CHAPITRE X
La cour de France dans les premières années du xvin» siècle. — Louis XIV à soixante ans. — Madame de M intenon, sa vie et son caractère. — Sa part réelle dans les affaires et dans la révocation de l'édit de Nantes. — Son parti. — Le grand dauphin et mademoiselle Choin. — Leur parti. — La cour deMeudon. — Les libertins et la société du Temple. — La duchesse de Bourgogne. — Sa liaison avec Nangis. — Amour et ûn tragique de Maulevrier. — Caractère et éducation du duc de Bourgogne. — Fénelon, Beauvilliers et Chevreuse ses maîtres. — Système du duc de Bourgogne. — Suppression des ministres, des intendants, des subdélégués. — Création de comités ministériels, d'états provinciaux, de diètes cantonales. — Rétablissement des États-Généraux. — Suppression des présidiaux et réorganisation des baillis d'épée. — Puissance restituée à la noblesse. — Majorats.— Réforme des finances, de l'industrie et de l'agriculture. — Projet de paix universelle. —Jugement sur le duc de Bourgogne.
Il nous faut revenir un instant sur nos pas, quitter ces champs de bataille de Flandre, d'Allemagne et d'Italie , ces luîtes de terre et de mer où dix peuples s'entrechoquent, oublier ces déroutes de Blenheim, de Turin et de Ramillies, ces victoires deFriedlingen, d'Hœchstedtet deCassano et rentrer en France, dans ce palais de Versailles où la vie de la nation semble alors retirée, considérer les divers personnages de la cour , Louis XIV et madame de Maintenon , les enfants et les bâtards du roi, ses ministres et ses courtisans, les princes et les princesses de la famille
royale, et rechercher les sentiments qui divisent ou rapprochent des personnages si divers. L'histoire des partis est celle des peuples, et les cours ont leurs factions comme les assemblées. Partout où vivent les hommes, ils portent leurs vanités et leurs intérêts, leurs affections et leurs haines, et pour être contenues par la main du maître, les passions ne fermentent pas moins au fond du cœur.
À Tépoque où nous sommes arrivés, Louis XIV n'est plus l'heureux amant de la Vallière, ce jeune et brillant vainqueur de l'Europe ; il a soixante ans, il a perdu trois grandes batailles, et le temps a dissipé sa fortune et sa gloire. Mais les revers et les années n'ont pu courber son front; il a le même feu du regard, la même autorité du geste, la même énergie de la parole. Il conserve dans sa vieillesse les habitudes de sa virilité, et voyage sans cesse de Versailles à Marly, de Fontainebleau àCompiègne. Par la pluie, par la neige, sous le plus ardent soleil, il chasse six heures de suite. Au retour, il s'enferme avec ses conseillers et travaille jusqu'au soir. Il montre enfin la même ardeur qu'à cette époque de sa vie où ses ministres, lui demandant 1 à qui il faudrait désormais s'adresser, il répondait fièrement : « A moi. » Le temps lui a donné comme une nouvelle grandeur, et la majesté du père relève celle du roi. Au milieu de ses filles et de ses brus, de ses enfants, de ses petitsenfants et de ses arrière-petits-enfants, il rappelle le
1 Après la mort de Mazarin.
vieillard-roi, immortalisé par Homère, ou cet empereur dont parle Tacite, dont le palais était rempli de Césars { .
La mort, qui a respecté Louis XIV, a frappé à ses côtés. Elle a emporté sa mère, Anne d'Autriche, sa femme, la bonne et naïve Marie-Thérèse. Son trône est vide; sa place est cependant occupée. Singulier caprice de la fortune, Une petite-fille d'Agrippa d'Aubigné, la marquise de Maintenon partage, après l'héritière des empereurs, la destinée de Louis XIV.
Née dans une prison 1 , mourante dès ses premiers jours sur le sein de sa mère, Françoise d'Aubigné avait miraculeusement échappé à la mort. Dans un voyage en Amérique, où son père allait refaire sa fortune, elle tomba malade et perdit la parole et le mouvement. On allait la jeter à la mer, quand madame d'Aubigné, serrant sa fille dans une dernière étreinte, sentit un faible battement de cœur et arracha l'enfant aux matelots. Pauvre et bientôt orpheline, mademoiselle d'Aubigné fut recueillie, à son retour en France, par une parente vieille et avare, madame deNeuillant, qui, en échanged'unemesquine hospitalité, lui fit abjurer le calvinisme et lui imposa les soins les plus pénibles de sa maison. A seize ans, pour avoir un asile, éblouissante de grâces et de beauté, elle épousa le poëte cul-de-jatte Scarron.
Après quelques années, la mort de son mari la
1 « Plena Csesarum doraus. » Tacite. Annales. * En 1635, à Niort, où son père avait été enfermé comme accusé de relations avec r Angleterre.
laissa de nouveau sans ressources. Scarron touchait comme malade de la Reine une pension de l'État; sa veuve la réclama vainement. « Est-elle malade? » Demanda Mazarin, qui n'aimait pas à donner. On lui répondit qu'elle se portait bien : « Elle est donc inhabile, répliqua le cardinal, à succéder à la pension d'un homme qui se portait mal. » A cette époque de détresse la jeune veuve se lia avec Ninon de Lenclos 1 , dont la maison était le rendez-vous des hommes les plus brillants et les plus cousidérables de l'époque. Elle y vit à ses pieds le contrôleur général des finances Fouquet 2 , le maréchal d'Albret 3 , les ambassadeurs de Barillon et de Guilleragues, les cardinaux de Bouillon et d'Estrées, et l'amant de Ninon, le beau Villarceaux 4 lui-même. Elle repoussa tous
1 Klle était si liée avec Ninon, qu'elle partageait souvent sa chambre et même son lit. Ninon qui la connaissait bien a dit souvent à Fontenelle : « qu'elle était sage, mais qu'elle n'était pas propre à l'amour. » Lettres de madame de Main tenon, édition Auger, t. I", p. 190. Note.
■On trouve dans les papiers de Conrard, t. XII, in-4<>, p. 151,1a copie d'une lettre adressée à Fouquet (selon toute probabilité) par madame Scarron : « Je hay le péché, mais je bay encore davantage la pauvreté; j'ay reçu vos dix mille écus; si vous voulez encore en apporter dix mille dans deux jours, je verrai ce que j'aurai à faire. Je ne vous détiens pas d'espérer. •
3 Voltaire dans le Siècle de Louis XIV, à l'article des maréchaux, l'appelle tout crûment l'amant de madame de Maintenon.
* Villarceaux, de la maison de Mornay, riche et voluptueux, fut longtemps l'amant de Ninon. Saint-Simon prétend qu'il entretint publiquement madame de Maintenon. D'autres écrivains ont rapporté celte parole de Ninon, si terriblement accusatrice: < Je ne sais rien, je n'ai rien vu, mais je leur ai bien souvent prêté ma chambre jaune à elle et à Villarceaux. ■ Il est impossible cependant de condamner une femme sur un mot. On peut accuser madame de Maintenon d'égoïsme, mais non de libertinage. Madame, qui ne l'aimait pas, écrit, il est vrai , de son côté, t. H, p. 8-2 : « En public cl en face, elle ne m'a jamais rien dit de dé-
leurs hommages et refusa tous les partis. Un maçon lui avait prédit qu'elle serait reine 1 ; elle attendait.
La fortune se lassa, en effet , de la persécuter. Louis XIV lui rend , en l'augmentant, la pension de son mari, avec cette gracieuse réponse : <* Madame , je vous ai fait attendre bien longtemps, j'ai été jaloux de vos amis, et j'ai voulu avoir ce mérite auprès de vous. » A cette faveur succède une faveur plus grande ; madame de Montespan lui confie les enfants qu'elle a eus du roi et l'appelle à Versailles; Louis XIV l'y voit, la nomme dame d'atours de la dauphine et lui donne la terre de Maintenon, dont elle prend le titre 2 . Elle supplante peu à peu, puis fait renvoyer sa bienfaitrice 8 , dont l'humeur inégale * et impérieuse fatigue Louis XIV. Une nuit d'hiver, enfin, devant deux seuls témoins, l'archevêque de Paris unit, dans la chapelle de Versailles, le roi de France et la marquise de Maintenon.
sagréable, car elle savait bien que je lui aurais vertement répondu, car je connaissais toute sa vie. Villarceaux m'en a plus raconté que je n'aurais voulu en savoir. » Nous serions plutôt de l'avis de Ninon: Elle ne pouvait faillir, ne pouvant aimer.
1 Ce maçon, n< mmé Darbé, lui avait prédit qu'un roi l'aimerait un jour et la ferait régner. Elle fît plus tard chercher ce maçon : il était mon. Lettres de madame de Maintenon. Edition Auger, I. I er , p. 218. Noie.
1 Les plaisants l'appelèrent d'abord madame de Maintenant.
3 Elle écrit plus tard très-franchement à ce propos : « Ai-je tort de lui avoir donné de bons conseils (au roi), et d'avoir tâché autant que j ai pu de rompre ses commerces? » Lettres historiques et édifiantes. Edition Lavallée. Charpentier, 1886, 2 v. in-12, t. 11, p. 73.
* * Elle (madame de Montespan) n'est bonne que par boutades, et sa v ertu même est un caprice. Pas deux jours de suite la même humeur. » Edition Auger, t. II, p.
Elle règne depuis cette nuit. Trop habile pour montrer son pouvoir, elle ne jouit pas des honneurs souverains ; on l'appelle seulement Madame, mais des signes certains révèlent sa fortune. A l'église, elle se place dans la tribune royale. Au château, elle habite un appartement 1 de plain-pied avec celui du roi, où Louis XIV passe des journées entières. Les ministres viennent y rapporter; la marquise 2 lit, écrit, travaille, écoute et garde le silence. Elle parle seulement quand le roi l'interroge; mais elle connaît tous les 4 secrets de l'Etat, fait des ministres, des généraux, des évêques \ des ambassadeurs. C'est elle qui décide Louis XIV k reconnaître le Prétendant, à nommer Chamillart aux Gnances, Voysin à la guerre, à maintenir dans leurs commandements Marsin , Tallard et Villeroy qui laissent sur les champs de bataille la gloire de nos armées. Pendant toute la guerre de la succession, elle suit et dirige les affaires d'Espagne. Madame desUrsinslui écrit régulièrement de Madrid, et le ministre des affaires étrangères, M. de Torcy, lui
1 V. la description de cet appartement dans les Mémoires de Saiol- Simon, t. VI, p. 414-415. Pour exprimer que l'accès en était fort difficile, Saint-Simon parle de l'extrême clôture de ce sanctuaire. T. VI, p. 306.
2 « Chez qui, dit Saint-Simon, sans nom de maîtresse ni d'épouse, éloit le creuset de la cour et de l'Etat. » T. XIII, p. 123.
3 « Ne jugeriez- vous pas à propos de faire à votre loisir une liste des bons évêques? Vous me l'enverriez, afin que dans les occasions qui se présentent tous les jours (au conseil), je soutinsse plus ou moins leurs intérêts, et qu'on leur renvoyât les affaires dont ils doivent se mêler et auxquelles ils sont propres. On (le roi) m'adresse toujours la parole quand il est question d'eux. > Lettre de madame de Maintenon au cardinal de Noailles, édition Auger, t. H, p. 320. ■
communique toutes ses dépêches *. Cette influence est désastreuse. L'épouse secrète de Louis XIV a la passion et non la force du commandement. Dieu lui a donné la beauté, les ruses et les grâces de son sexe 3 , niais non le crénie qui mène les empires. Elle n'obéit qu'à de petits intérêts et de mesquines passions, mesurant les hommes à leur souplesse. Son esprit étroit ne goûte que les médiocrités. Elle hait et combat tous les grands hommes du règne, Colbert, Louvois, Vendôme, Catinat 8 , Vauban. Son cœur est plus vide encore que sa tète : elle abandonne tous ses amis dans le malheur: madame Guyon, Fénelon, Racine \ le cardinal de Noailles.
On a vainement nié sa part dans la révocation de l'Édit de Nantes ; il faudrait d'abord brûler ses lettres. Madame de Maintenou connaît le projet six aus avant son exécution 5 , et elle y applaudit de toutes
1 t Je vois tout ce qui fie passe par M. de Torcy, ainsi, madame, ne me mandez plus les mêmes choses. . Leltre de madame de Maintenon à madame des Ursins, t, le*, p. 12, 4 juillet 1706. - « Je ne vous parle pas des affaires de cè pays-ci (l'Espagne), écrit à son tour madame des Ursins, puisque vous voyez ce qui arrive dans les dépêches de M. Amelot (ambassadeur de France à Madrid). • Lettre de madame des Ursins, t. III, p. 264.—V. encore même correspondance,*. IV, p. 166. -Sur son'influence généralesur les affaires, V. dans l'édition Auger les lettres du 27 octobre 1673, t. H, p. 49; du 13 août 1695,1. II, p. 301 ; du 20 mars 1700, t. II, p. 308, et t. II, p. 320, t. III, p. 47, etc., etc.
1 . Il n'y a rien dont je n'eusse été capable de faire et de souffrir pour faire dire du bien de moi. » V. Edition Lavallée, t. H, p. 221.
8 Voltaire, Siècle de Louis XIV, p. 215. Note.
4 Mémoires sur la vie de Jean Racine, par Louis Racine.
* « Le roi pense sérieusement à son salut et à celui de ses sujets, et dans peu de jours on y travaillera tout de bon. » Leltre du 26 octobre 1679. Edition Auger, t. U, p. 97. - « Le roi commence à penser •tfrieusement à son salut et à celui de ses sujets : si Dieu nous le conserve, il
ses forces Elle, la fille d' Agrippa, elle qui a mangé le pain de l'exil et de la pauvreté, elle reste immobile et froide quand les effroyables décrets de la révocation se débattent dans le conseil. Elle prêche tour à tour la ruse et la persécution 2 ; elle persécute elle-même. C'est elle qui conseille de prendre les enfants pour dompter les mères. Dans sa propre famille, elle enlève une petite fille pour la convertir 5 . Et, comme si elle eût craint que les huguenots ne revinssent un jour déposer contre elle, elle les poursuit jusque dans l'exil, et rédige, de sa propre main, un long mémoire contre leur rappel 4 . Mais il y a une
n'y aura bientôt plus qu'une religion dans le royaume. C'est le sentiment de M. de Louvois, et je le crois là-dessus bien plus volontiers que M. Colbert, qui ne pente qu'à ses finances et presque jamais à la religion. » Lettre du 24 août 1681. Edition Auger, t. Il, p. 97.
1 « Il (Louis XIV) a dessein de travailler à la conversion des hérétiques.... Cette entreprise le couvrira de gloire devant Dieu et devant les hommes. » Lettre du 13 août 1684. Edition Auger, t. Il , p. 108.
* « Ne lui dites d'abord que le nécessaire (à un parent qu'elle veut faire convertir) sur l'invocation des saints, etc., etc. » Edition Auger, t. II, p. 62.— « Il n'y a plus d'autre moyen que la violence. » Lettre à d'Aubigné, son frère. 19 décembre 1681. Edition Auger, t. !«*, p. 272.
s Mademoiselle Marthe-Marguerite de Murçay-Villette, âgée de sept ans, et plus tard madame de Caylus. c II faudroit, écrit madame de Maintenon à son frère d'Aubigné, que vous obtinssiez d'elle (de l'enfant) qu'elle écrive qu'elle veut se faire catholique. Vous m'enverriez celte lettre-là. J'y répondrai par une lettre de cachet, avec laquelle vous preudriez Minette (l'enfant) chez vous, jusqu'à ce que vous trouvassiez une occasion de la faire partir par le moyen de MM. de Saintes, de Marillac et de M. de Tours (les évêques du pays). Je trouverois des amis sur la route.... Je vous associe à cette bonne œuvre.... » Lettre du 19 décembre 1681. Edition Auger, t. 1er, p . 272. V. les détails sur cette affaire, même ouvrage, t. III, p. 257.
* Ce mémoire est dans ses œuvres. Edition Auger, t. IV, p. 319. Dans une autre lettre à son frère, en date du 22 octobre 1681, elle lui conseille .'acheter une terre en Poitou, parce qu'elles vont s'y donner pour rien, par la fuite des huguenots.
justice suprême : en dépit des réhabilitations, le souvenir de l'Édit de Nantes reste attaché à son nom comme une souillure ineffaçable.
De trois ans plus âgée que le roi, par régime et par calcul, madame de Maintenon vit retirée dans sa chambre. Elle voit mal, entend à peine, et se tient tout le jour dans un fauteuil de damas rouge, fermé de trois côtés, et qu'elle nomme elle-même sa niche. C'est dans ce sanctuaire qu'elle reçoit les rares personnes qui composent sa société : la jeune duchesse de Bourgogne , les princesses du sang , ses trois nièces , la jeune comtesse d'Ayen *, tout à l'heure duchesse de Noailles, madame de Caylus, au charmant regard *, la gracieuse madame de Villette, qui deviendra lady Bolingbroke ; mesdames de Dangeau 8 , de Pontchartrain et. de Chamillart; puis trois femmes, ou plutôt trois furies, justement détestées et redoutées des courtisans : mesdames d'Heudicourt 4 ,
1 Mademoiselle d'Aubigné mariée au comte d'Ayen, duc de Noailles, en 1708, à la mort de son père.
' Marguerite de Villette, marquise de Caylus, auteur des Souvenirs, née en 1673, morte en 17i9. Tout le monde connaît ce vers de Lafare :
Je te promets un regard de Caylus.
« Elle est aussi jolie que jamais » écrit d'elle madame de Maintenon à madame des Ursins, le 19 mai 1710. Correspondance de madame des Ursins, t. H, p. 66. On sait que madame de Maintenon l'appelait Belle- Petite.
3 Madame de Dangeau ■ belle comme les anges » dit l'abbé deCboisy, « belle comme Vénus » dit encore un autre contemporain. V. Lettres de la Rivière.
4 « On ne pouvoit, dit Saint-Simon, être plus gratuitement, plus continuellement, plus désespéramment mécbante, par conséquent plus dangereuse dans la privance la plus familière dans laquelle elle passoit sa vie avec madame de Maintenon. • V. t. VII, p. 29-30.
d'Harcourt 1 et de Roucy 2 ; enfin, cette misérable vieille, cette Nanon Balbien, ancienne servante de Scarron, recueillie à Versailles par sa maîtresse, fêtée, cajolée et redoutée par les princesses, et qui, non contente de cet asile inespéré, vendait à beaux deniers son crédit. Parmi les hommes, ceux qui montraient la plus grande assiduité près de la marquise, étaient d'abord ses amis particuliers : le duc d'An tin, fils de madame de Montespan, les deux Pontchartrain, le chancelier et le ministre de la marine, le contrôleur général Chamillart, les maréchaux de Villeroy, d'Harcourt et d'Huxelles, l'ôvêque de Chartres, Godet, son confesseur. À celte société, qui gouverne la France, se rattacheut tous les courtisans avides d'honneurs et de richesses, qui s'efforcent d'imiter la souveraine pour lui plaire. Depuis plus de vingt ans, le roi leur donnait l'exemple, 11 assistait tous les jours à la messe 3 ; il blâmait publiquement les courtisans qui ne faisaient pas leurs pâqucs*;
i « Pieuse harpie qui trichoit au jeu. » Lemonley, Mémoires de Dangeau, p. 200.
» Madame de Roucy, qui communioit tous les huit jours, étoit cependant très-rancunière. V*. Saint-Simon, t. IX, p. 355.
3 « Le roi n'a de sa vie manqué la messe qu'une fois à l'armée, un jour de grande marche, ni aucun jour maigre à moins de vraie et trèsrare incommodité. Quelques jours avant le carême, il tenoil un discours public à son lever, par lequel il témoignoit qu'il trouveroit fort mauvais qu'on donnât à manger gras à personne, sous quelque prétexte que ce fût, et il ordonnoit au grand prévôt d'y tenir la main et de lui en reudre compte. • Saint-Simon, t. XIII, p. 197. Le lieutenant de police y veillait de son côté à Paris avec le plus grand soin.
* • Le roi parla fort à son lever sur les courtisans qui ne faisoient pas leurs Pâques.... » Avril 1684. Extraits de Dangeau donnés par Lemontey, p. 1 .
chaque année, à l'ouverture du carême, il défendait queil'on mangeât gras dans sa maison, sous quelque prétexte que ce fûl ; il réprimandait ceux qui causaient à l'église et voulait savoir leurs noms. A l'exemple du maître, les courtisans affectent un langage décent, un costume sévère ! , observent les abstinences et les jeûnes, et fréquentent avec ostentation les églises, en ayant soin surtout de s'y faire voir \ La dévotion était le marchepied de la fortune. C'était un moyen commode qui cachait tous les vices et prêtait toutes les vertus \
Après le parti de madame de Maintenon venait celui du dauphin, fils de Louis XIV, père de Philippe V et du duc de Bourgogne, et désigné à la cour sous le nom de Monseigneur. Le dauphin était grand, fort, mais chargé d'embonpoint. Sa marche était lourde, son geste embarrassé, sa voix timide. Sa belle tète rappelait quelques traits de Louis XIV, mais sans l'animation qui la distinguait, comme Vitellius pouvait rappeler César. Le caractère des deux princes différait comme leurs visages. Louis XIV haïssait la domination et la subissait à son insu. Il aimait les femmes, les arts, le luxe et la renommée. Le dauphin aimait le jeu, la chasse et la table. Mesquin, môme
1 V. le portrait d'Onuphredans La Bruyère, publié en 1688.
* Saint-Simon raconte a ce sujet que les dames et les courtisans étaient réunis un soir dans la chapelle de Versailles attendant le roi, quand un malicieux capitaine des gardes annonça tout haut qu'il ne viendrait pas. L'église se vida en un clin d'œil, et quand le roi parut il n'y avait personne Saint-Simon, t. VI, p. 138.
3 Dès 1665, Molière faisait dire à Don Juan dans le Festin de Pierre : » Aujourd'hui la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. »
dans ses passions, il jouait pour gagner, et il le disait. Il craignait son père, haïssait la marquise, et vivait de préférence à Meudon , où il menait la vie d'un gentilhomme campagnard, plantant, bâtissant et chassant le loup. Il n'avait pas d'autre souci de la couronne qu'il devait porter. Sa seule lecture était l'article de la Gazette de France annonçant les mariages et les décès 4 . 11 empruntait à son entourage ses amitiés et ses haines. Il n'avait qu'une affection qui lui fût propre, celle qu'il portait à son fils Philippe V 2 . Il voulait le soutenir à outrance contre l'Europe, et, pour lui conserver l'Espagne, il eût ruiné la France. Cette affection bien connue le plaçait à la tète du parti de la guerre. C'était, si l'on peut ainsi parler, un enfant en cheveux gris \
Veuf comme son père \ le dauphin avait contracté comme lui une union secrète, ou, suivant l'expression de l'époque, un mariage de conscience. Louis XIV avait aimé les femmes les plus belles et les plus remarquables de son temps ; Monseigneur aima mademoiselle Choin 8 , ancienne fille d'honneur de la prin-
« Saint-Simon, t. IX, p. 180.
2 V. Saint-Simon, t. VI, p. 350. « Son goût n'étoit pas pour lui (le duc de Bourgogne) ni pour ceux qui a voient eu le soin de son éducation. Une piété trop exacte le contraignoit et Vimportunoit ; son cœur étoit pour le roi d'Espagne et ne s'en est jamais démenti depuis ; il aimoit aussi le duc de Berry, qui l'égayoit par son goût pour la liberté et les plaisirs.... » Et t. IX, p. 195. La cour de Meudon contribuait à exciter cet éloignemenl entre Monseigneur et le duc de Bourgogne.
3 Né en novembre 1661, le dauphin avait alors quarante-sept ans.
* De Marie-Anne-Chrisline de Bavière, sœur de l'Electeur, mariée en 1679, morte en 1690.
• Après divers attachements, passagers il faut le dire ; Monseigneur
cesse de Conti ? chassée pour une intrigue avec un officier de gendarmerie , petite femme commune et niaise, vieillie avant le temps par un précoce embonpoint \ Le dauphin lui était attaché plus par habitude que par affection. Loin de le repousser, la vulgarité de cette maîtresse l'attirait. Mademoiselle Choin avait aux yeux du prince une rare vertu : elle se contentait d'une pension de seize cents louis, à laquelle il n'ajoutait jamais un cadeau 2 .
Le plus profond mystère enveloppa d'abord cette liaison. Mademoiselle Choin arrivait a Meudon dans une voiture de louage, se glissait par les derrières dans la chambre du dauphin et disparaissait comme elle était venue. Peu à peu elle se montra dans les salons, y reçut ses amis, quelques courtisans, les princes et les princesses, puis le duc et la duchesse de Bourgogne eux-mêmes. Cette fortune l'enivra. L'ancienne fille d'honneur ne put voir sans vertige à
aima d'abord une madame d'Espagny, femme de chambre de la dauphine; puis, du vivant de sa femme, mademoiselle de Kambure, depuis marquise de Polignac (V. Lettres de Madame, t. I er , p. 255 et t. II, p. 274); puis la Raisin, célèbre et admirable actrice dont il eut plusieurs enfants. (Extraits de Dangeau donnés par Lemontey, p. 81. (Il aima ensuite la grande princesse de Conti La Vallière, tille de mademoiselle de La Vallière et de Louis XIV, veuve d'un prince de Conti mort en 1685, et sa sœur naturelle, qui le gouverna complètement durant plusieurs années. Ce fut chez elle qu'il connut mademoiselle Choin. Cet attachement était public: « S'il ne passoit quelques doux moments chez la princesse de Conti, douairière, son dauphinat lui seroil insupportable, o Nouveaux Caractères, p. 7.
1 « La Choin avoit l'air d'une servante », dit Saint-Simon, t. IX, p. 170. Voir le portrait peu flatté que Madame en a tracé dans sa correspondance, t. 11, p. 98.
* Saint-Simon, t. IX, p. 179.
ses pieds les plus grands personnages de la monarchie, confondus avec les petits-fils de Louis XIV. Elle essaya sa future royauté, reçut assise et fit placer près d'elle, sur un tabouret, la duchesse de Bourgogne. Plusieurs fois cette étrange belle-mère lui adressa des reproches si vifs qu'ils lui arrachaient des larmes 1 ; mais, en dépit de ses hauteurs, les princes et les courtisans affluaient à Meudon. Louis XIV avait soixante-huit ans : quelques années encore et mademoiselle Choin serait reine de France.
Mais la véritable souveraine de Meudon, celle qui gouvernait sinon le cœur au moins l'esprit de Monseigneur , était une de ses sœurs naturelles , la belle duchesse de Bourbon, fille de Louis XIV et de madame de Hontespan S et mariée au duc de Bour* bon, petit-fils du grand Condé : Madame la duchesse, comme l'appellent simplement les contemporains, si célèbre par sa figure, son esprit, ses grâces, ses malices et ses chansons, et par ses amours avec le grand Conti; elle amusait Monseigneur, qui passait chez elle une partie de ses journées, depuis sa rupture avec la princesse de Conti 8 , et lui témoignait tout
» Saint-Simon, t. V, p. 319.
« Louise-Françoise de Bourbon, dite Mademoiselle de Nantes, née en 1673, mariée en 1685 à Louis lit, duc de Bourbon-Condé, veure le 4 mars 1710, morte en 1713. • Sa ligure, dit élégamment Saint-Simon, étoit formée par les plus tendres amours, et son esprit étoit fait pour se jouer d'eux à son gré sans en être dominé. » T. VI, p. 307.
8 Marie-Anne, fllle de mademoiselle de La Vallière et de Louis XIV, dite Mademoiselle de Blois (la première). Née en 1666, elle épousa en 1680 Louis de Conti, qui mourut en 1685. On rappelait à la cour la Grande Princesse, à cause de sa haute taille; elle est morte en 1739.
rattachement dont il était susceptible \ La duchesse enchantait mademoiselle Choin par une adroite obséquiosité, et les gouvernait tousdeuxen se jouant*. Dans cette petite cour de Meudon , elle affichait la plus grande liberté d'esprit, et désolait par ses épigrammes et ses chansons la société de madame de Maintenon, qui ne pouvait la souffrir. Elle allait rarement à Versailles, et elle restait le plus souvent à Meudon, bravant ses ennemis, et bien certaine de les réduire au silence à la mort de Louis XIV. Pour excuser ses malices, elle avait persuadé facilement à Monseigneur que la méchanceté était une preuve d'esprit \ Après elle, les hôtes les plus habituels de Meudon étaient: le grand Conti, son amant ; les deux Vendôme, le duc et le grand prieur, que nous avons vus sur les champs de bataille ; la princesse douairière de Conti, qui, malgré son abandon était restée l'amie de Monseigneur; les hôtes habituels d'Anet et de
Boileau, dans une leltre à Racine, du 28 août 1687 (V. OEuvres de Racine, t. V, p. M 6), s'exprime ainsi en parlant d'elle: «Quand elle auroit perdu la voix, il lui resleroit encore un million de charmes pour se consoler de celle perle, et elle seroit encore la plus parfaite chose <|u« la nature ait produite depuis longtemps- » — « Quand le Dauphin n'éloit pas à la chasse, écrit Madame (t. II, p. 258), il éloit toujours chez la grande princesse de Conti, et ensuite chez madame la duchesse. — « Madame la duchesse, que son humeur égale et gaie et sa santé constamment parfaite rendoit toujours la reine du plaisir, chez qui Monseigneur s'étoit réfugié, lorsqu'après l'aveniure de la Choin (son expulsion), d'abord le malaise, ensuite l'ennui, joints à l'humeur de madame la princesse de Conti, le dérangèrent de chez cette dernière et le réduisirent aux plus simples bienséances. » Saint-Simon, t. V, p. 337.
1 Saint-Simon, t. VI, p. 308.
1 Saint-Simon, t. Xlll, p. 120.
1 Madame, t. II, p. 69.
Chenonceaux : madame de Soubise la belle et mystérieuse maîtresse de Louis XIV, madame de Lillebonne et ses deux filles, madame d'Espinoy, qui servait d'espion à madame de Maintenon auprès de la duchesse de Bourgogne et de Monseigneur l , et mademoiselle de Lillebonne, mariée secrètement, disaiton, au chevalier de Lorraine le duc d'Antin 3 , adroit courtisan du père et du fils; déjeunes gentilshommes dont les pères appartenaient a madame de Maintenon : Villeroy, Luxembourg, Biron , le comte de Roucy, le duc de La Feuillade, tous ceux qui blâmaient tout bas le rigorisme et l'ennui de Versailles, tous les politiques et les ambitieux qui voulaient conserver leur fortune sous le règne futur : le maréchal d'Huxelles, le duc d'Harcourt, le plus redoutable des courtisans pour son esprit; les deux Pontchartrain, le comte de Vaudemont, frère de madame de Lillebonne et fils naturel de Charles IV, ancien gouverneur du Milanais.
A la société de Meudon se rattachait à Paris toute une classe d'hommes appartenant à la noblesse, au parlement, aux lettres ou à l'armée, qui détestaient le joug de madame de Maintenon et rêvaient, sous Monseigneur, un avenir de licence et de plaisirs.
1 V. à ce sujet Saint-Simon, t. V, p. 354-355. * V. Dangeau (Lemontey), p. 146, plus tard abbesse de Remiremont, en
» Louis-Antoine de Pardaillande Gondrin, duc d'Antin, né en 1665, mort en 1730, gouverneur général de l'Orléanais, l'un des douze grands gouvernements de France, après la mort de sa mère madame de Montespan. V. Dangeau (Lemontey), p. 187-188.
Sans relever deJansénius ou de Calvin, ils flétrissaient les persécutions religieuses et réclamaient pour tous la liberté. La plupart, en haine de la dévotion officielle, affichaient le plus incroyable cynisme de mœurs et de langage. Louis XIV leur jetait le nom dédaigneux de libertins, mais il y avait au fond de ces désordres une pensée qui échappait au roi lui-même. Ils protestaient en riant, mais ils protestaient. Fils de Rabelais et des sceptiques du xvi f siècle, pères des philosophes du xvm% ils étaient, si l'on peut ainsi parler, voltairiens avant Voltaire.
Les libertins avaient à Paris plusieurs maisons où ils se réunissaient pour boire et causer en liberté. Leur quartier général était le Temple, où logeait le grand prieur de Vendôme. Là dans les vastes appartements des Templiers, ou sous les berceaux de roses du jardin, venaient Pabbé de Bussy-Rabutin, fils de l'auteur de Y Histoire amoureuse des Gaules, ami du duc d'Orléans , et devenu évêque de Luçon sous la Régence ; l'abbé Servien, enfermé plus tardàla Bastille, et célèbre par l'originalité de ses réparties et le scandale de ses mœurs ; l'abbé Courtin, vieil ami de Chapelle, homme d'esprit et de goût ; l'abbé de Châteauneuf, amant de Ninon et parrain de Voltaire ; le président de Maisons, magistrat riche et mondain ; le chevalier de Bouillon ; le duc de Sully; le vieux marquis de Coulanges, l'aimable chansonnier, le cousin de madame de Sévigné, ancien conseiller au Parlement de Paris et qui avait vendu sa charge pour vivre au sein des plaisirs; le poëte épicurien Vergier,
mort assassiné sous la Régence ; le duc de Nevers 1 , Philippe Mancini, parent de Vendôme par sa sœur, à la fois neveu de Mazarin et de madame de Montespan, connu alors par des poésies légères, et dont la vie s'était passée dans les aventures et les plaisirs; les hôtes de Chenonceaux et d'Anet, La Fare, Chaulieu, Campistron, Palaprat, Foutenelle et tous les libres penseurs qui cachaient leurs attaques dans des chansons. Le temps a emporté les noms des autres. Les disciples ont effacé leurs précurseurs 2 .
Non loin du Temple se trouvait un autre asile des libres penseurs, la maison de Ninon, récemment fermée par la mort 3 . Ninon, belle jusqu'à soixante ans, amie des femmes les plus honnêtes et maîtresse des plus grands hommes du siècle, recevait la plupart des convives du grand prieur et se piquait d'unir les grâces de son sexe avec la liberté du nôtre 4 . Quelques mois avaut sa mort, l'abbé de Châteauneuf, son amant, lui avait présenté le petit Arouet, son filleul 5 , alors âgé de dix ans et qui déjà faisait des
* Philippe Maucini, né à Rome en 1689, d'une sœur de Mazarin, était l'oncle des Vendôme par sa sœur, Laura Maocini, duchesse deMercœur, elle neveu de madame de Montespan par sa femme, mademoiselle de Thianges.
5 A celle société du Temple il faut rattacher encore à l'étranger par la communauté des idées: en Angleterre, la société de la belle duchesse de Mazarin, l'historien Saint-Réal (mort en 1692), le spirituel Saint- Evreinond (1619-1703), et en Hollande, le plus illustre d'entre eux, le grand sceptique Bayle (1677-1706).
1 Ninon venait de mourir le 17 octobre 1705, à quatre-vingt-cinq ans. Elle était née le 10 novembre 1620.
* On sait que Ninon disait : Je ne suis qu'un honnête homme.
» Voir cependant sur Ninon les commentaires de M. Paulin Paris, édition de Tallemant des Réaux, t. VI, p. 20.
vers. Ninon l'embrassa, et, comme si elle eût deviné l'homme qui devait être Voltaire, elle lui légua deux mille francs pour acheter des livres. Malgré M. Arouet, sage notaire qui destinait son fils à la magistrature, Châteauneuf emraena plusieurs fois son filleul aux soupers du Temple, et le malin enfant n'oublia point de telles leçons >. Tel était le parti de Monseigneur, mélange confus de poêles et d'épicuriens, de courtisans et d'abbés, de libres penseurs et d'officiers. C'était, comme nous l'avons dit, le parti de la guerre et de l'opposition la plus bruyante. Après lui, venait un troisième parti, qui protestait par sa conduite contre la vie licencieuse de Monseigneur et de ses amis; s'il était moins nombreux, il élait plus uni, plus estimable, et plus estimé; en tête figuraient les eufants du dauphin, le duc et la duchesse de Bourgogne 3 .
La duchesse de Bourgogne 3 n'était pas régulièrement belle*. Elle plaisait pourtant par ses beaux cheveux blonds, ses grands yeux, ses longs cils noirs et
1 Voltaire écrivit plus tard en souvenir de ses amis du Temple :
Dans mon printemps j'ai hanté les vauriens.
* « Leur dévotion les tenait en brassière et était aisément tournée en ridicule ; le bel air, la mode, l'envie étaient de l'autre côté avec la Choin et madame de Maintenon. » Saint-Simon.
s Marie-Adélaïde de Savoie, fille de Victor-Amédée II, et sœur aînée de la reine d'Espagne. Née en 1685, elle avait alors vingt et un ans. Elle était venue en France en 1606 et y avait été élevée.
* Saint-Simon la peint régulièrement laide; cependant le tableau de Versailles et les nombreuses gravures de la bibliothèque nous la représentent avec une figure jolie, à la fois piquante et mutine. ■ Elle n'était pas laide quand elle avait des couleurs, » écrit Madame. T. I«, p. 234.
l'incomparable légèreté de sa démarche l . Elle plaisait plus encore par sa vivacité italienne, par sa grâce française, la tournure originale de son esprit, le charme et la douceur de son caractère. Sans la beauté si accomplie de son aïeule, Henriette d'Angleterre *, elle gagnait comme elle tous les cœurs 3 . Elle n'appelait jamais madame de Maintenon que ma tante, et lui prodiguait non-seulement ses plus charmants sourires, mais encore ses attentions et même ses services. Un jour que la marquise lui avait préféré pour secrétaire mademoiselle d'Aumale, l'une de ses élèves, la duchesse de Bourgogne lui demanda avec une douce ironie si « Adélaïde de Savoie n'était pas d'assez bonne maison pour la servir 4 ? » Louis XIV et madame de Maintenon l'aimaient comme leur fille. Forte de cet amour, la duchesse s'abandonnait à toutes les fantaisies 5 , à tous les caprices de l'enfant qui se voit préféré. Au milieu des plus graves
1 Madame de Maintenon, qui ne rappelait que mignonne, a tracé d'elle un délicieux portrait: « Comment de ces images ridicules, écrit-elle à madame de Dangeau (édition Auger, t. IV, p. 106), passer à notre princesse, elle que les Grâces font incessamment marcher.... Elle court sans cesse, et se plaint de ne pas courir; elle est charmante et ses défauts même sont admirables: on l'aime plus qu'il ne faudrait: on le sent et on ne peut s'en défendre. ■
* Sa mère, Anne d'Orléans, était 6lle de Monsieur et de Henriette d'Angleterre ; elle avait épousé Victor-Amédée II, en avril 1684.
* Dans une chanson du 4710, sur les dames de la cour, elle figure au premier rang sous le nom de Reine des cœurs. Recueil de Maurepas, t. XI, p. 481.
4 Lettres de madame de Maintenon, édition Auger, t. II, p. 275. Note.
* Si l'on en croit Madame, (correspondance, t. II, p. 346) : « A Marly, la dauphine courait la nuit avec tous les jeunes gens dans le jardin, jusqu'à trois heures du matin ; le roi n'a pas su un mot de ces courses nocturnes. •
entretiens, elle s'élançait sur les genoux de Louis XIV ou de madame de Maintenon, passait ses bras autour de leur cou, feuilletait leurs papiers, déeachelait leurs lettres et les lisait tout haut en riant aux éclats. Les deux vieillards se laissaient aller à sa gaieté : la duchesse lançait alors les plus incroyables saillies : » Ma taute, disait-elle un jour k madame de Maintenon, ma tante, savez-vous bien pourquoi en Angleterre les reines gouvernent mieux que les rois? C'est que les hommes gouvernent sous le règne des femmes et les femmes sous celui des hommes 1 . » Quelquefois àMarly, quand madame de Maintenon, qui redoutait l'air, se faisait porter dans sa chaise dont les glaces demeuraient soigneusement fermées au milieu des jardins, la duchesse venait se placer sur un des bâtons de la chaise, d'où elle se mêlait à la conversation et ranimait de son babil 2 .
Elle jetait sur cette cour déjà vieillie de Versailles l'éclat et la vie de ses vingt ans. Elle était 1 ame des bals et des fêtes. Suivie de jeunes femmes, toutes jolies, mesdames de Lambesc, de Nesle, de Tonnerre, de Polignac, de Courcillou , dont la plus vieille avait dix-sept ans 3 , elle parcourait à cheval
* Saint-Simon, t. X, p. 18i.
1 Saint-Simon, t. XIII, p. 146.
3 « Nous avons une recrue de jolies femmes dont la cour avoit besoin ; toici leurs noms : madame de Lambesc, fille de madame la duchesse de Duras, et femme du lils de M. le comte de Brienne; madame la marquise de Nesle, tille de M. de la Meilleraye; madame de Tonnerre, fille de madame de Blansac; madame de Polignac, fille de madame deMailly, fl madame de Cou rci lion, qui n'a pas besoin de vous être expliquée ; la plus vieille des cinq personnes a dix-sept ans. » Correspondance de ma-
les forêts de Compiègne et de Fontainebleau, rappelant les gracieuses fictions de la Diane chasseresse ou ces déesses des poètes anciens, qui menaient les chœurs des nymphes. La duchesse aimait les plaisirs et s'y abandonnait avec toute la fougue d'une nature ardente. Dans son ivresse, elle oublia malheureusement les impérieuses exigences de son sang, et elle commit plusieurs imprudences semblables \\ celles qui tirent attaquer plus tard une reine infortunée jusqu'au pied del'échafaud. Les courtisans ré pétaient à voix basse un double récit d'amour.
Parmi les officiers du duc de Bourgogne, se trouvait un jeune colonel nommé Nangis, beau, voluptueux et discret comme la tombe Si Ton en croit Saint-Simon, admirateur passionné de la duchesse, elle remarqua Nangis dans les bals. Elle avait alors dix-neuf ans. Cette liaison se borna à des regards, à des entretiens, peut-être k des lettres 2 , mais rien ne porte h croire que la duchesse ait jamais oublié, ni ses devoirs, ni l'affection profonde et sincère qu'elle portait à son mari 3 . Ce fut comme une idylle dans les salons dorés de Versailles.
dame de Maint mon et de madame des Ursins, t. I er , p. 454. « Madame la Dauphine relaye une troupe de jeunesse qu'elle a autour d'elle.. •• " y a longtemps que je n'ai vu de plus jolies femmes à la cour. • W«i t. Il, p. 222.
* Voici comment le peint Saint-Simon qui ne l'aimait pas: « Nangis, dit-il, u'avoit d'esprit que celui de plaire aux dames, de parler leur langage et de s'assurer les plus désirables par une discrétion qui n'étoit pas de son âge et n'étoil plus de son siècle. » T. VI, p. 261.
• a Je suis convaincu que celte intrigue s'est passée en regards et en quelques lettres tout au plus» dit madame de Caylus. Souvenirs, P» ^*
3 « Je ne veux vous parler que de madame la duchesse de Bourgogne
Mais à cette douce et passagère sympathie s'ajoutait une sombre histoire , pleine de larmes et de sang. Un autre officier, le marquis de Maulevrier, gendre du maréchal de Tessé, ami comme Nangis du duc de Bourgogne, s'éprit violemment de la princesse. Il l'aima d'abord par calcul, puis avec passion, puis avec délire. Maulevrier n'avait ni la beauté ni les séductions de Nangis, il eut l'éloquence do l'amour. 11 déclara sa passion en y mêlant des menaces de suicide. Soit efiroi, soit pilié, la duchesse prêta l'oreille; elle reput et rendit des lettres. Pour lui parler secrètement, Maulevrier feignit une extinction de voix. Il s'éludia pendant une année à étouffer ses paroles, et conquit ainsi la faveur de l'entretenir à voix basse devant son mari, la cour et le roi lui-même *.
Tessé, qui parlait alors pour l'Espagne, redoula pour son gendre les suites do cette passion insensée *, et l'emmena sous prétexte de guérir son extinction de voix. Maulevrier revint d'Espagne plus épris que jamais ; l'absence avait irrité l'amour. Pour éviter les soupçons il habitait Paris, mais il continuait avec la duchesse sa mystérieuse correspondance, lorsqu'il devint jaloux de Nangis. Sa tête alors s'exalta ; il
<lQi passe mes espérances et même mes souhaits, dans la manière vive et tendre dont elle aime son mari. » Lettre de madame de Maintenon, édition Auger, t. III, p. 182. « Elle était profondément touchée, écrit Madame, de la passion qu'il avoit pour elle. » Lettres de Madame, t. I", p. 224.
1 Mémoires de Saint-Simon, 1705.
s ■ Maulevrier était un fou, » dit madame de Caylus dans ses Souvenirs, P. oU.
courut à Versailles, accabla la duchesse de reproches, et, tout bouillant de colère, il raconta cette scène le soir dans un dîner au ministère des affaires étrangères. De retour à Paris, il eut la fièvre et le délire. Il parla de l'Espagne, de la duchesse, du duc de Bourgogne qu'il trompait, de Nangis qu'il voulait faire assassiner. Ses parents, croyant à une feinte exaltation, lui dirent que s'il ne voulait point passer pour fou, il était temps d'y mettre un terme. Ce fut le dernier coup : à ce mot de folie, Maulevrier, déjà troublé par le mal, vit s'évanouir à la fois tous ses rêves; il ne proféra plus une parole. On le fit surveiller de près; mais le vendredi saint, comme ses gardes étaient sortis, il se glissa dans un appartement à côté de son cabinet, se jeta dans la cour et resta mort sur le pavé 1 . En apprenant cette nouvelle, la duchesse s'efforça de comprimer ses larmes ; elles coulèrent malgré elle et vinrent trahir son secret. Mais Louis XIV et son mari ignorèrent les causes du suicide ; tous les courtisans gardèrent le silence. Près de cette royauté si enviée, la duchesse n'avait pas un ennemi. C'est là un bien magnifique éloge : « Eh ! mon cher duc, écrivait d'elle madame de Maintenon au duc de Noailles, qui ne l'aurait aimée 2 ? »
Fils de Monseigneur et petit—fils de Louis XIV, le duc de Bourgogne n'avait ni la force de son père ni la beauté de son aïeul. Sa figure était agréable, son regard doux et intelligent ; il avait un charmant sou-
1 1 avril 1706. Saint-Simon, t. V, p. 60.
* Lettres de madame de Maintenon, édition Auger, 1. 111, p. 250.
rire, mais il était pâle, petit, frêle, avait une épaule contournée qui le rendait légèrement boiteux 1 , et toute l'apparence d'une nature délicate et maladive. Il était né avec le plus violent caractère, s'irrilant contre la pluie et brisant les pendules quand elles sonnaient les heures de travail 2 . Au persiflage, au faste, à l'orgueil] il ajoutait la plus étroite et la plus hargneuse dévotion, blâmait avec aigreur les courtisans sur leur conduite, et n'épargnait au roi luimême, ni les reproches ni les leçons. Un jour de l'Epiphanie, par exemple, comme il y avait bal à Marly , il s'obstina à n'y point paraître, malgré les prières de Louis XIV, en lui déclarant qu'il ne consentirait jamais à profaner une semblable fête. Son maître, Fénelon, parvint k transformer cette nature farouche. Quelques années après, le prince était doux et poli, tolérant et modeste. On le vit refuser cinquante mille francs par mois que le roi lui donnait pour ses menus plaisirs, et se contenter de douze mille. Plus heureux que Bossuet, qui n'avait pas su faire un homme du père, Fénelon avait fait du ûls un prince.
Au milieu de la cour la plus dangereuse, le duc de Bourgogne fuyait les plaisirs pour le devoir. Seul, au bruit des fêtes, il s'efforçait de se rendre digne du trône et méditait des réformes propres à immortaliser son règne. Élevé par un prêtre, Fénelon, et par des
1 Saint-Simon, t. X, p. 198. « Il devint bossu, mais si particulièrement d'une épaule, qu'il en fut enfin boiteux. ■ * Saint-Simon, t. VII, p. 223.
gentilshommes, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, qui gémissaient de l'éloignement systématique de la noblesse par Louis XIV, de la suppression des dernières libertés et de la misère du peuple, sous un règne tout militaire, il projetait une réforme générale de la monarchie, empreinte de l'esprit chrétien et aristocratique de ses maîtres. Le plan de cette réforme était tracé d'avance : Pavènement du duc devait être le signal de son application.
Tous les grands hommes de France, Louis XI et Henri IV, Richelieu et Mazarin, en lutte avec l'aristocratie, s'étaient appuyés pour vaincre sur le tiers état; le duc de Bourgogne répudiait ces traditions, appelait à lui la noblesse et remettait le pouvoir entre ses mains. Pour arriver à une si complète révolution, il sacriGait les conquêtes et les institutions de la monarchie. Les ministères étaient occupés par des hommes du tiers, bourgeois ou anoblis; le jeune réformateur les supprimait. Il brisait d'une main ennemie ces admirables machines de gouvernement k l'aide desquelles Colbert et Louvois avaient rendu tant de services, pour y substituer des comités ministériels , entièrement composés de gentilshommes n'ayant ni le goût, ni la tradition, ni la science des affaires 1 . Il créait soixante ministres au lieu de six,
et enlevait à la monarchie son unité et pour ainsi dire sa tète.
Il lui brisait les bras en frappant ses agents. A côté
1 Semblables à ceux établis plus lard sous la Régeuce et sous la Convention.
des gouverneurs militaires des provinces , gentilshommes indociles qui s'insurgeaient à chaque règne, Richelieu avait établi des magistrats civils, qui, sous le nom modeste d'intendants, réunissaient l'administration, la police et les finances, et, plus absolus que nos préfets, faisaient seutir la main du roi jusque dans le dernier village de France ; d'un trait de plume, le duc de Bourgogne supprimait ces royaux proconsuls, coupables h ses yeux du crime de roture, et il donnait leurs fonctions à des assemblées provinciales, formées également de gentilshommes. On sait que même sous Louis XIV, plusieurs provinces et notamment la Provence, la Bretagne et la Bourgogne conservaient des assemblées dont le principal privilège était de voter l'impôt. Le duc donnait k toute la France de semblables assemblées et leur remettait le pouvoir des intendants. Il abolissait de môme les subdélègués *, et donnait leurs attributions à des diètes cantonales. Pour parler le langage moderne, il supprimait les préfectures et les sous-préfectures et donnait leurs attributions aux conseils généraux et aux conseils d'arrondissement. A tous ces conseils enlin , comités ministériels, assemblées provinciales, diètes cantonales, il donnait pour couronnement les états généraux, oubliés depuis 1614. Il rendait leur convocation sinon périodique, au moins fréquente , en maintenant toutefois le vote par ordre, assurant ainsi la prééminence à la noblesse.
1 Les subdélégués des intendants répondaient à nos sous-préfets.
A la justice, comme dans l'administration, mêmes principes, mêmes réformes. Dans les parlements, le duc de Bourgogne réservait à l'aristocratie les charges de président et de procureur général, et consacrait comme règle, à titres égaux, la prééminence du gentilhomme sur le roturier. Il désorganisait la justice inférieure. Pour effacer les baillis d'épée, vieux juges féodaux hostiles à la royauté, Henri II avait créé les présidiaux, sortes de tribunaux de première instance, composés de plébéiens qui avaient complètement effacé les baillis d'épée ; le petit-fils de Louis XIV supprimait les présidiaux et ressuscitait les baillis d'épée.
Par suite d'anciens abus, les hommes du tiers achetaient les régiments et les gouvernements militaires des provinces et des villes, vénaux alors comme tous les offices ; le prince rachetait ces charges et les donnait aux seuls fils de l'aristocratie. Eux seuls seraient colonels, généraux, maréchaux de France. Pour tracer une limite infranchissable entre le tiers et la noblesse, il interdisait les mariages entre les deux castes. Il rétablissait enfin la féodalité sur la terre, sa base première, et dans toutes les familles nobles il constituait des majorats.
La noblesse reprenait ainsi partout le premier rang. Le duc de Bourgogne renvoyait ces légistes, qui, depuis cinq cents ans, travaillaient et mouraient pour ses pères. Ici les conseillers du prince parlaient en gentilshommes blessés d'une longue abstention. Ils proscrivaient à leur tour ces plébéiens, sans consi-
dérer quels hommes ils pourraient mettre à leur place. La noblesse , Saint-Simon le plus ardent ennemi du tiers le reconnaît lui-même, n'était ni assez expérimentée, ni assez instruite pour remplir une mission si difficile. Injustes a l'égard du tiers, les conseillers du duc de Bourgogne étaient insensés à l'égard du roi. Ils lui enlevaient ses ministres et ses intendants, ses tribunaux et ses soldais, et, en face de la monarchie désarmée, ils créaient un gouvernement d'assemblées, sans contrôle et sans accord, sans hiérarchie et sans frein. Souveraine absolue dans les conseils, l'aristocratie devait peu à peu effacer la royauté. Si dans la France nouvelle, en effet, les conseils cantonaux remplaçaient les subdélégués, les assemblées provinciales, les intendants, les comités ministériels et les ministres, dans un prochain avenir, les états généraux devaient fatalement supplanter le roi. Les monarchiques amis du duc de Bourgogne réduisaient la fière royauté de Louis XIV à une sorte de mairie du palais.
Mais si le prince démantelait le pouvoir royal, il montrait pour le peuple l'àme généreuse de Henri IV, Quatre-vingts ans avant la Constituante, il décrétait l'égalité de tous les citoyens devant la loi, et soumettait à l'impôt le clergé et la noblesse, soulageant ainsi le reste de la nation, qui supportait seul les charges du trésor. Il réformait les monstrueux abus du régime financier, dont on verra bientôt toutes les horreurs. N régénérait l'agriculture et le commerce, devinait le grand rôle de l'industrie et lui frayait la route.
Homme de l'avenir, il comprenait que la paix était la vie des sociétés , et il gémissait de cette longue guerre qui ensanglantait l'Europe depuis dix ans. Ici encore il se rencontrait avec Henri IV, dont il renouvelait la grande idée de la paix universelle entre les nations.
Ce système est, comme on voit, plein de contradictions. Le duc de Bourgogne veut raffermir la royauté et il l'ébranlé ; il proscrit la guerre et il établit une noblesse militaire; il affranchit l'industrie . et il reconstitue la féodalité ; il confond le xvn'etle x e siècle , Louis XIV et Hugues Capet, l'avenir et le passé. Ces projets contiennent toutefois des pensées et des aspirations qui décèlent une belle âme. La vie du prince est d'ailleurs le meilleur commentaire de son système. 11 ne faut pas l'oublier, il l'écrivait à vingt ans, au milieu des séductions de la puissance, au pied du trône, et lui qui n'avait pas soufferl, il a travaillé toute sa vie pour soulager ceux qui souffraient. A ce titre seul, titre humain et chrétien, le duc de Bourgogne mérite un pieux souvenir. Enfin il est tombé avant l'heure, et ce travail, interrompu par la mort) a quelque chose d'inachevé qui désarme et qui touche.