‹ Quinze jours à Venise;Chapitre 10 sur 36 · CI. Martin et .Micliieli · texte numérisé non relu

CI. Martin et .Micliieli

Jardins pibi.ics.

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dans les domaines à prendre en l'Italie vacante. Et voilà les condottieri, tous compères, luttant sans passion, se ménageant mutuellement, explorant les forces et les territoires, s'agitant sans de'cision — jusqu'au jour où ils tombent sur la bonne proie. Quelquefois cela tournait mal, comme a. Carmagnola: Venise ne plaisantait pas; le risque du métier ; mais le plus souvent cela tournait bien, comme pour Sforza.

Frédéric de Gonzague, condottiere, donc, a été envoyé à Bergame par Venise. En 1 437, Milan juge le moment venu de reprendre l'Adda, et elle envoie Piccinino chasser Gonzague. Alors Venise engage Sforza, condottiere au service de Milan. Sforza ne nourrit aucun scrupule de passer à l'ennemi : n'appartient-il pas à qui paie davantage? Il congé aussi a prouver a Milan sa puissance de façon indirecte, et même renversée. Mais si Sforza juge le moment prcpice pour en imposer a Visconti, il ne croit pas encore utile de se fâcher complètement avec celui-ci. Et il mène mollement son combat, Venise comprend vite, et elle rompt l'engagement de Sforza, tandis que, de son côté. Milan fait la paix avec Florence, réussit à engager Gonzague vexé de ce que Venise lui a adjoint Sforza, et Gattamelata prend la suite de Gonzague. Gattamelata remplit consciencieusement son rôle. Mais Piccinino est plus fort que lui. Bergame et Vérone retombent aux mains de Milan. Un homme, un seul décidément, peut s'opposer a Piccinino, c'est Sforza. En 1438, Venise lance Sforza, et toute l'Italie se met à la fenêtre pour assister à la lutte des deux premiers hommes de guerre de l'époque, Piccinino et Sforza.

Ce fut très beau, le fin du fin du condottiere. Le jeu de dames, que dis-je ! le jeu d'échecs lui-même n'est rien auprès de celui-là. Figures de quadrille véritable, avec leurs règles, où il est entendu que telle manoeuvre impose l'abstention de l'adversaire. La rivière est passée? Honte à celui qui tomberait, dès lors, sur l'ennemi ! Elle n'a pu être traversée? Opprobre si l'on recommençait ! C'est une danse, un art, un jeu à qui réussira les plus beaux coups que l'ennemi ne peut, sans déshonneur, ne pas saluer avec respect. Une, deux, dégagez ! On est sur la planche, à la salle d'armes. Toute l'Italie juge les coups, les apprécie, et personne ne s'étonne de la parade, pas même les payeurs. Ceux-ci savent bien, d'ailleurs, que l'intérêt même, les multiples intérêts des condottieri les obligeront un jour à se fendre à fond, ne fût-ce que pour un coup de Jarnac qui leur assurera un petit bénéfice personnel.

Entre Piccinino et Sforza les passes furent magnifiques. Le Padouan et le Vicentin furent pris, délivrés, repris tour à tour, avec une maestria impeccable. Qui est le plus fort ? Chi lo sa ! comme ils disent. Le plus malin est Sforza en tout cas, puisqu'il va y gagner un royaume. Sforza amplifie cependant son mouvement, jugeant le moment venu de s'imposer. Combattre Milan va lui donner celle-ci. Il fait le tour du lac de Garde afin de délivrer Brescia qui tient le siège depuis dix mois. Piccinino se précipite aussitôt sur Vérone ainsi découverte. Aussitôt Sforza de lâcher Brescia, de courir derrière Piccinino et de récupérer Vérone. L'hiver de 1440 était venu, et les condottieri, satisfaits de leurs belles manœuvres, campèrent. Au printemps, on repart. Milan essaie une diversion. Elle envoie Piccinino ravager la Toscane où elle espère attirer Sforza (c'est alors que fut livrée la bataille d'Anghiari). Mais Sforza ne marche " pas. Il se contente de Brescia et de Bergame. Piccinino revient et, profitant d'une absence de Sforza paru pour Venise afin d'y réclamer la solde de ses troupes, chasse celles-ci du Crémonois et s'avance vers Brescia. Sforza accourt et arrête Piccinino. Mais il a affaire à forte partie et, finalement, Piccinino l'investit dans son camp. C'est le suprême, toute l'Italie applaudit Piccinino. Mais la bataille ? Eh ! pour qui les prenez-vous ! Cela se passe comme aux grandes manœuvres modernes. Il est entendu que tel mouvement équivaut au massacre, à la victoire.

Sforza, au surplus, avait fait ses preuves. Il avait suffisamment montré à Milan ce qu'il pouvait — et combien il la ménageait. Visiblement, c'était un homme avec qui on pouvait s'entendre. Philippe- Marie le devine. Il juge que l'on doit faire plus de fond sur Sforza que sur Piccinino, et il envoie offrir à Sforza sa nièce Blanche-Marie en mariage. Philippe n'avait pas d'enfant. C'était le duché de Milan, guetté sans doute par Sforza depuis longtemps, qui lui tombait. Et Sforza signe tranquillement la paix sans même en référer à Venise — qui approuve, lasse de payer ' pour des prunes '. Venise et Sforza se connaissaient mutuellement, et personne ne songeait à se reprocher quoi que ce soit. Par cette paix du 23 novembre 1 44 1 , Venise, d'ailleurs, rentrait dans ses possessions auxquelles elle adjoignait trois places du Mantouan.

Cela ne terminait pas cependant la question, et qui était de savoir à qui appartiendrait l'hégémonie sur la vallée du Pô. Aussi, en 1446, la guerre recommence-t-elle, et c'est admirable combien les nécessités politiques l'emportent, au fond, sur toutes les pauvres ambitions des

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plus indispensables instruments de cette hégémonie. Jouez à la guerre, trompez celui qui vous paie, trahissez, il n'en faut pas moins revenir au fait. Sforza peut, gendre, se tourner contre Visconti beau-père qui veut lui reprendre sa dot : Crémone ; dès la mort de Philippe- Marie, 1447, il fonce sur Venise de toutes ses forces. Pour entrée de jeu, il prend Plaisance, détruit la flotte fîuviale de Venise et rencontre enfin a Caravaggio l'armée de Venise commandée par Cottignola qu'il défait complètement. Cette fois, ce n'était plus de jeu mais de vie qu'il s'agissait.

Car si Sforza se trouve, théoriquement, maître de Milan, il ne l'est pas en réalité. Il vient de combattre pour la grandeur du Milanais, mais Milan s'en moque. Elle tient, beaucoup plus qu'à son rayonnement, à sa liberté personnelle que la mort du Visconti vient de lui rendre. Sforza se hâte donc de faire sa paix, moins désavantageuse pour Venise qu'il n'aurait pu l'imposer, cède même la ville de Crème, et il obtient, en échange, l'aide de Venise pour la conquête de Milan qui lui reste a accomplir. Et c'est admirable comme tout s'arrange.

A charge de revanche, pourtant. Car, aussitôt la paix signée, Venise avait fait observer à Sforza que l'intérêt vénitien réside dans la faiblesse de Milan ; la vérité même. Dès lors Sforza doit se contenter de Parme, Plaisance, Crémone et Pavie, ce qui est déjà bien joli pour un condottiere. D'ailleurs, dit Venise, Florence est avec moi ". Et elle donne à Sforza trois semaines pour accepter. " Vous vous moquez de moi ! " répond Sforza qui saute à cheval. La pièce, on le voit, marche tout de même vers son dénouement, en dépit de toutes les balivernes et amusettes. Voilà Venise alliée de ses ennemis les Milanais contre Sforza son ancien salarié. Mais Venise manque, ainsi qu'elle manquera toujours, de pénétration. Elle est gagne-petit, de vue courte si ce n'est bornée. Elle va au jour le jour, en bonne commerçante, prudente et méncigère. Milan ? Que lui fait ? Bonne pour l'aide à en recevoir, mais, dans ses affaires personnelles, qu'elle se débrouille. Milan comprend, s'indigne, et, ne pesant plus, dès lors, que son propre intérêt immédiat, se trouvant en présence des appétits qui l'entourent, de la France, de Naples, de Savoie lui-même, déjà! elle se donne à Sforza : 1450.

Et la nécessité de réapparaître toujours :qui dominera dans la vallée

du Pô ? Les avidités se sont multipliées. De grandes forces se sont

montrées peu à peu en Italie et autour de l'Italie. Florence, depuis

longtemps, se mêle de la querelle Venise-Milan. Et voici Naples, et

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voici le roi de France. Milan sera bien coupable, en 1 494, d'appeler les Français en Italie. Mais il ne faut pas oublier que Venise a appelé Florence et Naples en Milanais, cinquante ans auparavant. Et, en ce temps-là. Français ou Napolitain, c'était exactement la même chose, l'étranger au même titre. Naples appelée au secours par Venise déclanchait fatalement une autre intervention qui n'était pas plus périlleuse, au regard du problème vénéto-milanais. Il arrive seulement que l'entrée en scène de Naples oblige Florence a s'allier à Milan, Florence qui est voisine de Naples et préfère voir le Pô sous deux maîtres que sous un seul. Et voilà Cosme de Medici qui excite le roi de France à intervenir, bien avant Sforza, dans la querelle. D'ailleurs, est-ce bien Florence qui a commencé à faire signe au Français ? Depuis longtemps déjà Venise a attiré sur Milan l'attention du roi de France. C'était à l'époque où les progrès d'Aragon l'inquiétaient. On voit l'enchevêtrement qui peut se résumer ainsi : Venise a besoin de débouchés ; le Pô les lui ouvre ; Milan naissante peut les fermer ; la conquête s'impose ; Milan se défend ; et chacun d'appeler les voisins, Florence, Naples, et finalement France. Sforza réussira à déclancher celle-ci. Mais si, en 1 450, personne ne la décide encore, c'est parce que la France ne se sent pas disposée ou disponible. Florence, Venise, Milan ont fait tout ce qu'il fallait pour qu'elle descende.

Venise, cependant, a senti le danger de tant de compétitions. Elle se hâte de faire sa paix avec Sforza qu'elle reconnaît duc de Milan, en 1454. Et Sforza est encore le seul qui prévoie. Il fait signer a Florence, Venise et Naples une confédération italique contre toute immixtion étrangère. Et Venise, bien assise désormais en une terre ferme qu'elle va pouvoir, pendant de nombreuses années, exploiter, signe avec les Turcs qui viennent de prendre Constantinople, un traité qui lui assure la liberté de son commerce dans les ports de l'Orient. Traité turc, Hgue italienne, le campanile de Saint Marc sonne à toutes volées. Nous en entendrons bientôt le tocsin.

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