‹ Quinze jours a Florence; ouvrage illustre de cent huit gravures et de 16 plansChapitre 9 sur 31 · SIXIEME JOURNEE LA PRIMAVERA · texte numérisé non relu

SIXIEME JOURNEE LA PRIMAVERA

Académie, San Marco,

IL me semble que nous voilà désormais bien en forme pour la visite de l* Académie. Voyageant rationnellement, nous aurions commencé par elle. Puisque nous avons adopté une autre méthode, le moins que nous puissions fciire est d'en tirer quelque profit. Et c'est de rassembler au cours de notre fantaisie les notions indispensables à une compréhension, si ce n'est scientifique, du moins sentimentale et plus large du caractère de Florence. De celui-ci, maintenant, nous connaissons quelques tiaits. Les figures tout naturellement sorties dés petits tableaux que nous avons été amené à peindre, les figures d'artistes comme Brunellesco et Ghiberti, Alberti et Ghirlandajo, de citoyens comme Acciaioli, Strozzi et Machiavel, de monuments comme les Lanzi et le Palais Vieux, d'églises comme le Baptistère, San Spirito et Novella, de palais comme Strozzi et Davanzati, de foule enfin, tout cela doit se réunir aujourd'hui, faire bloc pour constituer le dessin, en esquisse déjà poussée, du personnage harmonieux et divers auquel on a donné le nom de ville des fleurs.

Ses fleurs, ce sont tous ceux-là. Et bien d'autres qui s'ajouteront pendant dix jours encore, sur la toile, à notre gerbe présente. Faire le portrait de Florence, même en notre cœur seul, ne se peut sans

QUINZE JOURS A FLukENCE

erreur que par la méthode analytique. Il faut nous comporter avec cette ville comme les roméinciers avec leur héros. Ils ne le campent pas en pied dès la première page. Peu à peu, ils tracent les traits les uns à côté des autres ou par-dessus les autres, appuient ou passent légèrement selon l'importance, et le personnage apparaît de lui-même, sans l'intervention de l'auteur, à la fin de l'ouvrage. Ainsi Florence doit-elle être traitée, trop complexe pour être résumée. Les mots manquent de nuances assez fines pour la vérité. Ce ne seraient que repentirs ou surcharges. Elle doit jaillir du récit, et si l'idée qu'on en obtient n'est pas nette, c'est que l'auteur est au-dessous de sa tâche. Il y serait encore davantage à vouloir synthétiser. Son analyse a l'avantage, tout au moins, de fournir des éléments dont on fera l'usage qu'il n'a pas su faire.

Le musée de l'Académie des Beaux- Arts apportera les traits les plus précis, les traits fondamentaux de cette image. Aux Offices et au Pitti dominent surtout les tributs payés à Florence. Nous y avons vu le témoignage de ce que l'Italie doit à la Toscane, Titien et Raphaël auprès d'Angelico, de Botticelli, de Bartolommeo et de Sarto. Le suprême des uns nous a troublés plus que l'excellence des autres, et l'a emporté enfin. A l'Académie, au contraire, en dehors de Gentile da Fabriano et de Pérugin dont nos voyages en Ombrie nous dispensent un peu, à l'Académie nous ne trouvons que Florence toute seule. Elle offre le véritable bréviaire de la grande œuvre toscane. Et si, lorsque nous l'aurons lu, nous traversons la place pour parcourir le chapitre Angelico dont le manuscrit est ouvert sur les murs de San Marco, nous pourrons dire que nous possédons l'essentiel, si ce n'est tout le nécessaire à une exacte compréhension de l'ouvrage commencé par Giotto, qu'il nous restera à étudier, et terminé par Michel Ange que nous devrons épeler enfin. Le corps du livre dont le prologue est à Santa Croce, l'épilogue à San Lorenzo et certains détails sont épars, se trouve à l'Académie et au Bargello que nous feuilletterons à son tour. Et chacun, alors, pourra se créer sa Florence toujours belle.

Dès le seuil, Michel Ange nousaccueille, et c'est lui qui nous présente ses ancêtres. Son radieux David, je vois Florence, la jeune Florence de l'Académie, sous ses traits. Tous deux jouissent de ce soave austero qui est l'épigraphe du Quattrocento. Bientôt le soave se séparera de Yaustero. Où sera même, et déjà, Yaustero, dès Filippino, où sera Yaustero d'Angelico ? A l'heure des Filippo et des Ghirlandajo, les deux termes restent unis. Botticelli donnera le signal

ACADÉMIE, SAN MARCO

de la séparation. Michel Ange rétablit leur fraternité par cette œuvre de sa jeunesse, s*il doit perdre à la chapelle des Medici tout soave. Brunellesco et Donatello pratiquèrent les deux, et Michel Ange les cultiva un moment. David est grave, puissant, en même temps que tendre et charmant. On a dernièrement replacé ce David, son moulage du moins, à la porte du Palais Vieux. Et c*est donc que Tâme florentine vit toujours. Rien ne peut symboliser la voluptueuse, au sens de Sainte-Beuve, la voluptueuse Florence, comme ce marbre. La gaucherie de sa posture n'indique-t-elle pas, si l'on subtilise, l'indécision funeste de la République, ce manque d assiette auquel Machiavel s'efforça de remédier ? Florence fut trop souvent hésitante et soupçonneuse. Les finasseries de Brunellesco furent malheureusement trop nécessaires. Florence avait peur, un peu , de son génie. Elle ne montrait pas assez de confiance en ses enfants. En art et en politique, et c'est le défaut des bourgeois riches, elle craignait qu'on la trompât, et vouléiittout ménager. A trop se couvrir on s'enrhume. Florence s'étouffa. David est du temps où l'allégresse de vivre, de revivre plutôt, le temps de Soderini, la réveillait. Et sa pose ne semble plus qu'un souvenir évoqué pour offrir une leçon qu'on ne prendra pas.

L'histoire même de ce marbre, nous la lirons avec celle de la chapelle Medici, de toute l'œuvre florentine de Michel Ange. Aujourd'hui regardons seulement ce visage non pas sévère, mais pensif, ce front plissé d'ardent vainqueur, déjà las du triomphe qu'il sait prochain. Jamais la vanité de la gloire ne fut mieux rendue. David est jeune, beau, illustre, il anéantira l'ennemi de son peuple. Et l'a quoi bon, déjà, tourmente ses lèvres dédaigneuses. Sa fronde pend sur son épaule, et sa main la saisit sans colère. La nécessité seule inspire un geste que le cœur n'exaspère pas. Il est calme, non pas heureux ni fier. Et cependant comme il pourrait être vain de sa beauté I Jamais splendeur pareille dans les lignes de la poitrine et du ventre n'a été atteinte. Et le dos, des épaules aux cuisses, frémit d'une vie dont le frisson passe dans nos veines, frisson de la plus chaste beauté, celui qui traversait Ulysse à l'apparition d'Athêna. David insensible et beau comme Minerve ! Conscient comme elle, il est avec elle notre raison de poursuivre notre labeur et de subir nos peines, afin de mériter l'Ithaque où nous attendent les bras de la déesse silencieuse.

Prenons donc la main tombante, non pas tendue mais abandonnée à notre étreinte, et pénétrons enfin dans les salles où

Tarî florentin, en dehors de la fresque qui a jeté toutes ses fleurs, à Florence, eu cours du xiv® siècle, où Tart florentin rayonne avec autant d'allégresse que brille le radieux David. Gentile da Fabriano, Ombrien, ne peut nous retenir, du moins dans ces notes, pas plus que Pérugin que nous jugerons mieux, à la chapelle Peizzi, par une œuvre qui résume celles-ci et où il a mis, si souple, ce qu'il y a de mieux dans Florence : la simplicité des moyens et la gravité de la conception. Ce Gentile, XAdoration des Mages, est la maîtresse oeuvre de ce brillant et solide Ombrien. Pallas Strozzi en fut le Mécène, et c'est encore un petit jour ouvert sur l'aristocrarie florentine. L! Assomption de Pérugin et sa Pidày comme bientôt le Calvaire de la chapelle Pazzi, nous invitent à atténuer nos reproches d'autrefois lorsque nous osions dire, en Ombrie.que Pérugin finissait par " écœurer ". Les élèves sont terribles pour leurs maîlres. Ils en font voir les tares, il les affadissent : le châtiment de Michel Ange sera Bandinelli et Bernin.

Filippo Lippi se montre ici dans toute sa vérité. Son Incoronala est célèbre. Tâchons que ce ne soit pas en réaction de cette renommée, mais préférons tout de même V Adoration de l'enfant. Le très matériel Filippo me semble plus à l'aise dans cette scène humaine. Les sentiments qu'il doit exprimer restent plus à sa portée. Et la tendresse de la Vierge, le respect de Joseph conveneiient mieux à celui qui, le premier, " prit modèle ", que l'extase de la Vierge ravie. A celle-ci, c'est Corrège qui donnera sa plus haute expression, son élan le plus éperdu. Mais voyez à côté de \ Adoration du père celle du fils, à côté de Filippo, voyez Fillppino traitant le même sujet, plus riche sous son pinceau, plus chatoyant et plaisant. Mais combien déjà se devine l'écKpse de la foi, flamme éteinte! L'art est un métier maintenant; on en subsiste, on ne vit plus pour lui. Pérugin rôde aux alentours. L'heureux Fiîippino n'a pas d'amour, s'il a de l'esprit et de l'éclat. 11 lui manque, — pour une fois rendons justice à Savonarole, — il lui manque d'avoir été à l'école du farouche hystérique. Botticelli éprouva ces temps frénétiques. Michel Ange leur doit son amertume patlîétlque, où l'émotion se teinte de souffrance. Bartolommeo le subit aussi. Et le connut enfin celui dont une Adoration, placée entre les deux autres, nous émeut plus qu'elles, par ce déchirement même, Lorenzo di Credi. Lorenzo alla à l'école de deux maîtres, Verrocchio et les antiques Medici réunis au cou-

go

CADEMIE, SAN MARCO -

vent de San Marco. Chez le premier il s'assit à côté de Pérugin et de Léonard. Autour des seconds Michel Ange circula comme lui. Il était honnête homme. Son maître avait mis en lui sa confiance. Et lorsqu'il partit pour Venise afin dy fondre le Colleone, Lorenzo reçut de Verrocchio son atelier et ses biens à faire fructifier. A sa mort, Verrocchio institua pour héritier son fidèle disciple. Mais Lorenzo ne pouvait rester sans soutien. Eperdument, il se jeta dans la folie mystique. A lui aussi Savonarole tourna la tête — il la tourna bien à Michel Ange ! — et Bartolommeo renonça de peindre après l'avoir entendu. Puis, comme les autres, le sirocco passé, Lorenzo retrouva ses sens, et, sur ses vieux jours, prit pension au couvent de Santa Maria Nuova où il mourut. D'avoir traversé la fournaise, cela l'avait du moins enrichi de souffrance. Regardez-les, tous ceux que Savonarole a touchés. Quelques-uns pour toute leur vie, comme Michel Ange et Credi, les autres au moins pour un instant comme Botticelli, Piero di Cosimo et Cosimo Rosselli, tous sont marqués d'un signe d'humanité profonde et douloureuse. Ils ont su prendre au fou ce qu'il y avait de supportable dans sa démence, la pitié. Passant dans leur art, le cri de douleur de Savonarole s'est mué en idéal. Il se produisit donc un sursaut des esprits, une sorte de redressement des âmes qui se traduit dans l'œuvre par l'émotion de la douleur humaine, l'inguérissable douleur de vivre des hommes fragiles et misérables. Lorenzo di Credi, auprès de Filippo et de Filippino, oh! ne lui demandez pas la grandeur majestueuse d'un Ghirlandajo, et ne cherchez pas dans son œuvre cette morbidesse que l'on pourrait prendre pour de la douleur chez Botticelli. Ce qu'il peint reste sain, meiis d'une humanité très grave que seules les années de Savonarole ont pu inspirer à l'innocent et bon Credi. Sa Vénus des Offices rayonne si peu î Elle n'a pas d'orgueil ni de volupté. Elle dresse un corps superbe, mais elle en connaît la fragilité. Rappelez-vous l'expression calme de la Vierge dans Y Annonciation des Offices. Et voici, à l'Académie, cette Adoration, la plus nue qui existe peut-être, la plus dénuée de parures, vide de détails, réduite à la plus simple expression et qui, cependant, émeut plus que toute autre : la misère humaine, évoquée par Savonarole, a touché le cœur du tendre Lorenzo.

Ils furent presque tous, les naïfs artistes, touchés par le fléau de Savonarole, plus ou moins broyés sous ses coups. Nul, à mon sens, plus que Botticelli qui resta brisé, en miettes. A Rome, autrefois, je me suis plu à reconstituer un Michel Ange d'après les dates de

sa vie en concordance avec la date de ses œuvres. Et j'ai goûté le grand plaisir d'établir un Michel Ange ' nouveau ", vraisemblable en même temps. A Florence, ce que nous savons de Botticelli, de sa vie, me permet une hypothèse analogue. Les dates, pourt2mt, me laissent plus de liberté ; c'est-à-dire qu'elles m'engagent, peutêtre, à plus de prudence ? Nous ne savons rien, en effet, de la chronologie des œuvres de Sandro. Nous ne possédons aucune pièce d'archives, seul témoignage indubitable qui nous permette de dire que tel ou tel tableau fut peint en telle ou telle année. Botticelli commença par la Fortitudo des Offices et finit par les dessins de la Divine Comédie-, on sait qu'il alla à Rome en 1480-82, qu'il peignit en 1 486 les fresques, aujourd'hui au Louvre qui a choisi pour ce chef-d'œuvre l'emplacement le plus détestable de tout le Musée, les fresques de la villa Lemmi, propriété des Tomabuoni. En dehors de ces pôles : le Fortitudo et Dante, et de ce repère intermédiaire, aucune certitude. Quelle joie pour nous ! Et au bout du compte, que rerions-nous à être prudents ? A quoi bon ! Puisque les archives n'assignent à X Adoration et au Printemps aucune limite dans le temps autre que la vie de l'artiste, amusons-nous à les y situer. Connaissant les événements extérieurs qui remplirent cette existence, tâchons de placer de notre mieux les œuvres, d'après leur caractère et leurs différences entre elles. Nous aurons ainsi, en terminant, créé un Botticelli à notre usage, où rien des fciits ne sera inventé, mais où ceux-ci serviront à nous représenter une âme, à l'imaginer à notre gré, et sans témérité cependant.

Trois périodes se partagent la vie de Botticelli : avant les Pazzi, après les Pazzi, après Savonarole. Avant les Pazzi, Botticelli se montre un heureux et insouciant jeune homme. Il entre dans la vie avec joie, promis aux plus heureuses destinées. Son père, savetier ou tanneur, on ne sait pas au juste, mettons qu'il corroyait, le confie, selon l'usage florentin lorsqu'on engendre un fils disposé pour les arts, le confie à un orfèvre. Sandro montre plus de goût à dessiner qu'à battre l'or. Le corroyeur n'insiste pas, et il envoie son fils chez Filippo Lippi qui lui apprend à peindre. Nul n'est plus gai compagnon que Sandro. Ses frasques et ses farces pourraient figurer dans un nouveau Décaméron. Filippo, joyeux compère, ne saurait les blâmer. Il présente son élève aux Medici dont il était favori. Sandro devient le commensal de la cour artiste. Il vit au milieu des Ficin et des Politien. Il participe à la belle fête de la Renaissance que le glaive des Pazzi interrompt. Sandro part alors pour

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