‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 45 sur 81 · CHAPITRE VII L'ANNÉE NÉTFASTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII L'ANNÉE NÉTFASTE

Les gens du Bout-du-Monde. — Encore les Esquimaux. — Le printemps sous le Cercle arctique. — Excellentes qualités des Peaux-de-Lièvre. — Colliers à paroles. — Infanticides. — La débacle du Mackenzie. — Un oiseau de mauvais au-

ure. — Scarlatine épidémique. — Mer Faraud. — Scènes désolantes. — Une tournée médico-évangélique. — Le Mackenzie est quaterné.

Nous sommes au 18 avril 1865. Je suis de retour de ma première et lointaine expédition chez les Esquimaux Fehiglit de la baie Liverpowl. Quel n’est pas mon étonnement de voir arriver à Bonne-Espérance tous les Indiens Nné-la Gottiné où gens du Bout-du- Monde, qui pourvoyaient alors le fort Anderson ou des Esquimaux.

Les gens du Bout-du-Monde, appelés aussi Bâtards- Loucheux et gens de la mer Glaciale ou les Vieux de la mer, — quatre noms pour la même peuplade infime, — sont des sambos qui proviennent du croisement des Dènè Peaux-de-Lièvre avec des femmes dindjié des terres stériles ou Barren-Grounds.

« — Nous avons appris,me dirent-ils, qu'ilestarrivé ici, l'automne dernier, un Priant intelligent, Yatei kouyon, qui parle déjà notre langue comme en se jouant. Aussitôt nous avons déserté notre fort et nous sommes venus le voir. »

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«— Malheureux,qu'avez-vous fait? leur répondis-je. Que dira votre bourgeois quand il apprendra votre déserticn”? Il vous refusera le tabac et les munitions de chasse, votre pain quotidien.

« — Kpoulou! C'est égal! Le bourgeois est maitre chez lui comme nous le sommes chez nous. Il n’est point maître de notre volonté ni de notre âme. Nous allons où bon nous semble, sous le soleil. Or, il nous a semblé bon de songer à notre âme, et nous sommes venus entendre ta parole pourte demanderlebaptème, »

C'était un véritable coup de grâce divine, puisque je n'avais jamais vu ni exhorté ces Indiens. Je les eus à mes instructions pendant cinquante jours et pus en baptiser une trentaine.

Malheureusement, une lettre de M. Mac-Farlane, arrivée sur ces entrefaites, m'apprit que les Bâtards- Loucheux, poussés par leur zèle pour leur salut éternel, avaient coloré leur désertion d’Anderson par un mensonge, en assurant cet officier que je les avais tous convoqués au fort Bonne-Espérance pour le printemps de 1865; ce qui était absolument faux.

La vérité était que ces Danites en avaient assez d’Anderson ainsi que du voisinage des farouches Innoït, et qu'ils préféraient se rendre annuellement au fort Bonne-Espérance, à 80 lieues au sud de leurs terres de chasse; faveur que la Compagnie de la Baie d'Hudson finit par leur accorder en 1866,

’ar la mêine missive, mon courageux ami m'exprinait le regret de ne point m'avoir avec lui pour son exploration de la baie Franklin, une feinte de mon confrère m’ayant rappelé à Bonne-Espérance sous un spécieux prétexte et privé de cette satisfaction. M. Mac- Farlane avait joint à sa lettre une superbe robe de bœuf-musqué, une tête de cet animal et tout un capharnaüm de curiosités esquimaudes : arcs, carquois pleins de flèches, harpons à baleine et à phoques,

je. tortils, labrets, pipes, dagues, coffrets, outils, hametre çons, réductions de kayak et d’oumiak,'ete., qu'il s'était ons procurés pour moi. + Je destinais ces bibelots ethnologiques à un de mes i tre amis de Marseille, grand admirateur dés Peaux-Rouges Hi est et amateur de la sauvagerie, après le trépas duquel 4 ous ils me sont revenus en grande partie. ù ous | Le 27 avril, nous jouissions déjà de dix-huit heures h mes de soleil, et le jour ne se couchait plus. Il tournait sur Al 16.» notre horizon, du nord-ouest au nord-est. Désormais, D que ce long jour devait durer cinq mois. ‘ eus Bien que ia terre fût encore couverte de neige, une ‘À s en foule de passereéaux avaient déjà fait apparition, n’at- \4 tendant que le dégel pour monter plus haut vers le É ane, pôle. Les étourneaux, la ltorne pourprée ou grive fl rds- | émigrante, jacassaient jour et nuit en compagnie d’une 4 salut variété de bruants nocturnes. Dans les saules renais: ! \ par sants, de petits oiseaux gros comme le pouce et jaunes vais comme des serins, la seule espèce de colibri que l’on prin- | voit en ces contrées, sautillaient et passaient comme de petites flammes.

assez 3 La température se maintenait entre — 4° sous zéro noït, et + 10° au-dessus. Au sortir d’un hiver de — 49° cenfort LA tigrades, cela produisait sur le corps l'effet d’une chaerres & . leur accablante.

Baie Le 30 avril, un dimanche, le courrier d'Europe ar- di À riva. J'étais occupé à prècher, lorsque Jérôme Saint- ki xpri- Georges, qui remplissait volontiers les fonctions de : r son bedeau, se levant tout à coup dans l’assemblée, tendit j mon le bras vers la fenêtre en criant : l us un «ta — Jacques, voilà Jacques. » À Mac- Fa Jacques, c'était Tatékoyé, serviteur du fort qui, »e de À cette année-là, était allé chercher le packet au fort n ca- | Simpson, et qui s’en revenait avec lui. ‘quois 4 A la voix du bedeau, tout l'auditoire s'était levé,

ques, É parlant, approuvant, me faisant des signes. J’essayai

d'imposer silence à mes ouailles surexcitées, oublieuses du lieu saint, du sermon et de mes avis. Peine perdue. L’enthousiasme causé par l’arrivée des lettres d’Europe l’emporta sur le respect ; la chapelle allait se vider de gens ou se remplir de bruit, avec l’entrée de Jacques. Je dus bien vitement leur souhaiter la vie éternelle et fermer les portes au nez de l’assemblée, pour recevoir Jacques et le volumineux paquet de lettres et de journaux qu'il nous apportait. Il y avait treize mois que j'étais privé de nouvelles de ma famille et de mon pays.

Le 10 mai, grand dégel. L'eau ruisselle de partout, et, en se déversant sur la glace du Nakotsia, en entame et mine les bordages. Les oiseaux chantent de tous côtés, il n’y a plus de neige que sur les versants exposés au nord. C’est réellement le renouveau.

Cinq jours après, dans un bas-fond transformé en marais par la fonte des neiges, devant nos demeures, on entendait nuit et jour coasser un unique petit crapaud qui appelait vainement une compagne. La malheureuse bête avait dû passer tout l’hiver enfouie dans la vase et congelée comme elle, pétrifiée, pour ressusciter au dégel; à moins qu’elle ne fût tombée des nuages, avec les premières pluies chaudes, à l’état embryonnaire. Ce crapaud solitaire demeura notre voisin pendant plusieurs années, puis il s’éteignit sans progéniture.

Ce batracien met en défaut le docteur Richardson, qui a écrit que l'on n’en voit plus à partir du 64 de latitude nord. J’en ai vu et entendu même sous le 67e, à la Rivière-Rouge arctique. Mais là, du moins, se trouve la limite extrême de l’habitat de ces peu mélodieux reptiles, vers le nord.

L'ardeur admirable dont les Kha-tchô Gottiné du fort Good-Hope firent preuve pour se faire instruire ; leur empressement à écouter la parole évangélique et

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à embrasser le christianisme; le zèle qu'ils déployèrent à apprendre leurs prières et leur catéchisme ; leur ponctualité à suivre les exercices de la mission que je leur donnais et à s'approcher des sacrements, excitèrent au plus haut point la surprise de mon confrère, qui ne m'avait promis, de la part de ces Dènè, que scepticisme, résistance et entêtement dans les sottes pratiques des chamans.

À l'en croire, jamais un tel engouement ne s'était vu chez ces Indiens, avant mon arrivée. Il n’était pas loin de penser que j'étais un signe de la ‘in des temps.

Je répète que je n'ai point trouvé les Peaux-de- Lièvre plus rebelles et plus mauvais que les meilleurs d’entre les Dènè. Ils accouraient d'eux-mêmes à mes instructions et je n'avais aucune espèce de controverse à soutenir contre eux pour les convaincre. M. Grollier ne leur parlait qu’en tchippewayan ; un dialecte qu'ils comprenaient peu ou prou. M. Seguin ne leur parlait pas du tout ; dialecte qu’ils comprenaient encore moins. La belle merveille que ces Indiens n'aient pas embrassé plus tôt la religion chrétienne. Aussitôt qu'ils purent en comprendre et en apprécier les enseignements, ils en goûtèrent les avantages et l’embrassèrent avec la même ardeur que les autres Danites, parce que leur âme y était préparée et qu’ils n'avaient pas à se dépouiller d’un bien lourd bagage de superstitions. Ils admettaient déjà — de par leurs jongleurs eux-mêmes — la confession, le jeûne, la prière ou invocations vers une divinité lunaire masculine, les néoménies, la pâque judaïque à l’équinoxe du printemps, l’attente du fils de Dieu rédempteur. Rien ne fut donc changé dans leurs croyances, à l'exception, toutefois, de la lune; et ils trouvèrent dans mes paroles l'assurance et la confirmation de leurs antiques traditions.

Voilà ce qui explique l’étonnante et prompte con-

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