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magasins et hangars, d’une étable et d’une boutique de
charpentier, sans palissades, blockhaus ni bastions. - À 300 pas du fort, en amont, est située la mission
‘française de même nom, qui est placée sous le voca-
ble de Notre-Dame. Elle se composait alors de quatre maisonnettes de plain-pied dont l’une servait de chapelle. Il n’y entrait pas la moitié de la population. Les deux autres baraques étaient une maison pour les serviteurs et un hangar à provisions. Un chenil, contenant une belle meute de douze chiens de trait, les séparait.
Le fort ainsi que la mission avaient chacun un jardinet de quelques dizaines de mètres de superficie. La mission y récoltait annuellement de 5 à 6 minots de pommes de terre et une vingtaine de minots de navets. C'était tout ce que pouvait produire ce terrain glacé ; tout ce que pouvait mûrir un court été de deux mois de chaleur et de beaux jours sans gelées ni chute de neige.
Le fort Good-Hope est, comme je l'ai déjà dit, un poste de provisions destiné au ravitaillement des barques du district Mackenzie. Il expédie au chef-lieu, annuellement, de 60 à 200 ballots de viande boucanée pesant 50 kilogrammes chacun, et de 30 à 40 pémicans de renne, de même poids. Toutefois, les retours de ce poste, en pelleteries, n2 sont pas à dédaigner. IL exporte en moyenne, chaque année, 3,000 castors, 1,200 martres et 80 renards, sans compter les ours, loups, carcajous, lynx, foutreaux, loutres, rats musqués et ovibos. “
Je ne fais pas non plus mention des c:'&nes, peaux d’élan et de renne, lanières, huile de marsouin, rognons pharmaceutiques de castor et autres objets de traite, sur lesquels la Compagnie réalise des bénéfices de 100 à 200 0/0, au moins, et qu'elle affecte cependant de mépriser comme de la menuaille.
Au fort Bonne-Espérance se sont succédé, comme
commis ou traiteurs, MM. Bell,d’Eschambault, Dease, Flint de triste mémoire, Adam Mac-Beth, Onion-Camsell et Mac-Farlane,prédécesseur immédiat de M.Char: les-P. Gaudet, le bourgeois actuel.
Sous la gouverne de l’irlandais Flint, la population fut cruellement éprouvée. Dur, violent et voluptueux à la fois, Flint fut la cause des crimes les plus atroces. J’ai connu et pratiqué plusieurs de leurs anteurs ou de leurs témoins. C’est de leur bouche et pour ainsi dire sous leur dictée que j'en transcris ici les détails, malheureusement trop véridiques.
A cette époque, le fort Bonne-Espérance, bien qu’il fût déjà un poste de provisions, ne recevait annuellement que 150 kilogrammes de poudre de chasse, et 100 kilogrammes de balles et de plomb. C'était bien peu pour 7 à 800sauvages. Aujourd’hui que les Peauxde-Lièvre y sont réduits à 500 âmes, ce même poste ne reçoit pas moins de 5,000 kilogrammes de poudre et 4,000 kilogrammes de plomb et balles, per annum.
Néanmoins, avant que Flint fût chargé de la direction de ce poste important, jamais la hideuse famine ne l’avait opprimé de manière à pousser les Indiens au cannibalisme. Ce triste privilège devait être assumé par cet homme dont l'inconduite, vis-à-vis des épouses de ses chasseurs et autres femmes indiennes, fut cause de l’épouvantable désastre qui jeta quatrevingts victimes humaines sous la hache ou devant le fusil de leurs parents et amis, pour devenir ensuite leur ignoble pâture. Telle est quelquefois la conséquence imprévue de l’immoralité et de l’inconduite.
Amadoués par des présents réitérés, ignorant toute notion de modestie chrétienne, les chasseurs du fort Good-Hope fermèrent les yeux sur les désordres de ce Don Juan arctique, qui les retenait forcément autour de sa demeure, afin de pouvoir satisfaire ses appétits de Sardanapale, alors qu'il aurait dû renvoyer
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dans les steppes, où le renne abondait, ces Indiens, pourvoyeurs naturels et indispensables de son 1ort.
L'automne venu, les Kha-tchô Gottinè, ou Peauxde-Lièvre de l’intérieur,avaient été congédiés avec des munitions de chasse. Mais les Kha-tpa Gottinè, ou Peaux-de-Lièvre du Mackenzie, ainsi que les Ehta Gottinè ou Peaux-de-Lièvre des Montagnes-Rocheuses, furent renvoyés sans munitions pour l'hiver; parce qu'ils étaient arrivés au fort les mains vides de provisions de bouche.
C'était inhumain et même périlleux pour la sécurité du fort lui-même Ce n’est point ainsi que l’Honorable Compagnie de la Baie d'Hudson a coutume de traiter ses clients. Toutefois nul n’ignorait le véritable motif qui inspirait à Flint ces duretés déraisonnables. Je le tiens de la bouche même d’une des malheureuses qui devint, par la volonté tyrannique du bourgeois, complice des crimes quise commirent au fort, cet hiver.
Les Kha-toa et Ehta Gottinè durent donc stationner non loin du fort Bonne-Espérance sans songer à s’en éloigner. Vainement demandèrent-ils à leur maitre d’être pourvus de moyens d'existence, afin de-pouvoir, tout au moins, donner la chasse aux lièvres à quelque distance du fort; parce que dans les environs immédiats de ce poste on ne voyait pas une seule empreinte de ces rongeurs. Le sybarite du Nord demeura sourd à leurs supplications. Chaque jour il émettait un prétexte nouveau et spécieux pour retenir ces Indiens. Le malheureux espérait qu'il amuserait les victimes de ses déportements jusqu’à l’arrivée des premiers traîineaux de viande sèche que lui avaient promis les Kha-tchô Gottinè.
Mais ceux-ci n’arrivèrent pas.
Flint dut bientôt rationner ses serviteurs et se priver lui-même, ainsi que les objets de sa passion coupable.
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Quant aux sauvages cantonnés autour du fort, ils en étaient déjà réduits à tous les expédients que peut imaginer la plus horrible famine. Les souliers, les peaux, les lanières, les tentes de cuir elles-mêmes devenaient des comestibles entre les mains de ces infortunés.
Pour la dixième fois ils vinrent supplier Flint de vouloir bien leur donner des munitions de chasse, afin qu’ils pussent s'éloigner au plus vite. Le couard n'eut garde alors de s’exécuter. Il craignit de se mettre enfin, lui et ses serviteurs, à la discrétion de gens qu’il avait poussés à bout.
Il refusa donc de les armer et de leur donner des munitions. C'était les vouer en masse au sort le plus atroce, au cannibalisme.
Comment les deux cents naturels qui se trouvaient alors autour du fort Bonne-Espérance, ainsi que sur les rochers-remparts du Rapide, n’eurent-ils pas l’idée d’assiéger le fort et de s'emparer de la poignée de Blancs qui composaient le personnel de ce poste? C’est ce que l'énergie d'un Européen a peine à concevoir.
L’inhumanité de leur patron leur en donnait strictement et légalement le droit. Mieux vaut enfoncer une porte de magasin pour y dérober une ventrée, que de casser la tête à son vieux père pour en savourer la cervelle.
Ceci nous paraît bien clair, à nous, civilisés. Pour un intellect sauvage de cette époque, pour des hommes aussi foncièrement honnêtes que les Dènè, c'était un raisonnement un peu trop subtil. Le sauvage a énormément progressé depuis vingt à trente ans; c’est à n’y pas croire.
Peut-être aussi que les malheureux Dènè eurent cette pensée cent fois sans avoir le courage de s’exposer aux halles des Blancs verrouillés dans le fort,
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| | ui, à cette époque, possédait des palissades et des qu, poque, p pans | bastions. Il faut connaître la généralité des Dènè our se faire une idée de leur résignation et de leur 5 illanimité ; | pusillanimité.
| Que firent donc les malheureux Peaux-de-Lièvre? Ils | ‘#’abandonnèrent à un morne désespoir. Ils se livrèrent | à la colère, à la frénésie, à la rage; mais les uns contre les autres. Les enfants se ruèrent sur leurs grands parents et les tuèrent. Ils en firent rotir les | membres et les dévorèrent. De petits enfants furent l mangés par leurs père et mère, des femmes par leurs | |
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maris, des maris par leurs femmes.
Au lieu de tourner leur fureur contre l’auteur de
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| tant de maux, les infortunés Dènè se convoitaient {| mutuellement du désir et du regard. Ils s’épiaient, se r L traquaient et s’égorgeaient les uns les autres en e
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‘ennemis.
| Quelles scènes épouvantables !
| (A « Il ne ne se passait pas de jour, me disait l’une des | trois malheureuses victimes de la passion de Flint, [| sans quel’on n’entendit le bruit dela hache tombant avec fl un son mat et horrible sur quelque tête d'homme. Les | TUE cris des mourants qui râlaient leur dernier soupir, 1] après avoir vainement imploré la pitié de leurs parents exaspérés, parvenaient jusqu'aux oreilles des Blancs. » |
Mais les cœurs étaient fermés à la miséricorde. | Ventres affamés n’ont point d'oreilles.
| Alors seulement Flint prit l'alarme. Alors seulement,
incapable de remédier à des maux qu'il avait enfantés, n | ou qu’il n'avait pas su prévoir, il voulut renvoyer ces e Indiens dont il avait causé la perte. Mais eux ne le 1 voulurent plus. Si quelques-uns le désiraient encore, | ils en étaient devenus indagues. Et les massacres se continuèrent de plus belle. sd
| Le chiffre de quatre-vingts victimes est celui que l’on | m'a accusé comme le plus généralement admis. N’aurait le
il été que de cinquante, ce serait beaucoup trop. En 1864, lors de mon arrivée à Good-Hope, les abords du fort étaient encore parsemés d’ossements qui avaient blanchi dans les chaudières de cuisine, — horribles officines, — avant d’être polis par la main du temps et les intempéries de l’air. J’en ai touvé empilés dans d'anciennes caches-à-viande éparses dans un maskeg voisin du fort. J'en ai aperçu qui étaient suspendus dans les bocages d’alentour. Une tête de femme entre autres regardait les rares passants en ricanant du haut d’un saule, au carrefour de trois chemins.
Dans une de mes promenades je ramassai ces ossements et les gardai plusieurs années, cachés sous mon oreiller, dans l'espoir d’en doter, plus ‘tard, nos galeries anthropologiques. En mon absence, ils furent pris et enterrés.
Combien de sauvages, vieillards, jeunes femmes ou hommes faits, ne m'ont-ils pas raconté avoir vu égorger sous leurs yeux quelque membre de leur famille et s'être repus de leur chair, en ces jours d’inexprimables angoisses |
« — Je ne voulais pas manger le bras de mon père, me disait une belle jeune femme. J'étais alors une petite enfant de sept à huit ans, pas même; et je n'avais pu voir assommer mon vieux père sans jeter les hauts cris. Mais ma mère me cria avec rage: « Si « tu n’en manges pas, c’est que tu nous condamnes et « nous hais. Eh bien, tu y passeras toi-même. » Et je mangeai la chair de mon père, cachant mes sanglots et dévorant mes larmes, de crainte d’être tuée comme lui ; tant j'avais peur des yeux de ma mère. »
Lorsque l’abominable Flint vit que les événements se compliquaient; lorsqu'il comprit que c’était bien sérieusement que l'anarchie régnait dans le camp des Peaux-de-Lièvre, qu’ils en méconnaissaient même les droits du sang et la voix de la nature, pour se dé-
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truire comme des fauves, la brute saburrée de crapule craignit pour sa belle peau de malandrin. Les Dénè, si doux, n'étaient plus des hommes que l’on pouvait conduire par la raison. Il en avait fait des bêtes féroces, assoiffées de sang et de carnage. Le meurtre enivre comme le vin.
Il se hâta donc de s’enfuir du fort Bonne-Espérance, pendant la nuit, et se transporta avec les siens au fort Norman d’où il gagna ensuite le fort Simpson et quitta le pays.
D'honor: les enfants qu'a laissés ce monstre m'’obligent de cacher ici, sous le voile du pseudonyme, un nom digne de l’exécration du genre humain.
Il ne demeura au fort Good-Hope que le seul Canadien français Saint-Arnaud, dont la femine était peau-de-lièvre, et qui avait conservé quelque influence sur les Indiens, à cause de la pitié qu'il en avait eu.
Ce malheureux serviteur, qui eut assez de dévouement pour jouer sa vie contre les intérêts d’un tel maitre, ne dut son salut qu'aux parchemins, aux peaux de castor, aux cordes de boyau et autres ragoûts ejusdem farinæ que lui procura le hangar du fort Bonne- Espérance.
Ah ! si Jules Verne eût connu tous ces événements, quel beau roman il aurait fait de son Pays des fourrures ! C’est un coup manqué.
Naturellement, Flint, en partant, avait congédié ses maîtresses, abandonnant ces malheureuses au même sort que leurs parents.
« -— Je ne voulus pas demeurer au fort, » me disait le principale d’entre elles, une beauté peau-de-lièvre, si une face humaine semblable à la lune dans son plein, avec un petit bout de nez retroussé, issant entre d'énormes joues qui engloutissent deux petits yeux bridés, — une véritable face mongole, — peut être
belle quelque part. « Je quittai donc mon mari, chasseur du fort, qui d’ailleurs ne voulait plus entendre parler de moi, et avec raison; je pris par la main mon petit Tatékoyé, mon unique enfant, alors âgé de dix ans (1), et je me dirigeai vers les steppes des Kha-tchô Gottinè.
« C'était bien loin. Je n’en connaissais le chemin que par oui-dire, et j'ignorais où pouvaient être alors ces Dènè qui n'étaient pas mes parents. Mais je me disais : Que je meure en route ou au fort, c’est tout un. Mourir pour mourir, mieux vaut encore que ce soit de faim que de la dent de mes proches.
« Toutefois, moi aussi j'ai mangé de mon père, et maintenant que je suis chrétienne et que cet horrible temps esi loin de moi, j’'éprouve du scrupule en pensant que mon estomac a digéré l’auteur de mes jours. Maintenant que sa chair est devenue la rienne, qu'arrivera-t-il de nous deux, au jour de la résurrection finale, et comment se fera le partage de nos deux corps ainsi mélangés ? J'avoue que cette pensée me rend folle. »
Ah ! si elle avait lu le Dante.
« Je n'avais pas l'intention de conserver Tatékoyé | avec moi. Il était trop jeune et trop faible. Il aurait entravé ma marche et causé ma perte sans se sauver lui-même.
« Je ne voulais pas le dévorer non plus. J'avais plus de cœur que ça. Je me décidai donc à l’abandonner. Au premier campement, je tendis des lacets à lièvre et pris une geline. Je la partageai avec mon enfant. Le lendemain, je lui dis : :
« — Mes entrailles, sé échounhè, je vais aller tendre « d’autres collets; demeure ici à te chauffer jusqu’à mon
(1) Cette date reporte ces horribles événements vers l’année
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« retour, » Puis je m’enfuis en lui cachant mes larmes. Je pleurai en pensant à l’horrible mort qui attendait mon seul et unique enfant. Mais comment faire ?
« La seconde nuït, je bivouaquai seule, le cœur serré et pleurant toujours. Le lendemain à mon réveil, qui trouvai-je à mon côté ? Tatékoyé qui m'avait suivie malgré sa faiblesse. Lorsqu'il ne m'avait pas vue revenir au campement, il avait couru sur mes traces, pleurant et m’appelant. Il avait ainsi marché toute la nuit, guidé par l'empreinte de mes raquettes sur la neige, et, en atteignant mon bivouac, il s'était affaissé de lassitude à mon côté.
« — Puisqu'il en est ainsi, lui dis-je, je ne t’aban- « donnerai plus. Nous nous sauverons tous les deux « ou bien nous mourrons ensemble. »
« J'avais entendu dire par M. D’Eschambault, un excellent bourgeois canadien que nous avions eu avant M. Flint, qu’il existait un Dieu, bon pour tous ceux qui mettent en lui leur confiance. C'était tout ce que j'en savais. Ce brave homme m'avait pourtant conseillé de m'adresser à ce Dieu, et, dans ce but, il m'avait appris le Notre Père en français. Mais je ne comprenais rien dans cette prière. Toutefois, je la récitai en marchant, me recommandant à ce Dieu que je ne connaissais pas. Eh bien, nous nous sauvâmes ; et, depuis lors, quoique infidèle et ignorante, j'ai toutours pensé que le bon Dieu m'avait sauvé la vie à cause de la pitié que j'avais eue de mon enfant, et de ma confiance en la Providence.
« Le troisième jour, nous commençâmes à voir beaucoup de pistes de lièvres blancs. Je leur tendis des lacets et en pris plus que nous ne pûmes en manger. Cela me donna du courage. Je pensai alors à mes parents qui s’entre-tuaient sous les palissades du fort Good-Hope, alors que les lièvres pullulaient si près d’eux. Que ne se donnaient-ils un peu de mouvement ?
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Que r'avaient-ils, au moins, l'énergie d'une faible femme ‘:
« Enfin,la dixième journée de marche, nous atteignîimes le grand lac des Bois flottants (1), sur les bords duquel je trouvai réunis les Kha-tchô Gottinè.Il y avait tant de neige que nous ne pouvions plus avancer.
« Aussitôt que ces Dènè apprirent l’affreuse position de nos parents, ils envoyèrent au fort plusieurs jeunes gens avec des traîneaux chargés de viande ; car euxmêmes nageaient dans la graisse et les dépouilles des cariboux. Ce fut ainsi qu’ils délivrèrent de la mort le petit nombre des survivants ainsi que le bon Français Saint-Arnaud. »
Tel fut le récit de la première maîtresse attitrée de l’odieux Flint.
Je vis aussi, à Bonne-Espérance, deux autres vieilles femmes qui avaient été, comme la Grosse-Truie, les concubines de ce même employé. On m'en raconta un épisode beaucoup moins avouable. Aussi ne s’en vantèrent-elles pas. L'une de ces commères,la Roche-quitrempe-à-l’eau, fut baptisée par moi à son lit de mort, en 1865. La seconde vivait encore quand je quittai Good-Hope, en 1878, et, fait singulier, elle était demeurée seule infidèle dans toute sa tribu. Ses traits indiquaient qu’elle avait dû être fort belle dans se jeunesse.
Ces deux femmes s’enfuirent seules du fort, après l’exode peu glorieuse de leur misérable amant; elles se retirèrent à l'embouchure de la Tié-dasori, à une journée de canot en aval de Bonne-Espérance, le long du Mackenzie. Elles espéraient y prendre beaucoup de lièvres et sauver ainsi leur chétive existence.
(1) Toa-tchini toué. Je lui donnai mon nom en 1868, époque où je le traversai pour la première fois. Depuis, je l'ai revu plusieurs autres fois.
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Le fait déjoua leur attente. A peine capturèrent-elles assez de ces rongeurs pour ne pas mourir de faim tout à fait; inais pas assez pour ne pas en souffrir beaucoup.On peut dire qu’elles se mouraient à petit feu de la plus cruelie :s agonies.
Sur ces entre’uites, il arriva à leur loge deux Ecossais, porteurs du courrier d'Europe, qui se dirigeaient vers le fort Mac-Pherson. Les deux femmes recurent ces voyageurs avec une feinte hospitalité, elles les engagèrent à coucher sous leur tente, et, pendant la nuit, les assommèrent à coups de hache.
Cette œuvre de sang serpétrée, les deux misérables dépecèrent les Ecossais comme des animaux de boucherie,elles se taillèrent dans leur chair de suceulentes grillades et fabriquérent du pémican avec ce qu'elles ne consommèrent point sur le champ.
Ce fut par le moyen de ces provisions imprévues,que leur avait envoyées Charlot, que ces deux ghoules purent.elles aussi, rejoindre les Dènè dans les steppes et sauver leur misérable vie.
Le 9 juin 1868, j’abordai au riant rivage, couvert de bruyères alpestres aux grappes de corail, où vingtquatre ansauparavant s'était passée cette scène hideuse d’anthropophagie.
Je savais par les Indiens que tout y était intact, aucun d'eux n'abordant à cette plage pour camper ni même pou. y passer une seule nuit, On m'avait dit que les ossements des Jeux Ecossais trainaientignominieusement par les rivages.Je voulus les confier à la terre.
Je retrouvai facilement les vestiges du bivouac des deux filles peaux-de-lièvre; ils étaient dans un bocage de verts sapins, sous les rochers élevés d'Eta-tchô- Kfiwéré. Oui, voilà bien les tisons éteints, les cendres délutées par les pluies,les branches sèchesquiont reçu
l'empreinte des deux misérables cannmibales. Dans le foyer, je ramassui trois ou quatre côtes humaines, un
os de hanche, un tibia, quelques vertèbres; ce fut tout. Le reste avait été sans doute emporté par les bêtes fauves, dissersé par les vents ou balayé par les pluies d'orage.
à Je ramassai pieusement ces reliques du malheur, je soulevai l’épaisse couche de mousse et les y déposai ; puis je continuai ma route.
Puisque j'en suis sur cet affreux chapitre, tant vautil que je l’épuise en parlant d’un autre cannibale que l’on me montra, à mon arrivée à Bonne-Espérance, et avec lequel je fus ensuite en relations fréquentes. Il se nommait Chié-kkè-nayéllé, celui qui urine sur la mon:tagne.
Cet homme, un Esclave du fort Norman, était doux, avenant,gracieux et possesseur d’un heureux visage.Sur ses traits se jouait toujours le sourire du contentement et de l’innocence. Dans sa jeunesse, il avait goûté de la chair humaine pendant la terrible famine de Flint. Beaucoup plus tard, en 1860, il éprouva un jeûne forcé au milieu des Montagnes-Rocheuses, et se dirigea vers le fort Good-Hope avec sa famille: sa femme, deux filles,un petit garçon et deux neveux orphelins, pour y chercher du secours.
En faisant diligence, leniulheureux père avait atteint le N:kotsia au rapide des Remparts, et y avait campé. Encore trois heures de marche et il arrivait au fort, lorsque une tentation affreuse qui l’obsédait depuis \ plusieurs jours vint à bout de sa faiblesse et de son
| manque d'énergie, en lui faisant commettre un crime d horrible. Pendant la nuit qui suivit son arrivée au
fleuve, iltua sa plus jeune fille à coups de hache, lu fit rôtir comme viande de boucherie et la dévora comme chair à pâtée.
La femme de ce nouveau Pélops ne voulut pas prendre part à cet horrible repas. Laissant là le
windikouk (1), elle se sauva au fort avec les enfants qui lui restaient, précédée par son neveu Barnabé Nabéllouttinè.
Quelques jours après, et lorsqu'il eut achevé son festin de hyène,le cannibale osa se présenter lui-même au fort des Loucheux. Son visage était effrayant, ses yeux exorbitants étincelaient de délire, ses traits convulsés décelaient une exaltation terrible. Ses lèvres minces s’agitaient dans un horrible mâchonnement. Il tremblait, il promenait de toutes parts des regards pleins de méfiance et de crainte, per. :::' que tout le monde conspirait sa mort. Il faisait enc:.dre un grognement de bête fauve. Il ne se défit pas un instantde son fusil chargé à balles et ne se livra au sommeil que lorsque chacun fut couché et endormi.
On me dit que, dans ces circonstances exceptionnelles, l’Indien qui a goûté une fois à la chair humaine en éprouve par la suite un appétit violent et périodique, qui ressemble à un accès de frénésie. Sous l'impulsion de cette tendance devenue indépendante de la volonté du criminel, mais dont il a posé librement la cause première en consentant au premier crime, et aux efforts de laquelle il peut résister par la fuite de l’occasion, de nouveaux et inutiles délits ont été perpétrés par la seule force de l’habitude, qui, malheureusement — et même pour des crimes aussi atroces, — se contracte dès le premier acte.
Il faut être possesseur d’une volonté bien énergique pour résister avec succès à cette défaillance transitoire et morbide du sens moral, de la justice et de la nature, par une réaction puissante et victorieuse. Malheureusement, les mangeurs d'hommes sont ordinairement des êtres laibles, lâches, sans énergie ni principes bien définis. Après avoir mangé leurs semblables comme
(1) Mangeur d'hommes, en cris.
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poussés par une sorte de nécessité, il est rare qu'ils ne tombent pas dans la récidive par simple délectation.
Je me hâte d'ajouter que Chié-kkè-nayéllé, malgré le sobriquet de mangeur de monde qui est irrévocablement rivé à son nom, n’a plus succombé à un telappétit. C’est même un excellent chrétien.
Il faut que le christianisme soit bien efficace pour corriger, purifier et pacifier ‘de semblables criminels. C’est une de ses gloï 23.
N'importe, je n’aimerais pas camper chez Chié-kkènayéllé, en temps de famine,
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