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tournant vers Le Montagnais. En vérité, mon ami, je ne reconnais plus nos enfants. Nos filles elles-mêmes ne rêvent qu’à courir le pays, à chercher des aventures. Ces longs voyages des Blancs tournent la tête à la jeunesse. La contagion se communique même aux femmes.
«€ — Sé tpa, yatpi kkè duhcha, insista la jeune fille, d'un air calin; mon père, laisse-moi accompagner le prêtre.
« — Est-ce que ce ne serait pas mal, par hasard? » murmura le Montagnais, en me consultané d’un regard affectueux. Il aurait été bien heureux de me tirer d’embarras de cette manière. À quoi sert une fille, aux yeux des Indiens ?
« — Ce serait un gros scandale, ma fille. Tais-toi donc, » dis-je en riant, à l’aimable enfant.
Si J'avais appuyé sa demande charitable et démuée de toute malice, son père me l'aurait certainement accordée pour que je pusse m'en retourner. Leur simplicité n’y aurait vu aucun mal. La remarque hésitante du Montagnais me prouva que cette démarche prêterait aux méchantes langues une occasion de s'exercer contre moi, et je m'abstins de toutes réflexions, résigné au sort que je m'étais fait par mon æ#èle imprévoyant,
Mais je conservai toujours à Marguerite un souvenir affectueux et reconnaissant pour son bon mouvement. La pauvrette n’épousa ni un Métis ni un Canadien. Plût à Dieu qu’elle l'eût fait. Le inari qu'on lui donna, en 1868, quelque doué qu'il fût de bons sentiments, l’aima avec une jalousie si extrême, qu'il fit périr la jeune femme sous le bâton. Elle mourut en 1875 des mauvais traitements qu’elle recevait de ce jeune Bâtard- Loucheux, qui ne faisait pas usage de chandelle.
Le Montagnais, Yayinpélé et moi, quittâmes la loge de Néyoilé sitôt après le déjeûner, pour nous en aller au campement de ces deux Indiens. J'avais traversé vingt-
deux lacs depuis Anderson. Nous en parcourûmes encore trois autres avant d'arriver chez le Montagnais; mais nous n’eûmes pas à camper en route.
Quelle description faire du lac des Caches alignées ? À cette époque de l’année tout se ressemble, dans les contrées arctiques. Le paysage n’a pas de physionomie, Il n'offre que deux couleurs : le blanc et le noir. Que deux dimensions : le haut et le bas. Les rochers sont des entassements de ouate, des balles de coton énormes. Les sapins, de grandes quenouilles garnies de laine; à moins qu’ils n’aient- été secoués par ie vent : alors ils montrent un feuillage noir et comme enfumé.
Un grand lac blanc, couvert d’ilots noirs, une tente conique poudrée de frimas, s’élevant solitaire et silencieuse sur la grève blanche ; tout autourla mort devenue vivante, sensible et tangible. Voilà le panorama que J'avais sous les yeux ; une campagne déserte, empreinte d'une insupérable tristesse.
Je couchai chez le Montagnais.
Cet homme fut reconnaissant. IL me prêta son fils pour me conduire au camp du Carcajou, où seulement je pouvais, disait-il, trouver des guides désireux de me conduire à Good-Hope. Lui n'avait que sa vieille mère et ses cinq enfants dont deux encore en bas âge. Les plus grands, après le Loup-céleste, étaient deux filles dont l’une était mariée depuis l'automne. Jolies poupées mais sottes, au regard vide, au visage indifférent et glacé.
Yayinpélé qui, lui-même, était loin d’être intelligent et, qui plus est, possédait une bonne dose de paresse et d’apathie, se vantait de connaître comme sa poche le chemin du lac du Bois-pourri où demeurait le Carcajou. De plus, son père et sa grand’mère l'avaient bien renseigné. Néanmoins, arrivés au bout des quinze milles que mesure le lac des Caches, le Loup-céleste manqua le portage, se fourvoya au milieu des dunes
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désolées où nous trouvâmes à peine de quoi faire du feu pour diner, et me déclara finalement — comme cidevant, — qu’il avait perdu sa route et ne savait où il était.
Oh! que le froid était sec et intense, dans ces gorges ! — 52° sous zéro, au moins. Je gelais en marchant; j'agitais les bras avec force sans pouvoir y rétablir la circulation; mes mains se roidissaient dans mes mouf- Îles, mes orteils étaientaussiinsensibles ques’ils eussent été de bois, et, par le fait, je me les gelai tous les deux. De ma vie je n'avais éprouvé un si grand froid. Et Yayinpélé m'agaçait par ses remarques nazillardes :
« — Khékkè-odédjion illé. Tédi nné du bodichion. Je ne reconnais pas ceci. Je ne remets nas cette terre. »
Des vallons, des granits, des étangs, de beaux sapins. Tout cela doit être pittoresque, en été, dans son indigence.Sur chaque petit lac, des troupeaux derennes se promenaient. Ils passaient à nos côtés comme des tourbillons ; puis, revenant sur leurs pas, ils s’'arrêtaient charmés par les glin-glin des clochettes à chien; ils nous suivaient timidement d’abord, avec familiarité ensuite, jusqu’à nous toucher du muffle.
« — Ils se moquent de nous, vois-tu? me criait le Loup-céleste. C’est toujours ainsi qu’ils font quand ils voient que l’homme est sans armes. Si nous avions un fusil, nous ne pourrions pas en voir la queue d’un seul. »
Ces rennes nous suivant, nos chiens ne pouvaient les sentir. Mais voilà que, pour mon malheur, un petit troupeau d’environ trente têtes sort du bois à notre droite, et débouque sur le lac à une portée de fusil en avant de mes chiens. Ceux-ci n’eurent pas plus tôt humé l'odeur des nobles bêtes, qu’ils poussèrent des hurlements de convoitise et s’élancèrent à leur poursuite avec acharnement. J'étais couché dans le tratneau. Je dis à Yayinpélé d'y monter aussitôt derrière
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moi, et nous fûmes enlevés comme deux fétus de paille par mes quatre coursiers chiens-ci iens. C’est dans ces cas-là que l’on peut réellement juger de la force tractive peu commune, de l’espèce canine.
Nous avions déjà atteint l'extrémité du lac, — celui de la Chevelure, — que les rennes étaient encore debout, mais épars à droite et à gauche, immobiles par groupes de trois à quatre, observant d’un œil curieux et étonné les bêtes inconnues qui les avaient pourchassés.
Mes chiens s'arrêtèrent en même temps que les gentils ruminants, gueule ouverte, langue tirée, haletants, l'œil en feu, poussant des cris rauques d’impatience et de désirs inassouvis. Ils regardaient à droite, regardaient à gauche, incertains, hésitants comme un âne entre deux bottes de foin : « Irons nous ici? nous sauverons-nous par là? »
Les rennes niais se rapprochent peu à peu de leurs ennemis, au petit pas, comme en tapinois, tendant le col d’un air stupide, ouvrant plus grands encore leurs beaux yeux de gazelle.
La chasse allait recommencer, imminente. Je la prévins. Je renversai le traîneau, terrassai les chiens, me couchai sur celui de devant, Ned, le maintenant sous moi jusqu’à ce que tout le troupeau, effarouché par nos cris et les hurlements des chiens, eût enfin disparu.
Nous devions atteindre le camp du Carcajou le jour même de notre départ de chez le Montagnais. Le lendemain soir nous ne l’avions pas encore rencontré. Le Loup-céleste promenait sa bêtise de lac en lac, de colline en colline, sur les croupes granitiques de.la montagne des Rennes, Bedzi-tchô ajyué. Nous n’étions plus chez les Bâtards-Loucheux, mais chez les Kha-tchô-gottinè du grand lac des Ours.
Le jeune homme était déconcerté de sa propre stupidité :
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«— Enédjil Enédji! exclamait-il sans cesse. Je ne reconnais plus ce pays, moi. Je n'ai jamais vu de tels sapins, de telles collines. Est-ce que je sais où nous nous trouvons”? »
Il y avait de quoi s'impatienter. Je bouillais intérieurement, rongeant mon frein en silence. Mais, en attendant, je gelais debout.
« — Voyons, finis-je par lui dire, il va falloir prier de nouveau nos bons anges, sans quoi tu ne t'en tireras jamais. Et nous récitâmes l’Angele Dei avec ferveur. Tout à coup Yayinpélé s’interrompt pour crier :
« — Yétolé ! une balise ! c'est le chemin. » Et il me montre du doigt un petit rameau de sapin fiché dans la neige d’un petit lac, à quelques 400 pieds au-dessous de nous.
Nous nous y laissâmes couler, précipitant chiens, traîneau et bagage pêle-mêle du haut en bas de la roide colline aux déclivités capitonnées de neige.
À l’aide de nos pieds et d’un bâton, nous découvrimes un ancien sentier de chasse enfoui sous plusieurs pieds de neige. Le suivre était plus facile à dire et à écrire qu’à faire. Cependant nous y parvinmes. Bientôt il se montra battu. C’était en pays découvert. De chaque côté, dans les arbres, étaient des lièvres suspendus aux brimballes des lacets, congelés, tordus en poses bizarres. Leur trépas remontait à plusieurs jours. Personne ne visitait donc ces collets.
« — Il faut que mes parents soient très riches en viande de renne, me dit le Loup-céleste, ou bien qu'ils soient tous morts ; puisque personne n’est venu par ici depuis longtemps. »
Je tremblais que la seconde alternative ne fût la vraie, C'était la première qui l'était. Nous débouquâmes sur un grand bassin naturel.
« — Connais-tu enfin ce lac ? dis-je au jeune homme.
« — Point du tout, répondit-il. Je ne me rappelle pas y être jamais venu.
« — C’est à n’y rien comprendre. D'où sors-tu donc, et où mets-tu les yeux quand tu traverses un pays ? Tiens, vois ce panache de fumée qui monte de la forêt, tout là-bas, au sommet de ces collines. Cela ne te dit-il rien ?
« — Tu as raison. Nous sommes sur le lac du Boispourri, et cela est le camp du Carcajou. Je t'avoue que j'étais tout désorienté. Ma pensée était loin, bien loin d'ici. »
Je me convainquis une fois de plus, dans ce voyage, que la perspicacité du sauvage est loin d’être ce que l'on pense. Combien les Métis ne leur sont-ils pas supérieurs |
A la nuit, nous atteignimes le camp, qui ne se composait que de trois yourtes. Huit jours de déboires et d'épreuves m'y attendaient. Yayinpélé s'en retourna chez son père dès le lendemain matin.
Ces yourtes de peaux étaient semi-sphériques comme celles des Dindjié, avec le poil en dedans, un signe infaillible que je me trouvais encore chez des Bâtards- Loucheux ou Nné-lla-gottinè. Ils étaient ici sur la limite la plus méridionale de leur territoire de :hasce,
Il n'y avait pas plus d° quarante persons dans le camp.
Je l'avais visité au mois d'octobre, sur ie ic Rorey, alors que la contagion et la mort y régnaient magistralement. Néanmoins je fus reçu avec une froideur, un dépiaisir manifestes. On sortit bien pour me donner la main, mais sans joie, sans cris ni enthousiasme. Aussitôt après, chacun rentra chez soi pendant
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qu'un vieux, nommé la Tête-tombée, murmurait entre ses dents :
a— Notre père s'est égaré, sans doute. Eh! que vient-il faire ici? Ne sommes-nous pas tous baptisés ? Quelqu'un de nous est-il encore malade? Mais que vient-il donc faire ?
« — A-t-il de l'esprit pour voyager ainsi seul, au milieu de l'hiver, ajoutait le Petit-Cygne. Et voyez comme les branches ont inis son surtout en ordre. Autant d’accrocs que d'étoiles au firmament, Il a trop chaud, j'imagine, il veut se donner de Pair.
« — Qui de nous consentira jamais à le ramener chez lui, par le froid qu'il fait, maintenant que le soleil est rentré sous terre ? » concluait la Résine.
Plusieurs autres réflexions aussi peu aimables furent échangées. Cependant, ces Indiens avaient été l'objet de ma sollicitude et de mon dévouement peu de jours auparavant. Mais ils étaient aigris par la mort de beaucoup d’entre eux. Yayinpélé venait d'y mettre le comble en leur racontant les nouvelles du fort Anderson et du lac Simpson.
Toutefois, la principale cause de ce déplaisir, je l’'appris bientôt. Le Carcajou était en défaveur au fort Bonne-Espérance. Malades tout l'automne, lui et les siens, quand il se présenta à son bourgeois les mains vides il en fut repoussé avec mépris. Le commis le laissa repartir sans munitions de chasse ni tabac. Bien plus, il l’avait destitué de sa place de chef; parce qu’il avait vécu jusque-là séparé de sa légitime et en concubinage avec une guenipe comme il y en a de partout.
Je n'aurais jamais pensé toutefois que cet officier, un catholique pratiquant et un vrai patriarche, se montrât si dur envers un sauvage, eût-il les torts du Carcajou. Ce malheureux avait dû, par conséquent, vivre de la chasse aux lacets. Il en avait d’abord tendu aux lièvres et aux ptarmigans. Quand le renne arriva,
mc Miel “e. Re 7 : PRE MAERTEENE <
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