‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 32 sur 81 · LEZ · texte numérisé non relu

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« — Ce que j’ fis ? Dame, bonté ! Quanque je lui vis cette mine de tigue affamé, je me dis : mon gars, faut gratter d’y d’icite, ou bén tu vas y laisser la peau. C'té Charlot-là va te pleumer ni plus ni moins qu’un castor. J'atlis le trouver, un beau matin, «u’il était occupé à racler des peaux d’ariyal (1) pour en faire du rababou. « Dites-donc, m'sieu, que j'y dis, sauf vot’ respâct, je ne veux plus rester icite. Je ‘as partir tout d'hbon, demain matin, sauf vot’ respact. ».

« J'en avais pas pour une coppe (2) de respâct pour c’té bourgeois-là. Mais c’est égal, j'en avais peur tout de même et j'étais paré à courber le dos pour qu'il me laissât partir.

« — Partir? qui me dit, en me dardant ses yeux ronds de pichou (3). T'es t’y pas bén, icite ? Qué que tu vas faire dans c’te pays de roches ? Tu vas t’écarter, crever de faim et p’is c’est toute. |

«— Och! c'est égal, m'sieu. Cœurver pour cœurver (4) je vas tenter de trouver les chavages. Si qu’que fois je piris, eh bén, une bouche de moins à nourrir. Si je trouve les chavages; d’'icit un mois au plus vous aurez de la viande fraîche dans le hangar.

« — Ah! dis pas ça, qu'i me répondit. Icit j'ai bègoini d'toë. Qui ira t’à la viande, si d’aucuns arrivent au fort, de l'aut’ bord de la rivière ?

« — l’ vous râste encore l'associé (5) Nadaud, et p'is vot’ cook (6). l’ se tireront ben d'affaire sans moë. Et quanque je vous dis que je vas vous aveindre de Ia viande, je sippose que ça doit vous faire plisir. C’est

pas de valeur pour moë de trouver les chavages, vous verrez.

(1) Orignal ou élan.

(2) De l'anglais copper, cuivre; un sou.

(3) Pichow, lynx, chat sauvage, en cris.

(4) Crever.

(5) Collègue, compagnon, ami.

(6) Maitre-queux, cuisinier.

« — Eh ben, c’est bon, qui me dit. Va-t'en, mon garçon. »

« l me donna de l’amonition (1) tant que j'env oulis, un fisil à caps (2), du fil à rets pour faire des collâts, un paquet de babiche (3) pour mon prêt, et’une bonne poignée de’ mains. C'était tout ce qu’ pouvait me donner. Mais j'étais t'y fier de pouvoir gratter de c’te place-là. Tout de suite je levai le pied et je partis dans la montagne. ».

Les Danites Mauvais-Monde avaient passé par les mêmes parages, sur les premières neiges; mais il avait beaucoup neigé depuis lors. Tout avait été nivelé, confondu. Nulle empreinte n’était discernible. En sondant

le fond de la neige à l’aide d’un bâton et en l’éprou- * |

vant avec ses raquettes, le demi-sauvage parvint à retrouver et à suivre la piste des Indiens, et à rencontrer un vieux campement dans lequel il bivouaqua.

Avant de se livrer au repos et de déguster une partie de ses lanières de renne, Laporte alla tendre des collets aux lièvres blancs.

«— Le lendemain matin, me disait-il, j'étais t'y fier de trouver quat’ gros lièvres dans mes collâts. Et not’ bourgeois qui jeûnait à mourir, si près de là !

« Jo ne mangeai qu’un lièvre et gardai l’autre pour plus tard. Quanque je me remis en route, j'étais aussi gai et smart (4) que si j'avais déjà rencontré les cha-

vages. »

Laporte avait cependant encore bien du chemin à faire avant d'arriver au village-volant des Mauvais- Monde. La douzième journée, il atteignit un carrefour

(1) Munitions de chasse.

(2) Fusil à capsules.

(3) Du cris assababich, lanières en peau de renne, (4) Alerte.

rrefour

LE MACKENZIE om

où plusieurs sentiers se croisaient. Il prit au hasard celui qui lui sembla le plus battu et parvint sur les bords escarpés d’une rivière des Montagnes-Rocheuses. Il était sur leur versant occidental. En ce lieu, ‘le chemin se bifurquait.

Avant de s'engager sur ce cours d’eau congelé, Saint-Georges tira quelques coups de fusil qui furent répercutés par les échos des montagnes. Deux minutes après, plusieurs détonations se faisaient entendre de l’autre côté de la rivière, dans la forêt, tandis qu’une multitude de-voix poussaient ensemble un grand hil-

let qui indiqua au voyageur la direction “du camp indien.

Riant et pleurant tour à tour de joie et d'émotion, Laporte oublia sa fatigue, il s’élança à la course sur le sentier neuf qui se dirigeait vers les voix, et atteignit bientôt les Mauvais-Monde, qu'il émut de pitié par sa détresse et le récit qu’il leur fit de l'état de ses compagnons d'infortune.

Le camp de ces Dènè regorgeait d'excellente viande fraîche. Ces Indiens firent mentir leur nom canadien. Ils accueillirent le voyageur avec compassion, ils le gardèrent au milieu d'eux plus d’un mois, non sans avoir envoyé aussitôt au fort Halkett trois jeunes gens avec des traîneaux chargés de viande.

Quand Saint-Georges fut bien lesté, qu’il se fut bien gobergé, bien « refait les plats-côtés » selon son style, le reste de la tribu'le suivit au fort avec plusieurs traineaux chargés.

Voilà er que réalisa cet homme de caractère et d'énergie, alors que son patron, Poker, bonne nature mais homme imprévoyant, paresseux et peu rangé, eut le talent de s’affamer et d’affamer ses gens à mort partout où il séjourna.

Le printemps suivant, de nouvelles péripéties attendaient notre ami. Les provisions amenées au fort Hal-

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- Laporte l’en dissuada, en lui représentant qu’il tente-

kett par les Mauvais-Monde ({)avaient été consommées; car Poker était aussi prodigue dans l'abondance que dur et furieux en temps de disette. Laporte fut chargé de conduire le courrier au fort des Liards: C'était un voyage de huit à dix jours à la raquette. On lui adjoignit le Canadien François Nadaud, avec 50 livres de pémican, pour tout viatique ; cinq livres par jour pour deux hommes. Or, la portion nécessaire à un seul homme est fixée à quatre livres. Dès le début de leur expédition, nos deux voyageurs en étaient donc réduits à la portion congrue.

C'était au mois de mars. A cette époque il dégèle, au soleil, et les voyageurs sont contraints de se reposer pendant le jour pour se remettre en route la nuit, quand la :raîcheur du soir a donré &e ia consistance à la neige.

Chacun des deux compagnons portait ou traînait le pémican sur une planche recourbée en volute. Au bout de trois jours, Laporte s’aperçut que lorsque Nadaud traînait le viatique, le pémican diminuait à vue d'œil, Il lui en fit l'observation :

— Ah! pauv’ frère, répondit Nadaud d’une voix affaiblie, si tu savais ce que j'ai faim, ce que je suis faib’e! Oh ! non, je ne pourrai jamais revoir le fort des Liards. »

Au bout de quatre ou cinq jours, le pémican étaitentièrement consommé et nos gens réduits à chasser en marchant les écureuils, les geais et les corbeaux qu'ils rencontraient d'aventure.

Le matin du huitième jour, Nadaud voulut s’en retourner. Il craignait de mourir de faim dans la forêt.

(1) Les Canadiens nommèrent Mauvais-Monde ces Danè de la tribu des Esba tpa-Ottinè ou Gens parmi les Antilopes, parce qu’ils les trouvèrent entièrement nus pendant l'été.

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rait une impossibilité, qui, d’ailleurs, sielleréuss'ssait, n’aboutirait qu’à trouver la famine au fort Halkett. Le salut était au seul fort des Liards.

Mais l'associé était à bout de courageetde forces. La faim, la fatigue et l'isolement avaient impriméàson espritune sorte d’hébétude voisine de la folie. Ses yeux hagards décelaient les tortures de son âme et encore plus celles de son estomac.

Les deux voyagenrs se couchèrent bien tristes. Depuis la veille, ils n'avaient rien mangé qu’une pie et un écureuil.

« Je fus tiré de mon sommeil, me dit Laporte, par un petit cliquetis de ferrailles auquel mon oreille n’était pas habituée. Sans faire un seul mouvement, sans donner à mon compagnon sujet au moindre soupçon, je prêtai l'oreille et l’épiai par un trou de ma couverture. Que vis-je? grand Dieu! Nadaud assis en facede moi, l’œil étincelänt de démence, la face ricaneuse et empreinte d’une férocité de tigre. Il me couvait de ses regards poignardants, tout en affilant son couteau sur l’arête de son battefeu. De tempsàautre, il en essayait le taillant sur son ongle, puis recommençait à l’affüter, en me lançant des coups d'œil pleins de méfiance. »

« Plus de doute, Nadaud s’apprêtait à m’assassiner pour me dévorer. Mon cœur battit plusfort, et lasueur froide perla à mes tempes. »

« Alors jefissemblant dem'éveiller et, sur-le-champ, Nadaud cacha couteau et battefeu. Cela confirma tout à fait mes soupçons. Aussitôt, mon parti fut pris. Je résolus de l’abandonner afin de sauver ma vie et la sienne avec; car je voyais bien que l'excès de la faim

et de la misère le faisait délirer.

« — Pauvre frère,lui dis-je,pourquoi doncdemeurestu toute la nuit au coin du feu comme une Cendrillon ? Si tu dormais, ça te soulagerait.

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«— Je n’en suis pas capable,me répondit l’autre.J’ai trop faim.

« — Mais, dis-moi, que faisais-tu quand je me suis éveillé. J’ai entendu comme un petit bruit de ferrailles...

«— Och! je m'occupe à ce que je peux, puisque je ne puis dormir. Mais toi, dors, Laporte. Tu es bien plus fatigué que moi. Ne fais donc pas attention à moi.

« — Allons, ne va donc pas me bâdrer (1), Nadaud ; moi aussi, je suis incapable de dormir. C’est pourquoi je vais repartir aussitôt. Plus vigoureux que toi, je me sens d’ateindre le fort demain soir. Tiens, voilà mon fusil et mes munitions de chasse ; viens-t'en tranquillement par derrière. Sitôt arrivé, je t’enverrai du secours.

« Là-dessus, je retirai la pierre de mon fusil, et je m'en allai au plus vite. »

Jérôme Saint-Georges, po' suivi par l’image spectrale de son associé affamé de chair humaine et convoitant son cadavre, cheminatoutela journée ainsi que la suivante, et ne s'arrêta qu’à onzeheures du soir, accablé de lassitude. Il se laissa tomber au pied d’un arbre, et s’y endormit.

Le portage à travers forêts que suivaient les deux coureurs-de-bois longe la rive gauche dela rivière aux Liards, à distance. De ce sentier étroit, on ne peut voir le lit de la rivière, encore moins le fort des Liards, qui est situé sur la rive droite, au confluent, de la rivière Noire; car la rivière des Liards a bien cinq ou six cents mètres de large, en ce lieu.

Tout en cheminant, Saint-Georges s'était demandé comment il ferait pour trouver le fort, s’il n° rencontrait pas quelque point derepère. Il ignorait que c'était

(1) De l’anglais to bother, vexer, ennuyer.

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la Providence qui lui avait inspiréla pensée de se coucher en ce lieu.

Lorsqu'il se réveilla, le lendemain, le soleil était sur son déclin. Le malheureux avait dormi toute la journée. Il lui sembla entendrele bruit que ferait un homme en débitant du bois de chauffage à côté de sa case.

Les hommes du Nordsavent que ce bruit mat estbien différent de celui que l’on produit en abattant uu arbre dans la forêt, où chaque coup de hache réveille les échos endormis.

Comme Laporte avait rêvé, dans les élucubrations de son cerveau malade, qu'il arrivait au fortdes Liards, il crut, en se réveillant, que les coups qu'il entendait étaient un reste de ces illusions du sommeil. Il se leva, se frotta les yeux, se secoua les oreilles, tendit le cou et ouvrit la bouche pour mieux entendre.

Ce n’était pas une illusion. Le bruit continuait et retentissait à moins d’un kilomètre de distance. Serait-ce vrai? Serait-il déjà arrivé au fort? Et lui qui allait passer outre, en courant après une mort certaine ! Jérôme poussa un cri guttural, il repoussa les saules, repoussa les aunes qui lui masquaient la rivière. Il atteignit le bord de la glace, couverte de l’eaududégel. Oh! bonheur, plus de doute. Il se trouvait sur les bords ue la rivière des Liards tout en face du fort, que le soleil couchant rougissait de ses derniers feux.

Jérôme pousse un second cri de joie. Il s’élance sur la rivière-congelée, la traverse, gravit la berge escarpée de la rive droite, atteintla première case qui s’offre à lui, frappe à la porte en criant: « À moë, nos gens, « au secours ! » et tombe sur le seuil, privéde connaissance.

La joie, la faim et la faiblesse l'avaient fait défaillir. L’'infortuné coureur-de-bois en avait fait plus que ses forces ne lui en auraient permis en toute autre circonstance. L'instinct de sa conservation, la peur de

-la mort, le désir de sauver son ami l'avaient soutenu

jusque-là. Maintenant, ses nerfs, privés de ces ressorts, se détendaient ; la nature, pendant longtemps surexcitée, revendiquait ses droits, et ses forces le trahissaient.

Singulier phénomène.

Le reste se devine. Saint-Georges reçut aussitôt tous les soins queréclamait sa position. Puis deux vigoureux Métis s’élancèrent dans les bois avec des chiens frais et un traîneau chargé de couvertures et de provisions, afin d'aller arracher Nadaud à la mort, si faire se pouvait. Le malheureux fut trouvé dans un campement abandonné, respirant encore, mais complètement en délire.

On lui sauva la vie. Puis il partit pour le Canada. Il en avait assez du Nord-Ouest.

Tels furent les premiers récits que je recueillis des lèvres du vieux coureur-de-bois, peu de jours après mon arrivée au fort Bonne-Espérance.

Il y est resté, lui, et peut-être est-il déjà mort.

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