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CHAPITRE XIII

LA NAKOTCHRÔ-TTSIG ET LES KUCHA-KUTTCHIN

Le fort Plenty-room. Obstacles imprévus. — Peuplades dindjié. Le grand chef Sa-viah. — L'Alaska, — Le fleuve Youkon.— Poisson-chandelle, — Population dindjié. — Meeting religieux et harangues indiennes. — Une femme courageuse. — Encore l'énergumène Pelly. — Echec et pat. — Munificence des Compagnies américaines à mon égard. — Bertrand et Raton. — Retour au fort Bonne-Espérance.

There is plenty room at fort Youkon, m'avait dit le Métis écossais Saint-Pol, à Lapierre’s House. Nous y avons beaucoup de place, le fort regorge de provisions, et le rivage est bondé de têtes.

Je ne pouvais me douter alors que ces trois propositions étaient prises dans un sens mystérieux et hyperbolique. Il y avait là beaucoup de place, plenty room, effectivement, et cette place n’était pas obstruée par la moindre maisonnette. Appelons donc l'emplacement de ce prétendu fort Plenty room, puisqu'il n’y avait pas autre chose. Ses provisions consistaient en mousses et en lichens. Quant aux têtes, il n’en manquait pas, non plus, sur l’esplanade, mais c’étaient des têtes-defemme.

Sur le rivage, élevé de 25 à 30 pieds au-dessus de l’étiage de la T'sé-ondjig qui, en ce lieu, mesure un bon mille, se pressait une foule de quatre personnes à la

tête desquelles se trouvait un jeune homme de mon âge ou guère moins, M. M..., principal commis C2 l’exfort Youkon. Il me reçut avec beaucoup de courtoisie, se rappela m'avoir vu, à son arrivée dans le nord, en 1863, me donna une cordiale poignée de main, et m’entraîna vers sa tente comme une vi“ille connaissance.

Je lui exposai en quatre mots l’objet de ma visite à Youkon : explorer l'Alaska afin de m’assurer des ressources que cette contrée neuve pourrait offrir à l’établissement de missions catholiques, sonder les dispositions religieuses des Indiens et celles des chefs de poste américains; dans ce but, acheter un canot et des provisions, et descendre avec mes deux jeunes gens jusqu’à la mer de Béring, en visitant tous les ivris américains.

M. M... ne s’empressa point de me répondre. Il me fixa dans les yeux comme pour s’assurer de ma véracité et de la nature de mes dispositions à son égard, Il se voyait dans une position beaucoup trop modeste pour ne pas se croire méprisé. Habitué à nouer et à démêler des intrigues commerciales, ce marchand fourreur voyait déjà en moi un concurrent ou tout au moins un espion qui surprendrait plus d’un de ses secrets, si je me rapprochais des Américains du fort Youkon proprement dit.

Je crois cependant que la franchise de ma déclaration et la simplicité de ma démarche le rassurèrent à demi; car, après m'avoir bien étudié et scruté du regard, il me répondit avec lenteur et réticence :

« — Je ne sais que vous dire. Nous sommes à court de provisions, nous manquons nous-mêmes de canots, et je ne saurais trop vous dissuader de descendre chez les Yankees, qui sont de fieffés brigands. Vous en seriez certainement maltraité. D'ailleurs, ajouta-t-il, en ce moment vous ne trouveriez personne au fort

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LE YOUKON ; 301

Youkon ; les traitants américains sont descendus à la redoute Mikaëlowski, dans la baie Norton, avec le pyroscaphe du capitaine Redmonds, et ils ne remonteront plus qu’au mois d'août. Vous rendre chez eux, c’est donc renoncer à l'espoir de revoir le Mackenzie cette année; c’est vous condamner à hiverner dans l'Alaska, Sans savoir si les Yankees vous donneront des secours et vous assigneront une demeure. Veuillez y réfléchir.

« Cependant, si vous tenez absolument à descendre chez les Américains, je vous prie de vouloir bien m’attendre ici jusqu’à la fin de juillet. Je dois m'y rendre moi-même avec une barque et vous profiteriez de l’occasion. Je vous garantis le passage pour vous et vos gens. »

Je déclinai absolument cette dernière proposition, sans lui en avouer le motif, par politesse. J’en avais assez des menées de Méphistophélès sans désirer faire l'expérience de son compagnon. Je voulais avoir mes coudées franches et jouir de ma liberté. Je répondis donc à ce gentleman que je leur avais donné assez de troubles pour ne pas souhaiter de demeurer aussi longtemps à leur charge; que je le priais seulement de me procurer un canot à mes frais, sitôt que les Indiens seraient arrivés, et que je descendrais alors à Youkon ou plus bas, avec mes serviteurs, sans perdre à Plenty room un temps précieux.

Il parut aquiescer à mon désir, pourvu, me dit-il, que les Indiens consentissent à lui vendre un canot. Je ne comptais pas sur l'opposition sourde et systématique que cet officier et son collègue devaient me faire, pour entraver mon progrès ultérieur. Je ne m'apercevais que trop que je n'étais plus dans le Mackenzie et parmi des amis.

Après les Rhâne Kuttchin arrivèrent les gens du Large, c’est-à-dire de l’intérieur des forêts, Toëè-ttchié

dhidié (1). On les appelle auss: gens des Marmottes, Neytisè Kuttchin, selon la bizarre habitude danite de dés gner toujours une chose par une demi-douzaine de noms. Il en est ainsi d’une et chacune des moindres peuplades. Bien simple qui s’imaginerait, à voir ces longués nomenclatures, qu’il s’agit d'une grande population.

Avec les gens du Large se trouvaient quelques Géants, Kuchà kuttchin (2); mais la plupart étaient demeurés avec les Américaius. En tout, l’arrivage, au grand complet, n’excédait pes 70 personnes, {l y avait peu de femmes et d'enfants parmi eux.

Ces Dindjié se montrèrent non seulement réservés envers les commis anglais, mais encore maussades, malveillants. À leurs allures, il devenait évident qu'on les avait attirés à Plenty room malgré eux, en les alléchant par des promesses que l’on ne pouvait réaliser. On sentait l'influence de la concurrence américaine. De fait, j'appris que la veille même, la barque qui avait amené était r°vartie pour aller presser ces sylvicoles de se rendre cnez les Anglais, au lieu d'aller porter leurs fourrures chez les Américains.

Comme toutes les gens dont on a besoin et après lesquels on court, les Dindjié se montrèrent fiers, dé daigneux, méprisants. Sans prendre la peine de donner la main aux commis, ni même de se cabaner sur l’es-

(1) Liétéralement : Ceuæ qui demeurent loin de l'eau, Richardson a commis un contresens en traduisant ce nom par : Gens assis dans l’eau.

(2) Lätt. : Géantes gens, Le mot Kuttchin, que le Jecteur remarque si souvent dans ces pages, et qui fut pris à tort par sir John Richardson pour le nom vrai des Dindjié, signifie : gens, habitants, peuple, aussi bien que parents, compatriotes, C'est la troisième personne du verbe habiter, hanter, dont les trois temps, à la première personne, sont kwittchin, kwittchén et Rkutpeyttchia, Voyez mon grard dictionnaire Dènè-Dindjié, page 907. (Paris, 1876, Ernest Leroux, ?8, rue Bonaparte.)

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planade, ils demeurèrent à côté de leurs canots d'écorce qu'ils tirèrent sur le rivage, boudant, tenant leurs regards fichés en terre comme s'ils étaient dans le plus grand deuil ou dans les dispositions les plus perverses.

Du côté des bourgeois, au contraire, on se multipliait, pour plaire aux Lovcheux ; on se cassait le cou pou” courir à leur rencontre; on descendait jusqu’au bord du fleuve, on passait dans les rangs pour donner ia main à ces barbares qui ne voulaient plus de leurs anciens maîtres, depuis que d’autres leur payaient & pelus (1) une martre que la Compagnie d'Hudson avait jusque-là tarifée un demi-pelu (2). Quel réveil !

J'étais presque indigné de tant d’humiliations et de bassesse. Mais je me rappelai la conduite de Méphistophélès à mon égard, et j'admirai le doigt de Dieu.

Tous ces Indiens avaient les mains pleines des présents des Yankees, Non seulement les Américains leur troquaient leurs fourrures contre des vêtements, des étoffes, du tabac, ainsi que le fait la Compagnie d'Hudson; mais ils fournissaient aux sauvages des denrées coloniales : sucre, café, cacao, poivre, chocolat, thé ; de la farine, du riz, du biscuit de mer, du jambon fumé ou sucré, du porc salé ou fumé, des conserves, enfin une foule de choses que la Compagnie d'Hudson ne saurait procurer même à ses employés européens ou canadiens.

Voilà surtout ce qui faisait enrager mes hôtes. Toute concurrence devenait impossible aux Anglais dans des comditions commerciales aussi désavantageuses pour

‘eux,

Fait significatif et qui n’était pas à la louange des commis de Plenty room ni de leurs serviteurs : à l’ex-

(1) 10 francs, (2) 1 fr. 25.

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ception d’un Loucheux de la rivière Plumée et du grand chef Su-viah ou le Rayon-de-Soleil, pas un seul des Indiens de l’ouest n'avait amené de femme ni de fille avec lui.

Je connaissais déjà Sa-viah par le portrait qu’en avait tiré, vingt ans auparavant, un artiste écossais,

Sa-viah, le Rayon-de-Soleil, chef des Dindjié Kuchä-Kuttchin, (Youkon.)

alors chef-facteur du fort Youkon, M. H. H, Murray, dont j'avais eu l'honneur d’être l'hôte à Georgestown, sur la Rivière-Rouge. Cet Indien passait alors pour le plus bel homme et le plus beau type d’entre les Gens géants. Hélas! quantum mutatus ab illo ! Je vis un vieux de mauvaise mine, aux regards sournois et farouches, à la face plissée, chiffonnée, qu’accompagnaient trois de ses femmes; car le :nini$tre M..., qui

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s’attribua la gloire d’avoir converti et baptisé ce chef, lui laissa ses cinq femmes.

Dès que les trois mégères aperçurent ma soutané sur la falaise, elles me menacèrent de leurs longs couteaux à antennes, bien qu’elles ne m'’eussent jamais vu; tandis que l’ex-Gaston Phébus de l’Alaska, Sa-viah, me montrait le poing en proférant des menaces.

Quel beau spécimen de charité protestante, ès lieux où cette religion règne en maîtresse souveraine.

Personne n’ignore plus maintenant que l’on donne, de nos jours, quoique improprement, le nom d’Alaska aux. anciennés possessions russes d'Amérique, qui s’étendaient du 141° de longitude ouest de Greenwich à la mer de Béring, de l’est à l’ouest; et de la Colombie britannique à l'Océan glacial arctique, du sud au nord.

Cette immense contrée ressemble au district pelletier du Mackenzie. Elle est couverte de forêts de résineux, de steppes de lichen (maskegs) et de marais. Les monts volcaniques Castor et Tdha-tcha la coupent en diagonales parallèles, reliant la chaîne Romanzoff aux îles montagneuses et volcaniques des Aléoutiennes, cette chaîne des Rocheuses qui traverse l'Océan pour joindre l'Amérique à l’Asie. Le Nakotchpô-ttsig, appelé aussi Youkoona et Kwis-pak (Grande Rivière), l’'arrose en entier.

Il n’y a pas vingt ans que le Youkon est connu des géographes, et qu’il a un tracé à peu près correct, sur les cartes. Ce maguifique cours d’eau, l’un des plus considérables de l'Amérique du Nord, a deux sources principales, l’une orientale, la Tsé-ondjig ou rivière Castor (aliàs Porc-épic), qui est la plus courte ;

l’autre méridionale, qui est la plus longue et qui, par

conséquent, doit être considérée comme branche-mère,

bien qu’elle ne présente pas, comme la Porc-épic, un cours direct avec le Youkon.

Cette source méridionale sort du lac Kennicott, par 57° 45’ delatitude N. et 133° 18' de longitude O. de Paris, sous le nom de rivière Tahko. Elle reçoit le Ketchum, traverse les lacs Vatchet, Tahko et Lebarge, sous le nom européen de rivière Lewis ou des Iles-Rouges, qu’elle porte jusqu’à sa jonction avec la rivière Pelly qui sort du lac Francis. Alors elle prend le nom dindjié de Nakotchpô-tisig ou fleuve Géant des grandes terres. Un nom identique à celui du Mackenzie ou Nakotchpô-ondjig. Elle reçoit encore les rivières Blanche, Forcier, Labiche, des Moutons, Antoine et Kotlô ; puis enfin se joint à la branche orientale, la Porc-épic. Nous connaissons déjà cette dernière. Cette jonction se fait sous le 145° 10! de longitude O. de Paris, lieu où se trouve placé le fort Youkon.

[mL OR PU LONE

Jusque-là, le cours du fleuve avait été du S.-E. au Pi N.-0 ; à partir du confluent, il se dirige directement si vers le $.-0. Entre ce point et la rivière Nota-Kakat (1) 1 de ou Dall, le fleuve Youkon mesure de 11 kilomètres ét

263 mètres à 14 kilomètres 481 mètres de largeur. Il

y est tout parsemé de vastes îles boisées. L Sous le 125° 20’ de longitude, ce fleuve gigantesque re

reçoit la Tea-nan-nillen, les rivières Tozi-kakat, Sun- q

kakat, Lebarge et Koyukuk qui forme la grosse île Nu-lla-ttôp (2) sur laquelle est construit le fort Noulato. Au delà de ce poste, les autres affluents du

(1) Kakat ou plutôt kak-hât signifie rivière dans le dialecte B du Bas-Youkon. Comparez avec le tongouse okat, le kakhien | kà, le labradorien kôk, koguk qui signifient aussi rivière.

(2) Litt. : ilc-bout-rond, l'ile ronde, Ce nom, qui est en langue des peuplades du Bas-Youkon, est identique en tchippewayan ( d’Athabasca,

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LE YOUKON 307

Youkon sont les rivières Innoko, Anvik et Nilavanoff. Le fleuve se jette dans la baie Norton, en pays esquimau, sous le nom de Kwippalk ou grande rivière.

Le fleuve n’échange son nom de Nal:otcho-ttsig pour celui de Youkpona qu’au delà de la Toa-nan-nillen, c’està-dire en pays danè ; car la langue danite, qui a fait place au dindjié — mélange hybride — au delà du fort Bonne-Espérance, reparaît dans l'Alaska à Nuklukayet.

Le vaste estuaire du Youkon compte cinq bouches. Son cours total est de 1,666 kilomètres 800 mètres soit 418 lieues trois quarts, suivant les uns, et de 2,222 kilomètres ou 555 lieues et demie, selon les autres. La première évaluation : 900 milles géographiques (1), est applicable, selon moi, au cours du Youkon d’après la rivière Porc-épic ; la seconde, qui donne 1,200 milles, sz mesurerait d’après la rivière Lewis.

Cook, en 1774, et Lapérouse, en 1786, visitèrent en passant les côtes de l'Alaska, sans en prendre possession, sans songer à y fonder des établissements, considérant ces plages sablonneuses comme vouées à un éternel oubli à cause de leur désolation.

Mieux avisés, les navigateurs russes Kotzebüe, Lütke, Billing, Krusenstern et Wrangel s’y illustrèrent par leurs découvertes et la prise de possession qu'ils en firent au nom du Tzar de toutes les Russies.

Dès 1799, les Moscovites y fondèrent des comptoirs pour le commerce des fourrures ; mais ce trafic n’y dépassa jamais un ou deux millions de roubles par an (2).

En 1839, la Compagnie russe permit à celle de la Baie d'Hudson de s'établir au confluent de la rivière

1) Je rapport que le mille géographique est de 1,852 mètres. 2) 8 ou 10 millions de francs. Charles Sumner.

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