‹ Quinze jours a Florence; ouvrage illustre de cent huit gravures et de 16 plansChapitre 26 sur 31 · IÔ · texte numérisé non relu

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la Grèce vous saisit et ne vous lâche plus. La science est à peu près muette sur ces origines ; elle est rigoureuse et elle a raison. Mais si, à côté d'elle, lorsqu'elle existe, l'impression garde ses droits, à plus forte raison les revendique-t-elle lorsque la science ne peut rien nous fournir. Et c'est le cas. Profitons donc de la latitude, et sacrifions à la hantise de notre esprit. A Fiesole, nous avons vu les Etrusques s'installer, puis descendre et fonder Florence. Celle-ci est fille directe du peuple écrasé, bientôt enfoui. Et son essor en retrouvera bien des conceptions. Il est impossible, entre autres, de voir les petites urnes à couvercle contenant des cendres, sans se rappeler aussitôt le toit des palais florentins. Les Etrusques construisaient la petite maison des morts semblable à celle des vivants, et celle-ci s'est perpétuée dans Florence. Lorsque éclatera la Renaissance, c'est le sang gréco-étrusque qui jaillira. L'art réaliste de Donatello s'apparente peut-être plus qu'on ne le croit aux figures que nous voyons orner les tombes.

Autant qu'on peut préciser en ces matières, c'est vers le X* siècle que des Grecs de Lydie abordèrent aux rives tyrrhéniennes. Ils apportaient avec eux toute une civilisation dont, par suite de la jalousie romaine, il ne nous reste plus que les tombes pour en pénétrer le mystère, les tombes et ce qu'elles nous livrent, de même que la nécropole de Mycènes a trahi pour nous l'énigme d'Agamemnon. Tout ce que nous voyons dans ce musée provient des tombeaux, notre seule source. Toutes les études qu'on peut faire ont là leur origine, sauf l'art des murailles que quelques villes comme Volterra ont encore conservées. Et la première est celle de la voûte que les Romains prendront aux Etrusques, en même temps que son roi Tarquin. Cette voûte vient d'Orient avec les Etrusques, qui pensèrent à elle lorsqu'il fallut remédier à la friabilité du sol calcaire, creuser les égouts, ouvrir les portes et jeter les ponts. Les tombeaux, en ce qui concerne leur appareil architectural, se présentaient généralement, comme dans la cour du musée, en tunnels moitié enfoncés sous la terre, moitié saillants hors de celle-ci ; quelquefois cependant ils étaient creusés à fleur de rocher. Lorsqu'il était élevé dans la plaine, le tombeau reposait sur un socle cylindrique en maçonnerie, et il figurait dès lors une sorte de sarcophage. Lorsqu'il' était taillé dans la colline, la façade et la porte étaient littéralement *' dessinées dans le rocher ", tout comme une façade de temple à colonnade. Une galerie souterraine conduisait à une salle ou à plusieurs salles : et c'est ici la disposition — 2 1 7 -

égyptienne qui remet encore en cause la question gréco-égyptienne. Nous savons d'une façon précise que les premières colonies grecques connues qui s'installèrent en Egypte le firent au VII* siècle. Et donc elles y trouvèrent des tombes semblables à ces tombes étrusques. Mais n'y eut-il pas, auparavant, d'autres fréquentations entre la Grèce et l'Egypte ? On ne peut que constater la similitude, sans juger de l'antériorité qui semble devoir être dévolue, cependant, à l'Egypte. Mais ces tombeaux, lydiens, ne vinrent-ils pas d'Asie en Egypte? En tout cas, nous retrouvons dans les tombes étrusques les mêmes dispositions que dans les tombeaux égyptiens. Des peintures en couvrent les murs : elles sont admirables d'énergie virile, de réalisme, et elles possèdent en outre une part de cet idéalisme que l'on reprochera tant aux Etrusques d'avoir méconnu et qui fit la gloire de la Grèce. Le long des parois enfin, courent des bancs sur lesquels les urnes reposent.

Des images du temple étrusque, les tombes n*en livrent pas. Tout ce qu'on en sait, c'est par Vitruve qui nous le dépeint semblable au temple grec, n'en différant guère que par la matière. Le temple étrusque était en bois, ce qui s'explique par les forêts qui couvraient l'Apennin. En revanche, nous sommes mieux renseignés sur la maison, carrée, au toit débordant, disposée en plusieurs chambres autour d'une cour centrale, avec loggia sous le toit, bref la maison romaine, la maison toscane surtout des temps modernes. De l'art sculptural nous ne possédons plus que l'industriel, d'où on a peutêtre trop vite conclu à l'exclusion de tout autre. Les historiens ne nous disent-ils pas, en effet, que les Romains, lors de la prise de Volsinium, l'Orvieto de nos jours, emportèrent deux mille statues ? Et peut-être faisons-nous honneur au goût romain d'avoir rapporté de Grèce et de Sicile bien des œuvres qui se trouveraient en réalité venir des villes étrusques. Nous savons,par les objets usagers ramassés dans les tombeaux, que les Etrusques travaillaient le bronze tout comme les Grecs. Ils ont pu fondre des statues. Il est bien frappant, en tout cas, que l'on soit obligé de reconnaître à l'art gréco-étrusque une souplesse, une certaine douceur lorsqu'il prend contact avec l'art grec des rives de Sicile et de Campanie. Peuple foncièrement réaliste, l'Etrusque n'eût rien compris, dit-on, à l'idéal grec. S'il est si facilement influencé, c'est donc qu'il était façonné à comprendre, et peutêtre notre conviction d'un art étrusque purement matériel ne vientelle que de la source unique des tombeaux où nous pouvons puiser. Conclure, de ces tombeaux, queTart sculptural étrusque, comme S^

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Perklns, était exclusivement intime, c'est peu^être répéter le raisonnement de la femme rousse. Nous pouvons dire seulement que l'art étrusque qui nous est resté est naturaliste, mais que cet art funéraire, puisqu'il orne les tombeaux, ne constitue peut-être pas tout l'art des Etrusques. La fameuse Louve romaine et la Chimère de Florence semblent montrer au contraire que les Etrusques cultivaient aussi un art moins étroit. En tout cas, constatons en passant, que cet art soigneux, appliqué, un peu terre à terre, trahit d'une façon frappante la mentalité romaine.

Quoi qu'il en soit de ces conjectures, ou même, si l'on veut, de ces rêves, l'art étrusque qui nous est parvenu nous offre des bas-reliefs et des bronzes qui sont purement grecs. Mais la grande originalité des Etrusques n'était-elle pas la terre cuite ornementcJe ? Nous avons vu cela, et abondamment, à Volterra et à Chiusi, à Rome et à Pérouse. Là résidait jusqu'à ce jour le mystère : cette terre cuite ornementale fut-elle apportée de Grèce ? On le supposait, on n'en possédait pas de témoignage. On le possède aujourd'hui et c'est la frise relevée au pied de la basilique de Paestum par M. Spinazzcla, frise unique jusqu'à ce jour, puisqu'on n'a retrouvé qu'elle seule parmi les ruines de tous les temples grecs des rives méditerranéennes. Vint-elle à Paestum par les Etrusques qui l'ajoutèrent au temple grec, ou les Etrusques la prirent-ils à Paestum, ou plus probablement est-elle le fruit d'un art ancestral commun? La découverte de Paestum permet presque de rendre aux Grecs la connaissance d un procédé décoratif que les Etrusques poussèrent loin.

Il sera toujours flatteur pour les Latins, même fils de la prosaïque Rome, d'estimer que les peuples sans idéal sont destinés à périr. Le peuple grec a péri pourtant... Mais Rome et nous avec elle aimons à répéter sans preuves. Et avec Rome nous attribuons la déchéance étrusque à ce manque d'idéal que la céramique étrusque accuse violemment. Ces images des défunts couronnéint les sarcophages sont presque rebutantes de réalisme minutieux. On compterait les cheveux ! Peut-être cependant s'est-on trop hâté d'attribuer à cette matérialité la suppression du corps dans ces images. Vous voyez bien, dit-on, que les Etrusques étaient réalistes puisque, une fois le mort représenté dans ses traits, avec tous ses bijoux, ses vêtements, jusqu'aux coussins où il s'appuyait, on ne se préoccupe plus de ses jambes ! On pourrait tout aussi bien dire le contraire : vous voyez bien que l'Etrusque était idéaliste puisqu'il n'attachait d'intérêt qu'à la physionomie traductrice de l'âme et aux

objets qui la trahissent, sans se préoccuper du corps qui ne dit rien / La peinture enfin. Déjà nous en avons subi l'impression vigoureuse en visitant ces tombeaux, et devant le prodigieux sarcophage de Chiusi qui est bien Tune des plus grandes merveilles de l'art. Or le peu que nouspossédons de la peinture grecque, sur les vases, nous permet de constater l'identité absolue de celle-ci avec la peinture étrusque, celle-ci cependant influencée quelque peu par l'Egypte. Mais la Grèce ne le fut-elle pas aussi ? C'est en vain que j'ai cherché, sur ce sarcophage de Chiusi qui trône au milieu d'une salle du musée de Florence, quelque trace de rudesse, de grossièreté. Le style des personnages est d'une liberté, d'une souplesse impeccables. Le dessin en est parfait ; et il y a de tout, jusqu'à du clair-obscur et de la perspective ! Et quel style noble, sévère, très haut ! Ah ! qui donc peut dire, maintenant, et malgré qu'il soit influencé par les terres cuites, que les Etrusques n'eurent pas d'idéal ! Ils étaient fils de la Grèce, les peintures le démontrent, et efles démontrent, en outre, il me semble, que seul le manque d'œuvres sculpturales, autres qu'industrieUes, qui aient subsisté, nous induit à conclure trop vite à leur inexistence. Aux peintures, nous devons tout ce que nous savons des mœurs étrusques. Grâce à elles nous assistons aux banquets, aux chasses, aux combats, aux jeux, nous connaissons les passions, l'âme et les mœurs. On a souvent et supérieurement étudié l'art étrusque, depuis Noël des Vergers jusqu'à M. Martha dont le Manuel d'archéologie étrusque est un petit chef-d'œuvre de précision, de prudence et de clairvoyance. Il resterait cependant à faire l'étude définitive et qui serait l'étude de lânne étrusque. Peut-être qu'en cherchant celle-ci, si on écoutait moins les désaveux de Rome et davantage les aveux inconscients de Florence, peut-être pourrait-on tenter cet essai avec quelque chance de n'être pas trop téméraire dans ses conclusions.

Florence, à cette heure, à l'ombre de Fiesole, me paraît plus propice que toute autre ville pour rendre justice, comme on la rendait au pied d'un chêne. Son caractère étrusque frappe de plus en plus à mesure qu'on l'étudié de plus près. Et il faut bien qu'il soit net pour que Ruskin l'ait aperçu. Nous avons eu assez occasion, et efle va revenir dans un instant, de constater l'incompréhension italique de cet esthète, pour que nous ne nous hâtions pas de lui rendre hommage lorsque, par hasard, il est clairvoyant. D'après Ruskin, dans les Matins à Florence, les peintres italiens ne seraient que les continuateurs de leurs ancêtres, Giotto tout le premier, et

Cl. Brogi.

Musée Archéologique. — L'Idolino (bronze grec).

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il est certain que certaines fresques étrusques nous font penser à Giotto. Le christianisme n*a rien changé aux formes de Tart qui dérivent d'un principe ethnique : l'esprit national, la race façonnée au cours des siècles. " Il y avait à Florence le fond étrusque. C'était une race agricole, aimable, réfléchie et d'un raffinement exquis dans les ouvrages manuels. Le chapeau de paille d'Italie est du pur art étrusque. Giotto était un peu Etrusque, Grec du XIII» siècle, adorant, il est vrai, saint François au lieu d'Hercule, mais, pour tout ce qui concerne la décoration des vases, étant resté l'Etrusque d'autrefois. " Ruskin est plein d'imprévu. Que viennent faire les " vases " avec Giotto ? Et Ruskin de comparer gravement une chapelle gothique à un vase renversé, de telle sorte que Giotto peignant les murs de la chapelle Bardi à Santa Croce fait exactement ce que faisait son ancêtre étrusque en décorant ses vases, avec cette seule différence que Giotto le fait la tête en bas. Ruskin n'avait pas le sens du comique; ce qui lui permettait de l'être délicieusement. Il continue : " L'art étrusque s'est maintenu dans les vallées italiennes de l'Arno et du Tibre supérieur, se manifestant par une série ininterrompue d'œuvres, depuis le VIP siècle avant Jésus-Christ jusqu'à nos jours, où les mouleurs coulent encore leur plâtre dans des moules étrusques. Toutes les plus belles œuvres florentines, celles du Lucca délia Robbia, Ghiberti, Donatello, Filippo Lippi, Botticelli, Angelico sont absolument du pur Etrusque ; les sujets seuls changent, et l'on représente la Vierge au lieu d' Athéné et le Christ au lieu de Jupiter. Chaque ligne tracée par le ciseau florentin au XV» siècle repose sur des principes d'art national reconnus dès le VII» siècleavant Jésus-Christ, et l'Angelico, dans son couvent de San Domenico au pied de la colline de Fiesole (non, pas au pied, à mi-colline) est aussi profondément étrusque que le constructeur qui posa les pierres brutes du mur qui en longeait la crête. " Pourquoi faut-il que Ruskin vienne aussitôt gâter toute son affaire, et, après avoir fait preuve de sagacité, ne plus montrer que le bout de l'oreille! '* Le Baptistère de Florence est le dernier monument élevé sur la terre par des descendants des travailleurs instruits par Dédale. Il n'y a plus d'œuvre grecque vivcmte après le Baptistère de Florence. "

Ah ! me disais-je en lisant la page sur Giotto, et celle où le nom de Botticelli est proféré, faut-il que le caractère ethnique de Tart florentin soit fort pour que celui-là qui n*est pas venu en Italie pour la voir mais pour y retrouver l'Angleterre, et qui condamne la

A. M\UREL. — QmNZE JOURS A FLORENCE, ib

Renaissance italienne parce qu'elle ne lui donne pas Saint-Paul de Londres ni la cathédrale d'Amiens, pour que celui-là s'incline devant la nécessité de la race étrusque ! Si Florence est étrusque, elle est grecque, et dès lors quoi de plus fatal, de plus logique que la Renaissance qui est un retour aux formes ancestrales ? Reconnaître cela, c'était de la part de Ruskin renoncer à toute son œuvre, la renier. Il a reculé devant cette conséquence, et, ayant revendiqué pour l'étrusque l'art gothique de Giotto et d'Angelico, ce qui ne manque ni d'audace ni de ridicule, il s'aperçoit de son imprudence, puisque accepter Giotto et Angelico c'est accepter Benozzo et tout le Quattrocento ; et, plutôt que d'admettre ce que ses prémisses exigeaient, soit la nécessité de la Renaissance qui est un retour à la tradition, il préfère cette contradiction : arrêter l'art gréco-florentin au Baptistère, c'est-à dire avant ce gothique qu'il vient de proclamer 1 Bis de l'étrusque. Ruskin, une fois ainsi lancé, patauge à plaisir. Réclamant encore pour l'étrusque des artistes comme Ghiberti, Donatelîo et même Botticelii, il oublie qu'il vient de fermer la porte sur le Baptistère. Il proclame l'art ethnique comme expression fatale de la race, l'art géographique et climatérique peut-on dire, et lorsc;a'ii reconnaît aux Etrusques une maîtrise si puissante sur Florence, il^e refuse à voir dans l'impérieuse et irrésistible Renaissance couler le sang grec reviviscent — qu'il est bien obligé d'ailleurs d'avouer en Botlicelli. Craignons les idées préconçues, Ruskin nous apparaît pitoyable parce qu'il vint en Italie afin d'y chercher confirmation d'un système établi dans son esprit ; ne trouvant que des preuves de son erreur, il nia. Voyons donc en lui un homme puéril et contradictoire : gardons-nous d'en faire un prophète, encore moins un dieu.

Aux plus systématiques, dont était Ruskin, la vérité échappe quelquefois. Elle lui échappe à lui lorsqu'il est obligé de voir la persistance du sentiment antique chez les Florentins. Et ce pourrait être l'objet d'une étude esthétique particulière que la persistance, à travers les âges de Florence ou de Rome, de ce sentiment. Si l'on y regarde de près, on le trouvera à travers tout le moyen âge, plus latent que patent, mciis bien net cependant dans les détails cu-chitectoniques. On le rencontre surtout dans le goût général, qu'accusent les éclairs de la conscience révoltée, lorsque les chrétiens veulent détruire les statues païennes, cette conscience qui oblige à conserver la statue de Marc Aurèle, par exemple, en la baptisant Constantin, qui nomme saint Pierre la statue qui de nos jours encore, à Saint-

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