LES VIEUX DE LA MER GLACIALE
Mes CAHReUTORAe — Alerte nocturne. — Egarés ! — Cruauté de Maillard. — Les Vieux de la mer Glaciale. — Réception enthousiaste. — Egoïsme sauvage. — Départ pour l’intérieur. — Un jongleur obsédé.-—Le Loup-céleste. — D’égarement en égarement. — Lac Colville. — Chaleur subite. — Sauvés par un chien. — Ce qu'il y avait dans une maison proprement dite. — Néyôllé. — Originalité et hospitalité d'un Vieux de la mer, — Connaissances danites.
Résultat du croisement d’Indiens dènè avec des femmes dindjié, les Gens du Bout-du-monde Nnè-lla Gotiinè, ou Vieux de la mer Glaciale, Ya-pa-toué Gottinè, participent beaucoup plus du caractère et de la trempe des femmes que de celle des hommes. Ils sont donc foncièrement religieux et hospitaliers comme le sont les Dindjié. Ils méritaient de ma part les mêmes sollicitudes, le même dévouement.
Je partis d’'Anderson avec mon équipage ordinaire, c'est-à-dire celui de l'officier écossais, qui me donna de nouveau pour serviteur Captain Ball, ce petit jeune homme madorne, rondelet et farfelu. Bâtard-Loucheux lui-même, il parlait un peu l’esquimau outre ses deux langues familiales. Excellent garçon, bien doux, respectueux et dévoué à sa vieille mère dont il était toute l'espérance, la seule consolation.
Je voyageai avec quatre serviteurs du fort, qui
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avaient reçu l’ordre de rapporter du camp des Bâtards- Loucheux toute la viande qu’ils y pourraient trouver. Ils devaient me laisser dans le camp avec le Captain, si je le jugeais nécessaire. Parmi ces quatre serviteurs se trouvait le Canadien Maillard et le chasseur la Hache.
Nous gravimes les hautes grèves de 600 pieds qui dominent le fort sur la rive droite, et nous nous trouvâmes aussitôt dans un steppe vaste, aride, d’une tristesse indéfinissable, et parsemé de lagunes. Notre marche se dirigea vers l’Est-Sud-Est et nous fit traverser plusieurs lacs considérables, Sur celui des Ecluses de pêche, nous saluâmes les pêcheurs de corégones du fort Anderson.
Au bivouac, le malheureux Maillard m'atterra par la violence de ses remords. Cet homme, jusqu'alors riboteux et hallebrené, était inconsolable. Rien ne pouvait calmer ses craintes ni lui rendre la paix.
« — Sans vous, Père, me dit-il en soupant, je ne pourrais me résoudre à passer la nuit dans ce désert.Leurs esprits n’ont pas dû les quitter. Il me semble toujours voir à mes trousses les malheureuses femmes mariées que j'ai induites en malfaisance, que j'ai vues mourir dans la rage du désespoir. Oh! ce que j'ai vu et entendu est épouvantable. De ma vie je n'oublierai ces horribles scènes. »
Combien est amer le fruit du crime pour quiconque a conservé la foi de sa mère! Si une foule de malandrins qui se jouent de l'honneur du beau sexe et de la paix des familles, dans l'espoir de fournir un thème à romans, avaient conservé un reste de religion, comme ce pauvre Canadien, le monde serait témoin de plus de conversions qu'on n’en voit.
Au milieu de la nuit, nous sommes réveillés par une alerte. Nous nous trouvons entourés de flammes, couchés au milieu d’un foyer ardent, duquel des gerbes de
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flammèches embrasées s'élancent dans l’espace en fusées pour retomber sur nous en pluie brûlante. C'était notre hutte en branches de sapin qui venait de prendre feu et nous entourait d’une -flamboyante précincte.
Au delà de la pêcherie, plus de sentier battu. Il nous fallut chercher les chemins, maintenant comblés de neige, qu'avaient dû suivre les Bâtards-Loucheux. Nous espérions trouver ces Vieux de la mer sur le trajet du lac de la Traversée (1). Mais, sur trois sauvages appartenant à cette peuplade, pas un seul ne connaissait le chemin de ce lac.
Je leur en manifestai mon étonnement. Ils me répondirent qu’ils avaient toujours suivi le fleuve Anderson ou des Gros-Inconnus.
Mes compagnons me firent donc battre la campagne pendant plus d'une journée sans savoir où ils allaient. Je rongeais mon frein en silence, maugréant intérieurement contre la bêtise indienne sans cesse livrée à l'égarement. C'est à n’y pas croire.
Leurs contes re sont pleins que de cela. Toujours perdus, les Dènè; sans cesse égarés et cherchant un pays, une patrie, qu'ils ne retrouvent nufle part.
Nous errârmes sur un plateau élevé qui s’inclinait vers l'Est, ec où rien n’arrêtait la vue. C'était la ligne de faite entre les fleuves Anderson et Mac-Farlane. Le panorama, très étendu, >’abrassait une multitude de lacs qui se détachaient sur la couleur noire des forêts rabougries comme des larmes d'argent sur une draperie funèbre. Une végétation rachitique, morne et glacée pendant neuf mois, ne s’y montrait que sur les pentes exposées au midi. Les versants du nord sont tout à fait stériles et blancs de neige. Le sol, par
(1) Békkè-natséyay toué.
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ses masses arrondies et ses entassements informes, trahit sa nature granitique.
Sur le soir, nous arrivâmes au bord d’un ruisseau congelé que la Hache reconnut enfin.
« — Oh! bonheur! s'écria-t-il. Je connais ces parages-. J'y ai passé il y a douze ans, en poursuivant des rennes. »
Grâce à cette excellente mémoire locale, nos égarements cessèrent. Orienté par le ruisseau, la Hache m'énuméra d'avance tous les lacs, coteaux et rivières que nous aurions à traverser pour atteindre le lac Simpson. Jamais Blanc n'avait mis le pied dans ces parages. Aussi, tout - :heminant, je m’appliquai à dresser la carte de ce ‘erts, comme je l'avais fait précédemment entre Bonne-Espérance et Anderson.
Nous campâmes au lac des Grands-Foins. La troisième journée, après avoir traversé le lac des Palissades de chasse, nous redescendimes sur le fleuve Anderson, à trente lieues du fort. Sur le lac des Poissons-Blancs nous rencontrâmes un tertre funéraire récent, preuve que les Vieux de la mer eux-mêmes, bien qu’ils n’eussent encore été visités par aucun malade, avaient aussi payé leur tribut à la contagion. Le froid ne détruit donc pas les microbes. La densité de l'air ne sert peut-être qu’à les propager plus tôt, plus loin et plus vite.
Durant l’après-midi, nous remontämes la rivière du lac de la Traversée, que nous suivimes dès lors jusqu’à ce grand bassin. La neige était très épaisse et nous marchions sans aucun chemin, obligés d’en tracer un nous-mêmes. Aussi, nos malheureux chiens n’avançaient-ils qu’à grand’peine et par bonds. Ils se noyaient littéralement dans la neige.
Barbare comme un intendant de nègres; Maillard, toujours son knout levé sur ses pauvres chiens de trait, entrait dans des accès de colère terrible qui
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L'ANDERSON 201 excitaient l'horreur des Dènè et mon propre dégoût.
Une fois, il souleva l’une après l'autre ces pauvres et douces bêtes, les jeta avec violence sur la glace, les y roua de coups, les couvrit de sang; et, lorsque ses bras furent las de férir ces pauvres petits corps meurtris, il leur cassa le manche de son fouet sur les os des jambes. Puis il finit par leur sauter dessus à pieds joints, jurant et blasphémant comme un damné, Je me demandais comment les pauvres chiens purent se relever avec une seule côte qui ne fût brisée. Leur tête n’était plus reconnaissable. Elle était bouffie, tuméfiée, couverte de sang et de meurtrissures. J'en avais les yeux pleins de larmes. C'est un crime véritable que de faire désespérer ainsi de pauvres bêtes qui n’ont pas même le secours de leur langue pour défendre leur cause.
La Hache lui-même, un sauvage, le comprit. Il se tourna vers moi et me dit de Maillard avec mépris :
«— Olpié tiassindjiéré laguntté. Il ressemble vraiment au diable. »
J’eus beau protester, le Canadien ne se possédait plus, il voyait tout rouge, il eût été prêt à m'en faire autant pour peu que Jj'eusse insisté, le marpaut. Quelles brutes que les Blancs, grands dieux! lorsqu'ils s’abandonnent à une passion! Combien ne surpassent-ils pas en méchanceté les sauvages mêmes!
Vers le soir, nous atteignimes enfin le lac Simpson ou de la Traversée, après avoir rencontré 49 lacs ou étangs depuis le fort des Esquimaux. Ce lac mesure 28 kilomètres de longueur, c’est-à-dire dans le sens du courant qui le traverse, sur 54 à 90 de large. Son aspect est triste.
A la tombée de la nuit, nous découvrîmes sur la côte nord-ouest le camp des Vieux de la mer. Dès que les grelots de nos chiens purent être entendus, des fantômes noirs et enfumés surgirent des yourtes fumeuses,