‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 35 sur 81 · ES · texte numérisé non relu

ES

l'ombre, contre notre demeure, 50 pieds plus haüt, marquait — 50°!

Ce même hiver, M. Mac-Farlane enregistra — 54° au fort Anderson. En 1870, pendant dix-sept jours consécutifs (408 heures), à partir du 1* janvier, mon thermomètre ne s’éleva pas au-dessus de — 40° centigrades et descendit souvent à — 50° au-dessous du point de congélation !

Dans les terres arctiques, sir Edward Parry avait relevé — 54° pendant 50 heures, en 1820; sir John Ross, — 60%; sir Edward Beelcher observa une moyenne de — 48°88’ pour onze jours (264 heures), et de — 58° à 625’ pour 14 heures. Dans son observatoire de glace, le thermomètre descendit même à — 65°20' et 66° sous zéro.

Par ces chiffres comparatifs, mon aimable lecteur peut se convaincre que, même à la latitude de Bonne- Espérance, 66°20' latitude nord, la température se rapproche beaucoup plus de celle des terres polaires que de celle du cercle arctique dans l’Europe occidentale. Eh bien, pendant quinze années, j'y ai pourtant coulé d’heureux jours, quoi qu’ils dussent beaucoup plus leur lumière à la clarté blafarde et rougeâtre d’une lampe fumeuse qu'aux splendeurs du soleil ou de la lumière électrique.

On trouve moins de neige sous le Cercle que dans le 4 cts Bas Canada, ou du moins pas davantage, même dans 4 qui les hivers doux et humides. La plus grande épaisseur 4 reta que j'aie mesurée, au bord du grand lac des Esclaves, 1 cong était de 4 à 5 pieds. Dans les bois, sous le 66° paral- 4 des. lèle,-elle n'excède jamais 4 pieds. Il n’y a qu'au bord 7 peu du Mackenzie, au pied des montagnes et dans certains no lieux où les vents la chassent, que j'ai vu des bancs caux de 10 à 12 pieds, aussi durs et tassés que de la terre NH ve: ou du sable. | sorti En 1877, bivouaquant sous la montagne du Rapide

Sans-Sault, au mois de Décembre, je commis la maladresse de casser le manche de ma hache en abattant des sapins pour le campement. Le fer disparut dans la nêige. J'espérais le retrouver facilement en écartant celle-ci avec précaution; mais je creusai si avant, qu’une perche de sept pieds disparut entièrement dans l'ouverture que j'avais pratiquée. Je dus remettre à la belle saison la possibilité de retrouver ma hache. Ayant passé par le même endroit, l'été suivant, je vis, par les marques que mon feu avait faites aux sapins, que j’avais bivouaqué à plus de sept pieds au dessus du sol, tout à fait à la pointe de jeunes arbres. Nous aurions pu nous y empaler si un violent dégel fût survenu. C'était l’invraisemblable aventure de M. de Crac réduite à ses véritables proportions.

Dans les steppes ainsi que sur le littoral de la mer Glaciale, la neige est ordinairement beaucoup moins épaisse. En revanche, la glace y atteint rarement moins de 9 à 10 pieds d'épaisseur.

Le 26 octobre, le Mackenzie commença à charrier la glace faible qui se forme dans ses baies, chaque nuit, et que l’ardeur du soleil ou le mouvement de l’eau détache du rivage. C'était le commencement de l’'embâcle.

Abandonnée au courant, cette glace faible s'accroît et s’en agglutine d'autre. Elle s'ajoute aux surfaces qui crèment, elie diminue l'accélération du courant et retarde le cours du fleuve. Quand celui-ci, ralenti, se congèle dans la vaste expansion qu’il forme à l'entrée de ses bouches, c’en est fait : sa surface s’immobilise peu à peu en remont nt vers le sud, et le Mackenzie n'offre plus qu’un imr ense barrage à la masse de ses eaux. Moins de huit jours après, le Géant aux grandes rives est prisonnier dans son vaste lit glacé d’où il ne sortira plus de neuf mois.

La rigueur de la température, sous le ciel arctique

nn | [4 k

À nil

nt PS hs

pe

gene

détermine, au fort Bonne-Espérance, un changement considérable dans la distribution des saisons. Voici comment on peut les diviser :

Printemps :

Mai, fonte des neiges, absence totale de nuit. Moitié de juin, débâcle et germination instantanée.

Été:

Fin juin, juillet et moitié d'août.

Automne :

Fin d'août, chute des feuilles, retour de la nuit. Septembre, gelées blanches, premières neiges.

Hiver :

Octobre, rivières et lacs gelés, embâcle du fleuve. Novembre, fleuve congelé, disparition du soleil. Décembre, brumes et neige, froid intense.

Janvier, froid intense par temps clair, retour du soleil.

Février, froid intense avec grands vents.

Mars, un peu de chaleur au milieu du jour, froid intense matin et soir.

Avrii, réfraction brûlante des neiges, absence de nuit.

Ce tableau est fait pour des Européens. Les Danites ne se rencontrent point avec les Latins dans la répartition des saisons. Îis en admettent plus de quatre. Ce sont les époques de la température arctique qui en déterminent l'énoncé et la division. En voici l’'énumé-

née.

Le

uve.

ur du

oid ince de

Danites réparquatre.

qui en inumé-

ration en vieux langage peau-de-lièvre. On remarquera qu’il y a seize saisons, quatre pour une des nûtres ; et que la dernière a même quatre noms, comme si un seul ne suffisait pas à exprimer toute l'horreur que l’absence de la lumière inspire naturellement à l'homme. Ces saisons commencent avec la réapparition du soleil.

1° Kpanägodéfwer, il surgit de nouveau;

2° Tikponkodédéjya, la terre reprend son feu;

3° Toogodenwidé, la neige fond en-dessous ;

4° Nûüopawè, le jour redevient continu ;

5° Ouällèlè, il dégèle abondamment;

6° Kollukkoaghé, sur la neige croûtifiée;

7° Impè, la terre sèche;

8° Kowèlë, la chaleur; ‘ 9 Tigotlanttsen, vers la fin de la terre ;

10° Rayttanzén, la veille de l'hiver;

11° Tpentsélékkè, sur la glace faible;

12° Jyakkè, sur la neige;

13 Youétisenkawèlè, il descend en bas;

14° Yighénadaha, il chemine sous terre

15° Näkokkgawè, le froid redevient intense;

16° L'aoudéyé, il fait entièrement noir; Tsèh nihan, la nuit règne; Toëh nigéli, la nuit s’'épaissit; Tpèh enxéli, la nuit enveloppe.

On remarquera que le soleil n’est jamais nommé dans cette nomenclature où l’on parle pourtant souvent de lui. C’est un tabou. Aussitôt que l’astre disparaît, il est réputé agonisant, mort, et, comme tel, perd tout à fait son nom. On ne doit pas plusle prononcerque celui des mortels décédés. Lors même qu'il reparaît sur l'horizon, il ne s'appelle point encore Sa, l’astre. On le désigne respectueusement sous l'anonyme Eyi dènè, cet homme-là, ou bien par la périphrase Bépapè dzinè égodaiti, ce par quoi le jour luit. Ce n'est que

lorsqu'il s’est élancé brillant et triomphant dans l’espace, qu'il est réputé ressuscité et reprend son vrai nom, Sa, l'être rond, beau et bon.

La série de saisons qui précède Te de celle des mois, sa-men, astre-durée, mots hébreu et grec; la voici en langue peau-de-lièvre ancienne. Je (Hans avec les Indiens, par le mois de mars. Il s’agit ici de mois lunaires :

Mars : 1% quartier: Bé men tl'in natpié, mois, où le chien souffre.

Mars : 3° quartier: Anàätchonhay, (lalune)seretourne sur sa couche.

Avril : Nafwin natè , l'ophialmie des neiges règne.

Mai: {°° quartier: Nafwin enllou, l'ophtalmie est prise au lacet.

Mai : 3° quartier : Bé men tpè guyin, mois du dégel.

Juin : Epié gounsa , lune des œufs.

Juillet : Etchiw gounsa, lune de la mue des oiseaux.

Août: Bédzi-tchô déinha, les grands rennes partent (du littoral de la iner).

Septembre : L’oughé gounsa, lune du poisson (ou de la pêche).

Octobre : Etsen gounsa, lune de la viande puante (ou du rut).

Novembre : Tapèttsen déha gounsa, lune où (les rennes) montent sur les plateaux.

Décembre : Tpè enha gounsa, lune où (les rennes) envahissent les lacs (de l’intérieur).

Janvier : 1° quartier: Tl'in-tché tèwè, la longue queue du chien.

Janvier : 3 quartier: Ninttsi nätsélé, le petit vent, de nouveau.

Février . Nintisi nätchô, le grand vent, de nouveau.

La nomenclature des mois varie de tribu à tribu et même de peuplade à peuplade. Il n’y a même pas de

air g mon

A de j tion avai par Sur den

El fami

pngue ent, de nou-

ibu et bas de

concordance possible pour les différents noms des mêmes mois, à cause de l’avance qu'éprouvent les saisons au fur et à mesure que l’on remonte vers le sud.

Le sol demeurant couvert de neige, sous le Cercle, et même bien en decà, de septembre jusqu’en juin, sur une épaisseur maxima de 3 pieds, on peut dire que la ligne &es neiges qui, sous l'équateur, est à 15 ou. 20,000 pieds d’altitude, est au ras du sol, dans la région du Cercle polaire. Par conséquent, nous devions avoir, au fort Good-Hope, une température égale à celle de la ligne des neiges dans les Montagnes-Bleues ou l’Orégon (1), en tenant compte toutefois de la différence de densité de l'air; car il est aussi dense sous le Cercle qu'il est raréfié au sommet des montagnes; et c’est précisément cette densité de l'air dans les contrées arctiques qui explique non seulement la possibilité de la vie, mais encore les excellentes conditions où elle place l'existence. C'est au point que les affections des voies respiratoires telles que pleurésie, fluxion de poitrine, bronchite, pulmonie, etc., y sont extrêmement rares, le froid resserrant les pores du corps et empêchant la déperdition de sa chaleur, pendant qu’un air gras et dense entre puissamment dans les poumons qu'il vivifie et dilate amplement.

À la fin d'octobre nous n’avions plus que huit heures de jour. Les gelinottes blanches avaient fait apparition, remplaçant les petits oiseaux des neiges, qui avaient pris leur vol vers le sud. Elles s’abattirent par grands voliers autour de nos demeures, perchant sur toutes les branches, semblables à de grosses boules de neige.

Elles étaient d'une vulgarité de corneilles et plus familières que ces hôtes voleurs et peu harmonieux de

(1) Richardson.

Page 1