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62 QUINZE ANS SOUS LE CERCLE POLAIRE } lui-même, il n’en était ui plus ménagé ni plus aimé \ par ceux qui l’étaient tout à fait. ( Aussitôt le sang franc l’emporta chez lui sur le sang î des Erses. Après deux ou trois roulées que notre fier- | à-bras donna à la police, Saint-Georges sé dégoûta À
tout à fait des sapins sans ressorts, des araignées
raccrocheuses, et surtout de la gouverne de Martin- | bâton. Il chercha querelle à son patron, le battit, . et se fit éliminer de l’ordre respectable et élevé des |
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automédons. , C'était ce qu’il voulait. | A cheval sur ce prétexte, Jérôme prit le galop vers 1
les déserts de la rivière Saguenay, émule du Saint-
Laurent. Il vit le grand lac Saint-Jean, ie haut Saint-
Maurice, le grand lac Mistassiny. Des forêts incom-
mensurables, qui recèlent les plus belles essences d’é-
rable, de sapin, mélèze, frêne, chêne et pin-cyprès, y
étaient et sont encore en exploitation. On en tire an-
nuellement et en moyenne 700 millions de mètres cubes de bois de charpente et de construction, sans compter cent mille mâts de vaisseaux.
Jérôme s’y embaucha à raison de 18 souverains par mois, logement et nourriture non compris, et devint homme des chantiers.
La maison de son père ne le revit jamais plus. Saint- Georges se ressentait encore de cette caresse de la semelle paternelle. Son bonhomme de père s'était évidemment trompé d’enclume, et il en gémissait. Mais les conséquences de telles erreurs sont souvent d’autant plus irrémédiables ou plus durables qu’elles sont fondamentales.
Mais sa pauvre mère, hélas! pourquoi Jérôme l’abandonna-t-il ?
Je le suspecte également d’avoir su s’arroser large-
ment le lampas de gin et de whisky. Il n'était pas de céux dont parle le proverbe : qui ont besoin qu'on leur
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mette le doigt dans la bouche comme à un petit veau. Cependant, actuellement, sa passion était dirigée vers le thé sucré et la bonne galette. Oh! la galette, ce demisauvage aurait bien fait dix lieues la bouche ouverte, pour en grupper une bouchée.
Quand il fut las de couper des sapins par le pied, pour les transformer en mâts de cocagne ou de frégate; quand il eut connu toutes les sinuosités de l’Ottawa, tous les rapides de la Saguenay, toutes les glissoires de la Gâtineau, tous les méandres du Saint- Maurice ; quand il eut sauté une centaine de chutes, roulé tous les Paddys de son chantier, exorbité dextrement d’un coup de pouce deux ou trois douzaines d’yeux, — spécialité canadienne, — et ramassé une centaine de louis qu’il envoya à sa vieille mère, Jérôme Saint-Georges, devenu Terreur n° f ou Don Quichotte n° 2, — au choix, — se sentit capable dese faire craindre et respecter de n'importe qui et n'importe où.
Dès lors, il réalisa l'objectif de ses rêves: voir, parcourir et habiter les Pays d'En haut, devenir un voyageur émérite, un canotier habile et un Homme du Nord.
Un beau jour que Jérôme avait descendu l’Ottawa, sur un train de bois, jusqu’à la viile alors naissante de Bytown, il se décida à ne plus retourner dans les chantiers, cette école des vices ignobles. Le demi-sauvage voulut goûter les charmes de la pure nature, les douceurs de l’indépendance, l’effrénement de l’indiscipline complète.
Il partit pour la Chine, s’engageà pour le lac Supérieur, monta dans une pirogue en écorce de bouleau que conduisaient des Iroquois aux gages de la Compagnie de la Baie d'Hudson, gagna les lacs Nipissing, Huron et Supérieur, et parvint au fort William, à l’embouchure de la rivière Creuse ou Kaministikwéya, dans la haie du Tonnerre.
Il ne fut tenté ni par les mines de cuivre, ni par les mines d'argent que le jésuite Marquette avait découvertes sur les bords du lac Supérieur, et qui font actuellement la richesse de plusieurs compagnies.Mais il eut le malheur de trouver là comme dans les chantiers, comme à Montréal, un patron irlandais qui lui fit trouver la vie dure.
Les Irlandais semblaient éclore sous les pas de Jérôme pour exercer continuellement ses poings, pour être sa tribulation constante. Si les bons Irlandais sont pauvres, misérables même dans la verte Erin, par contre ils font vitement fortune, quand ils ont mis l'Océan entre eux et leurs tyranniques landlords.
Le chief-factor du fort William était un Irlandais hargneux, bourru, avare et querelleur. Il ne parlait à ses serviteurs et aux Indiens qu’à poings fermés, et, de plus, il avait le défaut, en parlant, de cracher au visage de son interlocuteur. Ce n’était pas tolérable. Notre Canadien déserta le service.
Il avait fait la connaissance de plusieurs Tchippeways dont un lui avait sauvé la vie par ses connaissances médicales. Jérôme les suivit dans leurs déserts. Il gagna le lac la Pluie, celui des Bois, descendit la rivière Winipeg et atteignit la Rivière-Rouge, ainsi qu’avaient fait des centaines de Canadiens avant lui.
Il se rendit de la sorte au fort Garry, où on le prit pour un transfuge échappé aux griffes des Pillageurs du lac Rouge, ou des Sioux de Crow-Wing.
Jérôme s’en alla trouver l'employé préposé aux engagements.
«—Je s’is venu z'icit pourm'engager,dit-ilau commis.
« — Comment t’appelles-tu ?
« —Bonté! fit-ilen crachantsa chique,mon père m’appelait Saint-Georges, et ma pauv’mère, bonté ! Jérôme. Mais les associés ne m'appellent que Laporte. Sauf vot’ respâct, m’sieu, c'est une seigneurie.
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Le clerc se mit à rire:
« — Tu veux dire un sobriquet, boy ?
« — Connais pas, m'sieu. Je sais que c’est une seigneurie, et p'is c'est toute. Si ça ne vous plaît pas, dame! appelez-moi Saint-Georges tout court. C’est mon nom itou.
« — Eh bien, Jérôme Saint-Georges de Laporte, mon ami, que sais-tu faire ?
«— Ah ! dame, j'abats, je pique, j'équarris, je monte en caje, je saute les rapides, je sais conduire un train dans les bouillons, et un canot à travârs les roches. Rén que ça: je ne s’is pas brave su’ les lacs, dans les grandes travârses. Dame! c’est l’accoutumance qui me manque. Et p'is, il faut dire que je ne sais pas plus nager qu’un petit chien en plomb.
« — Es-tu bon marcheur?
« — Comme un carcajou. Mais, par exemple, faut pas que je séye à Jeun ; rapport que je s’is t’un gros t’'homme, sauf votre respâct, et j'ai l'estomac faib’e, bonté! faib'’e, faib’e.
« — Tu as donc bon appétit?
« — Comme trente-six loups, m'sieu.
«—- By Jove! c'est sérieux, fit l'Anglais en riant. Et montes-tu à cheval ?
«— Och! non. Mais je sais conduire un cab, une sleigh, une malle ou une carriole. Je sais ferrer un cheval, raccommoder une charette ou une serrure. Je sais faire la poutine (1) et les crêpes, le rababou (2) et la sagamité (3). Je boulange, je coupe les chiens, et je sais les doncter (4). Je.
« — Mais tu es un homme universel, Jérôme Saint-
(1) Le plum-pudding. L
(2) Pémican émietté et bouilli avec un peu de farine.
(3) Farine de maïs ou blé d'Amérique bouillie dans du lait, C’est ce qu’en France on nomme des gaudes. C'est un plat
iroquois. ù É) Dompter.
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Georges de Laporte, interrompit le commis, en riant aux éclats de la bonhomie du jeune Canadien.
« — Sais-tu lire et écrire, au moins?
Ce fut au tour de Saint-Georges à rire de l'employé :
« — Och! pas une lettre. À quoi voulez-vous que ça me sârve? je s’is pas taillé pour faire un commis, moë, »
L’employé eut le bon sensde ne pasreleverla pointe, proférée d’ailleurs sans aucun sarcasme.
« — C’est dommage,dit-il; tu aurais bien vite fait un excellent interprète ou un bon factotum. Mais, c’est égal, on t'occupera ; car tu parais fort comme un taureau. »
Jérôme se mitalors en position de boxeur.Ilretroussa ses manches et développades muscles brachiaux et pectoraux qui firent l'admiration de l’Anglais,connaisseur en pugilat.
« — Eh bien, Jérôme, proféra-t-il avec emphase, cathédrant à son bureau d’unair magistral,je t’'engage, my friend, pour deux ans, au service de l’Honorable Compagnie de la Baie d'Hudson. Tes gages seront de vingt-quatre livres sterling (1) par an, logement,nourriture et chauffage non compris, et pour tout faire.
« Tu recevras chaque automne sept livres de thé Kongou, douze livres de sucre blanc, dix de tabac en corde, quinze de farine et le reste en vêtements confectionnés ou en pièces d’étoffe à ton choix; à moins que tu ne préfères laisser ton argent dans les coffres de la Compagnie, où il te.sera remboursé quand tu le voudras au denier cinq.
- «Cela te va t-il? » ;
Saint-Georges chercha son chapeau pour le jeter en l'air en signede joie.S’apercevant qu’il n'enavait point, il fit une pirouette en éjaculant:
(1) 600 francs.
mo bor pas « plu toi.
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Tu
« — Comme un gant su’ la main, m'sieu. »
L’employé dressa son acte d'engagement; puis lui tendant sa plume :
« — Touche là, dit-il sérieusement au jeune Canadien.
« — Que voulez-vous que je fasse de c’té pleume? A moins donc que ça sèye pour la planter dans mon bonnet, dit Jérôme.Quanque je vous dis que je ne sais pas écrire.
« — Ça ne fait rien, mon vieux, touche toujours la plume en signe d’acquiescement; puis je signerai pour toi.C’est une formalité jugée indispensable par l’Honorable Compagnie.
«— (Ça m'a l'air diab'ement bête,c’te...comment appelez-vous ça ? c’t encaissement. Mais ça ne fait rien, c'est pas de valeur en toute. Je toucherai ben la pleume. »
La formalité remplie, le commis signa pour Jérôme.
« — Well ! fit-il en relevant la tête. A cette heure tu es couché sur le grand registre de la Compagnie. Tu as touché la plume, tu as donné ton consentement.Tu vas recevoir par avance la moitié de tes gages d’un an, et ton prêt par dessus le marché. Tu ne peux plus revenir sur ta parole d'ici deux ans.
« Demain tu partiras avec les barges pour le grand Portage de la Loche,et si tu désertes, tu seras passible de la geôle, au fort Garry, et de tout ce qui s'ensuit. Tu es averti.
«Maintenant voici douze souverains comptant. Passe au magasin et fais ton choix.»
Et il lui compta 300 francs. Avec cette somme, Saint- Georges eut des vêtements et des comestibles, mais à un taux exorbitant ; quelque chose ccmme le 50 0/0 et quelquefois le 100 0/0 sur le prix de revient en Angleterre. Mais peu importait au naïf Canadien, qui se vit tout à coup habillé de neuf des pieds à la tête: