CI. Brogi
Œu^"RE DU DoME : Chaire de Luca della Roi
Œuvre du Dôme : Chaire de Donatello.
PL. i4, PAGE 4g.
BAPTISTERE DOME
Et si le gothique se fût toujours contenu dans les limites de charme et d'élégance que garde le campanile, nous n'aurions pour lui que des sourires. Rien de plus tendre et de plus délicat n'existe à Florence que cette œuvre de Giotto. L'artiste ému autant qu'émouvant qui arracha la peinture des bras de la mort, a tenté ici, en faveur de l'architecture de son temps, un effort analogue ; il voulut galvaniser de même qu'il avait ressuscité. Ce ne peut être sans une émotion profonde que l'on voit ce gothique prendre de la rigidité, s'établir sur des bases carrées, dessiner des profils d'une netteté bien marquée, se fleurir de marbres divers, et ne garder en fin de compte de son essence que ses lignes les plus légères et les plus simples. Giotto a produit ici une œuvre aussi méritoire que l'autre, l'œuvre picturale, aussi neuve, aussi hardie. Très pur enfant de la Toscane bénie, il n'a rien répudié de sa race qu'il plie, sans l'oublier, aux seuls principes connus. Et il aboutit à ce ravissant chef-d'œuvre dont les fenêtres finissent par être l'unique détail où l'on remarque, où éclate visiblement le style des Gibelins. Qui peut affirmer, dira-t-on, que la voie de Florence n'était pas là, dans cette appropriation locale, cette transformation des formes septentrionales au climat et au goût toscans ? Il est sage de penser que les cent années écoulées entre Giotto et Brunellesco auraient été fécondes, si l'invention architecturale de Giotto eût possédé les mêmes germes que son invention picturale. On a dit, à propos de ce campanile, que, sans Giovani Pisano, Giotto n'eût pas existé, et qu'il doit plus à celui-ci qu'à Cimabue. Cela est vrai, et cela nous ''justifie. L'œuvre architecturale de Giotto devsiit rester stérile. A l'appel de Giotto, le dernier appel du gothique, personne ne répond. Et la Renaissance s'emparera du campanile, pour le décorer d'œuvres qui trouveront dans son esprit, dans son âme même, le cadre le plus harmonieux pour leurs audaces. Donatello y placera son fameux Zuccone qu'il interpellait tandis qu'il le modelait : " Favella ! Favella ! (Parle) ", cette tête chauve criante de vérité, défi jeté à l'idéal par le plus réaliste, mais avec génie, des artistes. Lucca délia Robbia y encadrera ses reliefs ; et tous deux apporteront à Giotto, comme nous lui apportons la nôtre, leur ferveur reconnaissante : ils s'embrassent tous trois comme le font toujours aux Enfers les grandes âmes, quel que soit l'horizon d'où elle» s'acheminent.
Ces deux grands renaissants, ces deux premiers par la date et par le génie, nous les retrouvons alors au petit musée de l'œuvre
du Dôme, rivalisant depuis des siècles devard les générations. Combien de pages liucraires ou scientifiques leurs tribunes n'ontc:lies pas inspirées ! On a rivalisé à leur sujet comme elles rivalisent entre elles. Et je jure bien que si, à mon tour, j'entre dans la c^.fiière, ce n'est pas pour me distinguer.... Ce n'est pas ma faute pourtant si je ne partage pas l'avis de la critique la plus compétente. Comme tout voyageur, je suis docile envers les savants. Tous m'en-- dit, le guide lui-même par son signe de deux étoiles pour l'un, d'une seule pour l'autre, la supériorité de Lucca sur Donatello. Après vingt visites, mon impression première se confirme : je suis celui qui prétère la tribune de Donatello a celle de Robbia. Je ne m'en enorgueillis pas ; au contraire, je m'en accuse comme d'une infirmité, et je suis honteux. Stendhal conseille, dans ses Promenades, le courage de son opinion, même erronée. J'obéis à Stendlial. Je ne méconnais pas ce qu'ont d'admirable et de touchant les petits chanteurs de Robbia, leur accent si juste, si serein, et leur application et leur vérité. Le sentiment est proiOnd, intense, exact, et le détail ouvrier parfait. Pourquoi ne puis-je m'empêcher d'y sentir une manière de froideur, d'indifîérence de l'artiste, quelque chose comme d'une main sans chaleur, la main d'un manoeuvre à qui rien de son art n'est étranger, sauf la flamme inspiratrice et directrice? Et cela surtout m'apparait dans les enfants qui dansent, cela m'apparait parce que, ceux-ci, je puis les comparer avec ceux de Donatello qui dansent aussi. Les danseurs de Robbia dansent bien. Ceux de Donatello dansent tout court. Les premiers ont été imaginés par un grand sculpteur, les autres ont été vus par un non moins grand ouvrier qui était aussi un grand artiste. Robbia, dont c'est ici la première œuvre, me semble déjà indiquer par elle la carrière prolixe que, au Bargello, nous lui verrons continuer, carrière magnifique mais mercantile un peu. Il sculi^le des enfants dansant comme il fera des vierges et des saints, avec, certes, un sentiment exquis et d'une excellence qui ne sera pas surpassée, mais il les sculpte dans le même souci de manœuvre, et non pas pour le plaisir de les modeler ; Donatello ne donne pas, lui, un seul coup de ciseau qui ne soit parti de son enthousiasme, avec une fougue d'amour que seul Michel Ange au monde connaîtra après lui. Donatello, lorsqu'il travaille, ne pense qu'à la joie de créer, tandis que Robbia pense à la satisfaction de produire. Et ce n'est pas la même chose. Les enfants de Donatello respirent le bonheur de vivre, ce palpiter sous le soleil, de participer à toute la beauté de
BAPTISTERE DOME
la nature qui les a formés et les baigne. Ceux de Robbia sont de magninques repréientalions. Ceux de Donatello sont des génies î éalisés, sortis des mains du créateur et jetés dans le monde qui les reconnaît pour ses cnîants. Je trouve aux Robbia un air de " canon " que le talent rend personnel. Je trouve aux Donatello une personnalilé qui échappe à tcule classification. Ils sent la vie, la vie ardente, libre, surprise dans la rue, et non la vie connue, acceptée, reçue, et que la maîtrise seule de l'artiste jette au premier plan.
Au Bargello, nous retrouverons Donatello et Robbia et nous pourrons nous appesantir un peu plus sur chacun d'eux, l'un que j'estimerais le plus grand sculpleur de tous les temps s'il n'y avait pas celui qui fut un peu son élève : Miel el Ange qui grandit en regardant son œuvre, l'autre qui est un sculpteur considérable et l'inventeur d'une sculpture décorative dont ia convenance et la perfection n'ont jamais été surpassées. Ils sont tous deux la joie de l'Œuvre du Dôme où les autres œuvres pâlissent à coté des leurs. Ne quittns point cependant ce petit musée, après cette longue journée, sans réunir ces deux maîtres autour de Ghiberti dont voici l'adorable châsse de sainte Zénobie en un moulage où nous pouvons l'étudier, et autour de Brunellesco dont voici l'émouvante relique, le modèle en bois de sa coupole. Ces trois noms rassemblent l'essor architectural, sculp'.ural et décoratif de Florence. On peut dire même que ces trois-là sont les véritables créateurs de tout le Quattrocento. Les peintres, sauf Giotto le grand ensemet*. ceur, ne vinrent qu'après, et ce furent eux trois, qui étaient amis, qui osèrent les premiers et encouragèrent Ficrence à l'audace. Lor3 de l'apparition du Saint Georges, Masaccio avait quinze ans, Angelico étudiait encore à Cortona, Benozzo n'est pas né, et c'est cette année-là que Brunellesco commençait ses études de la coupole. Pensons à ce milieu de jeunes gens enthousiastes qui se rencontraient chaque jour chez l'orfèvre leur patron, vivaient côte à cote comme nous avons va que vivaient Donatello et Brunellesco, se confiaient leurs rêves et leurs recherches, et demandonsnous ce que tous devaient éprouver d élan lorsque Bru:iellesco et Donatello dressaient l'un sa coupole rapportée du Panthéon, l'autre con Saint Georges inspiré du passant ! Il y eut à ce moment-là, à Florence, n'en doutons pas, un travail au fond de tous les coeurs que Donatello et Brunellesco, sans doute souv.=înt assagis par la calme raison de Robbia, et dont l'ardeur se teniporait au contact du sere;:a
ouvrier des vierges de terre cuite, un travail que Donatello et Brurxellesco inspiraient, excitaient ou enhardissaient. Ils ont doté le monde de chefs-d'œuvre. Ils l'ont doté de la Florence que nous aimons.