QUATORZIEME JOURNEE UN CIVIQUE ERMITAGE
Vallombrosa.
ENCORE une fois sortons de la ville, puisque dimanche est revenu à son tour. Et si, il y a huit jours, nous visitions la plaine de l'Arno, aujourd'hui allons voir la montagne d'où tombent les eaux. Florence, parmi toutes les villes d'Italie, est certainement celle où le voyageur doit prendre le plus de précautions hygiéniques. Elle n'est pas insalubre, loin de là. Et, sauf en ce qui concerne le régime des eaux potables qui sont incomparables à Rome et à Naples, elle peut se dire égale à ses sœurs. Mais il y faut, plus qu'ailleurs, prendre garde au surmenage. Les journées, sans qu'on s'en aperçoive, deviennent bientôt fatigantes. Et l'on n'y jouit pas aussi complètement qu'à Rome, Naples ou Venise, de nuits réconfortantes. On dort bien à Rome et à Naples, grâce à la fraîcheur des nuits, fraîcheur qu'apporte l'air marin. A Florence, les journées sont chaudes, plus chaudes encore les nuits. Aucun souffle d'air, aucune brise ne balayent la ville. Les montagnes qui l'entourent lui renvoient la chaleur amassée pendant le jour. Qye de fois, oppressé dans ma chambre, j'ai ouvert ma fenêtre aux étoiles sans sentir m'effleurer la moindre haleine I On éprouve presque constamment, à Florence, la sensation du cardiaque transporté sur une haute montagne. On est gêné souvent, d'une gêne sans péril et dont on ne s'aperçoit guère durant la journée, mais qui, la nuit venue, devient pénible. Au bout de quelque temps, la dépression i____„^ . 225 —
nerveuse s'accentue et le besoin de respirer se fait impérieux. Le séjour prolongé à Florence n'est possible qu'au prix de grands ménagements. Le voyageur ordinaire, s'il peut sans danger réel se surmener, ne peut le faire toutefois sans être désagréablement impressionré. On peut vivre impunément à Florence en espaçant ses visites sur tout un mois. On ne le peut pendant huit jours sans malaise, si l'on veut tout voir, et revoir aussi. Et le moyen terme de quinze journées s'emploiera judicieusement en y ajoutant le repos des excursions. Je ne donnerai certes pas ici mon propre exemple, à moi qui, en guide consciencieux, dois revenir vingt fois sur mes pas. Je suis cependant toujours parti de Rome ou de Naples en pleine forme ; toujours j'ai quitté Florence avec un soulagement physique d'autant plus pénible que mon esprit et mon cœur m'y retenaient..
Partons donc pour respirer un peu, et dès le matin, vers les sommets du Casentin. Et n'accordons pas une trop grande confiance aux Cascine, cette promenade publique aussi insignificuite que célèbre, étendue au bord de l'Amo, et où la mollesse de l'air ne peut réconforter davantage que San Miniato ou Fiesole. Prenons le train et allons déjeuner à Vallombrosa, séjour favori des Toscans pendant l'été, où l'on vient même de tous les coins de l'Italie. La voie suit l'Amo, passeuit au pied de Fiesole pour s'enfoncer bientôt dans les gorges du Beuve, pittoresques, tragiques quelquefois. Au bout d'une heure, on parvient à la petite station de San Ellero, au pied du Protomagno. Un funiculaire va nous porter à mille mètres d'altitude, dans un charmant désert où l'air, léger enfin, se respire à pleins poumons, sous un frais soleil de printemps. .
La montée en funiculaire est merveilleuse. Passé le torrent Vicano qui bouillonne bleu-argent, le petit train se dresse tête haute et grimpe comme un chat, de toutes ses griffes, à travers les chênes et les rochers. Ce ne sont tout alentour que montagnes boisées, parsemées de villas, et qui s'abaissent peu à peu, découvrant la vallée de l'Amo dans toute son cimpleur. Le train halète sec, à chaque soufflée on croit qu'il ne pourra exhaler la suivante. Et doucement, sans effort, comme s'enfonce quelque praticable, les collines s'aplatissent, étalent leurs jupes vertes, écrasent leurs villas et immobilisent aux yeux leurs torrents. 11 fait frais, très frais, et Ton se sent renaître, on retrouve son assiette. On est ervahi de bien-être, un peu indifférent au spectacle magnifique,