‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 53 sur 81 · FRERE · texte numérisé non relu

FRERE

au moins de cinquanteans couchés côte à côte, demi-nus sur des branches de sapin, moribonds tous deux, devant un feu éteint et par une telle température! L'un et l’autre ne cessant de demander du feu, d’une voix lamentable, et nul dans la loge ne se levant pour leur rendre ce service de charité! Ah! c’est qu’il y a tout un abîme entre la bonté native de l’homme, et la charité chrétienne. Entre la vertu d'humanité et l'amour du prochain, il y a cent lieues. Le fils du vieillard, bien portant et toujours souriant, demeura insensible et fit la sourde oreille aux plaintes de son père. Il fallut que je rendisse à cet infortuné cet office de charité : « Le prêtre est ici pour ça », avait murmuré le sauvage infidèle.

Tendresse et pitié, a dit un auteur anglais (1), sont des affections dues à la vie de famille à huis-clos, withindoors. Il a raison; mais il a oublié que le huis-clos existe aussi en Turquie, en Chine, au Japon et en d’autres pays où ne prime pas le christianisme, sans que l’on y voie régner, comme dans les pays où règne le Christ, la tendresse 2t la pitié pour le malheur. Les hospices furent des institutions chrétiennes plutôt que des établissements philanthropiques. On l’a trop oublié.

D'un autre côté, le huis-cles existe dans nos campagnes ainsi que dans nos populations ouvrières, qui ont renié .ésus-Christ: et avec Lui tendresse et pitié en sont bannies. C’est la sauvagerie qui y recommence dans toute sa froide horreur.

Allez, vous ne remplacerez nulle part le Christ, et si vous trouvez quelque part dureté, égoïsme et insensibilité, c’est qu’il y est inconnu ou qu’on l’en a chassé.

Le quatrième jour de notre voyage, je quittai ces malheureux voués implacablement à la tombe, pour me transporter au lac Væcha-édhéhen, où se trouvait

(1) L'auteur anonyr'e de Eothen,.

ma dérnière étape. En psssant sur ce beaur:lac, j'aperçus des shils ou palissades de chasse enclosant un vaste périmètre de lande et de forêt, et aboutissant au bord du lac. Ces clôtures sont faites d'arbres morts, enchevêtrés grossièrement ; de distance en distance des ouvertures ou portes sont ménagées pour recevoir des lacets ou cordes de boyaux. On pourchasse les rennes vers l'enceinte, on les force à y pénétrer; puis, une fois, entrés, on les oblige à en sortir par les portes garnies de lacets, dans lesquels ils s'embarrassent et s'étranglent.

C'est un mode de chasse usité dans tout le Nord- Ouest. Cris et Assiniboines l’employaient il y a peu de temps encore contre le bison, le chevreuil et le cerfbossu, lorsque ces animaux pullulaient dans les vastes prairies.

Je vis deux yourtes et trois familles dans ce dernier camp dont les habitants avaient des noms chinois : Ki-Yin, nom de l’ex-gouverneur de Canton; Sida- Jen, à cette époque nom d’un général du camp des Impérialistes; puis Van-lin, Schi-tey, Vi-tædh, Vœrun, etc.

Si j'avais été quelquefois indigné de l’insensibilité de certains Danites, plus anonchalis et apathiques que cruels, je fus doucement ému, dans ce dernier camp, du spectacle édifiant que m'offrirent les époux Tahchén et Yèh-ttägo, modèles d'affection conjugale et de support mutuel. Ces deux infortunés, veufs de tous leurs enfants, se tenaient enlacés dans un embrassement suprême, se sentant mourir tous les deux et désireux d’unir ensemble leur dernier soupir. On aurait pu leur appliquer ce vers avec justesse :

« His amor unus erat, etc. »

Ces modèles d’époux ne proféraient aucune plainte,

sibilité 1es que

camp, x Tahle et de de tous brasseet dén aurait

plainte,

ils ne faisaient entendre aucun murmure contre la Providence. Avant de s’en aller rejoindre leurs petits, ondoyés par Sida-Jen et morts avant eux, ils ne soupiraient qu'après une grâce: être baptiséseux-mêmes.Je leur conférai à la fois ce sacrement, celui du mariage et l’extrême-onction, ies laissant pleins d’assurance en leur salutet de confiance dans le Dieu trois fois bon qui visitait leur agonie pour leur donner les arrhes du ciel.

Ils moururent dans les bras l’un de l’autre, consolés dans ce moment terrible par la certitude qu'ils allaient s'envoler ensemble, et que, même dans la mort, ils ne seraient séparés ni de corps, ni d'esprit.

Heureux époux, un tel bonheur n’est point donné à tout le monde. « Non fecit tuliter omni nationi. »

Dans la même yourte m’attendait un spectacle non moins touchant : quatre pauvres petits enfants dont l'aîné, Vitædh, auquel je donnai au baptême le nom de Sylvain, n'avait pas douze ans, venaient de perdre, le même jour, père et mère. Orphelins avant d’être assez forts poux suffire à leurs propres besoins, et voyant à cette heure périr à leurs côtés oncle et tante à la fois, c'était plus que la nature humaine semblait pouvoir en supporter.

Eh bien! eux aussi étaient soumis et résignés comme des agneaux. Je fus ému de la soilicitude de Vitædh pour ses frère et sœurs. Il les faisait coucher, les couvrait tendrement de robes de renne, avant de s’allonger à côté d’eux dans cette portion du nid, où l’on vovait vide la place des pourvoyeurs naturels de leur chétive existence.

Je fis dans ce camp neuf baptèmes et un mariage. Je rentrai à Anderson huit jours après avec une moisson de quarante baptèmes et six mariages. C'était une bonne récolte pour le ciel; car,malgré mes recommandations et les médicaments que je leur laissai gratuitement en les quittant, nombre de ces sylvicoles

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périrent avant que peu de jours se fussent écoulés. Cette petite peuplade perdit le tiers de ses membres,

A mon retour à Anderson je trouvai le chef Kranaktak mort, mais mort baptisé, et ses compagnons repartis pour la mer Glaciale encore convalescents. Aoularéna seule n'avait pu les suivre à cause de sa faiblesse. Ils y apportèrent le fléau, et l’entière peuplade des Kraksitorméout en fut plus que décimée.

« — Vous ne sauriez vous faire une idée, me dit M. Mac-Farlane, de la douleur que ces Esquimaux ont témoignée devant le corps inanimé de leur bon chef. Ils se sont jetés sur lui, ils l'ont embrassé, ils l’ont arrosé de leurs larmes. Ils ne pouvaient plus s’en détacher. Je n'ai jamais été témoin d’un deuil semblable parmi les Dènè ni les Dindjié. »

Aoularéna vint me voir chaque jour et même plusieurs fois par jour, pour se distraire et tuer le temps. Elle attendait avec impatience une occasion qui lui permit de revoir ses plages glacées mais bien-aimées. Elle me conjurait de l’y accompagner, me proposant pour prétexte les besoï-:' urgents de ses parents malades et sans doute moribonds.

« — Je te servirai de guide et de servante, me disait-elle. Je construirai pour toi des huttes de neige. Viens, ne crains point, je suis -aussi habile qu’un homme dans les travaux des voyages d’hiver. »

Qu'elle y fût idoine, je n’en doutais pas; mais mon digne ami, M. Mac-Farlane, ne voulut pas consentir, cette fois, à mon départ; et peut-être eût-il raison.

« — Les Esquimaux n'ont ni le bon sens, ni les lumières, ni la civilisation native, congénitale, des Dindjié, me dit-il. A leurs yeux vous allez passer pour

e pluempse qui lui imées.

posant jarents

e, me neige.

qu'un is mon onsenraison.

, ni les le, des er pour

’auteur de tant de maux. La contagion a coïncidé hez eux avec votre première visite. Ils s’en rappelleront longtemps. Il n’en faut pas davantage à des gens superstitieux pour vous en faire des ennemis irrécon- Liliables. Si vous descendez à la mer, ils se vengeront Au trépas de leurs proches par celui qu'ils vous feront

pouffrir, et qui sera peut-être plus cruel que vous ne

pensez. Je ne me fie nullement aux belles paroles de ette femme, et ne puis, en aucune façon, prendre sur oi la responsabilité de vous voir vous exposer aussi émérairement. » | Si J'avais eu des chiens et un traineau à moi, cette esponsabilité je l'aurais assumée, etaurais même brav

de respect humain en partant seul avec Aoularéna.

onni soit qui mal en pense! Dépourvu de tout, à l'exception de mes jambes, force me fut d'abandonner es pauvres Esquimaux à leur triste srrt.

Je consolai de mon mieux la jeune Esquimaude, qui entait journellement de me persuader par ses larmes et ses instances. Elle dut comme moi faire de nécessité

vertu. Bientôt, voyant qu’elle était bien traitée, elle

eprit assurance et montra un caractère d'enfant. Tanôt elle me priait de l’ausculter, de lui tâter le pouls,

Mfin de recevoir l’assurance que la maladie l’avait bien

quittée; tantôt, rassurée par mes assertions, elle se

ettait à chanter, à rire, à danser en minaudant, elle s’extasiait sur tout ce qu’elle voyait dans ma chambre, se frappant la cuisse d’admiration, à la manière des

ébreux, des Kanaks et des Albanais ; elle nettoyait avec sa langue mon chandelier de toutes les mouchures t débris de suif qui y adhéraient, puis s’en allait satis-

faite de l’entrevue et du petit régal qui l'avait suivie.

Mon noble ami, voyant l'impossibilité où je me rouvais de demeurer inactif, alors que mes enfants des boïs étaient en proie à la contagion et la pâture e la mort, m'engagea alors à aller visiter les Indiens

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Bâtards-Loucheux du lac Simpson, à quatre jours de marche d'Anderson, dans le sud.

Je saisis avec joie cette nouvelle occasion que m'offraitsa charité de faire du bien aux sauvages, et quittai de nouveau Anderson, le 20 novembre. A cette date il y avait déjà eu, parmi les Indiens de ce poste, 47 victimes, sans compter les Esquimaux, sur une population de moins de 500 âmes.

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