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nos pauvres membres fatigués étendus sur le froid sapin.
Le spécimen de la soi-disant maison à l’européenne que m'offrait ce carbet, n'accusait pas chez ses possesseurs la bosse de la constructivité. Quatre murailles, deux pignons et une toiture pointue à deux versants, le tout en rondins de bois verts, en mousse et en sapinage, comme dans une crèche de Noël. Voilà tout. De petits sapins empilés avec toutes leurs branches compénétrées, telles étaient les parois. Un trou dans le faîte pour laisser s’exhaler la fumée, voilà la cheminée. Un lambeau de pélisson devant l’étroite exiture laissée dans l’un des pignons, c'était la porte. Cela aurait semblé drôle ou pittoresque dans un jardin zoologique pour y loger des biques ou des kangourous. Comme habitation d'hommes civilisés, rien de plus misérable.
Après les premiers pourparlers et pour me faire honneur, la mère de famille et ses enfants se munirent de morceaux de poisson entregelé et s’en débarbouillèrent à qui mieux mieux ; c’est-à-dire le masque, de la naissance des cheveux au bout du menton et aux oreilles exclusivement ; les mains jusqu'aux poignets. Le reste demeura couvert de l’épaisse couche de cirage, encadrant d’un beau collier noir de blanches et gracieuses frimousses.
Leur type était joli à croquer, leurs traits réguliers, empreints de douceur et des grâces de la jeunesse ; grands yeux noirs, pétillants et limpides, n’annonçant aucun vice, ne dénotant aucune connaissance. Des yeux de renne ou de gazelle. Visage un peu pointu, mais potelé, percé d’une bouche en cœur, aux lèvres sanglantes, aux dents fines et acérées. En somme, de fort jclis sauvageons, et, qui plus est, tous mes enfants ; car, à l'exception de l’aiînée, Edzaré, jeune veuve encore infidèle, j'avais baptisé tous les autres le prin-
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temps d'auparavant. Je les reconnus débarbouillés. Pauvres et beaux enfants! Hélas! ils dorment tous de leur grand sommeil, aujourd’hui ; car, pas un seul n’atteignit vingt et un ans. Tous morts peu d'années après leur mariage, dans la fleur de l’âge et de la beauté, précédés dans la tombe par père et mère. Quel désastre | ae
Sur le soir, Néyollé arriva. C'était un vieux chaman circoncis, pas le moins cocasse ni le moins extravagant de ces Vieux de la mer. Petit de taille, grêle, madorne, fou: u, courbatu de vieilles et irrémédiables douleurs, les reins comme brisés, il accusait soixante ans et n’en avait pas quarante. Il était cependant alerte encore comme une mouche d'été, agile comme un faon de renne, et actif comme un jeune castor.
En dévisageant les traits émaciés et flétris, les joues creuses et les yeux engloutis de ce couple de nomades, il ne serait jamais venu à la pensée d’un Européen qu'ils fussent les auteurs d’une famille aussi vénuste que celle que j'avais sous les yeux; tant la souffrance quotidienne, la vie ardue et misérable que traînent ces déshérités de la terre effacent promptement les grâces et la beauté du jeune âge.
Néyollé tira d’une carnassière en filet plusieurs lièvres et gelinottes, des poissons frais et un quartier de venaison, le tout gelé et sonnant comme des galets.
Le pauvre vieux s'était à peine débarrassé de son fardeau que les jeunes voix, s’entre-croisant en feu de peloton, lui apprirent à brûle-pourpoint la mort de son frère cadet, Kha-nachyé, de ses deux sœurs et de quantité de neveux et de cousins.
Le malheureux demeurait seul au monde avec ses petits.
Accablé par cette affreuse nouvelle, que personne n'avait songé à lui ménager, je le vis tomber comme
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une masse sur sa pauvre couche de peaux. Il se prit la tête entre les mains comme pour l'empêcher de partir, et demeura dans cette position, immobile et silencieux. Tout à coup des larmes abondantes vinrent soulager cette douleur muette, alors Néyollé sanglota à fendre l’âme. Je ne pus m'empêcher de mêler mes pleurs aux siens.
Ni sa femme ni ses enfants n’avaient payé cet hommage d'affection et de regrets à leurs parents défunts.
Lorsque le paroxysme de sa douleur fut calmé, le vieillard fit entendre les réflexions de sa détresse. Dans son originalité indienne, les siennes furent plutôt de nature à me faire sourire qu’à exciter ma compassion. On sent que l'éducation du cœur est encore à faire ici comme celle de l'esprit. Ces grands enfants pleurent l’objet aimé sans savoir pourquoi, ou plutôt parce que leur intérêt propre en souffre. Les enfants de Néyollé auraient pleuré leurs parents morts s'ils leur eussent été nécessaires. Ayant encore père et mère et un nid, ils ne s’en préoccupaient point.
Tout autre, le chaman, auquel la mort ne laissait que la solitude et de fugitifs souvenirs.
« — Oh ! sé déjyékhé, Oh! mes parents, mes parents, s’écriait-il, c'était donc pour cela que j'étais depuis si longtemps privé de rêves. Comment se fait-il, me disais-je, que moi, homme si puissant, médecin si célèbre, voyant si parfait, je ne voie plus rien en songe? Ah! c'était donc vous, mon frère, mes sœurs, qui m'aviez ravi mes rêves! Esprits des miens, vous me cachiez la destinée! Et moi, insensé, qui en accusais le baptême de mes enfants !... »
A cette réflexion saugrenue, la femme et les enfants se regardèrent avec des signes d'intelligence.
«— C'était donc ça, tenez, semblaient-ils se dire d’une manière muette, c'était ça qui mettait obstacle à la
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double-vue du vieux père ; c'était ça et non pas notre baptême. »
Néyollé continua avec emphase et conviction :
« — Oh! que les Dènè sont bêtes! Dieu, qu'ils sont dénués de bon sens! Voilà des années que les Priants français nous pressent d’embrasser la parole du Très- Haut, du Fait-Terre, et ils regimbent toujours ou bien ils se parjurent. Ils ont la tête aussi dure que ces rochers, le cœur aussi léger que les rennes qui courent là-bas sur le lac. Maintenant comprendrontils l’avertissement? Maintenant changeront-ils leur méchante vie?
« Regarde mes mains, ma sœur (1); vois comme elles se dessèchent. Notre sang tarit dans nos veines; notre chair prend l'aspect et la consistance de l'écorce des vieux arbres. Nous mourons aussi promptement que des rats-musqués.
« Ah! si du moins, nous pouvions nous en aller dans cette terre d’en haut, où les esprits vivent avec le Créateur, cette terre céleste que les Priants nous promettent! Oh! mes parents, quand donc aurez-vous de l'esprit? »
Je passai deux jours chez Néyollé à me reposer et à faire reposer mes pauvres chiens de trait, que l'excès du froid dévorait. Le Vieux de la mer s’ingéniait à me faire plaisir. Il me servait jusqu’à dix ou douze repas par jour, dans l'impossibilité où il était de me manifester autrement son bon vouloir. Le sauvage a un estomac élastique, une sorte de gésier d'oiseau qui digère à la minute; et, dans le cours d’un voyage comme celui que je venais d'entreprendre, un Européen lui-même est insatiable. Il faut l'avoir expéri-
(1) Les Danites appellent leur femme sé tésé,ma sœur cadette ; et les femmes, leur mari s'unnagé, s'undié, mon frère aîné. Mais il arrive encore plus souvent qu’ils s'appellent les uns et les autres arè, ami. Seraient-ils Aryas ?
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menté pour le comprendre. Plus le froid est intense, plus l'estomac acquiert d'activité, l’activité d’une fournaise.
C'étaient donc tous les jours de grasses côtelettes de renne que l’on me servait, d'énormes têtes de truites saumonées, pêchées dans le lac Colville, du sang bouilli avec un peu de fiente de renne, plat de roi ; des andouilles, de la moelle de renne crue, mets des dieux ; du pémican à la graisse douce ; des nez-cassé, poisson exquis ; des lièvres, des faisans, des gelines des steppes.
Tout me fut présenté de la meilleure grâce du monde, sinon avec la meilleure sauce.
« — Si tu étais un bourgeois anglais, me disait mon hôte, nous te ferions payer toutes ces victuailles ; car elles nous coûtent bien des fatigues et des labeurs. Va, tu ne le sauras jamais. Mais tu es notre Père; tu as baptisé mes enfants et tu nous baptiseras bientôt, moi et ma vieille; pour toi notre cœur pense bien différemment ; il fond comme la graisse douce devant le feu. »
Il y avait du cœur dans cette nature de bonhomme éreiné, avachi, décadent. Il me fut bien dur de ne pouvoir reconnaître son hospitalité autrement que par des remerciements. Que n’avais-je apporté avec moi quel-
ques colifichets, quelques pieds de tabac ou un peu de thé, pour le récompenser!
Dans tous les pays du monde, les dettsede sont grands discoureurs. Ils aiment à conter les choses du passé. Chez les Danites ils sont babillards et farceurs. Ils aiment les conversations amicales et instructives, ils adorent les récits d'antan, et, s’ils ont confiance en quelque Blanc tant soit peu instruit, ils lui narreront les faits et gestes de leurs ancêtres, ils l’initieront aux coutumus et aux mœurs antiques de leur nation.
J'appris ainsi de Néyollé, en dépit d'un dialecte
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composé de dènè et de dindjié, illustré d'une foule de barbarismes et de solécismes ; en dépit de la prononciation la plus ridicule qui puisse déchirer une oreille musicale, que ses parents possédaient, avant la venue des Blancs, certaines notions théogoniques et autres; qu’ils nommaient, par exemple, Dieu Yunkfwin, l'Eloigné au zénith, autrement dit le Très- Haut (1); Ekka-dékhinhé, Celui qui a vogué à travers les lifficultés; Ta-ti-gossi, Celui qui a refait la terre.
Le malin esprit avait reçu d'eux les noms d’Ettsun, l'Esprit mauvais, la loutre; Ya-tpé-nonttay, Celui qui a traversé le ciel, volant. Cette dernière épithète se rapproche de l’enseignement judaïco-chrétien touchant la chute de Shaytan.
On parla aussi astronomie. Il n’y a pas de sujet qui les intéresse davantage. Leur intelligence ouverte saisit et retient. Néyollé me nomma toutes les constellations connues de son peuple : les deux Ourses ou Verges célestes ; Arcturus ou la Queue de la verge; Orion ou le Vieillard ; les Pléiades ou le Petit amas d'étoiles; Vénus ou le Pronostic de l’aube, quand elle est étoile du matin, l'Étoile de la grande femme, quand elle est étoile du soir; Syrius ou le Chien du soleil, Sa-linhé, même nom que chez les Anciens et les Hindous modernes.
Les Danites sont persuadés que la terre est un plateau disculaire qui repose sur les eaux ; le firmament, une cloche solide qui recouvre et emboîte ce plateau; le pôle, un pivot central qui soutient le disque terrestre comme le pédicule d’un tournesol. Ils l’appellent le Pied-du-ciel, Ya-kkè-tchiné. Il penche à l'Est. La fin du monde arrivera quand ce manche sera renversé. Cela a déjà eu lieu du temps de leur législa-
1) Ce mot est l'équivalent du Yu-hansin ou Nu-hansin, l'Esprit éloigné, des Tchippewayans. Voir : Autour du Grand Lac des Esclares.
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qui saiellages nn ou les; stoile le est linhé, g mo-
n plament, ateau ; rrestre lent le st, La ra renégisla-
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teur, l'Homme à la baguette, qui, par ce moyen, détruisit dans la mer tous leurs ennemis.
Les étoiles sont des feux mystérieux en connexion intime avec chaque mortel, s’allumant à leur naissance, chéant à leur trépas. Chaque homme a la sienne.
Ils nomment les mois Sa, astres, ou Sa men, durées astrales (1), les années pay, hiver, morsure. Ils comptent les jours par nuits, tpèwè, yéxé. Enfin leurs années commencent à la nouvelle lune de mars, c'est-àdire à l’équinoxe du printemps.
Ainsi se passait notre temps.
(1) Deux mots, dont l’un est sémite : sa, astre, soleil, lune; et l’autre grec: men, mois, durée. Comparez avec le sanscrit ma-sd, mois; le prima mah-sa, lune, mois; l’hébreu sam, samech, soleil,