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Toutes les avanies que Saint-Pol m'avait faites s’expliquèrent alors tant soit peu. Il se voyait obligé de se trahir devant moi pour être semblable à lui-même devant cette maritorne. Mais, sans me croire obligé de lui faire la cour, j'affectai de la traiter comme sa légitime afin de sauver ma dignité tout en leur épargnant la honte d’urs fausse position.
L'imbécile n’eut ni assez d'esprit pour le comprendre ni assez d’aplomb pour jouer au mari. Peut-être était-ce parce que sa Galatée n'était ni assez jeune ni assez belle pour qu’il en tirât vanité; car elle paraissait plus âgée que lui de dix ans. Aussitot, il déchargea sur moi et mes gens toute sa mauvaise humeur :
« — La barge est trop chargée, God dam ! s'écriat-il en tirant sur son impériale comme pour l’arracher. Esdiniyé djan dindjié chlan (1). A l’eau le cafard, l’espion, le Yankee, qui est venu ici de contrebande par le chemin de traverse. Voilà deux nuits que je. garde cet homme pour empêcher qu'on le jette à l’eau. A cette heure c’est fini. Tout à l'heure il sera chez le diable. Hourra ! boys / lui et ses deux chiens, marche dehors! Ah! il prie, le petit vieux (2), il a peur. Oui, prie fort, car c’est la dernière heure de ta vie. »
Je récitais, en effet, mes petites heures. Mais cette tirade méchante était d’une outrecuidance telle, que je ne pus la supporter sans émoi. Ma patience était à bout. Elle m'échappa.
« — Monsieur, lui dis-je, avec une colère concentrée qu'il dut lire dans mes yeux, votre conduite est indigne. Elle n'est pas d’un gentilhomme tels que le sont vos collègues de la Compagnie d'Hudson. Je ne vois que trop que je vous suis à charge. Que n’avez-vous eu le courage de me le dire, au fort Lapierre? Pour-
(1) Il est inutile qu’il y ait tant de monde ici (jar gon:. (2) J'avais alors 32 ans. :
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quoi m'avoir empêché d'acheter un canot, à la rivière du Courrier? Pouvez-vous m'expliquer les contradictions de votre conduite? Mais qu’à cela ne tienne, je n'ai nulle envie de vous embarrasser plus longtemps. Il ne manque pas de radeaux ici. J'y trouverai bien une place, moi et mes gens. Les Dindjié ne sont pas hommes à commettre le meurtre d’un innocent. »
En même temps je kélai le radeau le plus rapproché.
Méphistophélès se confondit alors en plates excuses. Il s'opposa à ce que je auittasse la barque, à ce que le radeau hélé s’approchât. Il me proposa seulement d'y déposer mes deux serviteurs. Je compris la tactique de ce renard. Je n’y voulus point consentir. Eux d’ailleurs ne voulaient point se séparer de. moi. Ils couraient le même danger et comprenaient que de notre union dépendait notre commune sécurité.
Le marpaut n'insista point et nous laissa tranquilles.
Cependant le courant véloce nous avait transportés dans le sein même des monts Tdha-icha. Leur chaîne, qui coupe obliquement l'Alaska du nord-est au sudouest, est traversée elle-même par la Porc-épic qui s’y est forcé un passage étrôit, ou plutôt qui l’a découvert à force de lécher le pied-des montagnes.
C’est une fissure gigantesque comme celles du Yellowstone, de l’Arkansas et du Colorado, formée par les agents volcaniques, et qui a entr’ouvert la montagne de part en part avec les zigzags d’une lézarde. Deux mornes obliques d’un quartz laiteux, veiné de rose, commandent l'entrée de ce sombre et étroit couloir de trente lieues de long. Penchés en avant et jumeaux, on dirait les antennes de quelque ver forfantesque.
A gauche, des gneiss également roses redressent leurs couches moirées,qu’ornent de maigres sapins de maskeg.
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Dans ce vestibule, la Tsé-ondjig se précipite et roule ses flots avec une v'olence telle qu'ils se creusent en entonnoir, chevauchent les uns sur les autres, s’élèvent ensuite comme une chaudière en ébullition et s’élancent dans les airs en jets impétueux. De petits Maëlstrom en réduction, ces tourbillons. La rapidité de ce cours d’eau est cependant moindre que celle du grand Rapide de la rivière des Ours; mais ce n'est que grâce à son extrême sinuosité. Entrés dans le cañon à 7 heures du matin, nous n’en sortimes qu’à 3 heures de l'après-midi, le 30 juin.
D'abord les rochers sont médiocrement élevés, cent cinquante pieds au plus. Au gneiss succède du gypse ; à ce calcaire,des marnes bleues etirisées; puis des talus de cendres blanches, de pouzzolane grise et d’un terrain soufré dont les exhalaisons vous saisissent à la gorge. Les entrailles de la terre sont à nu, déchirées. La plaie béante saigne. Ses lèvres se redressent de côté et d'autre, déchiquetées. Sur le rivage, au lieu de cailloux ou de galets, des scories et des pierres ponces. Le feu a passé par là. Nous en contemplons les grandioses effets ainsi que les derniers vestiges : des fumerolles ou boucanes semblables à celles du fort Norman.
Nous descendons encore et les rochers s'élèvent davantage. Le lit de la Porc-‘pic n’est plus qu'un boyau étroit et tortueux où ‘les eaux noires râlent, s'étranglent, s’engouffrent avec une impuissante colère, dans un couloir obscur, noir comme l’'Erèbe. Le cañon semble fermé, la rivière devoir s’engloutir dans un abîme sans fond. Autour de nous se montrent des gneiss moirés, ondulés, vermiculés, mais tous
refroidissement d’une matière incandescente, ont été
manque comme une tranche à la verte écorce du melon. La rivière fait un brusque sinus à gauche et s’y enfile subitement. Alors le décor change : paysage absolument invraisemblable à force de bizarreries et de tons criards, napolitains. On dirait le tablier d'une brune fille d’Ischia : du blanc sur du cinnabre, du jaune soufre sur de l’outremer, du rouge saturne sur du vert pâle, et la couleur de chair de je ne sais quelle terre de pipe brochant sur le tout. C’est une salade italienne au lieu du plat d'épinards que présentent certains paysages.
Mais tout cela est découpé en clochetons, déchiqueté en festons, élancé en spires, en minarets, érigé en statues fantastiques. Cela se dispose par gradins et rangées comme au théâtre. L’œil stupéfait, contemplant à chaque détour des formes et des couleurs nouvelles, se demande s’il n’est pas transporté dans le pays des féeries.
Quelle .belle mine pour un géologue ! Quel beau champ pour un pay sagiste | ! Mais non, je me trompe ! Le géologue:crierait à l’absurde; cela dérouterait toutes ses théories. Le peintre ne pourrait reproduire ces tons si chauds. Personne ne les admettrait, Il ne serait pas cru et on le traiterait de mâchoire.
Après avoir fatigué mes regards dans la contemplation de ces convulsions terrestres, je.repris mon bréviaire. Saint-Pol dormait sur le pont à côté de la dame de ses pensées. Une heure après, le Tchippeway Pelly, se croyant maître de la situation, et voulant sans doute me fournir la seconde édition du mauvais jeu auquel s'était livré son chef, le matin même, s'écria dans cet affreux jargon du Youkon (1) que nous connaissons déjà :
(1) Le jargon loucheux, qui a cours dans le Youkon comme chez les Dindjié de Peel-River, se compose de lambeaux de français, d'anglais, de tchippewayan, d’esclave, de dindjié
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