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n'existait point de chemin battu, pas même d’ancien chemin ; d'autant que la contrée est déboisée, composée d’affreux rochers empilés sans ordre ni beauté, et que le peu de sapins que l’on y rencontre a été victime d'incendies récents. La seconde nuit venue, nous dûmes forcément bivouaquer au sommet d’une butte chauve, exposés à un vent glacé du sud-est; parce que ce cher Loup-céleste avait battu inutilement l’estrade, sans pouvoir se rendre compte du lieu où nous nous trouvions. ;
On peut bien penser que je n'étais pas de belle humeur, surtout lorsque je vis mon paresseux se contenter, au campement, de gratter un peu la neige et d'y parsemer quelques branches de sapin. Notre feu correspondait à ce bivouac sommaire. De ma vie je n'ai dormi dans un campement plus froid, plus triste et plus incommode. Oh! Yayinpélé ! Loup-céleste!
.Le Loup-céleste était un jeune Bâtard-Loucheux encore catéchumène. Il avait perdu sa mère en bas âge, et affectionnait beaucoup son père, le Montagnais, qui l'avait élevé ainsi que ses deux sœurs. Sa figure était douce et avenante, mais d’une placidité insignifiante et sans passions. Ses traits réguliers et agréables, étaient dénués d'expression. Un profil égyptien, un teint blanc jaunâtre, bien loin d’être niéblé par le soleil et le hâle.
Ce qui me plaisait dans ce demi-niais, ce qui excitait un peu mon hilarité, c’est qu’il affectait de copier les manières de feu M. Grollier, lequel était d’une politesse obséquieuse et toute de cérémonies. Les inclinations de tête, les courbettes réitérées, dont mon Loupcéleste accompagnait les bons offices qu’il me rendait, ne pouvaient me laisser sérieux. Je lui riais au nez amicalement en pensant à Calino; ce qu’il prenait très bien, en redoublant ses salam.
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naissait un peu le pays, et que nous nous trouvions sur la croupe allongée d'une montagne appelée la Loge des âmes, qui est la hauteur des terres comprises entre le fleuve Anderson etle grand lac Colville. Grimpés tous deux sur la plus haute butte, nous aperçumes tout au bas de la montagne une surface blanche et vaste, parsemée de taches noires. Y'ayinpélé poussa un cri de joie :
« — Le lac des Hameçons de l’Oie blanche! s’écriat-il. Je le reconnais très bien à ses îlots de rochers. »
Le soir, après avoir traversé ledit lac, nous atteignîmes le lac de la Cache puante, lorsque tout à coup, mon thermomètre, qui. vait marqué — 42° centigrades sous zéro, toute la jcirnée, remonta subitement à + 1° de chaleur.
Une brume épaisse qui venait de se répandre aurait dû me faire pronostiquer ce revirement subit de température. Il me procura une détente de nerfs si violente que je tombai en faiblesse et vis le moment où j'allais défaillir. Je ne pus continuer à marcher.
Une saute subite du vent du sud-est au nord-ouest avait amené cette chaleur insolite. De poudrante et gelée, la neige prit l'aspect collant et pâteux qu’on lui connaît en France. Les chiens, aussi surpris et éprouvés que nous, commencèrent à tirer la langue et à traîner la jambe.
Tout à coup, au moment où nous allions atteindre le lac, un troupeau de rennes traversa la brume comme un tourbillon, s’enfonçant dans le nord-est. Mes chiens s’élancèrent à leur poursuite et disparurent derrière les sapins. En vain j'essayai de les rattraper;
la chaleur m'’enlevait toutes forces, et, sans Yayinpélé, j'aurais perdu les fugitifs. Quoique moins ingambe que moi, le jeune Indien avait plus de jarrets et de poumons. Il vint à bout de les rejoindre au bout d’une heure d'absence.
De longues années passées dans l’extrême nord de l'Amérique m'ont amené à constater que le changement fortuit de température que je consigne ici, arrive une fois chaque hiver dans la vallée du Mackenzie et du grand lac des Ours, et toujours par un vent d'ouest ou de l’ouest-nord-ouest. Cela doit tenir aux courants d'air que détermine le barrage des Montagnes-Rocheuses, entre les bords ensoleillés du Pacifique et les hauts plateaux glacés de l'Est; l'air chaud tendant à monter.
On peut l’attribuer aussi à un ricochet de quelque mousson de la mer du Japon ou des côtes de Tartarie ; à moins qu’il n’y ait une mer libre et ouverte au pôle nord, ainsi que certains explorateurs arctiques l'ont avancé.
Nous campâmes au bord du lac de la Cache puante, et, le 31 novembre, atteignimes le Grand-Lac par la baie Ehtu-taratsini que ferme l’île longue et dénudée de la Baleine. Ile et rivages sont de granit. Ce grand bassin est formé de plusieurs vastes baies ou golfes, séparés par des étranglements. Chaque baie porte un nom différent.
Si le hasard eût dirigé nos pas à droite, nous serions allés coucher dans la loge même de la famille du Loup-céleste. Le destin voulut que nous prissions à gauche, ce qui nous mérita de marcher longtemps et de camper, à la nuit noire, sur un rivage nu et triste où nous nous couchâmes sans souper et presque sans feu. Nous n'avions plus rien à manger.
Ah! ilme souviendra de la fatigue que j'éprouvai et du froid acerbe que j'endurai dans ce triste bivouac avec Yayinpélé.
Le 1° décembre nous vit sur le lac Noir (1), autre sinus profond du Grand-Lac, en quête des Indiens que
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l'on nous avait assurés devoir habiter ces parages. Ils en avaient parlé pendant l'été ; mais un premier examen nous convainquit qu'aucune peuplade n’était campée en ces lieux désolés. J'avais faim, j'étais transi de froid ainsi que mes pauvres chiens; nous n’avions que quelques heures de crépuscule à disposer pour faire nos perquisitions, et cet imbécile de Loup-céleste nous avait entièrement dévoyés.
C'était comme dans les légendes peaux-de-lièvre ; ce jeune homme ne savait plus où retrouver son pays ni ses parents : — « Tédi nné ta enttéri? Ce pays comment est-il donc? Du khékkè-odédjion. Je n’y comprends plus rien. Du kkoala bayegta. Je ne l’ai point encore vu! »
On l'aurait dit tombé de la lune.
Nous errâmes. longuement sur le lac Noir, sondant du regard toutes les baies, interrogeant toutes les pointes, toutes les collines. De sentier, point; de piste humaine, aucune; de fumée, nul indice; de loge, étchédé (1), pas l'ombre; de bruit, pas même le souvenir. Rien!
Que faire? Vers quel point de l'horizon se diriger, avec nos ventres à l’espagnole et le guide pris du vertige de l’égarement? Il se traînait tantôt vers un point, tantôt vers un autre, sans but déterminé, sans aucun plan ni idée quelconque. Allions-nous être obligés de manger nos chiens et de rebrousser chemin ?
Je remarquai alors que Ned, mon chien conducteur, regardait à droite avec obstination et tendait de toute sa force à nous entraîner dans cette direction. Toutefois, on n’y distinguait absolument rien que des
(1) La loge ou tente, nonpali, en peau-de-lièvre, s'appelle
étchédé en bâtard-loucheux, et édjidé en dindjié d'Alaska, itchet en esquimau, kitché en dèné sarcis, étché en basque, ma-tchégin en cris, w'itch et watch en algonquin (au possessif).
rochers très hauts, empilés d’une façon grotesque ; des granits.
«— Empêche donc les chiens de gagner de ce côté, me cria Yayinpélé. Tu vois bien qu'ils sentent des rennes, »
Un moment après il s'arrêta, à bout de forces et de science.
« — La tête me tourne, me dit-il; je n’y vois plus rien.
«— Eh bien! lui répondis-je, agenouille-toi, nous allons prier notre bon ange. »
Nous récitâmes dévotement la prière à l'ange gardien, en peau-de-lièvre. Comme nous nous relevions, l’Indien me dit :
«— Ne vois-tu pas comme un bâton fiché dans la glace, là-bas, à droite, dans la direction où les chiens veulent nous entraîner ?
«— Je ne dis'ingue rien. Mais je suis fortement d'avis de nous en rapporter à ces animaux. Ils ont l'udorat subtil. Laissons-nous conduire par leur instinct. »
Ils partirent à la course et même si vite que, ne pouvant les suivre, je dus prendre place sur le tratneau. Nous arrivâmes ainsi près d’un bassin-à-rets à côté duquel un tranche-glace était planté. De ce point, nous aperçûmes un autre tranche-glace fiché encore plus loin, c’est-à-dire plus près du rivage, et où le Loup-céleste voulut aller. Mais Ned s'y opposa de nouveau avec entêtement. Le pauvre animal, qui
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s’il eût pressenti un danger pressant. Il regardait avec obstination un autre point de la côte vers lequel il humait l'air fortement.
«— Viens donc ici, criai-je au jeune homme, cet animal à plus d'esprit que toi et moi. Laissons-nous donc conduire par lui. » Il vint se ranger derrière le
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Débarrassés de sa personne obstruante, les chiens partireni comme un trait, s’acheminant sans hésitation vers le point fixe de la côte où nous continuions à ne rien voir. Ce ne fut qu'a bord du rivage seulement que Yayinpélé me fit remarquer une petite forme noire, perdue au sommet de l’amoncellement granitique qu’il nous fallai, escalader.
« — Kpunhi! s’écria-t-l, Kpunhi kowa ! Il y a une maison, une maison proprement dite! »
Peste soit de leurs maisons proprement dites ! On aurait dit tin pion de jeu d'échecs égaré sur une étagère. De près, cela devint une petite cahute de charbonniers montagnards, en rondins alignés, couverte de mousse et de branchages, le tout parfaitement enfumé.
Et pourtant je remerciai le ciel avec effusion, en pénétrant dans ceite bauge. C'était le chez-soi, c'était l’homme, c'était un bou feu, un bon souper peut-être. Bref, c'était le salut, dans cet épouvantable désert de rochers et de neige.
Dans la maison proprement dite, où j'arrivai le premier, grâce à mes chiens qui me traînaient, Je trouvai une femme de quarante à cinquante ans, méconnaissable sous un masque de crasse, de graisse, d'huile de poisson et de fumée ; plus cinq enfants, trois filles et deux garçons, tous semblables à des ramoneurs. On ne voyait de blanc sur leurs visages rondelets et tout Joyeux que leurs quenottes derongeurs, alignées comme des perles dans un écrin de velours rouge, etl eurs grandes mirettes étonnées et sans idées.
« — Qui donc êtes-vous, gens masqués ? » leur criaije en riant. Ils me répondirent avec un éclat de rire :
« — Néyollé bé déyazjékhé, la famille du Souffleur. »
Cependant Yayinpélé, que les chiens avaient laissé
en arrière et qui s’en venait essoufflé, se mit à voci-
férer de son accent guttural de Bâtard-Loucheux :
. « — Alla s'uwaklkwon, alors écoutez-moi, sé gottinèkhé, mes parents, écoutez la grande nouvelle que je vous apporte, tayégottinè kodeschoë khéoyintè, nos compatriotes sont tous morts, tous, tous. Les hommes meurent comme des maringouins par toute la terre. Seul je me suis sauvé du désastre avec le Priant que voici, pour vous en porter la nouvelle. Donté enkha lavillatta yayata ? Comment se fait-il que vous ronee encore vivants ? »
C'était comme dans les temps archaïques, où il se sauvait toujours quelqu'un des cataclysmes universels,
pour en transmettre la nouvelle aux générations futures.
On doit beaucoup rabattre de ces hyperboles propres aux Indiens, figures dont leur rhétorique fait un fréquent usage. La vieille femme de Néyollé et ses enfants firent entendre un petit « Ey / ey ! » d’étonnement douloureux; mais, tout entiers à la joie et au saisissement de notre arrivée impromptue, ils n’attachaient qu'une minime importance à la tirade du Loupcéleste.
« — Su éklani? me demanda la bonne femme un peu méfiante. Est ce vrai”?
«— Non, lui répondis-je. Il y a eu des morts, beaucoup trop, sans doute ; mais tout le monde n'est pas mort. »
On nous demanda alors si nous avions mangé.
Mais notre réponse, quoique négative, ne changea rien à la situation ; il n’y avait pas une bouchée à la loge; le vieux Souffleur, parti pour la chasse au renne de grand matin, n'était point encore de retour. On ne l’attendait qu’à la nuit tombante. Femme et enfants prenaient patience au coin du feu en fumant leur pipe. Les imiter était ce que nous avions de mieux à faire,
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