SEPTIEME JOURNEE AVEC LA PIA
Villas médicéctmes.
AUJOURD'HUI dimanche, sortons de la ville. Les mœurs italiennes / \ ne conneiicsent guère Texode dominical. Tandis qu'une foule A ^ turbulente envahit nos gares, les chemins de fer d'Italie jouissent d'un certain repos. Et si nous trouvons quelque animation dans les villages, cela est dû à la seule flânerie des indigènes. Peirisiens, choisissons un jour de semaine pour nos excursions en banlieue. Italiens, préférons le dimanche, alors que, de plus, la ville ferme dès midi ses musées, et que la foule envahit les églises où - nos curiosités sont bientôt importunes. Prenons, aussitôt le dcjeuner, un train ou un tramway qui nous transporteront vers quelque phénomène extra-urbain. Autour de Florence, on en compte beaucoup de naturels. Dimanche prochain nous verrons le plus caractéristique de ceux-ci. Voyons aujourd'hui le plus suggestif, auquel l'arc et les souvenirs se mêlent sans l'écraser. Les Medici avaient parsemé les environs de Florence de villas. La plus célèbre et la plus proche, Careggi, où moururent Cosme et le Magnifique, fera l'objet d'une course spéciale ; elle en vaut la peine par la richesse synthétique de sa mémoire. Parmi les autres, Poggio Impériale est rigoureusement interdite au public, la villa de Fiesole n'est plus qu'un point de vue, Pratolino fut rasée. Il ne reste que les villas, devenues royales, de Petraia, de Castello et de Poggio a CaJ£mo. Semées dans la vallée de l'Arno qui descend vers Pise, les deux premières assises au flanc bas du Morello, les villas médicéennes nous diront comment Florence aimait les champs. Elles nous
raconteront, Poggio a Cajano principalement, de belles histoires aussi.
De très loin, sur la route, Petreiia laisse voir son belvédère audessus de ses toits. On monte doucement sous des chênes verts, dont les allées conduisent à de frais jéirdins étages où s'alignent des quinconces, où bruissent des eaux vives, séjour des carpes royales. La porte du parc franchie, une longue terrasse domine les larges plates-bandes et les bassins, et qui porte, à son extrémité, un kiosque regardant la vallée tout entière. Florence est là sous nos yeux, toute petite dans le payscige déployé de l'Arno fertile, Florence et sa campagne abondante en masures comme en récoltes. Les Casçine, le bois de Boulogne florentin, tracent une ligne noire que les coUines de San Miniato et de Monte Oliveto, sur l'autre rive du fleuve, dominent et aplatissent. Et tout là-bas, à gauche, les maisons blanches de Fiesole piquent la verdure de leurs parcs de leurs points scintillants, tandis que, sur le penchant d'un coteau, Careggi montre tout juste son toit appuyé sur ses courtines. En 1 529, lors du siège auquel Michel Ange résista par ses fortifications de San Miniato, et qu'il favorisa un instant par sa défaillance, tous ces environs de Florence furent saccagés. Non pas par l'Allemand, mais par les Florentins eux-mêmes qui firent le désert. La plupart des villas furent sacrifiées par leurs propriétaires, edin de rendre aux troupes de Charles-Quint le séjour impossible." Celles qui restèrent furent bientôt altérées, c'est-à-dire mises au goût du jour. Mais la ligne reste, et même les repères. Bien des dépècements furent pratiqués, et nous voyons des toits qui, au XVl^ siècle, n'existaient pas ; c'est le détail. L'ensemble des grands parcs, au milieu d'un dessin natiu"el immuable, a subsisté, celui de Careggi par exemple et de toutes les antiques villas qui portent encore le nom d'autrefois, comme la Corsini au pied de Petraia. Il n'est pas même jusqu'aux maisons de paysans qui ne se signalent à nous par leurs motifs d'architecture, si modestes qu'ils soient, et qui nous font souvenir de leur ancienneté. Disons-nous bien que ce paysage étendu sous les terrasses de Petraia, même dans ses fabriques, c'est le paysage de la Florence que nous venons chercher au XX® siècle, de la Florence du XV®. Cinq siècles sont peu de chose pour la terre, et même pour les hommes, principalement en cette Italie qui resta figée de Charles- Quint à Victor- Emmanuel. La Toscane, qui fut la plus heureuse contrée, la plus prospère et la plus libre des principautés créées
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Cl. Brogi.
Villa de Petraia.
Cl. Brogi.
Villa de Petraia : les Terrasses.
Cl. Brogi.
Villa de Cagtello.
Cl. de l'Auteur.
Villa de Castello : les jardins.
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par l'Autriche — diviser pour régner — dans toute la Péninsule, n*a guère plus changé que les autres. Et le Dôme de Florence, les tours du Palais Vieux et du Bargello, la colline de San Miniato, le coteau de Careggi et la montagne de Fiesole ne sont-ils pas toujours là, hauteurs naturelles, parcs et monuments au même titre immortels, égaux devant nous qui ne distinguons plus les œuvres de la nature des œuvres humaines, toutes ensemble l'œuvre de Florence qui les a faites à son image ?
Petraia s'élève au centre même de la terrasse, petite méiison carrée sans autre ornement que son belvédère central. Murs jaunes, volets verts, toit en auvent et posant directement sur le mur sans interposition de corniche, par cette disposition familière à nos yeux déjà florentins et où je m'amuse chaque jour, à chaque pas, à retrouver la vieille maison étrusque que reproduisent les urnes funéraires des musées. Les premiers habitants de ce lieu furent des Brunelleschi, vers 1300. Féodaux de la campagne florentine, ils avaient bâti un château fort que Piero, dernier occupant, légua aux frères Servites, en 1362. Les troubles qui agitèrent Florence en ce temps où la querelle des Guelfes et des Gibelins fut la plus violente, empêchèrent les moines de prendre possession de l'héritage. La veuve de Piero le réclama comme bien dotal, l'obtint, et elle revendit Petraia à Boccacio dei Brunelleschi, autrement dit restitua Petraia à la famille de son mari moyennant indemnité. En 1 364, après la bataille de Monte Aperto, Petraia subit un siège dont elle sortit victorieuse. Et en 1427 Pallas Strozzi l'achetait. 11 en fit la maison de plaisance que nous voyons aujourd'hui, à peu près semblable à ce qu'elle fut lorsque Chrysaloras et ses élèves s'y promenaient. Dominant la Careggi de Cosme, elle dut être souvent importune à celui qui promenait aussi dans ses bosquets les amants de la Grèce ? Aussi, lors de l'expulsion des Strozzi, Petraia fut-elle confisquée. Benedetto Salutati l'acheta bientôt ; ses descendants la vendirent enfin à Ferdinand, cardinal de Medici, le fils de Cosme I®^, le frère de François- Marie, grand-duc de Florence, assassiné par lui avec sa femme Bianca Capello à Poggio a Cajano. Petraia, depuis lors, est restée dans le domaine souverain, et Victor-Elmmanuel, lorsque Florence était la capitale de l'Italie, l'habitait avec prédilection, n'opérant que de légers * changements aux remaniements exécutés par Buotalenti pour le compte de Ferdinand.
Comme je revenais de Petraia, un ami florentin me dit en souriant : ** Que dites- vous du style Victor- Emmanuel ? " Et je
souris à mon tour. C'est, en effet, le fâcheux de ces villas roygJes : leur mobilier. Dépouillées depuis longtemps de leurs meubles anciens, elles durent être garnies pour le roi galant homme. Que ce fût bourgeois, cela ne serait pas pour nous fâcher. Nous serions touchés au contraire par une simplicité bon enfant de gens peu fastueux, venus ici pour prendre l'air et se reposer. Mais c'est laid, et là est le grave. Le style Victor- Emmanuel, nous le connaissons. Damas rouges ou satin ponceau entourés de bois dorés ressemblant à des cadres de petites images de sainteté, en tire-bcuchon, en berlingots aveuglants d'éclat, découpés à la grosse, d'un coup de ciseau. Et les lits aux baldaquins de soie, les buffets qui ressemblent à des stalles chorales, des pendules dignes de la concierge ; non pas le luxe qui, si riche qu'il soit, a sa grandeur, mais la fausse simplicité prétentieuse, si ce n'est criarde, du moins du goût le plus méchant. Du goût ? Oh! qu'on le voudrait rencontrer mauvais! non, l'absence totale de goût, l'ignorance absolue de ce qui peut blesser ou ne pas blesser les yeux. Turin, si ses monuments et ses palais expliquent en partie ce manque d'éducation des Savoie, Turin tout de même et au moins possède la ligne des Alpes et le paysage du Pô qui auraient pu former leur esprit. Mais la merveille ds Turin n'est-elle pas son Armeria ? Les Savoie, race guerrière péniblement arrivée au trône depuis Beroald le Saxon placé en Savoie par Othon en qualité de gendarme, n'eurent pas le loisir de s'affiner. Et Victor- Emmanuel, aux vertus militaues ne joignait qu'un souci. II fut sous-lieuterxant jusqu'à la fin de ses jours. Et que fait à un souslieutenant le dessin du bois de lit ?
A Petraia, il faut le dire, le plus laid, cependant, vient de France, et ce sont, perdus sur des consoles, de pauvres petits Sèvres, affligeants pour le moins. N'est-ce pas frappant déjà qu'on ne les relègue pas dans les chambres de bonnes ? Tout cela, près de Florence à deux pas des prodigieux débris des Medici que l'on voit dans la salle des gemmes, aux Offices, tout cela affiche une décadence contre laquelle protestent tant de symptômes politiques et sociaux. Et si les murs n'étaient pas tapissés d'admirables velours de Gênes, certaines salles ornées d'estcunpes japonaises fort belles et formant un rare ensemble, la visite de Petraia, en dehors de ses jardins où trône une fontaine portant une Anadyomène par Jean Bologne, ne mériterait guère une part de notre temps. Elle la vaut pourtant, et d'abord parce qu'on peut toujours, de tout, tirer un enseignement. Et la cour centrale est pleine de ceci. Victor- Emmanuel ne restait
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pas étranger à un certain souci artistique, puisqu'il fit couvrir ce cortile d'un toit de verre afin de préserver les fresques qui ornent les murs de ce péristyle romain.
La gloire de Cosme I®^ est célébrée sous ces portiques en grandes images théâtrales dans le style des élèves de Raphaël. La peinture officielle a toutes les complaisances. Elle les eut pour ce souverain sans génie, mais à qui la bonne volonté et une certaine délicatesse d'esprit valaient quelque glorification. Il était fils de Jean des Bandes Noires qui descendait d'un frère du grand Cosme. Le poignard de Lorenzaccio lui donna un trône. Son enfance orpheline et soupçonnée pesa toujours sur lui. Et s'il ne sortait jamais avec moins de six cents gardes, c'était souvent pour aller, tout comme un bon popolano, piquer une tête dans l'Amo du haut du Ponte Vecchio ! Il aimait les bijoux, les statues, les médailles dont il avait formé un cabinet magnifique ; mais ces statues il les nettoyait lui-même à l'aide d'un ciseau d'orfèvre. Il résistait à Cellini qui lui réclamait des milliers de florins d'or pour scn Persée, mais il abandonnait à Bandinelli, favori de sa femme Eléonore de Tolède, la décoration des places et des monuments, aux dépens de Michel Ange. Il achetait le Pitti, créait le jardin Boboli, fondait les Offices, mais il remaniait le Palais Vieux qu'il livrait à Vasari. Bizarre mélange de simplicité et de faste, capricieux et soucieux de justice, se refusant bien des plaisirs qu'il trouvait illégitimes, il vécut en somme effaré de sa fortune que la fantaisie de l'Empereur pouvait toujours précipiter. La crainte enfin l'emporta, et il abdiqua après avoir fait à Michel Ange, tardive réparation, les funérailles les plus magnifiques : le sang des Medici, ce jour-là, l'emporta. Dix ans après, âgé de cinquante-cinq ans, il mourait à Castello.
Les fresques de Petraia n'ont garde de nous le représenter ainsi. Peinture officielle, elles tracent le portrait d'un grand-duc solennel et protecteur, soldat valeureux, administrateur généreux, plein de majesté jusque dans son privé. Elles ne mentent pas trop pourtant, si elles dissimulent un peu. Et la scène de l'abdication n'est pas sans une équitable grandeur. Ayant marié son fils avec Jeanne d'Autriche, eut-il honte de sa soumission ainsi consacrée ? Ce n'est pas sans une satisfaction légitime que Victor-Enmianuel, peut-être même y mit-il de la malice, prit soin de préserver l'image de ce Cosme qui livra Florence à l'Autriche dont lui, le Savoie, venait de la délivrer.
La façade postérieure de Petraia touche presque aux bosquets 1 1 1
d'ifs et de chênes verts entre lesquels on s'engage pour gagner le parc mitoyen de Castello. Belles allées ombreuses aboutissant à une terrasse joyeuse et qui domine le jardin découvert, ensoleillé de la villa appelée Castello. Les fleurs ici sont innombrables. Chaque jour, des pannerées en partent pour décorer la table du roi et les salons du Quirinal. Au milieu de ces parterres piqués de ces énormes vases de grossière terre cuite, si décoratifs, et qui remplacent, là-bas, nos caisses de bois peint, au milieu se dresse une charmante fontaine de Tribolo qui disposa le parc tout entier, le garnissant de loggias, de grottes, y fit courir routes et sentiers, créant des jeux d'eaux pour le compte de Cosme P^. Celui-ci était attaché à Castello par le souvenir de son père Jean des Bandes Noires qui y avait passé le temps de l'exil médicéen avec sa mère l'héroïque Catherine Sforza, la mère des Riarii, la mère au geste immortel lors du siège de Forli par César Borgia. On la menaçait du bord des remparts d'égorger ses enfants, Et elle découvrit son giron en criant : " J'ai de quoi en faire d'autres *'. Jean des Bandes Noires fut la preuve de cette faculté.
Au XV® siècle, Castello appartenait à la famille Milanese. En 1440, l'achetait Dionigi de Mangona qui la revend, en 1454, à Andréa délia Stufa qui la repasse, en 1477, au Magnifique. Cosme P^y fut élevé et l'on dit que c'est là que, pour la première fois, il monta à cheval.... Devenu grand-duc, il en fit son séjour de prédilection : la culture du jasmin y commença par ses soins. Jardins charmants que Montaigne, en 1 580, admirait : " La maison n'a rien qui vaille, mais il y a diverses pièces de jardinage, le tout assis sur la pente d'une colline. Nous virnes aussi la maîtresse fontaine qui sort par le canal de deux fort grandes effigies de bronze, dont la plus basse prend l'autre entre les bras, et l'étreint de toute sa force ; l'autre demj-pâmée, la teLe renversée, semble rendre par force cette eau par la bouche, et l'élancé de telle raideur que, outre la hauteur de ces figures, qui est pour le moins de vingt pieds, le trait de l'eau monte à trente-sept brasses au delà, " Nous savons, nous qui avons vu Frascati et lu la description de la villa Aldobrandini par le président de Brosses, combien au XVII® siècle on aimait ces jeux d'eau. Les mêmes qu'aux monts Albains se répètent à Florence, grottes à surprises où l'eau sort du plancher et inonde les curieux. Les jardiniers de Castello, plus heureux que ceux de Frascati, font encore jaillir les eaux aujourd'hui.
Montaigne dit que la maison n'a rien qui vaille. Il n'exagère pas
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beaucoup. Grande maison simple, elle s*étend, au bas du jardin, à la naissance des premières pentes du Morello, au bord même de la plaine. Sa vue est donc limitée. Quant à ses appartements, le style Victor- Emmanuel y sévit aussi. De la décoration des salles par Piero di Cosimo, Bronzino et Pontormo il ne reste rien. Et la seule curiosité, si c'en est une, est la chambre nuptiale du roi Humbert, en satin bleu, si toutefois je ne me trompe pas : c'est un point d'histoire assez important, n'est-ce pas, pour que je sois prudent dans mon affirmation ?...
Avant de gagner Poggio a Caiano, pour qui elles vaudront aussi, tâchons donc de rassembler nos remarques sur ces villas princières. Et le caractère principal qu'elles possèdent est de ne répondre en rien au Pitti des grands-ducs. Le palais Medici, aujourd'hui Riccardi, bâti par Cosme, surélevé par les Riccardi d'un étage, nous paraît au contraire conforme à leur nature. Cosme et ses enfants gardaient la simplicité du citoyen riche mais non souverain. Une certaine recherche de la modestie les domina toujours. Ils ne voulaient pas se distinguer des autres autrement que par moins d'éclat. La réalité du pouvoir, ils la préféraient à son ostentation. Sortis naturellement de la bourgeoisie florentine pour la gouverner, ils se faisaient gloire d'en être toujours par les mœurs. Les grands-ducs, au pouvoir factice et qui ne dure que parce qu'il émane de la puissance impériale, ont besoin de tromper sur leur usurpation, d'éblouir : ils s'installent au Palais Vieux, puis au Pitti. Mais, sortis de Florence, le sang médicéen reprend le dessus. Careggi, leur berceau et leur tombeau, est sous leurs yeux. Il ne leur vient pas à l'idée d'édifier des châteaux. Les petites maisons achetées par leurs ancêtres aux bourgeois amis suffit amplement à leurs façons. Petraia, Castello sont des maisons comme n'importe quel gros commerçant d'aujourd'hui peut en posséder une àSaint-Cloud ou à Chatou. Et les décors qui les parent, ne leur prêtons pas une magnificence que seul le temps leur a donnée. Les fresques murales de ces temps-là, nos tableaux d'aujourd'hui leur équivalent. Cosme P^ comme Cosme tout court s'assoient aux pentes du Morello pour contempler Florence leur domaine. Cosme bêchait et taillait sa vigne à Careggi. Le grand-duc jouait au gentilhomme campagnard a Castello et à Petraia. Peut-être Laurent, à Caiano, cherchait-il un peu de grandeur. Et Blanca Capello entraîna François dans cette villa de Laurent. Mais c'est à Careggi que Laurent mourut. II y a entre la vie florentine des
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derniers Medici et leur vie champêtre une opposition flagrante. Voyez à coté de Petraia, la villa Cor^ini : c'est la villa du palais du bord de l'Arno. La villa médicéenne est restée, même pour le gendre de Charles-Quint et son agent, la maison du vieux Cosme, celle des origines où Florence pouvait, sans trop amèrement soupirer, se justifier de sa résignadon. Et lorsque la famille d'Autriche, avec Léopold, prit possession de la Toscane, elle se garda bien de rien changer à ces mœurs rustiques. Le Savoie lui-même, habitué aux châteaux somptueux du Piémont, se contenta des petites maisons. Ah ! c'est que le ciel, pour tous, est ici l'essentiel ! Que faire de la somptuosité des pierres quand la nature prodigue aussi abondamment ses trésors ! Des fleurs, des eaux, la plaine où riorence s'étend, le Dôme tournoyant sur l'azur, les tours aux arêtes légères sur les fonds de San Miniato, la tendresse des coteaux de Fiesole, le fleuve puissant et fertile en toutes les moissons, et voilà des magnificences qui rendent toutes autres inutiles. " O jour de sang, jour de mes noces ! O soleil I soleil ! il y a longtemps que tu es sec comme le plomb ; tu te meurs de soleil, soleil ! Son sang t'enivrera ! " Medici se mourait de soleil et s'en enivrait. Et cette imprécation de Lorenzaccio venant de jouter avec Scoroncocolo, dans le drame de Musset, sentez-vous ce qu'elle contient, sous son symbole, d'amour du soleil, l'amour de toute la race maudite en Alexandre, l'amour de toute Florence pour l'astre exclusif et vivifiant !
Poggio a Caiano est située beaucoup plus bas dans la plaine, au bord de l'Ombrone, petite rivière au cours rapide, presque torrentueux, et qui sépare le parc de la ' tenuta " royale. La villa ouvre au bout du village sa haute porte flanquée de murs qui protègent le domaine contre les yeux indiscrets. Primitivement il appartenait aux Cancellieri de Pistoia. En 1 420 Pallas Strozzi l'acheta, comme il avait acheté la Petraia ; et qui nous dira jamais ce qu'il y avait de jalousie de propriétaires dans l'inimitié des Medici de Careggi contre le Strozzi de Petraia et de Caiano ? Celle-ci fut confisquée avec celle-là, et Rucellai l'acheta, la revendit et finalement Laurent l'acquit. Giuliano da San Gallo fut chargé de la reconstruire, et c'est celle-ci que nous voyons aujourd'hui. Ce que nous ne voyons plus, ce sont "les immenses potagers et vergers
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qui servaient aux expériences entreprises par Laurent, non moins curieux des productions de la nature que de celles de Tart ". Laurent y fonda un jardin zoologique qu'il garnit de faisans dorés, de girafes, de buffles indiens, et de toutes les plantes exotiques. Et voici ce que dit Montaigne : Maison de quoi ils font grand feste appartenant au grand-duc, assise sur le fleuve Ombrone. La forme de ce bâtiment est le modèle de Pratoiino (qui n'existe plus). C'est merveille qu'en si petite masse il y puisse tenir cent très belles chambres. J'y vis, entre autres choses, des lits, grand nombre de très belle étoffe et de nul prix : ce sont de ces petites étoffes bigarrées, qui ne sont que de laine fort fine, et les doublent de taffetas à quatre fils de même couleur de l'étoffe. Nous y vîmes le cabinet des distilloirs et son ouvroir du tour, et autres instruments : car il est grand mécanique."
. Hormis les distilloirs, et style Victor Emmanuel à part aussi et bien entendu, Caiano est restée telle que Laurent l'habita, telle que Sein Gallo la bâtit, Giuliano da San Gallo l'Ancien qu'il ne faut pas confondre avec son frère Antonio de Montepulciano et du Famese, San Gallo l'Ancien de Saint-Pierre, et dont le portrait par Piero di Casimo est actuellement au musée de la Haye, magnifique tête de vieillard aux longues mèches de cheveux bouclés. Une modification cependant au plan de San Gallo : le portique courant autour des bâtiments, et formant terrasse au premier étage auquel on accède peir deux escaliers arrondis d'un majestueux effet. Sur cette terrasse s'ouvre une loggia que commandent quatre colonnes surmontées d'un bandeau et d'un fronton. Celui-ci porte les armes des Medici, les balles de laine rouge. Sur le fond bleu du b2mdeau courent des putti de stuc blanc. Un second étage à fenêtres sans décor, au-dessus le toit avancé sans corniche, classique à Florence, et surmonté enfin d'une horloge baroque. C'est tout. Et c'est très bien, parce que simple, de grand air dégagé au milieu des parterres, le portique, au lieu d'alourdir, surélevant la masse, la rendant imposante, distante un peu sans repousser, et ce je ne sais quoi de discret dans la somptuosité, de hautain sans morgue, de ce goût achevé que le Magnifique imprimait à tout ce qu'il touchait. L'intérieur enfin porte quelques traces médicéennes, au milieu des décors et des meubles modernes, entre autres une grande salle, au premier étage, qu'Andréa del Sarto décora de fresques dont nous nous souviendrons le jour où nous aborderons l'œuvre de ce peintre.
En écrivant ceci, je sens que je suis bien sec. Cest que je voudrais traduire plastiquement la sensation même que j*éprouve. Il n'est pas besoin, pour faire grand, de surcharger et de prodiguer les décors. Harmonie, proportion, voilà les deux grands maîtres de l'architecture. Ils ont présidé à la construction de cette villa, oeuvre modeste du Magnifique, où la nature encadre de ses verdures et de ses fleurs chatoyantes la nudité de murs sans aucun appareil fastueux. Et lorsque la grande salle est couverte de fresques, c'est par les grands-ducs, et non plus par les vrais Medici. Rendons ici, une fois encore, un hommage conscient à la finesse du modeste Magnifique.
Je suis alors descendu derrière la maison. J*ai erré dfuis le parc sombre et touffu, espérant y rencontrer les faisans dorés de Laurent.... J'ai suivi la longue terrasse qui côtoie l'Ombrone et regardé longtemps les profondeurs de la tenuta royale qui s'étend sur la rive gauche du " petit fleuve ** de Montaigne, et qui n'est qu'une rivière tributaire de l'Arno. Et celle pour qui j'étais venu, belle faisane dorée, vaine de sa beauté et subtile dans sa fortune, Bianca Capello, s'est avancée vers moi, vêtue d'une robe à crevés, le cou entouré d'une large fraise qui s'ouvre en pointe entre des seins un peu gros, et cerclé d'un collier; aux oreilles deux perles pendantes ; les cheveux dégageant un front d'un modelé superbe, et bouffant au milieu de rubans arrangés derrière les oreilles; les yeux froids, la bouche petite et sèche, un nez aux narines sensuelles, l'ovale du visage d'une pureté que la Grèce envierait. Elle s'est avancée vers moi, et sa voix à l'accent séducteur, sa voix s'est fait entendre :
— *' Vous me cherchiez, n*est-ce-p2u ? Me voici, toujours errante sur ces bords étrangers, depuis que je bus le poison des mains d'un cardinal ambitieux, renégat qui jeta aux orties, pour être prince, sa soutane rouge sur laquelle il aurait pu faire couler, sans crainte alors qu'on le vît, le sang de son frère mon époux, et le mien ! Les générations qui se sont succédé depuis le jour fratricide de l'année 1587 jusqu'à celui où vous venez m'interroger....
— Oh! madcime, ce n'est pas une interview...
— Accordez-la-moi donc, s'il vous plaît. Il est temps enfin de me justifier devant les générations implacables.
— Injustes aussi, je le jurerais.
— Qu'ai-je donc fait ? François était mon amant avant son mariage. Quand il me prit, il savait d'où je venais : des bras d'un
Cl. Brogi.
Villa de Poggio a Caiano : le Frox
ViLLA DE Poggio a Caiaxo (ensemble)
Cl. Brogi.
PL. 2g, PAGE IlO.
Musée des Offices. — Bro.kzixo : Bianca Capello.
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