VALLOMBROSA
On respire, pour tout dire ! On se sent léger, dispos, indifférent à tout, sauf au jeu de ses poumons ravis. L'oppression florentine a disparu pour faire place à l'allégement . Et c'est le pied joyeux que Ton saute à terre à la station de Saltino d'où divers sentiers conduisent à Vallombrosa.
J'ai préféré pour m'y rendre le chemin le plus sauvage, celui qui suit la crête même de la montagne, et non pas la route carrossable. Le long de celle-ci, des hôtels et des pensions, pour tous les goûts et toutes les ressources, s'échelonnent avec cet " air ville d'eaux " que le voyageur craint toujours. Le sentier passe bientôt devant une ferme, la Bocca di Lupo, et atteint les bois ravissants de tendresse, où la mousse fait aux pas un tapis profond qu'affermissent les aiguilles des pins, où les branches filtrent la beauté du jour, et laissent entrevoir par moments les cimes du Protomagno qu'escaladent, touffus, impénétrables, les sapins orgueilleux. Les senteurs fortes des arbres vous grisent autant que l'atmosphère si pure : on voudrait bondir, chanter et rire. L'allégresse physique est extrême. Et lorsque le beau désert de Vallombrosa, tout écrasé par les monts, offre sa coupe illuminée de soleil et bruissante de cascades, le plus profond et le plus doux soupir jaillit des poitrines réconfortées. Venus ici pour cette seule extase, nous regarderons sans fièvre les bâtiments de l'abbaye, aujourd'hui école forestière, datant du XVIV siècle, grande caserne sans caractère. Puis Jurant toute la journée, nous nous promènerons, flânerons, nous assoirons sous les pins, au bord de quelque ruisseau, monterons si le cœur et les jambes nous en disent, au Paradisino, à la villa del Lago, errerons en un mot à travers la montagne forestière, tout entiers à l'inexprimable joie de respirer. Cette parfaite douceur doit s'accorder à la bête qui ne sera que plus disposée le lendemain. Elle ne peut comporter de programme. Chacun emploiera son repos selon son goût, qui sera le meilleur puisqu'il répondra au besoin physique qui le commande. Si, cependant, l'activité cérébrale que Florence, plus que toute autre ville peut-être, entraîne, ne serait-ce que par la surexcitation nerveuse qu'elle engendre, si cette activité vous poursuit, écoutez alors une belle histoire édifiante, et qui est celle de Vallombrosa. Au murmure de ces fontaines, les yeux regardant le bleu du ciel à travers les branches, bien étendus, prêtez l'oreille d'abord au silence des montagnes qu'aucune brise n'évente. Puis, lorsque nous marcherons un peu, divertissez-vous un instant à l'aventure de Mezzobarba.
Pietro Mezzobarba est évêque de Florence, en 1063, Henri IV étant empereur. L'éclat du Quattrocento nous aveugle tous. Nous ne pensons guère à demander à Florence ce 'qu'elle faisait avant Dante et Giotto. Nous avons essayé, ces jours derniers, de nous rendre compte quelque peu. Mezzobarba va nous apporter une notion de plus. Et noUs verrons de nouveau que Florence partageait les passions de toutes ses sœurs italiennes, vivait civiquement tout comme elles ; nous nous rappellerons aussi nos voyages en Emilie et en Ombrie, à Plaisance et à Spolète principalement pour nous aider un peu. Mezzobarba était donc évêque de Florence sous Henri IV. Et cela veut dire qu'il était simplement seigneur féodal gérant Florence pour le compte de l'empereur qui l'avait nommé. Le beau geste de Charlemagne donnant un royaume temporel à la papauté avait créé cette situation. Le pape devenu souverain a voulu, en effet, comme ses congénères, agrandir son domaine. Entré dans le concert des royaumes en formation, le pape ne peut y jouer sa partie qu'à l'unisson. Et la papauté est devenue elle aussi un fief de famille, nous l'avons vu à Spolète. Autour d'elle sont d'autres fiefs, plus petits, des sous-fiefs peut-on dire. Et ce sont les évêchés, qui deviennent apanages. Tout comme le pape, les évêques ont suivi la loi féodale. L'évêque lève des troupes, il prend femme ; on recherche ses filles en mariage. Est-il indépendant ? Pas plus que ses frères, les seigneurs laïques. Il lui faut choisir, en effet, entre le pape et l'empereur bientôt ennemis. Et le jour où l'empereur aura mis la main sur la papauté, il la mettra fatalement sur les évêchés. L'évêque, d'ailleurs, est presque toujours gibelin, parce que le pape est plus dangereux pour lui. L'empereur est loin; lorsqu'il est reparti on est trémquille. Et d'ailleurs, c'est lui qui nomme les évêques tout comme il nomme le pape. Bref, la constitution du royaume par Charlemagne a entraîné la papauté dans la lutte générale de formation monarchique où l'empereur est vainqueur du royaume papal.
L'évêque est donc seigneur féodal, à Florence comme ailleurs. Il gouverne la cité au nom de l'empereur qui l'a nommé. Mais alors il se heurte à la mauvaise volonté de la cité qui se rappelle le temps où elle élisait librement son évêque. Et les villes de se soulever contre ces évêques concubinaires et simoniaques, qui ont payé à l'empereur leur suprématie et leur juridiction, négocient avec lui des faveurs ou des extensions, marchandent leur soumission ou leur tribut. Et quel est l'erijeii de ces marchan-
PL. 53, PAGE 2Zi>.
Vai.lombrosa : École''forestîère.
Cl. Ajinari.
Cl. Alinari.
Saltixo.
QUINZE JOURS A FLORENCI
vallô'mbrosa
dages ? Les villes naturellement. Sur qui s appuient-elles alors ? Sur le pape bien entendu, le pape ennemi par définition de Tempereur, bien que sa créature, de l'empereur dont se réclament les évêques oppresseurs. L'Italie tout entière se soulève donc contre ses évêques dont elle veut qu'on lui rende la libre élection. L'empereur refuse, et il est soutenu dans sa résistance par tous ses évêques féodaux dont le sort personnel et familial se trouve suspendu au sort de la suprématie de l'empire £ur le Saint-Siège. Que le pape demeure inféodé à l'empire, les évêques le demeureront aussi et ils garderont leurs fiefs, puisque les villes seront Vciincues avec tout le royaume pontifical. Que le pape s'affranchisse et les villes chasseront leurs seigneurs ecclésiastiques ; tout comme Florence, Rome chassera le pape impérial pour élire ce pape, son évêque. Et c'est au cri de la libre élection que se lèvera l'Italie. Grâce à ce sentiment universel, expression de l'indépendance civique et municipale, Grégoire VII triomphera de l'empereur et instaurera, ce qui n'est pas sans ironie, la formidable puissance pontificale. Les villes du moins y gagneront leur indépendance personnelle.
En ce temps-là, Pierre Damien écrivait : " Les évêchés et presbytères ne sont plus que des lieux de débauche remplis de concubines... les missives galantes y circulent.... Puis c'est la grossesse avancée et le vagissement des bâtards. ** L'évêché de Florence, où trônait Mezzobarba, éteiit-il de ceux-là ? Les Florentins le prétendaient, nous Talions voir. Ce que nous venons de rappeler nous facilitera l'entendement de l'aventure qui, sans ces préliminaires, paraîtrait extravagante et inexplicable.
Tcmdis que Mezzobarba administrait l'évêché de Florence pour le plus grand bien de l'empire et au milieu des grondements de ses ouailles, un seigneur florentin, Jean Gualbert, prenait le froc, outré sans doute de la domination impériale qui se réclamait de l'Eglise de Dieu, le Dieu de Florence. L'habit franciscain des Camaldules ne suffit plus bientôt à son humeur chagrine, et, passant aux Bénédictins, il grimpa sur les hauteurs de Vallombrosa comme fit saint Benoît à Subiaco et à Mont Cassin. De là-haut, entouré de quelques frères avec lesquel il vivait dans des cabanes, Gualbert continuait à surveiller Florence, ce qui s'y passait et qui le désespérait. Gualbert était donc du parti populaire, citoyen de Florence d'abord, et, aussi, religieux strict et scrupuleux que les désordres flétris par Pierre Damien révohaient. Plus citoyen que religieux,
cependant, car, ayant accusé Mezzobarba de simonie, c'est-à-dire d'avoir acheté son siège trois mille livres à l'empereur, il se mit à la tête des mécontents, souleva les frères servites de San Salvi, et alla demander à un saint ermite du nom de Theuzon de seconder ses eS^orts. Or cet ermite était de ceux que Pierre Damien qualifie
ermites de ville, solitaires de place publique, moines universels, gens qui, sous couleur de profession monastique, prétendent commander au menu peuple ". Theuzon était moine comme Mezzobarba était évêque. Et si Gualbert s'entend si bien avec lui, c'est donc que, lui aussi, est citoyen avant tout. Ils sont démocrates tous deux. Theuzon comprit tout de suite le langage de Gualbert. La vie profane de Tévêque leur était insupportable à tous deux au point de vue de la foi, croyons-le, au point de vue municipal aussi, soyons-en convaincus. Theuzon, bon démagogue, excite Gualbert et lui dicte ce qu'il doit faire. Theuzon n'y va pas par quatre chemins : " Rends-toi, dit-il, sur la place publique et là, déclare que, l'évêque étant entaché de simonie, on doit s'abstenir de recevoir les sacrements de sa main. " Theuzon et Gualbert commençaient en somme, à Florence, le mouvement en faveur de la libre élection, c'est-à-dire de la liberté communale contre l'agent impérial. Non seulement Gualbert cria sur la place publique ce que Theuzon lui avait soufîlé, mais il en ajouta de son cru : il dénia la qualité de prêtres aux prêtres consacrés par Mezzobarba, ce qui était logique d'ailleurs. L'insolence de Gualbert était celle d'un gentilhomme qui se sentait l'égal d'un autre seigneur, l'évêque, et qui avait en plus, pour lui, l'avantage de représenter la doctrine du civisme florentin. Gualbert et Theuzon réunissent autour d'eux toute la ville, moins les clients de l'empereur bien entendu qui excitent l'évêque à la résistance. Et Mezzobarba, soutenu par la force publique, envahit à main armée un des monastères qui ont fait cause commune avec le peuple, et le saccage. L'effet fut désastreux. De révoltés, les moines deviennent martyrs. Et ils invoquent immédiatement l'appui du pape qui, bon gré mal gré, représente à cette heure, dans toute l'Italie, le principe guelfe, c'est-à-dire de la résistance à l'empereur gibelin, c'est-à-dire de la liberté des communes, liberté menacée par les évêques féodaux. Le pape Alexandre envoya à Florence Pierre Damien pour enquêter et résoudre le conflit. Ce n'était pas commode, il l'aflait bien voir.
Pierre Damien voudrait apaiser. C*est la manie des ambassadeurs, manie légitime puisque leur mission est de concilier des intérêts