‹ Quinze jours a Florence; ouvrage illustre de cent huit gravures et de 16 plansChapitre 18 sur 31 · ONZIEME JOURNEE L'ÉDIFIANT DÊCAMÉRON · texte numérisé non relu

ONZIEME JOURNEE L'ÉDIFIANT DÊCAMÉRON

Villa Palmier t.

CE matin, j*en suis sûr, le voyageur qui a bien voulu me suivre hier à Santa Croce, à la Casa Buonarotti, à la chapelle Pazzi, a San Ambrogio et enfin à Novella, sentira un grand besoin de repos. Les musées sont le véritable lieu de délassement. On peut s V promener sans trop regarder ce qu'on voit ; on ne prend que ce qu'on veut, comme on le veut. Et il n'est pas, en plus, d'une si mauvaise discipline, après la journée de Giotto, de se rendre à l'Académie et à San Marco. On aura fait alors le tour complet, et bien des idées s'éclairciront d'elles-mêmes sans fatigue et avec fruit. L'après-midi venu, cependant, la tête chargée de formes peintes, une détente s'impose. Et nous remonterons tout doucement vers Fiesole, si on le veut bien. Oh ! non point jusqu'en haut. Il ne faut pas demander cet effort de surcroît. Nous nous arrêterons à michemin de la colline pour visiter la villa florentine, celle qui servait de séjour aux patriciens du Quattrocento fuyant la ville, et dont nous avons vu les murs lorsque nous montions à Fiesole, et lorsque

iyô

VILLA PALMIERl

nous en descendions par le chemin des Trois Pucelles. Et quelle villa représenterait mieux la villa, si ce n est la Palmieri où, selon des témoignages qui semblent ii'récusables, Boccace réunit les dames de son Décaméron ? La Palmieri n'est point publique toutefois. Et si, grâce à une amie obligeante, j'ai pu en franchir le seuil, je me sens tenu à une réserve que m'impose encore plus l'impuissance des voyageurs à en faire autant. Je ne voudrais point paraître me vanter d'un accueil que d'autres n'ont point reçu. Cette puérile vanité serait d'autant moins de mise que la réception que l'on me fit à la Palmieri était due exclusivement à la personne qui me conduisait. Et si, cependant, je me décide à prier le lecteur de m'accompagner, c'est que, me semble-t-il, deux intérêts s'attachent à cette visite : celui que Boccace donne à la Palmieri, d'abord, et celui surtout de la villa florentine, quelle que soit la moderne magnificence, il n'y a pas d'autre mot, dont ces lieux déjà magnifiques ont été parés.

Avant de monter iioartant, arrêtons-nous quelques instants, via dei Martughi, au musée Stiebert. Celui qu'on appelait, à Florence, le chevalier Stiebert avait réuni dans sa villa une véritable armeria qui forme la collection la plus complète de ce genre que particulier ait jamais réunie. Et je songe à Maurice Maindron dont elle eût fait la joie. Tout ce que l'art des armures et des armes du moyen âge et de la Renaissance avait réalisé de plus magnifique, est rassemblé ici sous ses modèles les plus curieux et les plus beaux. Pour en parler, il faut une connaissance technique que je ne possède point. Pour en jouir, il suffit du goût que tout voyageur, lorsqu'il vient à Florence, possède abondamment. Je puis assurer seulement ceux qui connaissent l'armeria royale de Turin et celle de Dresde, qu'ils trouveront ici de quoi s'étonner encore. Et ceux qui aiment les jolis arrangements, la vie intime servant de cad. es aux chefs-d'œuvre, trouveront au musée Stiebert de quoi réjouir leur prédilection. Qu'un homme ait vécu parmi ce décor d'acier, ces mannequins bardés et ces cavaliers partant en guerre, cela peut fournir aux psychologues un sujet fécond en méditations. Le chevalier Stiebert y vécut cependant ; tout à sa passion, il y vécut et en vécut. Il dut mourir, comme tout le monde. Et il légua son musée à l'Angleterre. Mais celle-ci, apprenant qu'elle devait ne pas toucher à l'installation et conserver la collection dans Florence même, pensa judicieusement qu'il était beaucoup plus simple de laisser Florence prendre soin de ce dont elle aurait la jouissance : le musée Stiebert devint

italien. Ses collections ne sont pas florentines, mais elles sont belles, et elles procurent l'occasion d'étudier un art de plus.

Grimpant alors la colline de Fiesole, nous suivrons ensemble, si vous le voulez bien, le chemin que j'ai suivi moi-même. A mi-chemin de la via Piazzola une grande grille se pre'sente, derrière laquelle je suis attendu. C'est celle de la villa Aurora, autrefois Boutourlin. Elle fut autrefois, en 1 400, aux Falconieri. De ceux-ci elle passa aux Spinelli, puis aux Salviati, puis au comte Boutourlin, et, ces derniers temps enfin, à Mrs. L., l'aimable dame anglaise qui veut bien me conduire chez ses compatriotes et amis de la villa Palmieri. Un chemin couvert serpente, tandis que, sur la gauche, dévale le parc jusqu'au fond du Mugnone, le long duquel des vergers touffus sont répandus. La villa bientôt apparéiît, simple sous son crépi blcinc, bizarrement plantée au flanc du coteau, le premier étage donnant sur une terrasse considérable, fermée de balustres, et où des eaux gazouillent à l'abri de chênes. De cette terrasse la vue est bien ouverte, et tout de suite je songe à la villa du Lys Rouge d'où l'on voyait Florence. Il est fréquent que les rêves des artistes se trouvent réaliser ce qui est, presque strictement. La nécessité littéraire qui commande à M. Anatole France de placer Florence sous les yeux de ses héros, cette nécessité lui a fait imaginer la villa de Miss Bell telle que cette villa Aurora m'apparaît, avec ses jardins dévalant, ses terrasses d'où le Dôme divin tourne si léger dans l'air transparent, sa vallée étroite filant vers la ville attirante et qui nous absorbe, ses quinconces bien taillés et profonds, et ses eaux et ses roses, et ses cyprès solennels, en nombre infini, traçant des chemins majestueux qui coulent lentement vers les oliveraies. Le beau jardin grave et joyeux à la fois, tout plein de ce Soave austero que Florence inventa ! Son heureuse disposition en fait l'un des rares d'où la ville puisse se voir pleinement. Tous ces petits châteaux accrochés au coteau semblent autant de seigneurs à leur fenêtre et qui se penchent pour regarder Florence. Bien peu l'aperçoivent. La villa Aurora compte parmi ces derniers. Et son toit avancé protège, comme un grand chaperon, ses yeux de l'éblouissant soleil.

Après le thé pris dans un salon où court une frise de feuillages et d'oiseaux, dont les m.urs en crépi blanc sont décorés, avec un sens délicat de l'e^et décoratif, de gra\'ures de Piranesi qui trouent à la lettre le mur, y traçant ces somptueux paysages de ruines dont Piranesi, trop oublié aujourd'hui, a possédé le génie, après le thé, doucement nous avons gagné, par les i£U"dins, sous les

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