‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 28 sur 81 · DEMI-SAUVAGES · texte numérisé non relu

DEMI-SAUVAGES

Personnel multicolore du fort Bonne-Espérance. — Aventure comique d’'Henry Sanderson. — L'ambitieux Francis Houle. — Simplicité de Norbert Lebeau. — Aventures de Jérôme Saint-Georges de Lapnrte. — Un engagement de coureurde-bors. — Rude hiveruage au fort Halkett. — Energie de Laporte. — Les Mauvais-Monde, — Nouvelles péripéties. — Projet de cannibalisme déjoué. — Arrivée providentielle au fort des Liards.

Je compte parmi mes meilleures années celles qui m'ont mis en rapport intime avec quelques-uns de ces coureurs-de- bois canadiens ou métis français tels que Fenimore Cooper en a esquissé les portraits.

A l’exception d’un excellent Ecossais nommé Johnstone, le personnel du fort Bonne-Espérance était entièrement français et catholique, à cette époque ; bourgeois en tête. Je dis français, bien qu'il s’y trouvât trois Métis saut-en-arrière tchippeways: William Charles Burke, Henry Sanderson et Peter Trindell, dans les veines desquels il n’y avait pas une seule goutte de sang franc ou normand. Toutefois, comme ils appartenaientde loinet parles mâles à larace gallique, et qu'ils avaient embrassé le catholicisme, ils s’intitulaient bravement Français et se rangeaient dans le camp de la France.

Le bourgeois ou commandant du fort, M. C.-P.

Gaudet, de l'amitié duquel je m’honore, était un Canadien franco-irlandais, appartenant à une honorable famille et père, lui-même, d’une famille nombreuse.

En outre des cinq engagés déjà nommés, il avait encore à son service l'interprète Francis Houle, et le Pe.u-de-Lièvre Jacques Tatékoyé.

Mes deux premiers volumes nous ont initiés à l'histoire du Métis maskégon Burke (1). Peter Trindell avait pour femme une Esclave du fort des Liards d’une beauté remarquable, et qui fut mon premier professeur d’esquimau.

Henry Sanderson était un original qui avait épousé une Tchippewayane du grand lac des Esclaves, et qui prêtait souvent à rire par ses excentricités, témoin l'aventure suivante qui lui arriva un certain jour de fête :

Le commis avait fait lier au sommet d’une haute bigue un objet en argent qui devait échoir à celui qui serait assez fort pour l’atteindre en grimpant après le mât enduit de savon.

Plusieurs hommes avaient échoué dans cette tentative, lorsque Sanderson se présente, vêtu d'un grossier pantalon de toile rousse qu’il a préalablement frotté de goudron, Il tient à la main une chaise qu’il place au pied du mât de cocagne. Il monte sur le dossier de la chaise et de là s’élance sur le mât, auquel il adhère tellement qu’il lui devient difficile de s'élever plus haut. Tous ses amis l'encouragent :

« — Allons, Henry, hourrah, boy, un bon coup de collier. A toi le prix, une bonne escousse / »

Sanderson,qui fait de vains efforts pour décoller ses jambes de la bigue, est tellement animé par ces encouragements, qu'il fait un saut de crapaud pour s’élever encore. Mais crac! son pantalon, chaffouré de

(1) En route pour la mer Glaciale, page 207, et Autour du

Grand Lac des Esclaves, chapitre TEE,

d'in!

brai, ne le suit pas dans cette ascension et se fend au centième degré de longitude d'un méridien innommé.

Une immense, clameur s’échappa de la foule convulsée par le rire.

‘ Affolé de honte et d’angustie, maître Sanderson lâcha le mât tout penaud ; il se laissa tomber tout d’une pièce et se sauva dans sa case, poursuivi par des sifflets. Là, il saute sur son fusil et fait mine de se brûler la cervelle. L’arme n'avait pas de silex.

Il se pend à un clou; le clou casse,

Alors il saisit une grosse lime, l’enfonce dans la muraiile, prend son élan vers l'instrument comme pour s'y ouvrir le crâne; mais se laisse choir dessous, en poussant un geignement de détresse. Le cœur lui avait manqué.

Pendant ces évolutions de Jocrisse, sa femme assise sur son lit se vautrait de rire.

Francis Houle, frère de William et d'Antoine que mes lecteurs connaissent déjà, cumulait les fonctions d’interprète dènè, de timonier, en été, et de voyageur, enhiver. C'était un Métis franco-castor qui avait passé sa jeunesse sur le versant occidental des Montagnes- Rocheuses. Il avait résidé au fort Selkirk, navigué sur la Lewis, et, par la rivière Stikin, était allé laver ses pieds dans les eaux du Pacifique.

Son défaut ou sa vertu dominante — comme l’on voudra — était l'amour de la gloire. Francis était ambitieux, et son ambition l’emporta à la fleur de l’âge. Allait-il en voyage, au lieu de se contenter d’une charge de 500 livres, il n'avait de satisfaction que lorsqu'il pouvait en amener deux ou trois cents de plus. Il accoutuma si bien ses chiens à tirer de très lourds fardeaux, qu’il finit par amener, un jour, mille livres de viande fraîche. A la vérité, des plaisants prétendirent que Francis avait rempli l'office de cin-

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quième chien; ce qui est probable. Toutefois, nul ne le constata.

Ce rude voyageur ne reculait jamais devart un rapide, en été, quelque formidable qu'il pût être. Un jour, il s’avisa de sauter le grand rapide des Noyés, sur la rivière des Esclaves : un orage de cascades jusqu’alors réputé infranchissable. Sa réussite lui fit une réputation extraordinaire ; et, comme personne ne voulut l’imiter, quand il eut sauté sa barque, il rendit le même service à tous ses compagnons de timonerie qui ne se sentaient ni assez de nerfs, ni assez d’habileté pour parfaire ce terrible exploit.

D’aucuns prétendaient qu’il était sorcier, comme c’est toujours le cas pour les hommes influents qui ne redoutent rien ni personne. Le fait est que Francis voyageait, par des froids de — 40° à 52° centigrades sous zéro, revêtu d’un simple capot de drap fin, pardessus une unique chemise de flanelle.

Sa vue seule me faisait grelotter. Il était impossible qu'il n’en souffrît pas. Mais jamais il n’en convenait.

On ne lui voyait aux pieds qu'un simple carré de molleton dans de fins mocassins d’élan qui dessinaient soigneusement son petit pied.

J’en vins à croire que la température du sang de ce muscadin était supérieure à la nôtre, et qu’il participait de la nature du renne ou du loup: arctique, qui couchent dans la neige sans se geler, par ks froids les plus intenses.

Un jour, en bûchant du bois, Houle s’enfonçca un nœud de sapin dans la plante du pied. Il l’arracha luimême, en en laissant cependant un éclat dans la plaie, selon toute probabilité. Sa blessure guérit mal, il la rouvrit, se charcuta le pied je ne sais combien de fois, ennemi du repos, rôdant toujours, toujours voyageant, bien qu’il ne pût appuyer à terre que la pointe du pied.

Bref, il en mourut à l’âge de quarante ans, après avoir employé sa vie à surpasser ses semblables. Si cet homme intelligent et ambitieux fût né en France, il aurait fait un héros. Dans l’extrême nord de l’Amérique il ne fut qu’un imbécile qui se rendit la vie malheureuse et l’abrégea, sans aucune compensation appréciable.

Un type tout différent, le mulâtre Norbert Lebeau, cuisinier du commandant, et le mari de la mienne. Car c'était ainsi qu'il intituiait énigmatiquement sa chère moitié, la plus laide femme loucheuse que l’on eût oncques vue; mais la meilleure créature du monde, douce, polie, précieuse et mijaurée comme une dévote civilisée, et si adroite au travail!

« — Sauf vot’ respâct, mon père était un Françâs d’ France. Oui, c’est comme je vous le dis. Et s'il vivât encore, dame, il aurât, sauf vot’ respâct, cent un ans, deux mois et trois jours. Oui, oh! je les compte ben, allez. Par malheur, il est mort à l’ôge de cinquanteans, ce qui fait qu’il n’a pas pu voir ce bel ôge. Oui, c’est comme je vous le dis.

« Et tenez, Père, on m'a dit que vous veniez d’ Paris. Ah! c’est ça un grand placer, Paris, hein! Eh ben, mon père itou était de Paris; rapport qui me l’a dit ben des foës : Norbert, je sis né-t’à Paris. Et il avait travârsé la mâr pour venir en Canada, ousqu’ il avait marié ma mère, une mulôtresse de la Nouvelle-Orléans. Ah! c’est ça, une grande place, la mâr, à cequ’r disent. Et vous avez vu ch, vous, hein! Je voudrais ben voër toutes ces grands placers-là, moë itou. »

Telles étaient les intéressantes conversations, genre La Palice, que l’on obtenait de ce naïf Canadien qui, ce disant, vous fixait avec un sourire béat et convaincu, comme pour s'assurer si ce qu'il vous narrait n'allait pas déterminer chez vous une explosion d’admiration et d'enthousiasme.

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Un ennuyeux personnage, il l'était, ce Carreau ; mais il était en même temps une bonne bête du bon Dieu. Pas plus de malice qu’un enfant ni d'esprit qu'une poule. Et avec ça, une poigne à tout rompre, lui, jadis la terreur es chantiers du Canada.

Son inséparable ami, Jérôme St-Georges de Laporte, factotum du fort Good-Hope, était un type plus intelligent. C'était un homme de soixante-cinq ans, d'une taille au-dessus de la moyenne et doué d’un profil distingué. Nez busqué, de coupe aristocratique, petits yeux gris, pétillants de malice, front grand et poli, élargi par une calvitie prématurée qui ne lui laissait qu'une couronne de cheveux blonds, fins et frisés, indices d’un esprit souple ; pas un poil blanc encore, et sa dernière enfant n'avait que quatre ans.

Sa démarche était lourde comme celle d’un matelot. Il se balançait de bâbord à tribord comme un navire qui roule. Jusqu'en 1862, Saint-Georges n'avait pas eu plus de religion qu'un bateleur de foires. A l’arrivée des missionnaires français à Bonne-Espérance, il se ressouvint de la foi de sa mère, une Irlandaise, se débarrassa du vieil homme et devint, quoi...? le bedeau de son église.

Saint-Georges était une chronique vivante. On pourrait faire un livre des récits émouvants ou drolatiques qui remplissaient ses visites. [Il avait accompagné Richardson, Pullen et Hooper dans leurs expéditions à la mer Glaciale pour la recherche du fameux passage au Nord-Ouest,

Il fallait l'entendre raconter ses démêlés avec le commodore Pullen. C'était plaisant :

« — [’ voulait à toute force remonter la rivière Plumée (1), disant que c'était la Grand' Rivière (2).

(1) Peel-Rirer.

(2) Le Mackenzie.

€ — mais, Grand pouve dans c vieille « À de Ro € — dit. Où — « pas se guide,

Pullen Macke et uni Lapc risés q compa, aller ét Haut-Y la mer que F ligion, partici cause ( tion et poussé les jeur amusen!

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(1) Les

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« — Dame, que je l'y dis, vous êtes mait’, m'sieu; mais, quanque je vous dis que c'est pas ça, la Grand’ Rivière, vous avez pas besoin d'éstiner, Vous pouvez ben me crère. J'y ai passé de belles foës, allez, dans c’te rivière Plumée. Je la connais comme ma vieille pipe.

« AÏl va vous conduire tout dretdans les montagnes de Roche (1).

« — Hush ! hold your tongue, young man ! qu’'i me dit. On ne parle pas, au service de Sa Majesté.

— « Ah! ben, c'est drôle tout de même, qu’on p'isse pas seulement parler à son bourgeois, quanque l’onest guide, et qu’on voit qu’i va s'écarter,

« — Be silent, Y says; not a word more ! »

Et Laporte s’esclaffait de riresousle nezdu capitaine Pullen qui.s’obstinait à prendre la Peel pour le Mackenzie. Mais il était ménagé comme un sauvage et un indépendant.

Laporte avait aussi compté au nombre de ces favorisés qui traversèrent : les Montagnes-Rocheuses en compagnie des Bell, des Murray et des Campbell, pour aller établir des postes de commerce dans la vallée du Haut-Youkon. Enfin, il avait suivi M. Mac-Farlane à la mer Glaciale chez les Esquimaux Tchiglit. Quoique Français d'origine, d'esprit, de langue et de religion, et citadin du Canada par la naissance, Laporte participait plus du Peau-Rouge que de l’Européen, à cause d’une certaine conformité d'humeur, par adoption et goût de la vie sauvage. Ses aspirations l'avaient poussé — comme moi —- dans le désert, à un âge où les jeunes gens recherchent les plaisirs épicés et les amusements des grandes villes. Et, comme il est bien plus facile de descendre l'échelle sociale que de la remonter, Jérôie était devenu un sauvage dans

(1) Les Montagnes-Rocheuses.

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