VILLA PALMIERI
cyprès magnifiques, la villa Palmieri mitoyenne, passant de lune à l'autre sans que je m'aperçusse que j'avais passé. Et c'était vraiment une noble façon de retrouver Ficimmetta que de la rejoindre feunilièrement ainsi. Boccace se montra délicat le jour où il songea à ramener à Florence, dans la villa Palmieri, la fille de roi qu'il avait aimée à Naples et à Baia. Il ne s'en fallut que de la forme du génie pour que nous eussions une autre Béatrice. Fiammetta aperçue à l'église ressemble beaucoup à Béatrice rencontrée sur le Ponte Vecchio. Mais Boccace fut aimé, et sa conquête l'afficha à la cour et aux eaux de Baia. Si Boccace avait cru au Paradis, Fiammetta partagerait avec Béatrice la gloire de représenter l'Eglise triomphante à son tour». Un génie plus aimable que puissant animait l'auteur du Décaméron, que son ami Pétrarque n'avait pu, lui-même trop coupable de sa Laure, distraire de l'amour pour lui donner l'exclusive passion de l'ItcJie. Fiammetta, aujourd'hui et pour moi, jaillit entre les rosiers des jardins qu'elle ne fréquenta pas, et j'admire comment la science moderne des jardins a pu se plier ainsi aux dessins plus anciens. Il n'est pas un seul de ces parterres qui n'ait conservé dans ses lignes son apparence d'autrefois. Et derrière celles-ci, la profusion est magnifique des fleurs étalées, des rosiers en charmille, des bassins fleuris et de toutes les prodigalités florales dégringolant vers la fraîcheur du Mugnone, défiant de leur éclat multicolore les vertes frondaisons sous lesquelles elles s'abritent, de même qu'elles les regardent grimper la colline, de l'autre côté du torrent.
Nous nous heurtons à la terrasse pourtant, long mur que des escaliers percent, que des plantes grimpantes cachent, où des orangers et des lauriers s'appuient, dans ces beaux vases de terre cuite qui remplacent, là-bas, nos caisses de bois. Nous montons, et voici vraiment une délicate merveille. Une longue salle de verdure, toute plate, bien lisse comme le plan d'un tennis. C'en est un, en effet, et dont les grillages sont des ifs colossaux, mur impénétrable. Un cintre, un seul, les perce sur un côté, fenêtre ouverte au-dessus d'un bassin de marbre où retombent des eaux chantantes, autour duquel des roses embaument, au bas duquel le jardin reprend son expansion. A quoi jouaient Fiammetta et ses compagnes du Décaméron sur cette esplanade si discrètement appropriée au plaisir moderne, auquel on ne se livre ici que bien clos, sans offusquer les ombres que chaque pas soulève, et en entendant le murmure de l'eau que parfument les roses ? Et je voudrais bien, si la bienséance m'y autorisait, m'asseoir sur la margelle du bassin afin de relire, à l'abri des
ifs, le Décaméron. Il est deux façons de le lire. Pour l'amusement de ses contes, les joyeuses farces qu'ils narrent, pour l'intrinsèque enfin. Sous ce point de vue, si je me rends compte que le Décaméron a amusé plus de dix générations, je ne me dissimule pas non plus qu'il m'ennuie... On a reproché, souvent avec justice, à l'art théâtral français, de réduire la question au ' dormira, dormira pas auprès de telle personne ". Les histoires de Boccace peuvent se réduire à la même formule. Que l'auteur en tire du tragique ou du comique, l'aboutissement est pareil, avec cette nuance que le lot des dormeurs comiques est beaucoup plus considérable que celui des tragiques. De toutes façons, on dort beaucoup dans le Décaméron, le lecteur aussi quelquefois.
Mais il y a façon de dormir. Et n'est-ce pas déjà quelque chose de savoir que l'on dormait beaucoup à Florence, bien qu'on pût s'en douter ? De ceci découle la seconde manière de lire Boccace. Soit pour y surprendre les mœurs. Comment et pourquoi on dort, ce qui précède et suit le coucher, les procédés d'intrigue, les fenêtres où l'on grimpe, les portes qui s'ouvrent, les jardins complices, les servantes et les mères favorables, les maris aveugles ou complaisants, les joyeux farceurs comme l'illustre BuffsJmaco, vrai rapin de nos jours, et tout ce qui apparaît à la faveur de ces petits contes : la ville,, les ménages, les sentiments, les idées, les coutumes de la vie sociale, ces soixante-six manières, tout comme dans Rabelais, de se procurer de l'argent, et dont la première est par larcin furtif. Alors le Décaméron devient aussi passionnant qu'il était ennuyeux tout à l'heure. Si, au lieu de suivre la petite intrigue, toujours la même et qui n'est qu'un fil, nous regardons au détail seulement, si nous cherchons de décade en décade les mœurs et les paysages, peu à peu une image de Florence se formera en nous, se précisera, s'estompera, et les éclairs où apparaissent les œuvres d'art qui subsistent encore, nous la rendront vivante au dernier point. Ce que nous savons déjà, par nos notes récoltées çà et là sur les artistes, comment ne le ferions-nous pas revivre entre chaque ligne, lorsque Boccace nous parle de Giotto, de Buffalmaco, épisodiques chez lui, et qui chez nous prennent la première place ! Ainsi lu et compris, Boccace devient aussi nécessaire que Dante à la compréhension de Florence. Dante nous donne de celle-ci la gravité et la politique. Boccace nous en donne la grâce et les mœurs. Le tableau est complet, et, dans le sac de voyage où Dante doit avoir nécessairement sa place, Boccace jouira d'un même traitement.
Cl. Alinari.
Musée Stiebert.
Musée Stiebert
PL. 44, PAGE l8l.