‹ Quinze ans du règne de Louis XIV 17001715Chapitre 14 sur 37 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Le parti du duc de Bourgogne.— Fénelon. —Les Maximes des Saints.- UTélémaque.—Ex'\\ deFénelon.— Savieetses promenades à Cambrai. —Sa correspondance avec les ducs deBeauvilliers et de Chevreuse.— Leur généreuse et touchante amitié.— Le duc de Saint-Simon.— Son caractère.— Ses relations à Versailles.— Son attachement à la pairie. —Son culte pouf le duc de Bourgogne.— Les procès.— Mot sévère du roi.— Catinat.— BoufÛers.— Vauban. — La duchesse douairière d'Orléans.— Sa vie retirée et ses correspondances. — Leduc d'Orléans.— Son mariage.— Sa liaison atec mademoiselle de Sery. — Sa disgrâce. — Sa conduite & Versailles. — Anecdote à ce sujet. — Le prince de Condé.— Son étrange maladie. — Le duc de Bourbon.— Son triste caractère.— Le grand Conti.— Sa grâce.— Ses talents.— Son amour pour la duchesse de Bourbon. — Son élection au trône de Pologne et son retour.— Sa popularité à Paris.— Sa mort.

Après le duc de Bourgogne, venaient ses conseillers. Le premier et le plus illustre d'entre eux, son précepteur, èlait Fénelon, alors exilé de Versailles et relégué à Cambrai. Issu d'une noble race, promu a l'archevêché de Cambrai 1 et élevé a la plus haute fortune à la cour, Fénelon s'était perdu dans l'esprit du roi en défendant madame Guyon *, son

1 En 1695.

* Madame Guyon, femme ardente et mystique, prêchait l'extase et l'amour. Elle a publié plusieurs ouvrages dont le principal a pour litre le* Torrents. Fénelon s'était laissé séduire par ses rêveries. Abandonnée par madame de Maintenon, d'abord sa protectrice, madame Guyon

amie, condamnée par l'Église et enfermée à la Bastille. Le livre des Maximes des saints 1 , où il reproduisait les idées de madame Guyon, acheva sa disgrâce. Bossuet le dénonça comme entaché de quiétisme ; madame de Maintenon abandonnna l'archevêque, et, sans attendre la décision du pape saisi de cette affaire, Louis XIV renvoya Fénelon dans son diocèse avec défense d'en sortir 1 . Le duc de Bourgogne se jeta vainement aux pieds du roi pour sauver son maître, Louis XIV resta inflexible : «Mon fils, lui dit-il, je ne puis faire de ceci une affaire de faveur ; il s'agit de la pureté de la foi, et monseigneur de Meaux en sait plus sur cette partie que vous et moi. » Le prince obtint seulement que l'archevêque conserverait son titre de précepteur des enfants de France.

Les Maximes des saints avaient provoqué l'exil de Fénelon, le Télémaque\e rendit irrévocable. Ce livre, qui devait immortaliser l'auteur, parut sans son aveu. Un domestique infidèle, chargé de copier le manuscrit, le vendit au libraire Barbin. Déjà le Télémaque s'imprimait quand la police vint saisir les épreuves. Mais quelques-unes avaient échappé ; les éditeurs de Hollande réimprimèrent l'ouvrage 3 et en inondèrent l'Europe. Les courtisans ne manquèrent pas de relever les allusions du livre : Télémaque, disaient-ils,

fui mise à la Bastille. Elle en sortit en 1702 et mourut oubliée à Blois, sous la Régence, en 1717. Elle était née à Moniargis en 1648.

1 Publié en janvier 1697, et condamné en mars 1699.

* Octobre 1098.

3 Juin 1699.

c'est le duc de Bourgogne; Mentor, c'est Fénelon; Tyr, la libre et florissante république, c'est la Hollande; Protésilas , l'impitoyable ministre, c'est Louvois; Idoménée, le monarque orgueilleux et conquérant, qui ruine son peuple par des guerres continuelles, c'est le roi lui-même. Louis XIV n'aimait pas déjà Fénelon, qu'il nommait un bel esprit chimérique, mais après l'apparition du Télémaque, sa froideur se changea en haine. Il raya lui-même l'archevêque de la liste des officiers de sa maison, où il était resté avec le titre de précepteur des enfants de France. La police surveilla ses démarches, intercepta ses lettres, fouilla et arrêta ses gens jusque dans Paris 4 . La correspondance entre le duc de Bourgogne et l'archevêque demeura interrompue. Au bout de quatre ans seulement, le prince put adresser à son maître une lettre dans laquelle il l'assurait que loin d'être refroidie, son amitié avait grandi par le malheur 2 .

Relégué à Cambrai, sans espérance d'en sortir, du moins tant que vivrait Louis XIV, Fénelon y mena

1 M. Depping. Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV. Introduction, t. II.

* t Enfin, mon cher archevêque, je trouve une occasion favorable de rompre le silence où j'ai demeuré depuis quatre ans! J'ai souffert bien des maux depuis, mais un des plus grands a été de ne point vous témoigner ce que je sentois pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentoit par vos malheurs, au lieu d'en être refroidie. Je ne vous dirai point ici combien je suis révolté moi-même contre tout ce qu'on a fait à votre égard ; mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu.... Ne me faites pas de réponse, a moins que ce ne soit par quelque voie très-sûre Lettre du duc de Bourgogne, 22 décembre 1701. Cwrespondance générale de Fénelon.

une vie sobre et laborieuse, conforme à son caractère et k ses goûts. Il se levait de grand matin, s'occupait de son diocèse et donnait le reste du temps au travail et à la nombreuse correspondance qu'il entretenait avec ses amis. Ses seules distractions étaient de longues promenades à pied dans la campagne. Il se plaisait k contempler le calme et la majesté de cette nature dont la vue réveillait dans son âme l'idée du Créateur et lui causait un profond sentiment d'admiration et de reconnaissance. La solitude lui rappelait l'absence des personnes aimées : « Nous avons eu de beaux jours, écrit-il à l'abbé do Beaumont, son neveu, nous nous sommes promenés, mais vous n'y étiez pas... » — « Je fais des promenades, écrit-il au marquis de Fénelon, son autre neveu, toutes les fois que le temps et mes occupations le permettent, mais je n'en fais aucune sans vous désirer. . . Je me trouve en paix dans le silence devant Dieu ! Oh ! la bonne compagnie ! On n'est jamais seul avec lui *. » Si quelques personnes l'accompagnaient, l'archevêque s'entretenait volontiers des graves questions qui troublent les hommes, laissant pour ainsi dire couler ce miel attique, que Dieu avait mis sur ses lèvres. A le voir ainsi dans la campagne, s'entretenant avec les siens, on eût dit un des philosophes du Lycée passant avec ses disciples. Au milieu de la guerre qui ravageait les environs, les alliés lui offrirent plusieurs fois des escortes qu'il refusa. Les Anglais surtout, qui

i Correspondance de Fénelon.

voyaient en lui un champion de la liberté, lui rendaient un véritable culte. Marlborough pendant toute la guerre , fit respecter ses domaines K 11 avait ordonné qu'on le laissât passer librement, et l'archevêque visitait les malades, assistait les pauvres, ramassait les blessés, a travers les armées ennemies, comme un messager de paix et un apôtre de charité.

Malgré ces hommages de l'Europe, une vie si pure et si remplie, Fénelon souffrait cruellement de l'exil. Son corps était à Cambrai, mais son âme, à Versailles, près du duc de Bourgogne, son fils bien-aimé, et de deux hommes éminents et considérables, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, avec lesquels il correspondait secrètement.

Les ducs de Beauvilliers 1 et de Chevreuse 1 occupaient à la cour les plus hautes fonctions. Le premier était président du conseil des finances, avec l'entrée et le vote au conseil des ministres; le second était

« « Les hussards même du prince Eugène respectaient celle défense.» Ram sa y, p. 00.

1 Paul de Beauvilliers, duc de Sainl-Aignan, Dé en 1648, ancien ambassadeur à Londres, était en outre gouverneur de Loches et du Havre, grand d'Espagne de première classe, et premier gentilhomme de la chambre.

5 Charles de Chevreuse était le fils de ce duc de Luynes, qui s'était fait bâtir un château à Vaumurier, à cent pas de Port-Royal et de cette sainte duches>e de Luynes, janséniste comme son mari, inhumée dans l'église de l'abbaye. On rappelait le bon duc. C'était un gentilhomme éclairé, instruit, ami des lettres, et très-versé dans les finances et la politique. Il a laissé plusieurs manuscrits, qui ont tous pour but de faciliter le commerce et de diminuer les impôts. M. le duc de Luynes, son digne pelit-tils, les conserve encore. Nous avons à ce sujet de doubles remerciments a adresser à M. le duc de Luynes et à M. Huillard-Bréholles.

ministre secret et honoraire ; tous deux anciens gouverneurs des enfants de France, tous deux ducs et pairs, tous deux unis par les liens de la plus étroite amitié, tous deux mariés à des filles de Colbert, qui s'aimaient comme leurs maris. Une grande et légitime réputation de science, de vertu et d'honneur s'attachait à leurs noms et désarmait la malveillance habituelle des courtisans.

Tous les deux avaient donné à l'archevêque les plus éclatantes preuves de leur attachement. Le lendemain de sa nomination au poste de gouverneur des enfants de France, Beauvilliers alla trouver le roi en lui demandant de lui adjoindre Fénelon comme précepteur. Lors de la publication des Maximes des saints, le duc de Chevreuse s'établit chez l'imprimeur et y corrigea lui-même les épreuves, ce qui lui attira quelque temps la froideur de Louis XIV. Après la disgrâce de l'archevêque, les ducs seuls lui restèrent fidèles. Le roi pressa vainement Beauvilliers de rompre avec son ami, en le menaçant d'une disgrâce : « Je suis, répondit Beauvilliers, l'ouvrage de votre Majesté ; elle m'a élevé, elle peut m'abattre ; dans la volonté de mon prince je reconnaîtrai celle de Dieu, et je me retirerai, Sire, avec le regret de vous avoir déplu, mais avec l'espérance de mener une vie plus tranquille. » Ces paroles touchèrent Louis XIV. Il ferma les yeux, et Beauvilliers et Chevreuse continuèrent leur correspondance avec l'archevêque.

Ils travaillaient en même temps avec le duc de Bourgogne, écrivant pour lui de nombreux mémoires

sur le commerce, l'industrie, les finances, propres à éclairer le règne futur, et s'entretenant sans cesse de leurs espérances, de leurs projets, du maître absent, lisse réunissaient pour t se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour et l'espérer toujours » i . Ils vivaient, lui, les regards fixés sur Versailles; eux, sur Cambrai.

Au milieu de ces vieillards, leur ami, leur confident, leur conseil quelquefois, vivait un jeune gentilhomme, duc et pair comme eux, blond, petit, fluet, à la figure fine, à la voix imperceptible 2 , qui occupe dans les lettres une plus grande place que dans l'histoire, le duc de Saint-Simon. Elevé par sa mère, Charlotte de l'Aubépine , femme d'un rare mérite, Saint-Simon prit dès l'enfance le goût de l'étude. Il dévorait tous les mémoires qui avaient paru jusqu'alors, et il y recueillait bien jeune encore l'expérience des siècles passés. Il commençait sa philosophie lorsque le duc d'Orléans, son contemporain et son condisciple, partit pour sa première campagne. Le jeune historien, brûlant de voir ces batailles dont il avait lu tant de récits, sollicita la faveur d'accompagner le prince, et fit la campagne comme simple mousquetaire 3 .

1 Saint-Simon, t. XII, p. 63.

* Saint-Simon se plaint lui-même plusieurs fois dans ses mémoires de la faiblesse de sa voix.

8 Louis XIV exigeait alors que Ton servît une année avant de pouvoir acheter un régiment.

Le temps de son noviciat expiré, il acheta le régiment de Saint-Simon cavalerie et le suivit sur le Rhin. Ce fut la que livré h l'ennui d'un campement, réduit à une vie d'escarmouches, après avoir lu et relu Rassompierre, il commença dans le plus profond secret la rédaction de ses Mémoires. Saint-Simon, comme tous les hommes qui ont consacré leur vie à une œuvre, a marqué avec soin l'époque et le lieu de son origine. « C'était, nous dit-il, au mois de juillet 1694, à Guernsheim, sur le vieux Rhin 1 , » A la paix de Ryswick, le roi supprima plusieurs régiments parmi lesquels était le sien. Il les rétablit à l'ouverture de la guerre d'Espagne, mais il oublia celui de Saint-Simon. Peu après, parut une promotion de brigadiers*, où le jeune duc n'était pas compris, tandis que plusieurs colonels moins anciens dans le service y figuraient. Il ressentit vivement cette injustice et envoya au roi sa démission, sous prétexte de maladie. C'était là un acte de courage véritable: Louis XIV n'aimait point que l'on quittât le service, et pendant trois ans, il lui témoigna une froideur manifeste. Réduit à vingt-sept ans à la vie oisive de Versailles, Saint-Simon y marqua de suite sa place, et se rangea parmi les partisans du duc de Bourgogne. L'orgueil de sa naissance, qui fut la plus funeste, mais la plus profonde passion de sa vie, le rattachait naturellement au prince qui voulait donnera la no-

1 Né en 1675, il avait alors dix-neuf ans.

« Le grade de brigadier était intermédiaire entre celui de colonel et de maréchal de camp.

blesse le premier rang. Il prétendait descendre de Charlemagne par les comtes de Vermandois, et revendiquait avec ostentation les droils de sa race et par-dessus tout les privilèges des pairs de France. Ses prétentions étaient telles, qu'il allait jusqu'il comparer les pairs aux électeurs d'Allemagne, déclarant qu'ils étaient supérieurs aux princes du sang et cotuteurs des rois. On le voyait sans cesse compulser les parchemins, interroger les vieux ducs, les vieilles duchesses, jusqu'aux vieux laquais de la cour, sur les droits et les honneurs delà pairie. Il réclamait pour les pairs le titre de Monseigneur, usurpé d'après lui par les évêques et par les princes, et à l'appui de son opinion il montrait comme de précieuses reliques trois lettres de Colberl, où ce mU nistre donnait le Monseigneur au vieux duc de Saint-Simon, son père.

Intraitable sur ces questions, il refusa même sous la régence de donner ce titre au duc d'Orléans, son ami et alors son souverain. Sous le moindre prétexte, il portait ses prétentions en justice, entraînait ses amis, ses parents devant les tribunaux et rédigeait luimême leurs plaidoyers. II se constitua ainsi le chevalier de l'étiquette, apportant dans ce rôle la droiture, mais aussi l'âpreté de son caractère, et i) s'attira de la sorte de nombreux ennemis, qui le représentèrent au roi comme un esprit difficile et ombrageux. Louis XIV, déjà prévenu par sa démission, les crut sans peine. 11 se plaignit même un jour de ce que le duc, après avoir quitté son service, ne songeait qu'à

étudier les rangs et à faire des procès à tout le monde. Saint-Simon se justifia lui-même, mais la mauvaise impression resta. Plus tard , en lui accordant une grâce, le roi ajouta ce sévère conseil : « Mais il faut tenir votre langue 1 . »

Malgré la froideur de Louis XIV, les ministres et les plus grands personnages briguaient l'amitié du jeune duc. On redoutait en lui « son esprit, son instruction 2 , » et son penchant à s'expliquer sur les hommes et sur les choses de façon à emporter la pièce. On respectait ce caractère qui ne pardonnait ni une usurpation ni une injure ; on estimait son désintéressement et sa franchise, vertus si rares dans les cours. Saint-Simon devint bientôt un des amis les plus ardents du duc de Bourgogne. Il le regardait comme le régénérateur de la France, « comme un autre- Esdras, comme le restaurateur du temple et du peuple de Dieu après la captivité 3 », et l'aimait avec une indicible tendresse : « Mon cœur, dit-il, était à cette cabale, qui pouvait compter M. le duc de Bourgogne à elle, envers et contre tous 4 . »

A ce parti, déjà si riche en talents et en vertus, se rattachaient d'autres hommes non moins recommandables par leur mérite ou leur caractère; c'étaient le chancelier Pontchartrain, zélé gallican comme Saint- Simon, suspecté même de jansénisme, administra-

* Saint-Simon, t. VIII, p. 350.

* Saint-Simon, t. VI, p. 337.

3 Saint-Simon, t. IX, p. 350.

4 Saint-Simon, t. VII, p. 288.

teur habile, intègre et infatigable *; le ministre des affaires étrangères, M. de Torcy, digne successeur de Lyonne et de Pomponne, secrètement attaché, lui aussi, aux doctrines de Port-Royal ; le brave et honnête Catinat, disgracié depuis sa malheureuse campagne d'Allemagne et vivant dans la retraite, dans son modeste château de Saint-Gratien ; le maréchal de Boufflers, héroïque vieillard immortalisé par le siège de Lille ; le duc de Mortemart, (ils de « la disciple sans peur, sans mesure et sans contrainte-»; le duc de Charost, officier d'avenir, d' une probité sévère et scrupuleuse, d'un esprit gai et facile, qui savait allier la droiture d'un chrétien 3 aux qualités aimables du monde ; son père, le duc de Béthune, qui ne ligurait dans cette société 4 que comme mari de la duchesse sa femme, fille de Fouquet, ancienne amie de madame Guyon et dernier reste d'un troupeau dispersé, « la grande âme par excellence, devant qui monseigneur de Cambrai même était en respect 5 . n Venaient ensuite le maréchal de Vauban, non moins admirable par le patriotisme de sa vie que par la grandeur si originale de ses travaux; le poëte Racine , étendu maintenant sous les dalles de Port-

1 II y a à la Bibliothèque quinze volumes in-folio de lettres écrites pendant son ministère.

* Saint-Simon, t. IX, p. 350.

* Le seul peut-être, dit Saint-Simon, • qui ait su joindre une profession publique de dévotion avec le commerce étroit des libertins de son temps. » T. IX, p. 352.

* « Le duc de Béthune n'était qu'un frère coupe-choux qu'on toléroit \ cause d'elle. » Saint-Simon, t. IX, p. 351.

* Saint-Simon, t. IX, p. 351.

Royal, avait figuré autrefois dans les rangs de ce parti qui comptait encore un nombre considérable de jansénistes. Ces derniers devaient à la mansuétude de Fénelon de circuler et de vivre dans son diocèse sans avoir à craindre ses persécutions 1 ; en haine des jésuites livrés à madame de Maintenon, des sceptiques attachés au dauphin, ils préféraient le duc de Bourgogne, dont la foi si éminemment gallicane se rapprochait davantage de leurs opinions.

Resserrés et renfermés entre eux, tous ces hommes formaient à la cour comme une corporation sévère et inaccessible , « avec une discrétion et une fidélité merveilleuses, sans faire ni admettre aucun prosélyte dans la crainte de s'en repentir 2 . » Tous n'avaient qu'un cœur et qu'une âme et ne tendaient qu'à un seul but, « qu'aucune disgrâce ne put déranger. » Ils voulaient le rappel de Fénelon à Versailles, le consultaient et recevaient ses avis « comme les oracles de Dieu même ; » en l'amour de ce maître, ils faisaient consister « piété, vertu, gloire de Dieu, soutien de l'Église et le salut particulier de leurs âmes 3 , o

Après les enfants de Louis XIV venaient lés maisons d'Orléans, de Condé et de Conti, issues toutes trois du sang royal. Le chef de la maison d'Orléans, Philippe, frère de Louis XIV et mari de cette belle Henriette d'Angleterre, immortalisée par

1 Saint-Simon, t. IX, p. 348.

* Saint-Simon, t. IX, p. 348.

5 Saint-Simon, t. IX, p. 348-349.

l'éloquence de Bossuet, était mort depuis quelques années, mais il laissait sa seconde femme, Elisabeth de Bavière et son jeune lils, déjà connu en France et en Europe par sa brillante conduite dans la malheureuse campagne de Turin.

Madame , duchesse douairière d'Orléans* résidait d'habitude à Saint-Cloud, qui appartenait à son fils. Enlevée à son pays comme une conquête, brusquement convertie au catholicisme, mariée à un prince qu'elle n'aimait pas, elle était venue à dix-neuf ans à Versailles, seule, étrangère, parlant k peine le français , et sans mérites pour la cour, n'ayant ni intrigue, ni beauté. La franchise de son caractère compromit sa position dès ses premiers pas. Toutes les princesses fléchissaient le genou devant madame de Maintenon ; la duchesse d'Orléans, qui apportait d'Allemagne le religieux respect de la famille > refusa d'adorer cette reine apocryphe, attachée à Louis XIV par un mariage douteux et assurément clandestin, et elle s'attira ainsi la haine d'une femme implacable , qui la perdit rapidement dans l'esprit du roi.

Madame supportait courageusement celte disgrâce. Elle menait à Versailles une vie isolée, mais libre* faisant de longues promenades dans les jardins, et suivant avec une infatigable ardeur les chasses à courre, où, pour plus d'aisance, elle portait une perruque courte et des habits de cavalier. La duchesse aimait avec passion ces belles chasses royales dans les forêts de Compiègne et de Fontainebleau, et

quand, aux derniers jours de l'automne, Louis XIV revenait à Versailles, elle quittait avec tristesse la campagne pour le monotone séjour du château.

Elle passait la plus grande partie de son temps à écrire en Allemagne, où elle racontait dans un style libre , facile et plaisant . les nouvelles de France. Veuve et délaissée, entourée d'espions et d'ennemis, elle demandait à son pays et à sa famille l'affection qui lui manquait à Versailles. Elle avait avec ses parentes une correspondance régulière dont la langue maternelle augmentait la douceur. La cour l'oubliait, mais elle oubliait la cour.

Le duc d'Orléans 1 restait isolé comme sa mère. Malgré elle 2 et malgré lui-même, Louis XIV l'avait marié à Tune de ses bâtardes, mademoiselle de Blois\ Cette union n'était pas heureuse. La jeune duchesse était grande et belle, bien qu'elle eût une épaule un peu plus haute que l'autre 4 ; elle avait l'esprit, les grâces de sa mère, madame de Montespan ; mais, en dépit de ses charmes, le duc d'Orléans ne l'aimait pas. Il regardait, non sans raison, ce mariage comme une mésalliance. Des propos empoisonnés, répandus par ses familiers sur l'honneur de la princesse, l'avaient éloigné dès les pre-

1 Né en 1674, mort en 4723.

« « Si j'avais pu donner mon sang pour empêcher le mariage de mon fils, écrivait Madame, je l'aurois fait. » Correspondance de Madame.

5 Françoise-Marie de Bourbon, fille de Louis XIV et de madame de Montespan (la seconde demoiselle de Blois), née en 1677, morte en

* Saint-Simon, t. XII, p. 202.

miers jours. La duchesse était, par sa nature, indolente et orgueilleuse, moins sensible à la tristesse qu'au dépit de l'abandon ; elle laissa s'éloigner son mari, sans tenter un effort pour le retenir. Depuis plusieurs années déjà les deux époux vivaient dans une froideur polie, mais publique.

Une Glle d'honneur de Madame, mademoiselle de Sery *, vive, piquante et jolie, toucha bientôt le cœur du prince par les qualités qui manquaient a sa femme. Philippe l'aima avec toute l'ardeur d'un premier amour, lui donna la terre d'Argenton, et obtint de Louis XIV, fort indulgent pour ces faiblesses, des lettres patentes qui lui accordaient le titre de comtesse. Mademoiselle de Sery, pleine de charmes et d'artifices, témoignait au prince la plus tendre affection. A son retour d'Italie, d'où il revenait blessé, elle l'alla voir à Grenoble, au risque d'encourir la colère du roi. Le temps et la naissance d'un fils 2 avaient resserré cette union, et depuis huit ans déjà le duc d'Orléans abandonnait sa femme, qui vivait délaissée et vertueuse.

L'oisiveté , jointe à cette union malheureuse , acheva de perdre le jeune duc. Louis XIV, qui n'était pas un homme de guerre, redoutait la présence des princes aux armées ; il l'avait donc rappelé des champs de bataille après deux campagnes en Belgique, où il avait déployé la bravoure d'un soldat et

» Marie-Louise-Madeleine-Victoire Lebel de Laboissière de Sery. * Né en 1702, reconnu et légitimé en juillet 1700, connu sous le nom de chevalier d'Orléans, mort en 1748.

le sang-froid d'un général 1 . Depuis cotte époque jusqu'à la campagne d'Italie, pendant treize ans, le prince demeura à Saint-Cloud, subjugué par mademoiselle de Sery et par un misérableprécepteur, l'abbé Dubois, qui remplissait près de son élève les plus viles fonctions des affranchis. La tristesse acheva l'œuvre de Dubois. Désespéré de perdre ses plus belles années, tandis qu'on se battait aux frontières, le duc s'abandonna publiquement aux plaisirs, et, l'amertume dans le cœur, il demanda l'oubli à l'ivresse et a la volupté : « Ainsi il s'accoutuma à la débauche, plus encore au bruit de la débauche, jusqu'à n'avoir pu s'en passer, et qu'il ne s'y divertissait qu'à force de bruit, de tumulte et d'excès 2 . »

Le scandale devint pour lui un moyen d'opposition, de blâme et de critique 3 . Il espérait ainsi braver le roi dans sa toute-puissance, le blesser et se venger enfin de n'avoir ui armée ni gouvernement.

Louis XIV aimait d'abord son neveu, à cause de la franchise et de la hardiesse de son caractère ; mais sa conduite avec sa femme et l'éclat de ses plaisirs l'éloignèrent sans retour. Madame de Maintenon excita sous main ce mécontentement, et le prince perdit l'amitié de son oncle, alors qu'il avait le plus

i A la bataille de Nerwinde, en 1693, il avait lué de sa main un officier ennemi qui le retenait prisonnier. Voltaire, Siècle de Louis XIV, p. 351. Il avait alors dix-neuf ans.

* Saint-Simon, t. XII, p. 192.

« 3 Dans le ruineux dessein, dit Saint-Simon, de se moquer du roi, de lui échapper, de le piquer à son tour et de se venger ainsi de n'avoir ni gouvernenement, ni armée a commander. » Saint-Simon, t, XII, p. 188.

besoin de ses conseils. Monseigneur, qui haïssait toute supériorité, montrait pour lui un éloignement manifeste. Le duc de Bourgogne seul accordait à son cousin l'affection que lui refusaient son aïeul et son père.

Dans cette situation difficile, Philippe conservait heureusement un ami, suspect il est vrai lui-môme, le duc de Saint-Simon : le jeune pair le vengeait bravement par ses sarcasmes, et l'avertissait des manœuvres de ses ennemis. Pendant toute la guerre d'Italie, il entretenait avec lui une correspondance chiffrée, où il lui racontait les intrigues de la cour; plus tard il le supplia de se rapprocher de sa femme. Lo prince était touché de ses conseils, sans pouvoir se résoudre à les suivre. Il restait à Paris 4 , sous le joug de sa maîtresse, au milieu de ses joyeux compagnons, et ne venait à Versailles que lorsque la bienséance l'exigeait. Il y apportait alors le laisser-aller des soupers du Palais-Royal. Pour n'en citer qu'un Irait, il arriva un jour à la chapelle avec un livre où il lut assidûment durant tout l'office. Comme on le félicitait sur sa dévotion, il ouvrit le livre et montra les oeuvres de Rabelais â . Louis XIV l'appelait un fanfaron de crimes ; c'était fanfaron de vices qu'il fallait dire.

Après la maison d'Orléans, venait celle de Condé. Le grand Condé en avait emporté la gloire dans la

1 « .... Ce qui blessoit singulièrement le roi, qui nepouvoit souffrir que l'on se plût à Paris. » Saint-Simon, t. XIII, p. 76. •Saint-Simon, t. XII, p. 201.

tombe. Son fils Henri-Jules de Bourbon 1 , qu'on nommait monsieur le Prince comme son père, traînait le beau nom de ses aïeux. Le grand Condé s'était vainement efforcé de lui enseigner la guerre; il y avait renoncé devant l'inutilité de ses efforts. Une maladie nerveuse, qui se manifestait par d'étranges manies, paralysait les forces du prince. Un jour, dans une visite à la duchesse de Noailles, il se roula tout à coup sur son lit disant qu'il n'avait jamais vu délit si bien fait 2 . Un autre jour, il déclara qu'il était mort et qu'il ne voulait plus manger; son médecin effrayé lui affirma que certains morts mangeaient, et fit venir plusieurs personnes qui se dirent mortes et mangèrent: leur seul exemple put décider le prince à prendre des aliments \ Le plus souvent il se croyait transformé en chien et il aboyait, et cela jusque dans la chapelle et jusque dans la chambre du roi 4 *

Son fils, le duc de Bourbon 5 , ou, comme on l'appelait, monsieur le duc, non moins dégénéré que luimême, était le mari de cette belle duchesse de Bourbon, si célèbre par l'amour du grand Conti, et souveraine absolue de Monseigneur et de Meudon. Le duc de Bourbon était d'une laideur repoussante:

1 Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé, né en 1643, avait épousé en 1663 Anne de Bavière, fille de l'Electeur palatin. Mort en avril 1709.

* En s'écriant, dit Saint-Simon: « Ah! le bon lit! ah ! le bon lit! « Saint-Simon, t. VI, p. 124.

» Saint-Simon, t. VI, p. 125-126.

* « Il avoit Pair d'un petit singe. Feu la reineavoit deux perroquets : l'un éloitle portrait vivant de Monsieur le Prince...» V. Corre$pondanet de Madame, t. I e ', p. 400.

a Louis III, duc de Ronrbon-Condé, né en 1668. Mort le 3 mars 1710.

il avait la tête monstrueuse, les yeux hagards, le teiut jaune, le ventre énorme, la taille et l'aspect d'un nain. Son caractère était en harmonie avec sa figure : il était le tyran de sa famille, le fléau de ses voisins, Tépouvantail des courtisans, qui redoutaient ses cruelles fantaisies. Dans une discussion avec le comte de Fiesque, il lui jeta une assiette à la tête et le chassa de sa table Un autre jour, il empoisonna le poëte Santeuil en versant une tabatière dans son vin*. Amoureux de sa femme, qui le trompait, il était jaloux jusqu'à la rage, et son impuissante jalousie s'exhalait dans des scènes brutales et furieuses. Le ducde Bourbon n'avait qu'un seul mérite : le courage de Condé. A la bataille de Nerwinde, il avait chargé seul en avant de l'armée, entre le feu de l'ennemi et le nôtre, et n'était revenu que par miracle. Louis XIV n'accordait aucun crédit au père ni au fils. Il ne les estimait pas assez pour les consulter ou pour les craindre.

Il n'en était pas de même du dernier des princes du sang, Louis de Conti 3 , chef de la maison de Conti, branche cadette des Condé. Le grand Conti méritait ce glorieux surnom, qui rappelait le prince de Condé son oncle. La nature, avare envers ses cousins,

1 Saint-Simon, t. III, p. 231.

1 Saint-Simou, t. II, p. 46. V. dans les Mémoires de Maurepai, t. I er , p. 206, d'autres trails de folie de M. le duc.

8 François-Louis de Conti, d'abord prince de la Roche-Guyon, pois prince de Conti à la mort de son frère aîné, en 1685, épousa Adélaïde de Bourbon, sa cousine, fille de Monsieur le Prince. Né le 30 avril 1664, >l était fils de Armand de Bourbon, prince de Conti et de la pieuse et respectable Anne-Marie Marlinozzi, nièce de Mazariii.

avait réservé pour lui tous ses dons, le génie militaire ot l'éloquence, l'esprit et la beauté *. A Marly, lorsque le prince causait, les femmes et les courtisans se pressaient autour de lui pour l'entendre, désertant le cercle du roi. Le maréchal de Luxembourg et Gondé, les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, Fénelon et Bossuet avaient brigué l'honneur de sa bienveillance. Les contemporains admiraieht la prodigieuse diversité de ses mérites, et le comparaient à César. Louis XIV était jaloux de ce prince dont le génie l'effaçait.

Cette jalousie se révéla par une disgrâce qui l'atteignit dès ses premiers pas. A la bataille de Nerwinde* la plus sanglante du xvir siècle 2 , Conli avait mené les troupes comme un vieux capitaine, emporté le village dont il était revenu couvert de sang; le roi le laissa Tannée suivante à Versailles, sans lui confier une compagnie. Découragé par cette injustice et voyant sa carrière fermée, Conti s'abandonna aux plaisirs, puis à une violente passion, qui remplit sa vie entière. Il aima sa belle cousine, la duchesse de Bourbon, et il en futtendretnent aimé 8 .

i Madame de Caylus>dans ses Souvenirs (p. 511), a tracé de loi un portrait aussi vrai que charmant.

* V. le magnifique récit qu'en a faitM. Macaulay (Hist. de Guillaume M)- Le village de Nerwinde ne fut emporté qu'à la troisième charge.

5 c Conti charma une personne (la duchesse dë Bourbon) qui, sans être cruelle, ne fut jamais prise que pour lui. C'est ce qui le tenait sur la Pologne, et cet amour ne finit qu'avec lui. Il dura même longtemps après dans l'ohjei qui l'avait fait naître» et peut-être y dnre-t-il encore après tant d'aimées, au fond d'un cœur qui n'a pas laissé de s'abandonner ailleurs.! V. Saint-Simon, t. VII, p. 62-63.

Cette liaison durait depuis plusieurs années lorsque le trône de Pologne étant devenu vacant, notre ambassadeur à Varsovie, l'abbé de Polignac, à force d'intrigues et de promesses, parvint à faire proclamer roi Louis de Conti 1 . Louis XIV « qui ne demandait pas mieux que de se défaire d'un prince de ce mérite, si universellement connu 2 , »> donna l'ordre à Jean-Bart de l'escorter jusqu'à la rade de Dantzick, d'où il devait aller se faire reconnaître par ses sujets.

Conti n'obéit qu'avec une répugnance marquée; il lui coûtait de quitter une position où il s'était concilié l'estime et l'affection publiques, plus encore d'abandonner la duchesse, qu'il aimait jusqu'à la passion, pour aller courir les hasards d'une couronne qu'il n'avait jamais désirée. Arrivé en Pologne, à travers mille dangers, il se trouva dans l'impossibilité de payer dix millions que l'abbé de Polignac avait promis aux seigneurs polonais pour prix de son élection. Ces derniers, se voyant trompés dans leurs espérances, reportèrent leurs voix sur l'électeur de Saxe, et le prince de Conti se trouva fort heureux d'acheter au prix d'un trône le droit de revenir auprès de celle qu'il aimait.

11 retrouva avec elle les convives de Meudon et ies libertins du Temple et les rassembla de nouveau dans son hôtel, sur le quai qui a retenu son nom. 11 de-

i Juin 1697.

» Saint-Simon/. t. 1 er , p. 436.

vint l'idole du Parlement, l'admiration de la Sorbonne et de l'Académie l , l'hôte des libres penseurs, et l'un des chefs de cette opposition silencieuse, qui se manifestait déjà à Paris contre Versailles. Il mourut à quarante-cinq ans 2 , au moment où Louis XIV, revenu enfin de ses préventions, songeait à lui confier l'armée du Nord.

Tels étaient les princes et les partis qui les divisaient. Le premier, celui de madame de Maintenon, s'appuyait sur l'Église et la tradition et gouvernait au nom du maître, suivant les usages despotiques et la seule nécessité des circonstances. Celui du Dauphin qui venait ensuite, voulait la guerre pour soutenir Philippe V, le fils préféré de Monseigneur, mais il souhaitait en outre l'éloignement de madame de Maintenon et la liberté absolue des consciences et des mœurs. Celui du duc de Bourgogne, allant plus loin encore, réclamait avec la paix une réforme générale de la monarchie, l'affranchissement du commerce et de l'agriculture, et le soulagement du peuple écrasé sous les impôts. L'un représentait le passé, l'autre le présent, le dernier l'avenir. On retrouvera désormais ces trois partis à toutes les époques qui vont suivre, sous la Régence, sous Louis XV et sous Louis XVI. Ils rappellent les trois âges de l'homme: la vieillesse, la maturité, l'adolescence ; les trois modes éternels des gouvernements: la routine, la réforme, la révo-

1 Saint-Simon, t. Vil, p. 59.

2 Le -22 février 1709.

• 3 Saint-Simon, f Xlll, p. 161.

lution. Lorsqu'un moode nouveau naîtra, on les retrouvera rangés face à face dans les assemblées, les uns à droite, les autres au centre, les derniers à gauche.

Page 1