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version des Peaux-de-Lièvre et des autres peuplades danites.
Une singulière manière de se confesser était celle d’un bon vieux Kha-tchô Gottiné. IL me jetait une ficelle chargée de nœuds, sur lesgenoux, — car nousne les entendions pas dans une guérite ni au travers d’une écumoire, mais agenouillés ou accroupis à côté de notre siège, à la grecque, — et il me disait: « Voilà mes péchés. »
« — Comment, voilà tes péchés? Penses-tu que cela parle, une ficelle”?
« — Attends un peu, tu comprendras. Ces gros nœuds-là sont des manquements au précepte dominical. Compte-les, Il est bien difficile, sais-tu, de laisser passer un beau volier d'oies grasses sur sa tête, sans lui envoyer un petit coup de fusil, même le dimanche, surtout lorsque l'on n'a rien à manger. Ah! c'est difficile, cela.
Et il me faisait l’article comme un marchand qui veut se débarrasser d’un vieux rossignol.
« — Ensuite, ensuite.
« — Ensuite, ces petits nœuds-là, ce sont des actes d’impatience envers ma vieille, tu sais, la mère une telle, qui gronde toujours. Je te prie de croire qu’elle me rend la vie bien dure. Voilà tout. Je n'ai pas autre chose.
« — Comment, pas autre chose ?
« — Non. Ne suis-je pas baptisé? N’ai-je pas promis à Dieu de me garder pour lui corps et âme? »
J'étais émerveillé. C'était la répétition de ce que j'avais vu et entendu chez les Tchippewayans, les Couteaux-Jaunes etles Flancs-de-Chien. Si les ancêtres de ces circonëis ont encouru la colère du Très-Haut, il faut bien avouer que leurs descendants se sont considérablement amendés et font preuve d’une mora-
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lité bien supérieure à celle de tant de mauvais chrétiens.
Quelquefois le même vieillard revenait avec une taille couverte d’encoches ; mais il préférait la ficelle à nœuds. Le génie des Peaux-Rouges est donc le même, des plages esquimaudes aux pampas de la Patagonie, On a trouvé de ces cordelettes à nœuds, sortes de memoranda portatifs et commodes, chez les Incas ou Qquichoas, qui en faisaient des machines à discours. J'ai nommé le gquippu. On en a trouvé aussi chez les Hillinés, des Etats-Unis, qui nommaient ces colliers à paroles wâmbobi, d'où les Anglais firent wampungs (1).
Mais on lesa retrouvées également en Chine, où elles sont d’un usage fréquent chez le bas peuple, comme machines à calculer ou sam-pan.
Enfin, fait digne de remarque, dans notre Europe occidentale, les hommes de l’époque antéhistorique nous ont aussi légué des gquippu identiques à ceux de la Chine et de l'Amérique (2). L'esprit, le génie de l’homme est le même en tout temps et en tous lieux.
La mission se termina par 42 baptêmes d'adultes, 19 mariages et plus de 600 confessions.
Le 31 mai, la neige était entièrement fondue par une température qui se maintint, au nord et à l'ombre, entre + 4° et + 12° centigrades, Il est diflicile de faire cuire des œufs au soleil par cette température, inférieure à celle de janvier, à Marseille. Toutefois, elle nous délivre: de toute la neige et décolla la glace du fleuve sur «3 bords. Le 5 juin, la végétation commença à + «dvelopper, les saules à s’orner de châtons veloutés, la noire verdure des sapins à rajeurur, le sol à se convrir de riches pelouses d’un vert tendre.
(1) J.-A. Maurault. Histoire des Abénakis, page 17. (2) Emile Cartailhac. Matériauæ pour servir à l'histoire de l'iomme. Toulouse, 1875, page 422.
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Une ou deux chaudes journées suffisent pour cela.
Le 7, pendant la nuit, eut lieu la petite débâcle, l'utsélé, qui commence aux rochers-remparts du Rapide. D'ordinaire elle devance lu grande débâcle d’une journée; cette année-là elle ne le fit que de quelques heures. À 6 heures du matin, de formidables détonations se firent entendre ainsi qu’un fracas infernal. La grosse glace débâclait. Il n'est rien qui donne une idée plus frappante du chaos primitif et de la confusion dernière. C’est un mélange monstrueux, informe, unique, demasses gigantesques, hautes comme des maisons, grosses comme des rochers, qui s’en vont mugissant, hurlant, majestueuses ou courroucées, se rompre contre d’autres plus monstrueuses encore; puis retombent en couvrant de leurs débris les flancs des colosses contre lesquels elles se sont heurtées. Elles s’engloutissent dans le flot qui marche, pour reparaître plus loin, surgissant au milieu de glaçons moindres, qu'elles déplacent, soulèvent et culbutent.
L’imagination prête vie et sentiment à ces monstres qui se meuvent, se retournent, chevauchent les uns sur les autres, se bousculent, se pressent et s’agglutinent. Lorsque le volume des glaces excède la largeur du fleuve, bien qu'il ait ici 3 kilomètres, celles-ci se soulèvent sur les rivages en remparts d’une maçonnerie titanesque ; elles se suspendent à une grande hauteur, semblables à des constructions cyclopéennes. En même temps elles labourent les rives, entassent les terres, se creusent des godets profonds, montent des rochers avec elles dans un déploiement de force dont rien ne peut donner une idée.
Troupeau d’éléphants furieux, répandus dans les jongles, qui renversent, saccagent, broient tout ce qui s'oppose à leur passage; avalanche grossissante qui déboule du sommet des Alpes en entraînant habitations, pansde forêtsetquartiersderocs; locomotives puissantes
qui réunissent leurs poitrails cuirassés et haletants pour balayer les routes obstruées par la tourmente; horde de bisons farouches qui traversent les prairies comme un ouragan, l’œil en feu, la langue pendante : il y a de tout cela dans la grande débâcle, l’u téwé, du fleuve Géant du Nord.
Cet affreux mais grandiose spectacle dura trois jours. C’est au delta inférieur qu’il ferait beau en contempler les effets, alors que les îles disparaissent sous les ondes jaunâtres, que les forêts sont noyées, le cours des affluents suspendu, les arbres déracinés, toutes les communications interrompues.
Le 9 juin, à 9 heures du soir, le Mackenzie redevint libre et ouvert pour jusqu’au 1°" novembre suivant. Il était à peine redevenu navigable que des voliers de canards de Miquelon venaient s'y ébattre en riant. Immédiatement derrière la débâcle arriva la barque du fort Simpson qui la talonnait, et, dès le lendemain, 10juin, vingt-cinq Peaux-de-Lièvres partaient avec elle et une seconde barque pour le lointain Portage de la Loche.
Si l'hiver est long et le temps lent, dans l’extrêmenord, par contre, les habitants y sont prompts et alertes. C’est indispensable. Les instants sont précieux après de longs mois d’immobilité, et quand on sait que l'été avare n’accorde jamais un nombre de trois mois pleins.
D'ailleurs, tout était redevenu vert, dans la nature, plein de cris d'oiseaux, de glous-glous de ruisseaux et d’allégresse humaine. En huit jours la terre, sortant des frimas de neuf mois, s'était entièrement parée. La primevère avait duré une semaine, comme aux Jours de la création.
Le 11, mon confrère partit en canot d’écorce pour aller donner son unique mission annuelle aux Dindjié ou Loucheux de la rivière Tsi-kka-tschig; tandis que M. Kearney et moi, impotent, commençâmes pour
l'été cette vie de bohèmes du nord qui consiste à intervertir les jours et les nuits — nuits sans obscurité — pour se plier aux us des Indiens qui nous entourent ; nous couchant à 9 heures du matin pour nous lever à 4 heures ou 5 heures de l’après midi.
Pendant l’été la température s’éleva, à l'ombre et au nord, de + 20° à + 33° centigrades. Cette chaleur intense était d'autant plus énervante que le soleil ne se couchait pas de quinze jours, et le jour point du tout de cinq mois. Aussi, les eaux limpides et échauffées de la petite rivière aux Brochets, qui avoisinait nos demeures, devenait-elle, chaque jour, le théâtre de nos évolutions natatoires.
Aussitôt après la débàcle, mes bons Peaux-de-Lièvre s'étaient dispersés les uns vers les steppes de la mer Glaciale, les autres le long du Mackenzie et de ses affluents, pour y chercher leur vie dans la pêche et la chasse,
Quelque excellent témoignage que je vienne de rendre à la moralité relative de ces Peaux-de-Lièvre, je ne puis nier cependant que ces Indiens n 'eussent besoin d’être tirés de l’état de barbarie que causent l'isolement et leur séparation du reste de l'univers. Ainsi, le chamanisme ou jonglerie, le divorce et la polygamie ne comptaient point comme fautes, à leurs yeux. Ils considéraient l’avortement et l’infanticide — deux crimes monstrueux — comme légaux et autorisés : les pères et mères s’attribuant, comme les Romains, le droit de vie et de mort sur leurs enfants nouveau-nés.
Toutefois, comme ils se cachaiïent des Blancs pour perpétrer ces actes odieux, et qu’ils leur en dissimulaient la connaissance après les avoir commis, il est à croire que leur conscience en éprouvait des remords et les accusait, de même qu’elle condamnait le meurtre, l’anthropophagie, l’adultère, le viol, les crimes contre
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nature, les unions entre consanguins, le vol, le mensonge, et Surtout la colère. Chose singulière, et que Je n'ai jamais comprise, il semble que la fornication dût être approuvée par ces enfants de la nature comme un acte naturel et nécessaire en bien des cas. Eh! bien, non. Ce délit est même, à proprement parler, le seul où le premier qui porte chez eux le nom de mal ou de péché, oslino, kotsintè; l'esprit malin s appelant en leur langue beslini, bétsinte.
Certes, c rest beaucoup pour de prétendus sauvages. Il ne faut pas exiger la perfection, d'hommes qui jouissent d’une liberté aussi complète que ces girovagues que nous considérons à tort comme nos inférieurs.
Si ces bons Peaux-de-Lièvre avaient besoin du bienfait du christianisme pour que les uns fussent confirmés dans leur justice et que les autres amendassent leur vie, avouons qu'ils étaient très près de la véritable civilisation, non pas de celle qui consiste à porter des culottes munies d’un fond et d’une braguette, à fumer du tabac cavendish dans des pipes d’écume de mer, et à boire du thé sucré; mais de la civilisation qui nous apprend à aimer la justice, à pratiquer la morale évangélique, qui n’est autre que celle du Sinaï, à chérir nos "semblables comme nos frères et les enfants du même Père céleste; car tels sont les seuls principes qui font les peuples vraiment policés.
C’est ce que je répondis à un Ecossais qui m’objec-
tait en ricanant que, depuis l’arrivée des missionnaires.
français dans le Nord-Ouest, les Indiens n’Staient pas mieux vêtus, logés ou nourris que lorsqu'ils is aoraient Dieu et la religion.
« — Sivous faites consister la civilisation dans la perfection et le bon goût d’un habit, dans le luxe d’une habitation, ou le choix et l’apprêt de la nourriture, lui répondis-je, pourquoi appelez-vous barbares les Chinois, qui sont vêtus de satin, qui dégustent leur thé
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