assommaient ses traînards, et par les cavaliers de Berwick, qui enlevaient ses convois. L'un de ces partis de cavalerie, commandé par le colonel espagnol don Juan de Zereceda, ramena l'équipage entier de Peterborough l . Les alliés errèrent quelque temps dans la campagne, saris cartes, sans guida, saccageant les villages au hasard et marquant leur passage par des incendies qui consumaient jusqu'aux églises \ Ils quittèrent enfin la Castille, qui dévo-
» « Maintenant que non» avons fermé aux ennemis leur retour en Portugal, nous n'avons autre ehose à faire qua tarber de nous maintenir derrière Hténares. Si nous en venons à bout, les ennemis wronl forcé», pour leur quartiers d'hiver, d'aller vers le royaume de ValeOCf- Il n'y a qu'un combat qui puisse leur ouvrir un autre chemin. - Uur' de llerwif M au roi, 3 août 170(1; Arrhiven de la Guerre, fol. W78. H» A
* Manoir et de BêfWtok* p. 38*.
1 S»int-l'hilippe. t. II. p, 7M.
rait leurs bataillons, traversèrent pendant la nuit le Xucar, large et profonde rivière qui contourne les frontières de cette province, et arrivèrent affamés et demi-nus dans le royaume de Valence. L'archiduc fit reposer ses troupes dans cette belle plaine, si bien nommée le Jardin *, où croissent, sous le plus doux soleil, la vigne et l'oranger, le maïs et les palmiers, et où les mille canaux creusés par les Maures portent au loin la richesse et la fraîcheur. Les Valenciens, qui avaient embrassé la cause de l'archiduc, accueillirent ses soldats avec empressement. Ils leur donnèrent du linge, des chaussures, et leur prodiguèrent les beaux fruits de leur pays. L'archiduc fît son entrée solennelle à Valence, au milieu d'une foule nombreuse, accourueàsa renconlre.Lescordelierset les capucins marchaient en tête, armés de mousquets et rangés en bataille, rappelant la fameuse procession de la Ligue. Arrivés en présence de Peterborough, ils le saluèrent en présentant les armes. A la vue de ces étranges auxiliaires, Peterborough ne put s'empêcher de sourire en disant : « Nous ne sommes pas mal ici, puisque l'Église militante vient nous recevoir 2 . »
Malgré ce gracieux accueil, Charles III quitta Valence au bout de quelques semaines. La discorde déchirait son armée : Galway, Las Minas et Peterborough s'accusaient mutuellement des revers de la campagne. Le mobile Peterborough, si enthousiaste naguère de l'archiduc, désespérait maintenant de sa
1 La Huerta.
1 Saint-Philippe, t. H, p. 7i, septembre 1706.
cause, accusait sa lenteur et sa réserve, et raillait amèrement l'incapacité des généraux et des ministres autrichiens 1 . Il écrivait k Londres que Charles 111 ne régnerait jamais en Espagne, si l'Europe entière ne voulait l'y maintenir 2 , et sous prétexte d'une mission nécessaire, il s'embarquait pour l'Italie. L'archiduc découragé conûa son armée à Galway et à Las Minas, et il alla retrouver à Barcelone sa capitale, sa femme et ses fidèles Catalans. La discorde continuait malgré son départ entre Galway et Las Minas, quand Berwick vint les réunir. Le général de Philippe V envahit le royaume de Valence à la fin de l'automne, prit Oribuela, Cuença, la riche cité do Carthagène, avec soixante-quinze pièces d'artillerie, et il repoussa peu u peu les alliés jusqu'aux frontières de l'Aragon. L'hiver vint surprendre les deux armées au milieu des montagnes qui ferment le royaume de Valence, entre Albacèle et Almanza 3 . A la même époque Philippe V ramenait à Ma-
1 « God preservesany country from thebest of German minisiers! Never prince was accompanied by such wretches for ministère; itaey bave ncilher money, etc.... Letters of Peter borough, in-8° p. 3. Celte correspondance de Pelerborough, malheureusement trop courte, est trèscurieuse et plus spirituelle encore.
L'archiduc était d'une lenteur qui désespérait l'activité anglaise. H perdait un temps considérable eu cérémonies religieuses, et comme le général Stanhope lui reprochait son retard à propos du siège de Barcelone, il répondit que soit équipage u'élail pas prêt : « Sire, répliqua le général anglais, Guillaume III est entré dans Londres avec une simple valise, et quelques jours après il était roi. » William Coxe, t. IV> p. 282.
* Saint-Philippe, t. II, p. 75.
3 « Les ennemisétoienl ainsi rencognés dans le royaume de Valence,»-'
dit Berwick. Mémoires, P. 384.
drid la reine, la cour et le gouvernement, au milieu des acclamations de toute la Castille. Dûs la première apparition des troupes royales, les habitants de Madrid manifestèrent la joie la plus vive de rentrer sous l'obéissance de leur souverain bien-aimé. Ils entourèrent le palais où s'étaient renfermées Irois cents personnes compromises pendant le séjour de Charles III, parmi lesquelles étaient quatre-vingts officiers, et les forcèrent de se rendre à discrétion. Le peuple voulait les mettre en pièces ; il fallut tous les efforts des capitaines de Berwick pour les arracher de ses mains 1 . Sur toute la route suivie par Phi* lippe V pour revenir à Madrid, les populations entouraient sa voiture, lui prodiguaient les marques les plus touchantes de leur attachement, et, mêlant avec toute la passion des races méridionales la vengeance à l'amour, demandaient à grand cris le supplice des traîtres 2 . Le jour où la reine et Philippe V firent leur entrée dans leur capitale reconquise, la ville, qui s était montrée si hostile à l'archiduc, salua le retour de son rival par les démonstrations les plus ardentes- Les souverains rentrèrent dans Madrid 8 , suivis d'un brillant cortège d'officiers, de gentilshommes, des
1 S août 1706. Mémoires de Noailles, p. 196, et Correspondance de madame des Ursins, t. III, p. 326.
1 • Sur toute la route qu'a faite la reine, ii est impossible de témoigner plus d'affection que ses sujets en ont montré. Ils lui demandoient continuellement qu'on Ut mourir les traîtres, et certainement ceux qui ne sont pas fidèles à Sa Majesté Chrétienne ne seroient pas bien entre leurs mains. » Correspondance de madame des Ursins , t. III, p. 369. Octobre 1706.
9 27 octobre 1706.
dames de la cour, au bruit des cloches et des salves d'artillerie, au milieu des rues tendues de riches tapisseries, de victorieux emblèmes, des drapeaux de France et d'Espagne, à travers des flots de peuple couvert de ses habits de fêle, aux acclamations mille fois répétées de : « Vive le roi Philippe V !» La foule était si compacte qu'il fallut trois heures au cortège royal pour la traverser 4 . La joie que tout ce peuple fit paraître dépassa tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. « Nous en pourrions rapporter plusieurs circonstances, dit Saint-Philippe, qui paraîtraient incroyables. Les transports d'allégresse étaient portés à un tel excès, qu'il semblait que tout le monde fût devenu fou*. » Après le défilé, le peuple brûla l'étendard, les portraits de l'archiduc et les actes rendus en son nom. Il envahit ensuite les hôtels de ses partisans, porta leurs meubles sur les places et les brûla sans en détourner un seul, disant qu'il ne pillait pas pour s'enrichir, mais pour châtier des traîtres et des ingrats 3 . De ce moment, ajoute avec raison Louville 4 , les hommes qui observent purent juger que pour sauver les Espagnols il ne s'agissait que de persévérer, et que là où le sol ne leur manquerait pas, la patrie ne leur manquerait pas davantage.
1 « Leurs Majestés uni été près de trois heures à traverser la ville, à cause de la foule du peuple qui accompagnoil le carrosse où elles éloienl, et qui erioil à tue-téle en leur donnant mille bénédicUons. » Correspondance de madame des L'rsins. t. III, p. 370.
* Saiut-Philippe, t. Il, p. tfl-titi.
3 Correspondance de i d< s L'rsins. t. III, p. 325.
• Mémoire* df Lounlle. l. II. p. 164