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foisonnant, il en tendit aux rennes. Il en prit de telles quantités que les lacets à lièvre furent négligés. L’abondance régna dans le camp du Carcajou. Mais qu'eût-il fait si le renne avait fait défaut? Il est à croire que plus d’un de ses gens en serait mort de faim.
Ces Indiens étaient donc furieux contre leur bourgeois, et j'éprouvais le contre-coup de leur colère, par choc en retour.
Cependant je n’en tins nul compte. Seul, entièrement à leur merci, ayant d’eux le besoin le plus urgent, je dissimulai les avanies, ne relevant pas les pointes mordantes. Je dételai mes chiens qui se mouraient de froid, pris mes couvertures et allai m'installer
‘chez le chef.
Aussitôt, je lus sur son visage que je lui étais à charge et qu'il se serait volontiers passé de l’honneur que je lui faisais. Mais je demeurai dans la réserve et acceptai le maigre repas qu’il m'offrit : un morceau de viande froide et un os à moelle cru.
On appelle de ce nom les tibias des jambes de devant du renne. Ce sont les seuls os de cet animal dont la moelle ait la propriété d’être douce et fondante, au point de ne laisser sur la langue ou contre le palais aucune graisse adhérente.
Les tibias des autres animaux comestibles ne possèdent pas cette propriété. Ces moelles de renne se mangent toujours crues, et j'avoue qu’elles sont exquises, surtout entregelées. On dirait des bonbons fonaants.
Excommunié par M. Grollier à cause de son divorce et de son concubinage public, destitué par M. Gaudet pour les mêmes raisons, le Carczjou s'était amendé et avait repris depuis peu sa femme légitime qu'il n’aimait plus. Mais il conservait contre le prêtre et le commis une rancune qu'il ne cherchait pas à déguiser. Il avait acquis la réputation d’un homme brutal et
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chagrin. Cependant l’excommunication ne l'avait point
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Je n'ai jamais vu un seul sauvage changer de conduite à la suite d’une excommunication. Ces mesures violentes, qui ont cours au Canada en plein xix° siècle comme elles étaient en usage en Europe au moyen âge, n’ont pas d'autre effet naturel que d’aigrir les caractères, engendrer l’obstination et fomenter la haine. Faites appel aux sentiments d’un coupable, il se soumettra. Essayez de le briser, il regimbera et vous rendra haine pour haine.
« — Mon cœur n’est pas bon, me dit le Carcajou. Je suis mauvais. L'ignorais-tu ? Cependant rien d’étonnant en cela : Quand le prêtre est méchant, ses enfants ne sauraient être meilleurs que lui. Or, le Petit-Priant (feu M. Grollier) était méchant. Il se mettait en colère contre moi, il me menaçait de l'enfer, il me chassait de l’église. Cela est un grand péché ; comment puis-je être bon après cela ? »
Il ignorait, le malheureux, que, au point de vue de la doctrine, il est des cas où la colère est légitime, bien que, pratiquement parlant, elle serve à peu de chose; que l’on peut se fâcher sans commettre de faute, dans les cas où l'indifférence serait un compromis avec le mal; car il est écrit: « Irascimini et nolite peccare. »
Jelui exposai cettethéorie ;ilne voulut point l’admettre parce qu’il ne la comprit point. Il se montra même peu touché de l'intérêt que je portais à son petit peuple et des démarches fatigantes que j'avais faites en sa faveur.
Son langage, qu’il voulait rendre respectueux, respirait l'ironie et l’aigreur :
« — Tu venais ici chercher un guide, me dit:il, pour se tirer d'embarras *t en colorant son ingratitude de ce prétexte. Tu ne venais pas exprès pour nous. De guide, je pourrais difficilement t'en procurer. De par