‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 25 sur 81 · CIVILISÉS ET CANNIBALES · texte numérisé non relu

CIVILISÉS ET CANNIBALES

Cordiale réception des Peaux-de-Lièvre.— Le fort Good-Hope ou Bonne-Espérance. — Flint, le Sardanapale du Nord. — Scènes atroces de cannibalisme. — Relation et aventures de la Grosse-Truie, — Meurtre de deux Ecossais par deux femmes. — Un père qui mange sa fille.

Nous arrivâmes tout à temps pour interrompre les danses joyeuses des Peaux-de-Lièvre par nos chants et nos coups de feu. Aussitôt un grand cri retentit au sommet de la falaise caillouteuse : « Ella x6 ! ella y6! les barques ! les barques ! » et déjà les hautes grèves étaient garnies de formes noires qui dégringolaient des falaises pour venir nous donner la main.

Je fus pris d'assaut par une bande de voyoux dépenaillés, aux traits vulgaires, qui me secouèrent les bras à me les décrocher. Avec la vivacité et le sansgêne de leurs voisins, les Esquimaux, ils s'emparèrent de mon bagage et s’en allèrent en courant.Mais je n’étais nullement en peine pour mon bibelot. L'honnêteté proverbiale des Dènè m'était connue. Il aurait fallu que les Peaux-de-Lièvre fussent bien différents de leurs frères et cousins du Sud, pour les voir marcher sur les brisées des Innoit.

Mon bagage fut transporté à la mission de Bonne- Espérance avant que j'y parusse, et apprit mon arrivée aux deux missionnaires qui s’y trouvaient déjà:

RAR La las

M. Seguin, un prêtre de Riom, et M. Kearney, un étudiant de Belfast, devenu catéchiste,

Pétulants, talvassiers et enthousiastes, les bons mais laids Peaux-de-Lièvre me surprirent par la légèreté apparente de leurs allures.Cela ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu jusqu'alors. Au lieu de la taciturnité tchippewayane, de la joie calme et lymphatique des Flancs-de-Chien, de l’apathique abandon des Esclaves et des Nahannès, je rencontrais une peuplade alerte et frisque comme un volier de hoche-queues, chaleureuse comme des Napolitains, loquace comme des Juifs, familière et sympathique comme d’aimabies enfants.

Cependant, ma première impression leur fut défavorable. Ils manquaient de décorum, de dignité. Ils n'avaient ni tenue ni fierté. (Ça, des Peaux-Rouges ! ça, des Sachems ! allons donc!

Quand mes confrères, accourus au bruit, m’eurent serré amicalement la main, ils me demandèrent aussitôt : j

« — Eh bien, comment trouvez-vous nos enfants ?

« — Maistrès drôles, leur répondis-je. Nous sommes déjà de vieux amis. Ils m'ont l'air de bons garçons qui s'enflamment vite. Dieu fasse que ce soit feu qui dure. Mais, à vrai dire, si l’on ne les jugeait que par leur costume et leur tournure, on les prendrait pour une turbe de nervi marseillais en train de répéterune petite émeute. »

« — Justement, me dit M. Seguin. Plus vous les connaîtrez, plus vous vous convaincrez que vous avez rencontré juste. En attendant, ne vous fiez pas trop à leur enthousiasme. Un soleil l’a vu naître, un soleil le dissipera. »

Mon confrère se trompait. Son amour pour les Dindjié, dont il était le missionnaire, ne le prédisposait pas en faveur des Dènè Peaux-de-Lièvre, auxquels

les premiers sont supérieurs sous d’autres rapports. Je confesse avec impartialité que, pendant les quinze années que j'ai passées au fort Bonne-Espérance, les

Peaux-de-Lièvre ne se sont jamais démentis. Ce sont

encore les néophytes les plus sincères et les plus dévoués que j'aie encore vus dans le Nord; et tel fut toujours le témoignage que rendirent de ce bon peuple les missionnairés qui le rencontrèrent dans ses lointains voyages vers le Sud.

La foule m'avait suivi à la mission. Elle eut bientôt rempli la salle exiguë qui servait de chapelle, ainsi que tout le devant de la maison.

« — C’est celui-là qui sera notre père, n’est-ce pas? s’entre-demandaient les Indiens, comme si leurs interlocuteurs fussent mieux renseignés qu’eux-mêmeés.

« — Oui, oui! c’est celui que nous avait promisnotre Père défunt (1). Il est joli n'est-ce pas ? Il ressemble à un évêque, avec ce métal transparent qu’il porte sur le nez.

« — Arè (ami), qu'est-ce que cela peut bien être ?

« — Mais, des yeux, donc, arè. Comment, tu n’as pas encore vu de Blanc avec du métal sur le nez ?

« — Non, pas encore.

« — Et M.Onion,qui a toujours une vitre sur un œil, tandis qu’il guigne de l’autre, tu ne t’en souviens donc plus ?

« — N'est-ce pas ce prêtre, Père Tipitot, dont on dit qu’il parle comme un vrai Dènè ?

« — Oui, oui, c’est lui-même, khu-édilava! Il a appris le tchippewayan en moins d’un an. Oh!il saura bien vite parler notre langue. Je parie même qu'il nous comprend. Père Tipitot !.…

« — Ehbien, qu'y a-t-il? Assurément, je vous com-

(1) M. Henri Grollier, de Montpellier, pionnier de l'extrême

nord de l’Asnérique. Il mourut au fort moe le 14 juin 1864, et savait que je devais venir le remplacer dans ce poste.

SD RC Se à e ” >

hi L | 4 D 4

Page 1