‹ Quinze ans sous le cercle polaire [microforme]Chapitre 60 sur 81 · CHAPITRE X OU LE CARACTÈRE DANITE SE DESSINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE X OU LE CARACTÈRE DANITE SE DESSINE

Arrivée inattendue du père de Yayinpélé. — Une jeune amie des Français. — Dévouement de la jeune Indienne. -— Camp du Montagnais. — Nouveaux égarements. — Un steeplechase. — Le camp du Carcajou. — Réception peu em-

ressée, — Ennuis et déboires, — Une scène. — Départ pour onne-Espérance. — Météore. — Fraudes adroites de la Perdrix. — Ned meurt de froid. — Arrivée à Good-Hope,

Le samedi 2 décembre, nous fûmes réveillés par des craquements de raquettes sur la neige grésillante. L'instant d’après, un homme entre deux âges, emmitouflé dansunsayonen peau derenne, la figure masquée par le givre suspendu en concrétions à tous les poils de sa tête, entrait sans frapper ni saluer dans la cahute assoupie.

En voyant le Loup-céleste, l’Indien s’écria :

« — Sé déjyékhé! Par mes ancêtres! Ekhulla sé tchinzjé atti llon ! Ainsi c’est bien mon fils qui est ici! Marci ichô, grand merci! »

A la voix de son père, Yayinpélé n'avait fait qu’un bond au-devant de lui :

«a — Ekkwi déti héllé! En vérité je te le dis! mon père, si le Priant ne s’était offert pour me conduire vers toi, tu ne m’aurais par revu de sitôt. Peut-être même eussé-je passé tout l’hiver loin de toi. Je n'avais ni

LE tone

provisions, ni chiens, ni traîneau pour entreprendre un si long voyage. »

Le jeune homme disait vrai en réconnaissant le service que je venais de lui rendre. Il mentait, pour se relever aux yeux de son père, en faisant de ce service le but de mon voyage ; puisque je m'étais servi de Yayinpélé comme d’un guide pour visiter ses compatriotes que je pensais encore malades. Je n'aurais pas commis la soitise de rne mettre à la disposition de ce sauvageon pour lui faire retrouver son père. C’eût été de l’impertinence de sa part de parler ainsi s’il n’avait été aussi simple.

Son père était Yékkèriwinklavin, un des deux Dènè que le baptême avait guéris, au mois d'octobre précédent. Son nom signifiait : celui sur lequel on entend. Qu'est-ce qu'on y entendait ? Je n’en sais rien. J'aime à croire que cet [Indien n'était point un autre dieu Crépitus. Son nom n’était donc qu'une épithète de médecine, un nom vide de sens à force de vouloir être profond.

Son surnom était le Montagnais, ainsi que l’avaient baptisé anciennement les voyageurs canadiens.

Depuis l'été, le père et le fils s’ignoraient l’un et l’autre, également inquiets sur leur sort mutuel, Le Montagnais nous dit qu’il était campé au bord du lac des Caches alignées, qu'il en était parti la veille, avait campé seul non loin du lac Noir, bien déterminé à pousser jusqu’au fort Anderson, afin d’avoir des nouvelles de son fils.

. Il igrorait que Néyollé se trouvât si près de lui ; et, par le fait, c'était le premier homme qu’il eût rencontré de ce côté depuis six mois! Nous avons vu que Néyollé était dans le même cas. Le bon père était donc tout joyeux d’avoir retrouvé son garçon si près de lui. Il m'en témoigna sa reconnaissance,

« — Mais ce n’est pas tout, continua-t-il. Il faut aussi que tu penses à t'en retourner à Anderson ou à Bonne-

aussi | 4 onne-

Espérance. Malheureusement, personne ne consentira à te conduire si loin, pour s’en revenir ensuite seul au cœur de l’hiver. Nous ne voyageons jamais en cette saison-ci. Ÿ penses-tu? Ce que tu as fait pour mon lils, personne ne le fera pour toi. — Il admettait comme vérité le mensonge de Yayinpélé. — Mieux vaut que ;e t'en avertisse tout de suite. Quelque bons que nous soyons, nous Dènè, nous n'avons pas le cœur aussi tendre que les Béné-unllay (1), encore moins que les prêtres.

« Ne pense donc plus à t'en retourner à Anderson. C’est beaucoup trop loin. Aucun de nous trois ne peut t'y reconduire, et nous ne te laisserions pas repartir tout seul. Ce serait consentir à ton trépas. Il faut que tu t'en retournes d'ici au fort Bonne-Espérance. Mais quand? Mais comment ? C’est ce que je ne puis prévoir. Le chef le Carcajou et sa petite bande, que tu avais vue malade, au lac des Gelinottes, il y a deux mois, sont tout près de chez moi, sur le lac du Bois- Pourri. Ils y ont fait une chasse abondante. Ilsregorgent de provisions. Nous allons te conduire chez eux, et de là tu t’en retourneras chez toi quand la jeunesse sera disposée à t’y accompagner.

« — Enédji! Si cela se peut! Tayotoa kuntsélé bétoédatti Dènè ta! Notre père n’est pas peu malheureux parmi les Dènè, en vérité! murmura Marguerite Kha-’tla-tchô, la grosse Fesse-de-lièvre, seconde fille de Néyollé, une jeune beauté de 15 ans.

«Il n’y a pas un de nous qui souffrirait cela chez les Blancs.

« — Tuonipon ? Quien doute? lui répondit son aînée, Edzarè, l'Os-à-moelle, une forte fille de vingt printemps, veuve de Lépéllé, à l'œil farouche, à la parole énergique, à l'allure de virago. « Mais j'ai toujours en-

(1) Les Français.

tendu dire que les Français appartiennent à une autre île que la nôtre et qu’ils sont fils du diable ou de quelque chose d’approchant. Ils sont trop heureux que nous consentions à les accueillir, sans faire encore les exigeants.

« — Comme tu es dure pour ces hommes qui nous aiment tant! Moi j'aime bien lenr entendre dire que nous sommes de même race qu’eux, des gens si supérieurs |

« — Des hommes supérieurs? Les Français? A-t-on jamais vu! Des incimconcis. : 1: cadette; des étrangers aux yeux blancs, gris ou verts, des yeux de chathuant ou de fantôme; des inconnus aux cheveux rouges ou jaunes, à la peau de cadavre, à la voix grêle d'oisillons en détresse. (‘a, des hommes supérieurs? Des gens qui nous vendent des fusils et de la poudre et qui ne savent pas tuer un renne; qui crèvent de faim au milieu des caribous ; des gens qui se posent en maîtres du pays, et qui n’y peuvent faire quatre pas sans nous, qui s’égarent à côté de leurs maisons; des gens qui mourraient de faim si nous ne nous faisions leurs pourvoyeurs. ('a, des hommes supérieurs”? Allons donc! Comme tu méprises ta race, ma petite sœur.

« — En attendant, ils ont meilleur cœur que nous, et mon grand-père, le Montagnais, a bien raison de dire que nous ne les valons pas et que nul d’entre nous ne fera pour le prêtre ce qu'il fait pour nous.

«— Tinllézé, néni! tiens! Tu parles de ce que tu ignores. Si tu avais fréquenté les forts, comme moi da vivant de mon homme qui est malheureux (1), tu saurais si ces puants sont aussi bons que tu les crois; des coureurs de femmes, voilà tout.

« — Tu les appelles puants ? Enetti ! c'est que tu ne les aimes pas, repartit tristement Margucrite. Vouci

(1) Mort.

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tout près de nous notre Père qui est un Béné-unllay-wa, et je ne m'aperçois pas qu’il empoisonne.

«— Je ne parle pas des Priants. Eux sont bons, mais il n’y a qu'eux ; et d’ailleurs ce sont des Français proprement dits. Je parle de ces Métis, de ces Canadiens, qui vont de partout, qui ne craignent rien, qui furettent dans tous les coins pour nous piller nos provisions. Oui, ils puent, ils sentent la fouine, le putois, la bête-puante (1).

« — Su kpallonhi? As-tu bientôt fini? implora Khatlatchô.

« — J'irai jusqu’au bout, puisque j'y suis. Ces Blancs ont plus d'esprit que nos voyants, il est vrai; ils se rient de ceux-ci, ils les contrefont, et le ventre des sorciers tombe à terre en présence des Français ou des Anglais. A la vue de l’un d’entre eux, nos plus grands chefs prennent des airs d'enfant gâteux qui me révoltent. Un cuisinier de bourgeois est traité par nous comme un grand seigneur, un enfant blanc pourrait traverser tout notre pays en faisant le maître, et il serait obéi. Eh bien! je m'indigne de ce que nous laissions tout faire à ces crève-de-faim, à ces gens qui halent la mort après eux, Ewié-éttini.

« Cet automne encore, le bourgeois, qui avait besoin d’un chien, a demandé en ma présence un de ses chiens à la Résine, qui a dû le lui refuser, parce que cet animal lui était indispensable. Qu'a fait l'Anglais? I a fait saisir le chien parsesgens, a jeté un payement à la Résine, sans avoir égard à ses protestations ; puis ilest parti. Etait-ce juste ? Etait-ce équitable ?

« Si j'avais été ce chien, je me serais jeté sur le bourgeois, je l’aurais mordu et déchiré tant et si bien, que je l'aurais bien forcé à me relâcher. Mais nos chiens sont aussi bêtes que nous.

(1) Chinchilla,

« Et pourtant, ces mêmes Blancs, continua Edzarè, nos anciens les avaient surnommés « libertins incirconcis ». Moi je n’aime pas les incirconcis, à quelque nation qu’ils appartiennent. Avant toutes choses, il faut être de son pays et de sa race. »

Marguerite se mordit les lèvres et de:neura un instant silencieuse. Tout à coup, faisant une petite moue charmante, et se redressant d’un air résolu comme une poule qui s’étrille, elle releva sa tête gracieuse quoique mal peignée, regardant bien en face sa grande sœur :

« — Écoute bien ce que je tedis, lui dit-elle avec un aplomb risible, moi je n’aurai jamais d'autre hommechien (1), qu’un homme qui habitera sur un plancher et qui fera usage de chandelle... »

« — Edépaoti ! Est-elle ambiticuse! s’écria la grande sœur en donnant une poussée amicale à sa cadette. Et toutes deux firent entendre un iong et bruyant éclat de rire qui tira Néyollé de ses pénibles réflexions. Moi je disais mes heures ct j'étais sensé ne rien entendre, un sauvage étant incapable de faire deux actions à la fois, comme serait de lire tout en prêtant l'oreille aux discours de la compagnie.

« — Que disiez-vous, mes filles? proféra le Souffleur. Il y a longtemps que vous chuchotez. La viande n'est-elle pas encore cuite ?

« — Je disais, sé tpa, répondit l’aimable Fesse-delièvre, en me lançant un petit regard amical, je disais... que, si tu voulais me laisser partir avec notre Père, je l’acccmpagnerais au fort des Esquimaux, puisque le chemin est ouvert, et que de là je le suivrais à sa demeure où ta me reprendrais l'été prochain. Qu'en penses-tu, dis”?

«— Enetii on? répondit le Vieux de la mer, en se

(1) Dénélinhé, mari, époux, en peau-de-lièvre.

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