PREMIER HIVERNAGE SOUS LE CERCLE
Travaux artistiques. — Le royaume de la nuit. — Prière des vieillards dènè. — Rigueurs de l'hiver. — Une famille de Cochons. -— L'homme à la baleine. — Le Lièvre engraissé. — Le Linge souillé. — La Grosse-Tête. — Khoréha, la ressuscitée. — Croyance aux migrations des âmes. — L'Echo métamorphosé. — Une momie dans un arbre. — Fâôte de Noël. — L'étoile de Jacob connue des Danites. — Le renouveau. — Première expédition à la mer Glaciale.
Notre maison était trop petite pour contenir cinq cents personnes. On y étouffait. Il nous fallait nécessairement une chapelle. Deux moïs après mon arrivée au fort Bonne-Espérance, j'en dressai le plan. Au printemps de 1866, elle était debout. Je lui donnai 70 pieds anglais de long sur 25 de large et 30 sous voûte; clocher 65 pieds, copié sur celui de Chartres. Point de transept. Dans la façade était enclavée la tour dans laquelle s’ouvrait la porte ogivale, à deux vantaux, surmontée d'une rose de style flamboyant, et flanquée de deux lancettes de mêmes dimensions et style que celles de la nef. .
Une tribune devait surmonter le porche.
M. Gaudet, facteur du fort Good-Hope, et M. W. L. Hardisty, chef du district Mackenzie, nous secondèrent de tout leur pouvoir. L’île Manitou nous fournissait gratuitement ses belles essences de sapin. Il nous
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fallait seulement quatre hommes pour les couper et les équarrir. Nous les eûmes aussi gratuitement. Leur travail nous aurait coûté 6 fr. 50 par jour pour chaque homme, c’est-à-dire 676 francs par mois. Il leur fut demandé comme tâche due, par la Compagnie ellexême. On peut juger par là de la valeur du don que nous fit la munificence de ces deux gentlemen.
Tels sont, en général, les officiers de la Baie d'Hudson. Ceux-ci avaient de plus, comme stimulant approbatif, la promesse faite à Mf' T'aché par lord Colville, et la recommandation chaudement exprimée du défunt gouverneur, sir Georges Simpson, de libérale mémoire.
Sitôt le plan conçu et jeté sur le papier, sitôt il fut mis à exécution, sans être soumis à une commission d'étude. Le budget se ‘composait de sept paires de bras. Quatre serviteurs du fort abattirent et équarrirent les sapins. M. Kearney, un jeune Peau-de- Jièvre et moi les tirions de l’île et les charrions jusqu’à l’esplanade de la mission, à l’aide de traîneaux à chiens.
Dans un de ces voyages, je me fis une rupture interne en soulevant précipitamment une pièce de bois trop lourde pour mes forces. Cette lésion traumatique me retint au lit ou dans la chambre pendant de longs mois, et me proscrivit durant sept ans tout travail exigeant un déploiement de force.
Je ne pris donc aucune part active et matérielle à la construction de cet édifice, et n’y coopérai que comme architecte. Ce ne fut que lorsqu'il fut terminé en bois que j'y concourus par la construction d’un autel monumental et d’une balustrade gothique, ainsi que par la décoration picturale de la voñte et des murs, travaux qui me demandèrent plus de deux ans d’un labeur assidu.
Mais je dois avouer que ma part, qui était la plus agréable, la plus artistique et la moins dangereuse, fut par conséquent la moins pénible et la moins
méritoire. Le principal honneur de cette œuvre revient donc à mes deux compagnons et à leurs aides du fort Bonne-Espérance.
Au préaiable, j'avais déjà décoré notre chapelie:
domestique de manière à la rendre la plus belle du Mackenzie. J'avais reçu le premier harmoniun: qui eût paru dans l'extrême nord, les premières fleurs artificielles. Je devais recevoir la première orfèvrerie d'église. Lorsque notre église fut terminée, nous n'étions pas les plus mal partagés, bien que les plus reculés du globe. Nous étions bien moins à plaindre qu'une foule de villages de notre belle France. La lumière du soleil y entrait mystérieuse et diversement colorée par les verrières de notre rose et de nos lancettes. Elle se jouait sur les peintures à l’huile des parois, contre lesquelles j'avais représenté dans le goût italien des anges et des oiseaux, des fruits et des fiears, des rinceaux, des ‘ques et des ara-
besques. Le principal fit toujours «faut: dix grands tableaux dont je me proposais de dote: lifice et qui ne furent jamais peints. Je les avais remplacés
par de grandes surfaces rouges, ornées de fleurons d’or. Enfin les accords sinon savants, du moins harmonieux, de l'orgue, accompagnaient et soutenaient e: les régularisant les chants jadis nasillards de nos Indiens ravis.
D'excellents et nobles amis de Paris, de Marseille et d'Écosse (1) m'avaient comblé de présents pour Notre Dame de Bonne-Espérance : ostensoir rutilant, calice, burettes et bénitier d’épiscope, encensoirs, chapes et chasublerie magnifiques ; tout un lot d’ornements et
(1) Je dois nommer ici entre autres : M. le baron et M la baronne de Mackau, M"° la marquise de Maison, Mr: la marquise de Vatimesnil- Maison, M. le chanoine Antoine Olive, M. Edward Gairdner, Mie: Casalda, Mie du Chesne et d’autres.
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de vases sacrés qui firent l’adimiration des Peaux-de- Lièvre et les portaient à dire :
« — Sont-ils bons ces Français! Ce n'est pas nous qui ferions d’aussi riches présents à des étrangers éloignés que nous ne connaîtrions pas. »
Bref, nous fûmes dotés de la plus belle égiee du Nord, à laquelle correspondit le peuple le plus religicr:. et le plus édifiant que j’aie‘encore vu.
J'ai beaucoup antiripé sur l’ordre chronologique de mes récits, sur ce chapitre; car je puis dire comme Rabelais, que : « ceste puice que j'arzis en l’aureille «m'ha plus chatouillé que ne feist oncques. » Mais
j'espère n’y plus revenir, pour la plus grande joie de
mes lecteurs.
Le 30 novembre. le soleil, qui, depuis plus de quinze jours, se contentait de montrer un bout de nez rouge au-dessus des sapins pointus,tout au haut des plateaux élevés qui dominent Bonne-Espérance; le soleil, qu'en réalité nous ne pouvions plus voir depuis un grand mois, à l'exception de la couleur sanguinolente dont il teignait, à midi, les rivages lointains du Mackenzie : le soleil disparut tout à fait pour quarante-quatre jours, c'est-à-dire jusqu'au 13 janvier.
Yighé nadaha, disaient les Peaux-de-Lièvre. Il est passé sous terre. Il est entré dans le royaume de la nuit. Dès lors, l’astre est traité comme un décédé. On ne doit plus prononcer son nom. Chut! Taisez-vous. Ne l’appelez plus Sa, l'être bon, beau, chaud et rond. Ce n'est plus que Eyi dènè, cet homme, ce quidam. Cet homme est parti, parti pour de longs jours. Cet homme est mort, mort et enterré. Fyi dènè git sous terre avec les cadavres, les vers, les taupes, les serpents, les souris et les rats, avec les fantômes et les mânes des ancêtres. Là-bas, bien loin dans le sudouest transpontin, l’astre a dévallé par la bouche terrestre, nné kowaé, dans l’antre infernal. Cet homme a
pénétré dans l'Orcus sis au Pied-du-ciel, Ya-kkè-tchiné. Il n’en ressortira qu'au jour de sa résurrection glorieuse, après avoir traversé,roulant et rampant comme un lombric, les couches terrestres. Alors l’astre rajeuni ressourdra, brillant de son éternelle jouvence, des entrailles de la terre glacée; alors les vieillards émaciés, tabides, prêts pour la tombe, le contemplant avec reconnaissance et les larmes aux yeux, tant ils croyaient l'avoir perdu sans retour, s’écrieront tout émus :
«— Ey ! mèh nnè ichinkié nänasintsi / Ab! puisse la *‘erre me rendre ma jeunesse, comme elle le fait au soleil! »
Hélas! la terre n'entend pas leur prière, et quand elle ouvrira la bouche pour les absorber à leur tour, ce sera pour de longs, longs jours.N’importe, on aime à entendre sortir de lèvres soi-disant sauvages ce souhait, cette prière à la Job, qui n’est qu’un acte de foi en la résurrection future.
En attendant cet heureux jour,il fait noir et sombre comme chez le loup ou plutôt chez l'ours; car le loup ne se terre pas. Imagine: ia clarté que nous avons en France au solstice d'hiver, après le coucher du soleil ou avant son lever. Eh bien, voilà la lumière dont on est gratifié, sous le Cercle,«dlepuis dix heures du matin jusqu'à deux heures de l’après-midi. Quatre heures seulement de crépuscule hyémal.
Donc, la véritable physionomie des contrées placées sous le Cercle polaire semble être l'obscurité des temps chaotiques. Cela est vrai moralement, car la peinture que j'en trace ici est conforme à la vérité : les jours sont des nuits pendant la plus grande partie de la période du froid.
Cela est faux physi j1ement, car les nuits sont illuminées comme des jours par un? lune qui ignore son lever et son coucher ; par des myriades d'étoiles qui
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