‹ Quinze ans du règne de Louis XIV 17001715Chapitre 3 sur 37 · LA HONGRIE.— II · texte numérisé non relu

LA HONGRIE.— II

Occupation militaire de la Hongrie. — Excès des armées autrichiennes.

— Arrestations. — Réquisitions. — Violences. — Taxes énormes. — Misère et mécontentement des Hongrois.— Mort du roi d'Espagne Charles H.— Guerre de l'Autriche avec la France. — Évacuation de la Hongrie par les armées autrichiennes. — Soulèvements partiels des paysans. — Ragoczi.— Son portrait» sa famille et son caractère. — Son exil volontaire à Saros. — Sa lettre à Louis XIV. — Trahison de Longueval. — Arrestation et captivité de Ragoczi à Neustadt. — Son procès, son évasion et sa fuite en Pologne — Secret message des paysans qui le supplient de se mettre à leur tôle. — Les drapeaux de l'insurrection. — Excès des paysans. — Leur défaite à Dolha. — Arrivée de Ragoczi en Hongrie. — Enthousiasme des populations. — Combat de Munkacz. — Bruit de la mort de Ragoczi. — Touchant désespoir du peuple. — Succès des insurgés à Tisabecs.— Passage de la Theiss.— Progrès de l'insurrection. — Les Magyares arrivent jusqu au Danube.

— Leur retraite devant le feld-maréchal Heister. — Expédition de Ragoczi à travers les steppes.— Bataille de Tirnau. — Courses des Magyares en Autriche et en Styrie.

La Hougrie semblait domptée. Le général des Magyares mourait dans l'exil ; la paix de Carlowitz rejetait les Turcs au delà de la frontière ; la paix de Ryswick, signée deux ans auparavant avec Louis XIV, délivrait l'Autriche des Français. L'empereur, maître de toutes ses troupes, envoya en Hongrie des forces considérables, afin d'assurer la sou-

mission du royaume par le long séjourde ses armées.

La présence des Autrichiens, qui devait terminer la guerre, la ralluma. Ils ne trouvèrent dans la Hongrie épuisée par deux siècles de guerre civile, ni les fourrages, ni les approvisionnements nécessaires à une armée, et traitèrent ce royaume en pays conquis, levant d'énormes réquisitions, pillant les villages et achevant leur ruine par des levées continuelles de soldats que l'Autriche envoyait servir loin de leur pays 1 . Les impôts furent tellement augmentés, que dans un pays qui produit le sel en abondance, les paysans renoncèrent à en faire usage, ne pouvant payer la surtaxe 2 . Quelques-uns livraient leurs femmes aux officiers pour s'exempler du service militaire 3 , d'autres se pendaient de désespoir. On vit des mères vendre leurs filles aux Turcs, afin d'acquitter les impôts. Les paysans fuyaient par troupes dans les montagnes et sur les terres du sultan, préférant la servitude ottomane au joug des chrétiens. Un mémoire publié à cette époque établit que les sommes extorquées durant une année par les impériaux atteignaient le chiffre des impôts perçus par les Turcs pendant un demi-siècle 4 .

A cette détresse publique se mêlaient les repré-

1 Révolutions de Hongrie, l. Il, p. 5 et 6.

* Mémoire de Hagoczi, t. V, p. 19-20.

3 « On a vu, par un exemple inouï, que les uns se sont pendus, d'autres ont préféré se rendre esclaves des Turcs, d'autres ont livré leurs femmes pour s'exempter du service militaire, et vendu leurs enfants aux Turcs. » Manifeste de Hagoczi.

Révolutions de Hongrie, t. \**, p. 379-380 et Manifeste de Ragoczi.

sailles du gouvernement contre tous ceux qui étaient soupçonnés d'avoir pris part k la dernière guerre. Les fonctionnaires autrichiens, dont la plupart sortaient des plus basses conditions 1 , humiliant à plaisir les gentilshommes magyares , si fiers de leur naissance, fouillaient leurs châteaux, confisquaient leurs armes, démolissaient leurs forteresses. Au mépris de leurs privilèges, plusieurs seigneurs étaient maltraités et frappés de coups de bâton 2 . Tant de violences exaspérèrent les vaincus. Nobles et paysans s'unirent, al tendant l'occasion de prendre les armes.

Ragoczi, le général désigné de l'insurrection, avait alors vingt-quatre ans 3 . Comme Tékély il réunissait

i « La plupart venaient de quitter la livrée d'un seigneur allemand. » Révolutions de Hongrie, t. I er , p. 379.

* Révolutions de Hongrie, t. 11, p. 5 et 6. Les excès allèrent si loin que l'empereur écrivait en 1704 à l'archevêque de Colocza, prélat magyare, qui se plaignait des violences commises envers son clergé: • Je plains ce royaume afOigé et j'apprends avec déplaisir les excès auxquels, comme on le prétend, mes officiers civils et militaires se sont portés: ce n'a pas élé par mes ordres. Qu'on m'en informe en détail et j'y remédierai. » Révolutions de Hongrie, t. II, p. 152.

•En 1700. 11 était né en 1676. « Le prince François de Ragoczi, dit la Vie du prince Ragoczi, p. 9, est un prince très-bien fait, d'une taille haute et avantageuse, le visage rond et plein et des cheveux noirs; il porte la barbe à la turque. » L'ouvrage contient en outre un portrait équestre du temps. Il y a en tête des Révolutions de Hongrie une assez bonne gravure du prince. 11 a la ligure régulière et expressive, les lèvres un peu fortes, les cheveux longs à la Louis XIV, les sourcils épais, de grands et beaux yeux, de longues moustaches. Son visage a quelque chose de doux, de triste et en même temps d'étranger. Il ue ressemble à aucun Français célèbre mort ou vivant. C'est ce qu'a très-bien senti Saint-Simon quand il en a tracé ce portrait treize ans après : « Ragoczi était d'une très-haute taille sans rien de trop, bien fournie sans être gros, très-proportionné et fort bien fait, l'air fort, robuste et très-noble jusqu'à être imposant, sans rien de rude; le visage assez agréable et toute la physionomie tartare. » Saint-Simon, t. X, p. 417.

- aa —

les qualités nécessaires pour commander une armée de gentilshommes, l'éloquence, le courage, la noblesse. 11 était issu d'une maison souveraine: trois Ragoczi avaient porté la couronne de Transylvanie 1 . A l'illustration du sang il joignait le prestige du malheur. Son nom rappelait toutes les souffrances de la patrie. Son aïeul, Georges Ragoczi , était mort en combattant les Turcs. Son père avait été détrôné et dépouillé de la Transylvanie par les Autrichiens. Son grand-oncle Frangipani et son aïeul maternel Pierre Zriny avaient perdu la tète sur l'échafaud. Son oncle maternel, le comte Zriny, vingt ans captif, était mort dans une forteresse 2 . Sa mère avait partagé avec Tékély, son second mari, pendant dix ans, les fatigues et les périls de la guerre, et était restée cinq années prisonnière a Vienne, après sa glorieuse défense de Munkacz. Échangée enfin contre le général Heister, elleavait rejoint son époux à Constantinople, où nous l'avons vu mourir pauvre et proscrite 3 .

Privé de son père à cinq mois, Ragoczi avait souffert lui-même. Sa mère, en se remariant à Tékély, avait mêlé son enfance à la vie errante et misérable des guerres civiles. Au milieu des péripéties d'une lutte terrible, où elle suivait à cheval son mari, la comtesse Tékély laissait son fils à des mains mercenaires, entre lesquelles la vie du prince fut plus d'une fois en danger. L'espoir de transmettre à Tékély les ma-

» En 1606, 1631 et 1645.

* Révolutions de Hongrie, t. 1 er , p. 310 et t. Il, |>. 8 et suiv.

goifiques domaines de l'enfant 1 , et d'augmenter ainsi les ressources de l'insurrection, justifiait d'avance les tentatives criminelles auxquelles il était sans cesse exposé ; un jour un fanatique essaya de l'empoisonner; un fidèle serviteur du prince lui sauva la vie 2 .

Conduit à Vienne avec sa mère, Ragoczi fut séparé d'elle et relégué au collège de Prague, où les jésuites, séduits par ses richesses, s'efforcèrent de l'attirer dans leur ordre 3 . Mais il refusa avec énergie. Sur ces entrefaites, le comte d'Aspremont, qui venait d'épouser sa sœur, l'arracha aux jésuites et le fit revenir à Vienne. Le gouvernement voulut lui imposer un mariage politique. Ragoczi résista de nouveau, sollicita la permission de voyager, et se rendit en Allemagne sous prétexte de visiter l'armée du Rhin. Il vit à Cologne la fille du landgrave de Hesse, la princesse Charlotte de Rheinfeld , alors âgée de seize ans, l'aima, et bravant les ressentiments de la cour, rechercha et obtint sa main*. L'Empereur à son retour lui infligea les arrêts : son beau-frère obtint de nouveau sa grâce, mais Ragoczi s'exila lui-même, quitta Vienne, où ses moindres mouvements étaient observés 5 , et où il ne rencontrait que des visages froids ou ennemis, et emmena sa jeune femme à son château de Saros, au milieu de

1 Les Ragoczi possédaient des biens considérables en Hongrie; du seul fief de Munkacz dépendaient 300 villages. * Révolutions de Hongrie, t. II, p. 12.

3 William Coxe, t. IV, p. 101.

4 Septembre 1694.

William Coxe,l. IV, p. 102.

la haute Hongrie. L'occupation militaire continuait, et l'irritation des Magyares était à son comble.

En ce moment, le roi d'Espagne Charles II mourait en dépouillant l'Autriche, et laissant tous ses royaumes au petit-fils de Louis XIV 1 . Quelques mois après, la guerre éclatait avec la France ; Léopold I er levait en Hongrie douze mille soldats, retirait du royaume la plupart de ses régiments, et dans plusieurs comtés les paysans prenaient déjà les armes 2 . Les gentilshommes hésitaient encore, mais l'insurrection fermentait daus toutes leurs têtes, et chaque château semblait un camp où l'on préparait la guerre. Dans la haute Hongrie , les amis et les voisins de Ragoczi l'exhortèrent à donner le signal de larévolte. Us parlaient tout haut de se mettre en rapport avec Louis XIV, de lui demander de la poudre et de l'argent et d'insurger toute la conirée.

Parmi les hôtes du prince, se trouvait un Liégeois nommé Longueval, officier au service de l'Empereur, et alors en garnison à Épéries, à quelques lieues de Saros. Longueval avait les dehors d'un honnête homme, et joignait à une profonde instruction des mœurs régulières et polies. Il savait parfaitement le français 3 , et Ragoczi, qui aimait cette langue et recherchait l'occasion de la parler, lui accorda bientôt son estime et son amitié 4 . Peu à peu

1 Novembre 1700.

4 Mém. de Ragoczi, t. V, p. 20.

* Les Mémoires de Ragoczi sontécrils eu français.

v Révolutions de Hongrie, l- II, p. 21.

les visites de l'officier autrichien devinrent plus fréquentes, le prince et ses compagnons lui révélèrent leurs espérances et leurs desseins. Longueval feignit d'y applaudir, et comme il allait à Liégo en congé, il proposa de faire passer une lettre à la cour de France. La proposition fut acceptée ; la lettre écrite par Ragoczi fut conGée à Longueval. Mais au lieu de la transmettre à Louis XIV, le Belge la porta à l'Empereur et lui révéla tous les détails du complot. Ragoczi, secrètement averti par sa sœur, ne pouvait croire à une aussi noire trahison, et, négligeant cet avertissement, s'obstinait à restera Saros.

Trois mois s'écoulèrent en effet sans qu'il fût inquiété. Au bout de ce temps, sur la lin de mai 1701 , ayant près de lui sa femme enceinte et malade, il est réveillé en sursaut au milieu de la nuit par un bruit d'armes et de pas. On enfonce sa porte ; une lumière brille; cinquante soldats envahissent sa chambre, et leur chef, un pistolet a la main, l'arrête au nom de l'Empereur. La résistance était impossible : un bataillon campait dans la cour et cernait le château; le prince se rend aux Autrichiens, qui l'emmènent à la citadelle de Neustadt. On l'enferme dans une salle basse et humide, dont toutes les fenêtres étaient murées, et où, par un sinistre rapprochement, son aïeul Pierre Zriny avait été détenu avant sou supplice 1 . Ses complices, prévenus à temps, s'étaient sauvés en Pologne.

' Révolutions de Hongrie, t. Il, p. 25.

Le procès du prince s'instruit aussitôt. Malgré l'horreur d'une telle prison et l'approche de la mort qui va le frapper à vingt ans, Ragoczi dispute froidement sa tète 1 . La lettre qu'il avait écrite était sans doute une charge accablante, mais elle était conçue de telle façon qu'elle n'établissait point une culpabilité manifeste*. Il n'avait contre lui qu'un seul témoin, Longueval, son dénonciateur. A la vue du prisonnier dont il avait si lâchement trahi Pbospitalitè, ce dernier, qui n'avait d'autre mobile qu'une basse cupidité, se sentit un instant défaillir ; le prince alors l'interpella d'un ton ferme, et le voyant lever la main pour prêter le serment d'usage, s'écria qu'il était prêta lui pardonner son ingratitude, mais qu'il le conjurait du moins au nom de leur ancienne amitié de ne pas perdre son âme par un parjure dont plus de cent gentilshommes pourraient le convaincre 3 . Longueval persista et prêta le serment sans ajouter une parole. Alors Ragoczi oppose l'incompétence de ses juges; il est prince de l'Empire, il doit être jugé par ses pairs, par des princes. Cette prétention n'étant pas admise, le bourgmestre lui remet l'acte d'accusation en l'avertissant qu'il a trente jours pour y répondre, et que passé ce délai, il sera condamné par défaut. Ragoczi refuse de le recevoir. Le bourgmestre revient le lendemain ,

1 Vie du prince Ragoczi, p. 32.

1 « Ona falsifié l'interprétation de mes lettres, » dit plus tard Ragoczi, dans son Manifeste.

3 Révolution* de Hongrie, t. Il, p. 28.

déclarant qu'il a mission de laisser l'acte d'accusation dans sa prison. « Laissez-le, si tel est votre ordre, répond Ragoczi ; mais mon corps pourrira avec ce papier, avant que ma main le remue de sa place 1 . »

La condamnation était certaine : Ragoczi essaye de s'y soustraire parla fuite, dernière espérance qui lui reste. Il vend sa vaisselle d'argent pour se procurer des ressources, disant avec une feinte gaieté, qu'elle est inutile à un prisonnier, puis il affecte une complète résignation et le plus profond mépris de la mort. Pendant ce temps, la princesse, accourue a Neusladt, travaille avec ardeur à sa délivrance. Elle gagne, moyennant cinq cents ducats 2 , un capitaine nommé Lehman, qui gardait son époux avec un détachement de dragons, et couchait dans uue chambre contiguë à la sienne. Séduit par l'or, par la beauté de la princesse 3 , peut-être par ces deux motifs, Lehman s'engage à faire sortir Ragoczi de la citadelle, et à lui procurer un déguisement et un cheval. Des relais préparés par ses amis devaient conduire le prince à la frontière.

Le jour convenu 4 , Ragoczi, pour détourner les soupçons 5 , donne un magnifique repas à ses gar-

1 Révolution de Hongrie, t. II, p. 36.

2 Mémoires de Saint-Simon, t. X, p. 415.

1 Suivant Sacy {Histoire de Hongrie), ce fut la beauté de la princesse qui toucha Lehman. Suivant les Révolutions de Hongrie, au contraire, Lehman, qui était né Prussien, favorisa l'évasion du prince par ambition, dans l'espoir d'obtenir plus tard de lui une récompense considérable.

* 7 novembre 1701.

5 Vie du prince Ragoczi, p. 32-33.

diens. Dans la soirée, Lehmau, resté seul avec lui sort et ordonne à la sentinelle qui gardait la porte d'aller chercher une lumière. Le soldat objectait sa consigne : «Allez, répond Lehmau, je veillerai pour vous. » Ragoczi quitte aussitôt sa chambre, et passe dans celle du capitaine, où se trouvait le frère de Lehman, mandé à dessein, et cornette au régiment de Montecuculli. En un iuslant il revêt son uniforme, puis enfonçant son chapeau sur sa tête, il sort accompagné du cornette. Tous deux passent devant les sentinelles, traversent les cours, et arrivent au pout-levis. Là, ils se séparent, et le cornette remonte comme s'il venait de quitter un camarade.

Resté seul au milieu d'une ville inconnue, Ragoczi s'égare, marche pendant deux heures, et se retrouve au pied de la citadelle. Le temps presse cependant : les jours de novembre sont courts ; la nuit vient, et avec elle l'heure où Ton doit fermer les portes de Neustadt. Le prince, livré aux pluscruelles angoisses, rencontre heureusement le frère de Lehman, qui le remet dans sa route, et le conduit à la porte du faubourg où il arrive au moment même où les soldats s'apprêtaient à la fermer; il passe à la faveur de son habit autrichien, retrouve ses amis qui l'attendaient, monte à cheval, traverse en quelques jours la Hongrie, et gagne la Pologne. L'Autriche mit vainement sa tète à prix; mais elle atteignit ses complices. La princesse fut enfermée dans un couvent, et mise au secret. Lehman, d'abord soumis à la plus cruelle torture, eut la tête tranchée, et son corps, coupé eu nior-

ceauxfut exposé publiquement. Il mourut avec le courage d'un homme qui croit avoiraccompli un devoir 1 .

En Pologne, Ragoczi retrouva les jeunes gentilshommes qui avaient échappé à l'arrestation par la fuite, et, parmi eux, le comte Berseny, son ami d'enfance, et bientôt son plus fidèle compagnon d'armes. Malgré la cordiale et généreuse hospitalité des Polonais, le prince ne vécut dans leur pays que d'une pensée, celle de revenir en Hongrie les armes à la main. Les événements qui se précipitaient semblaient appeler son retour. L'Autriche luttait contre Louis XIV en Flandre, en Allemagne et en Italie ; la Bavière se déclarait contre l'Empereur 2 ; Villars passait le Rhin, s'unissait à l'Électeur, et arrivait jusqu'au Danube 3 ; quelques régiments gardaient à peine la Hongrie; dans plusieurs comtés, les paysans tenaient ouvertement la campagne ; ses vassaux enfin lui envoyaient secrètement un messager pour le supplier de venir se mettre à leur tête. L'occasion si désirée semblait venue. Ragoczi accepta la proposition de ses paysans. Il leur envoya des drapeaux avec ces mots : Pour Dieu, la liberté et la patrie, qui marquaient le triple caractère de la lutte religieuse, politique et nationale qui allait commencer. 11 leur recommanda de les cacher jusqu'à son retour, puis lança un brûlant manifeste adressé à tous les princes

» VU du prince Ragoczi, p. 39. Révolutions de Hongrie, t. II, p. 38 et suiv.

> Eté de 4703.

* Été de 1703. .

et a toutes les républiques du monde chrétien 1 , et commençant de la sorte : « Les blessures de l'illustre nation hongroise se rouvrent 2 . » Il y rappelait la violation de la constitution, « l'ignomineuse abrogation de cette inviolable loi de ce grand roi, André II. qui avait été jusqu'à ces derniers temps la pierre angulaire de la liberté hongroise, » la terreur militaire, le nom maudit de Caraffa, les veuves et les orphelins d'Épéries, et le sang injustement répandu qui criait vengeance vers le ciel.

Mais sans respect pour ses instructions, les paysans déploient ses étendards et se soulèvent sans l'atteudre, pillent les églises et les châteaux ; ils épouvantent les gentilshommes au lieu de les rallier. Le comte Karoly, l'un des plus grands seigneurs de la Hongrie, rassemble la noblesse des comtés voisins pour élouffer cette jacquerie, culbute les insurgés à Dolha 1 dans une rencontre, et rejette leurs bandes éparses sur les frontières de Pologne.

Ragoczi se trouvait eu Gallicie, dans le château du général polonais Potosky, palatin de Kiovie, où il se disposait à passer la frontière, lorsqu'il apprit la déroute des paysans. Il consulta son ami sur le parti qu'il devait prendre. Comme il jouait sa tète, le palatin n'osa prendre la responsabilité d'un conseil.

1 Révolutions de Hongrie, t. II, p. 54.

1 « Recrudescunl inclytae geniis Hungarhe vulnera. • Ce manifeste latin est dans Katona, t. XXXVI, p. 288. La traduction française se trouve dans les Révolulious de Hongrie, t. II, p. 90 et suiv.

3 Dans le comté de Marinaros. Engel, t. V, p. 18i.

Ragoczi dès lors n'écouta que sa conscience. La Hongrie l'appelait; il ne pouvait laisser massacrer sans les rejoindre des hommes qui s'étaient levés à sa voix ; il tit donc ses préparatifs de départ. Le soir même du jour où il apprit la défaite de Dolha, et malgré la pluie qui tombait depuis le matin, conflant dans la justice de sa cause et le secours de Dieu, il embrassa en pleurant ses hôtes, et s'achemina vers la frontière avec quelques soldats polonais de la garde du palatin *. Ce court voyage ne s'accomplit pas sans obstacle. Comme il traversait l'un des derniers villages de la Pologne, les habitants , se soulevant sur son passage, arrêtèrent son cheval par la bride et lui défendirent d'avancer. Un juif, qui l'avait reconnu pendant cette altercation, prononça heureusement son nom, et les défiances des paysans se changèrent aussitôt en acclamations. S'empressant de lui présenter leurs excuses, ils le comblèrent de leurs attentions et de leurs souhaits. Une scène touchante augmenta l'enthousiasme de la foule. À ce nom de Ragoczi, un vieux prêtre nommé Petronius Kraninsky, supérieur d'un monastère grec, qui connaissait le prince depuis son enfance, et l'avait plus d'une fois porté dans ses bras, écarta le peuple, et se jeta

1 « Le zèle pour la liberté de ma patrie, dit Ragoczi dans ses Mémoires, la générosité et l'attention à n'avoir rien à me reprocher, me le suggérèrent (le dessein de partir). Me conflant ainsi dans la justice de ma cause et dans le secours de Dieu, après avoir pris congé de mes amis, en répandant beaucoup de larmes de tendresse, je partis sur le soir

d'un jour fort pluvieux » Mémoires de Ragoczi.— Révolutions de

Hongrie, t. V, p. 28.

en pleurant au cou du voyageur. Ne pouvant se rassasier de le voir après tant d'années, il lui servit de guide au milieu des montagnes, et le suivit jusqu'à la frontière autrichienne 1 .

Ragoczi traverse les Carpathes, et dès ses premiers pas il rencontre les fuyards de Dolha, cinquante cavaliers et deux cents paysans mal armés. Il se met à leur tête, et les conduit dans ses domaines, au milieu des populations qui gardaient son nom et souhaitaient si vivement son retour. La nouvelle de son arrivée se répand de village en village. Slaves, Magyares ou Roumains, tous accueillent avec ivresse le fils de leurs anciens princes. L'enthousiasme, chez ces populations à demi sauvages, revêt des formes naïves et religieuses : dès qu'ils l'apercevaient, les paysans couraient à sa rencontre, s'agenouillaient sur le chemin, faisaient le signe de la croix, et avec des larmes de bonheur louaient Dieu de son arrivée. Les femmes lui portaient du pain, de la viande, ou des fruits; les hommes prenaient leurs faulx et s'enrôlaient à sa suite. De toutes parts accouraient des bandes armées qui juraient de vivre et de mourir pour sa cause 2 .

Avec elles, le prince commença sur-le-champ la guerre. Il marcha sur Munkacz, si vaillamment défendue autrefois par sa mère, occupa la ville et investit la citadelle. Un régiment de cuirassiers vint la secourir. Ragoczi, ne pouvant tenir tête à cette

i Mémoires de Ragnrzi, t. V, p, 30.

' Ilnd., [>. 34.

troupe d'élite, se retrancha avec ses paysans au milieu de la ville, dont la plupart des maisons étaient bâties en bois et couvertes de chaume. Les Autrichiens y mirent le feu pour le débusquer et le forcer a combattre ; mais à la faveur de la fumée, le prince quitta la ville, et se retira dans les montagnes, au milieu des hautes et épaisses forêts qui environnaient Munkacz. La nouvelle de sa mort se répandit aussitôt. Les paysans, croyant déjà avoir perdu leur libérateur, poussaient des cris déchirants qui d'échos en échos parvenaient jusqu'au prince, et lui annonçaient que sa cause n'était pas désespérée 1 . 11 rallia ses compagnons, abandonna Munkacz et les montagnes, et descendit sur les bords de la Theiss, pour entrer par les steppes au cœur de la Hongrie. Un détachement impérial placé sur la Theiss, au village de Tisabecs, gardait la rivière; Ragoczi fit un long détour pour l'attaquer k l'improviste. Par malheur, les routes étaient impraticables : les bois et les champs qui bordaient la rivière étaient sous les eaux, et pendant plusieurs jours ses soldats furent obligés de se frayer un chemin au milieu des marais, ayant de l'eau jusqu'aux genoux, et n'avançant qu'avec les plus grandes difficultés*. Cependant l'espérance de surprendre l'ennemi soutint leurs forces : les

1 « La représentation de ce deuil populaire sera incroyable pour ceu* qui liront ceci. Leurs cris frappaient mes oreilles, tandis que nous marchions dans les chemins détournés, sur le sommet des montagnes et dans les forêts. » Mémoires de Ragoczi, t. V., p. 46.

* « Les chemins étaient tellement couverts de boue, que l'infanterie avait de l'eau jusqu'aux cuisses. • Mémoire* de Ragoczi, I. V, p. f>5.

Page 1